A MA FILLEULE
Le seul des complices du crime qui manquât à l'enterrement de la fille d'Ahmet ben Messaoud, caïd des Beni-Snassen, est le docteur HouzeloL Il était parti la veille pour la capitale de la chrétienté, avec des intentions peu chrétiennes. Il se fit conduire, en débarquant, chez l'évêque in partïhus de Sumatra, via Santo-Pietro. L'im-
meuble habité par ce dignitaire de l'Eglise était une grande maison meublée, où descendaient presque tous les personnages importants de Fépiscopat italien, lorsqu'ils venaient à Rome apporter au pape les consolations et les deniers dont celui-ci prétendait constamment avoir besoin. C'est dans cette hôtellerie de haute fréquentation que Frédérique avait ingénieusement fait transporter Max, quinze jours avant sa mort. Le docteur trouva la Pizareff en grand deuil, au milieu d'une véritable cour de monsignori, qu'elle édifiait par la sincérité de son désespoir. Frédérique l'accueillit avec la distinction de manières que comportait la nouvelle société qu'elle s'était créée récemment. Car la même femme qui parle argot dans une maison, s'épuise, dans une autre, en imparfaits du subjonctif. Le père de Max ignorait à quelle cause précise il devait attribuer l'obstination de cette veuve consolable à lui refuser le corps de son fils. L'appareil funèbre dont elle lui parut entourée le fit hésiter sur la forme à donner à sa réclamation.
— Après tout, se dit-il, elle s'était peut-être sérieusement éprise de mon pauvre Max. Le cœur humain est plein de .ces sortes de mystères.
Il s'aboucha à ce sujet avec l'évêque Aniceto, que Frédérique semblait considérer comme son directeur le plus spirituel, et avec qui elle eut soin de le laisser seul un instant.
— Prenez toutes les précautions oratoires imaginables, dit le prêtre au docteur. Dès qu'un mot lui rappelle votre malheureux fils, elle est prise d'une crise de nerfs.
Ces renseignements plongèrent le docteur dans la dernière perplexité. Il se laissa gagner par une demi-sympathie pour cette femme, dont la douleur allait jusqu'à lui disputer le corps qu'il était venu chercher. Cependant, il lui fallait son fils, et quand il se vit en tête-à-tête avec Frédérique, il lui déclara avec fermeté qu'il était décidé à tout tenter pour le reprendre.
— Je respecte vos souvenirs, ajouta-t-il dans le but d'atténuer l'effet de ses exigences, j'ai pu
constater votre désintéressement quand vous avez sacrifié si allègrement le prix du service que nous vous avions demandé. Mais enfin, vous ne pouvez avoir la prétention de faire valoir un testament évidemment tracé sous le coup d'une exaltation qui le rend nul de plein droit. La place de mon fils est marquée auprès de sa mère. Je ne vous interdirai certes pas d'aller prier sur la tombe de Max. Je vous y accompagnerai, si vous le voulez.
— Monsieur, répondit Frédérique, vous vous méprenez sur la validité du legs de mon cher Maximilien. Nous ne sommes pas ici en France, mais en Italie, mais à Rome, où on n'aime pas beaucoup les parisiens, surtout quand comme vous ils passent pour libéraux. En outre, vous avez^éjà pu voir que j'ai eu la précaution de le conduire ici, où les prêtres régnent et gouvernent. Le jour où vous m'attaqueriez, j'aurais tout le clergé pour moi. Déplus, Max convaincu, à tort peut-être, mais enfin convaincu que vous étiez hostile à notre amour, a glissé, malgré moi,
dans la rédaction de son testament, un alinéa dont la lecture ne vous causerait aucun plaisir le jour où vous me forceriez à le publier.
— Comment, madame ! s'écria Houzelot, stupéfait de ce changement d'attitude, vous avez songé à de pareilles combinaisons, et vous prétendez que vous aimiez mon fils.
— Je l'aimais ou je ne l'aimais pas, c'est mon affaire, répliqua Frédérique, impatientée de voir la tournure que prenait la négociation.
— Vous ne l'aimiez pas ?
— Mais, dame !..".
— Eh ! bien, alors, que voulez-vous faire de son cadavre ?
— Je ne vais pas le promener dans toutes les capitales de l'Europe, bien sûr.
— En ce cas, rendez-le moi, s'écria Houzelot, entrevoyant avec effroi quelque profanation douloureuse.
— Vous rendre comme ça, pour rien, ce que j'ai eu tant de peine à me faire donner?....
— Ah ! la misérable ! fit Houzelot en se le-
vant d'un bond, elle a tué mon fils, et maintenant elle veut me vendre ses restes !
— Docteur! pas de mauvaises farces ! dit la Pizareff. Max est mort tout seul, et en m'appelant son cher trésor, s'il vous plaît. Il savait que s'il me laissait sa fortune, on me chercherait des chicanes et que je n'en verrais jamais un rouge liard. C'est pourquoi il m'a légué le seul gage d'amour dont il lui fût permis de me gratifier. Ces choses-là n'arriveraient pas si tous, tant que vous êtes, vous n'étiez pas la mauvaise foi incarnée. Il y a des lois pour tout le monde, excepté pour nous. Il est tout simple que nous cherchions à tirer notre épingle du jeu par tous les moyens possibles. Si vous m'en aviez laissé d'autres, je ne me serais probablement pas servie de celui-là.
Le père de Max, muet de dégoût, n'avait aucune envie de discuter avec Frédérique les torts plus ou moins sérieux que la société pouvait avoir envers les femmes tombées. Sa seule
préoccupation était de liquider promptement ce compte sinistre.
— Combien voulez- vous ? demanda-t-il.
— Voilà quatre mois que je perds mon temps, répondit-elle, malgré tout un peu honteuse de son cynisme. Soyez persuadé que si je n'avais pas été forcée d'engager mes dernières bagues...
— Assez ! assez ! apprenez-moi seulement quel est votre chiffre.
Frédérique lâcha un : « Quatre-vingt mille ! » ému et suppliant qui semblait dire :
« Mon Dieu ! pourvu qu'il ne trouve pas ça trop cher ! S'il allait me laisser ma momie sur les bras, que deviendrais-je? »
Le docteur se contenta de lui répondre :
— Vous pouvez vous rendre chez M. Goldsmitt, banquier, via del Corso, qui vous comptera quatre-vingt mille francs contre la remise du corps. Faites en sorte que tout soit terminé ce soir; je pars demain.
Cette Artémise, heureuse d'avoir si avanta-
geusement négocié son Mausole, n'était pas femme à perdre une minute. Le jour même, avant l'heure du spectacle, elle signait le reçu des quatre-vingt mille francs au banquier Goldsmitt, qui lui signait à son tour un reçu du cadavre.
Lorsque le père de Max, enfoncé dans les parois d'un compartiment de chemin de fer, et à peu près aussi mort que celui qu'il ramenait, se sentit approcher de Paris, une anxiété poignante domina chez lui toutes les autres nuances de la douleur.
« Quel parti va prendre Mathussem?... se demanda-t-il. Qui sait si cet être éhonté se fera le moindre scrupule d'ajouter un scandale à tant de misères? Sa fureur, en voyant Léocadie reprendre sa vie obscure et légumineuse, peut le pousser aux derniers excè's. Peut-être mêmearrivé-je trop tard pour conjurer un éclat, et suis-
je exposé à trouver, en rentrant chez moi, le déshonneur assis à mon foyer. »
Ses craintes lui parurent réalisées en partie, lorsque Félix, le domestique, lui remit, à son retour dans ses lares, un paquet de lettres dont la seule qui l'intéressât affectait cette tournure menaçante :
« Dès que vous serez à Paris, venez nous voir. Nous avons à causer.
« Bien à vous,
« Mathussem. »
Il ne prit pas le temps de s'asseoir pour déjeuner et se fit conduire rue des Vinaigriers, où il trouva toute la famille à table.
— Elvire, apporte une assiette. Vous allez manger avec nous, lui dit l'entrepreneur avec une cordialité qui surprit Houzelot. Que voulezvous? ajouta-t-il, c'est une rude épreuve. Il faut la supporter. Léocadie la supporte bien, vous voyez.
Léocadie, qui portait une bouchée à ses dents,
en accompagna l'absorption par un regard au ciel.
Madame Mathussem, en signe de participation à la douleur commune, imprima quelques oscillations à son fauteuil, dont les roulettes rendirent un son plaintif.
Le repas fut silencieux. Houzelot surprit, à plusieurs reprises, entre Léocadie et son père, un échange de regards qui disaient clairement :
« Voici bientôt le moment d'attaquer. »
Enfin, l'entrée d'Elvire, avec la cafetière, sembla donner le signal.
— Ah ! ça, docteur, dit Mathussem, nos conventions, qu'en faisons-nous?
— Ce que vous voudrez, répondit Houzelot. Mon honneur est entre vos mains. C'est à vous de voir quel intérêt vous auriez à me perdre.
— Vous perdre ! allons donc, quand nous avons tant de moyens d'entrer en arrangements.
— Si vous en connaissez de praticables, exposez-les.
— Léocadie, fit Mathussem, j'ai laissé ma tabatière dans le cabinet de travail, sur le bureau. Va donc me la chercher.
La jeune fille sortit et ne revint pas, ce qui fit supposer au docteur qu'elle connaissait le secret de cette tabatière.
— Une idée me vient à l'instant, reprit l'entrepreneur, quand sa fille les eut laissés seuls : Votre fils n'était pas décoré et vous l'êtes. Vous savez que Léocadie est une femme ambitieuse qui a toujours rêvé d'avoir un mari décoré.
— Moi ! mais j'ai cinquante-deux ans !
— Un député n'a pas d'âge. Et vous allez être député, mon gaillard.
— Gomment! vous avez pensé à.... et Mlle Léocadie consentirait à.... balbutia Houzelot qui ne savait plus où se fourrer.
— Pourquoi donc pas? Ma fille devait être votre bru. Eh ! bien, c'est vous qui serez mon gendre. Je la consulterai, bien entendu, car la pauvre petite n'a aucun soupçon de ce projet, ajouta Mathussem avec une bonne foi carthagi-
noise. Réfléchissez de votre côté. Pesez bien le pour et le contre. J'irai en recauser chez vous, dans huit jours.
Le père de Max n'avait pas la faculté de se refuser au*pesage que lui conseillait le père de Léocadie. Mais le contre était si terrible à affronter que le pour devenait son unique ressource.
Mathussem ayant enfin reçu entre ses mains le « oui » fatal, insistait pour que le mariage se fit dans les trois semaines.
« Attendons au moins deux mois, à cause de mon deuil, » fut, en présence des élections imminentes, la seule objection qu'osa risquer Houzelot, plus candidat que jamais.
Entré au Corps législatif quelques jours à peine après son mariage, le docteur fut classé tout d'abord parmi les amis du troisième degré. Mais à force de dîner avec des ministres, il se voyait toutes les nuits partant pour le sabbat à califourchon sur un portefeuille, c'est-à-dire É qu'il guettait une occasion de passer la ligne et d'entrer dans le deuxième degré. La fameuse
lettre du 19 janvier lui fournit le prétexte attendu. Le lendemain de l'apparition de ce placard, il se précipita dans la salle des conférences en répétant à haute voix :
« L'Empire libéral est fait. Je croirais manquer à mes devoirs si je ne lui accordais pas tout mon concours. »
Son amitié atteignit enfin le premier degré, lors de l'arrivée aux affaires de ce groupe de bonapartistes mâtinés, qui s'intitula le tiersparti, et dont l'unique mérite est d'avoir entraîné dans sa chute le parti tout entier.
Nul doute que le docteur Houzelot n'eut abordé à quelque ministère, sans les événements qui suivirent. Mais les hommes politiques ne goûteront de bonheur parfait, que le jour où ils seront parvenus à supprimer les événements.
Trois ans environ après la mort de Geneviève, dont la tombe oubliée était devenue introuvable, Carbonnel, toujours blanc mais
toujours vert, se vit, dans l'avenue de l'Impératrice, salué de la main par une jolie blonde, qui poussa la condescendance jusqu'à arrêter en son honneur le briska qu'elle conduisait ellemême. Il s'approcha. C'était Clémentine.
-— Et quel âge as-tu maintenant? lui demanda-t-il après quelques mots du passé.
— Moi, répondit l'artiste, j'ai eu dix-neuf ans la semaine dernière.
— Déjà dix-neuf ans ! fit l'indestructible Ludovic. Que veux-tu, ma pauvre fille ? Il faut en prendre ton parti. On ne peut pas être et avoir été.