‹ Les Députés de l'Orne de 1789 à 1815Chapitre 10 sur 11 · PÉRIODE · texte numérisé non relu

PÉRIODE

Pour remplacer les députés de l'Orne dont les pouvoirs étaient expirés le 1er janvier 1808, à savoir : Bonvoust, Desprez et Lautour (Dureau de la Malle était mort avant l'expiration de son mandat), le Sénat, dans sa séance du 3 octobre 1808, fit choix de quatre députés parmi les candidats présentés par le Collège électoral du département qui s'était réuni sous la présidence du marquis de Saint-Simon-Courtomer. Les députés aussi nommés par le Sénat, furent le général Leveneur, Perrin, Bonvoust, député sortant et Bouffe y, sous-préfet d'Argentan.

On a vu plus haut que Goupil de Préfeln, et Leroy, précédemment membres du Tribunat, prirent rang dans le Corps législatif après la session de 1807.

La députation de l'Orne qui, en 1808, comme on le voit, conprenait six députés se trouva réduite à deux membres à partir de 1811, par suite de la nomination de Goupil et de Leroy aux fonctions de préfet et de procureur général et de la mort de Perrin et de Bonvoust. Ces deux députés qui devaient sortir du Corps législatif le 31 décembre 1812, comme faisant partie de la quatrième série, virent leurs pouvoirs prorogés , en vertu de plusieurs décrets motivés par les graves événements que la France eut alors à subir. Ils continuèrent, par conséquent, à siéger sous la première Restauration et ne furent remplacés que par la Chambre élue pendant les Cents-Jours.

Leveneur ^le vicomte Tanneguy- Alexis -Paul- Michel), né au château de Carrouges, le 29 septembre 17 iG, maréchal de camp, membre de l'Assemblée provinciale de la Moyenne-Normandie et du Perche, président de l'Assemblée du département et du Bureau intermédiaire d'Alençon en 1787, s'est montré toute sa vie dévoué aux idées libérales dont il avait puisé les principes dans sa propre famille (1). En 1789, il prit une part importante aux discussions relatives à la rédaction du Cahier des doléances de l'ordre de la Noblesse du bailliage d'Alençon. Dans un Mémoire lu par lui à l'Assemblée, il exposa les raisons qui devaient déterminer les membres de la Noblesse à faire volontairement le sacrifice de leurs privilèges pécuniaires plutôt que d'attendre que ces privilèges, condamnés à disparaître et devenu odieux à la nation, lui fussent arrachés par l'Assemblée souveraine qui allait se réunir à Versailles pour opérer les réformes politiques réclamées par tous les esprits sensés. La Noblesse ne comprit pas combien cette initiative lui aurait fait honneur et tout l'avantage qu'elle aurait eu en prenant les devants sur une question où elle ne pouvait raisonnablement espérer de lutter contre le courant des idées du siècle, et où elle avait contre elle la force du nombre et celle de la raison. Le vicomte Leveneur paya cher l'initiative qu'il avait prise. Son nom ne sortit pas de l'urne électorale et le poste de député qu'il ambitionnait et qu'il tait si digne d'occuper, fut, au contraire, confié aué

(1) Le président Hénault, de l'Académie française, mort en 1770. ami de Montesquieu et de Voltaire, allié à la famille Leveneur. dont le portrait existe au château de Carrouges où l'on a trouvé ses Mémoires, publiés en 1855 par le baron de Vigan. Le général Leveneur avait épousé MllcdeVerdelin, fille de la marquise de Verdelin, amie de J.-J. Rousseau, qui s'était retirée chez son gendre, au château de Carrouges, où elle mourut le 28 décembre 1810.

défenseur obstiné des privilèges de la Noblesse, au fougueux marquis de Vrigni. Lui-même, quelques mois après, il n'hésita pas à donner à ses anciens vassaux la satisfaction de voir brûler les titres qui établissaient les droits féodaux dont il était en possession.

Nommé membre de l'administration du département de l'Orne en 1790, il fit partie du bureau de l'agriculture, du commerce et objets relatifs. Il fut avec Barbotte, chargé de se rendre à la Trappe pour y faire un rapport sur l'état de la maison et y recevoir les déclarations des religieux. En 1792, il prit place aux premiers rangs parmi les défenseurs de la France et de la République. Il prit part à la reconnaissance dirigée par La Fayette sur le territoire du Luxembourg, du côté d'Arlon, dans les premiers mois de 1792. Un moment surpris et déconcerté, à la première nouvelle des événements du 10 août (1), il comprit bien vite, qu'en temps de révolution, le premier devoir d'un soldat est de rester à son poste et d'attendre que la volonté nationale se soit manifestée. Etranger aux intrigues de Dumouriez, l'exemple de La Fayette l'émut sans l'entraîner et après que la Convention nationale eut proclamé la République, il se rallia loyalement à ce gouvernement qui devait porter si haut le drapeau de la France en face de l'étranger.

Au siège de Namur (29 novembre 1792), trop petit pour escalader une palissade, il se fit jeter de l'autre côté par un officier , prit le commandant du fort et se fit conduire aux mines dont il arracha les mèches. Chargé d'opérer l'investissement de Maestricht, sous les ordres de Dumouriez (27 février 1793), il fut attaqué, à Altenhowen, par des forces supérieures et forcer de lever le siège. Par ses soins, l'évacuation des ma-

(i) Moniteur universel, n°e du 25 et 27 août 1792.

gasins et de l'artillerie put être exécutée sous le feu de l'ennemi, grâce à l'activité, à l'intelligence et au courage de Lazare Hoche, capitaine au 58e régiment d'infanterie,chargé des détails de cette opération. C'est une gloire pour le général Leveneur d'avoir ouvert à Hoche l'entrée de la carrière qu'il devait parcourir en quelques années avec tant d'éclat. En rendant compte de celte affaire, il ne manqua pas de donner les plus grands éloges au jeune capitaine qui avait si vaillamment et si heureusement exécuté ses ordres : il le pritpour aidede-camp et se l'attacha pour la vie. Hoche prit part à ses côtés à la bataille de Nerwinde (18 mars 1793), couvrit la retraite de notre armée au passage de la Dyle, où il eut deux chevaux de tués sous lui et rejoignit son général qui s'établit sur la frontière au camp de Maulde. « La loyauté de Hoche, dit un biographe, sa probité, son désintéressement et son ardent patriotisme avaient captivé son général et touché son cœur : l'ambition lui vint d'aider la nature à former un grand homme pour la patrie, d'achever l'éducation de son jeune aide-de-camp, de lui donner tout ce qui lui manquait en expérience, en usage du monde et dans l'art de gouverner les hommes en se posssédant soi-même. Ainsi s'établit entre ces deux hommes un commerce touchant qui ne fait pas moins honneur à l'élève qu'au maître. » Ils étaient ensemble au camp de Maulde, lorsqu'on y apprit la trahison de Dumouriez, dont l'exemple fatal faillit désorganiser l'armée en présence de l'ennemi. Dans cette circonstance comme lors de la défection de La Fayette, le général Leveneur n'eut garde de faillir à son devoir. Malade et en instance pour obtenir un congé, il écrivit à la Convention pour lui rendre compte de ce qui se passait et demanda à être relevé d'un poste où il ne croyait plus pouvoir être utile (4 avril 1793). En même

temps, il chargea Hoche de se rendre à Paris pour éclairer le gouvernement sur la situation critique de l'armée. On était à la veille du 31 mai. Hoche lui écrivit alors cette lettre restée célèbre : 9 Le véritable champ de bataille n'est pas sur la Meuse et sur le Rhin, entre les Autrichiens et nous, il est ici, dans la Convention, entre les hommes de la Gironde et ceux de la Montagne. »

Après avoir rempli l'objet de sa mission, Hoche se hâta de rejoindre le général Leveneur dont le comité de salut public avait refusé d'accepter la démission et qui commandait alors l'armée du Nord, par intérim, en l'absence de Custine. Chargé par lui de reconnaître la ligne de défense, Hoche revenait au camp, heureux d'apporter à son chef des informations lumineuses qui pouvaient être de la plus grande importance pour le succès des opérations de l'armée du Nord, lorsqu'il eut la douleur de le trouver entouré de gendarmes, dénoncé comme suspect et sous le coup d'un mandat d'amener qui, à cette époque violente, équivalait trop souvent à un arrêt de mort. Hoche, à ce spectacle, ne put contenir son indignation : « Est-ce donc Pitt et Cobourg, s'écria-t-il, qui gouvernent la France, puisqu'on enlève à la République ses plus braves défenseurs ? » Peu de temps après il était lui-même traduit comme suspect devant le tribunal de Douai, à cause du dévouement chaleureux qu'il avait témoigné au général Leveneur. Il ne sortit de prison que grâce à l'intervention de Couthon, (15 mai 1793). Quant au général Leveneur, rétabli immédiatement dans son poste, il prit une part importante à la campagne de 1793 (1). On voit cependant par un

(1) Lettre de Custine du 23 juin 1793. — Lettres du général Leveneur du 20 juin et du 25 juillet 1793. (Réimpression du moniteur T. XVI p. 742 et T. XVII p. 3 et 263).

arrêté du Comité de sûreté générale, en date du 22 nivôse an II, qu'à cette époque il était en état d'arrestation et placé sous la surveillance du Comité révolutionnaire d'Alençon. Les membres de ce Comité firent preuve, dans cette occasion, de sentiments d'humanité et montrèrent que l'accusation qui pesait sur le général ne leur faisait oublier ni les services qu'il avait rendus à la France et à la cause de la Révolution, niles égards dus à son infortune. Prenant en considération le mauvais état de sa santé, le Comité ordonna qu'il serait simplement mis en surveillance dans son propre château, sous la garde de vingt-neuf citoyens. On voit même par une lettre du 6 messidor de la même année, adressée par le Comité au représentant Garnier de Saintes, qu'on lui permit de vaquer librement à ses affaires, sous la surveillance d'un garde, en raison de ce qu'il faisait valoir une grande quantité de terres labourables et dirigeait plusieurs forges, qu'il était de la plus grande importance de maintenir en activité. En butte à diverses dénonciations calomnieuses du citoyen Chauvière, juge de paix de Carrouges (1) et impliqué dans une affaire de livraison d'avoines, à laquelle il n'avait eu aucune part, le générai Leveneur trouva

(1) Parmi les ennemis acharnés à la perte du général Leveneur il faut citer encore Jean-Jacques Chauvin, agent national près le district d'Alençon. Provost-Lapérelle, président du tribunal criminel de l'Orne lui reprocha plus tard sa perfidie et son ingratilude envers le général qui avait été son bienfaiteur.

« De concert avec un patriote de votre force, dit-il, vous créâtes des crimes au citoyen Leveneur, vous supposâtes qu'il avait fait in surger quinze communes ; vous provoquâtes un arrêté de votre compagnie qui le jeta sous le fer de l'infâme Robespierre, et ce n'est vraiment que par miracle qu'il a triomphé de la scélératesse de ses délateurs (E. de Beaurepaire, le Tribunal criminel de l'Orne pendant la Terreur, p. 20).

des défenseurs dans les membres du Comité d'Alençon. Garnier de Saintes, lors de sa mission dans l'Orne, reconnut également son innocence. Pour obéir aux instructions du Comité de sûreté générale, on dut cependant le faire transférer de Carrouges à Alençon (lettre du 28 messidor an II); mais il continua à habiter sa propre maison où il reçut tous les soins que réclamait son état. Cette mesure fut approuvée du Comité de sûreté générale. Six mois s'écoulèrent ainsi ; enfin, en vertu d'un arrêté du même Comité, en date du 27 messidor, il fut traduit à la maison d'arrêt du Luxembourg. Conduit de brigade en brigade par la gendarmerie, il arriva à Paris à la veille du 9 thermidor. Il écrivit alors à sa femme et au Comité révolutionnaire d'Alençon, dans lequel il comptait des amis, des lettres touchantes que nous regrettons de ne pouvoir citer.

Rendu enfin à la liberté, le général Leveneur publia un curieux mémoire intitulé : Notes relatives aux trahisons du général Dumouriez. Etranger à l'ambition, il s'occupa dès lors uniquement de la direction de ses forges, de la culture de ses terres et des fonctions de président de l'assemblée du canton de Carrouges, de conseiller général dont il fut investi. Sans l'avoir sollicité, il fut nommé député en 1807, et sa terre de Carrouges fut érigée en majorât en 1810 par Napoléon qui aspirait à consolider son trône en créant autour de lui une féodalité nouvelle : projet chimérique en opposition avec les principes de 1789, pour lesquels la France combattait depuis vingt ans, et dont le général Leveneur était plus à même que personne de sentir toute la vanité. En 1811, lorsqu'il passa à Alençon, l'empereur montra l'estime qu'il faisait du brave Leveneur en lui rendant visite au château de Carrouges.

11 prit plusieurs fois la parole dans la discussion de la loi sur l'importation des fers étrangers, dans les séances des 3 et 6 octobre 1814.

Aveugle depuis longtemps, il mourut au château de Carrouges le 26 mai 1833, fidèle jusqu'à la fin aux idées libérales pour lesquelles il avait combattu et noblement souffert.

Perrin (Charles) , né à Montièrender (Haute- Marne), le 8 décembre 1743, procureur au parlement de Paris avant 1789, vint se fixer dans le département de l'Orne à la suite d'acquisitions considérables qu'il avait faites aux environs de Laigle. Membre de la commission administrative de l'hospice de Laigle, et du conseil d'arrondissement de Mortagne, il fut nommé en 1808 député au Corps législatif. Il mourut à la fin de décembre la même année.

Bonvoust (Charles), membre sortant du corps législatif.

Bouffe y (Louis-Dominique-Amable), docteur en médecine, né à Villers-Bocage (Calvados), le 30 août 1748, associé régnicole de la Société royale de médecine, médecin consultant de Monsieur, s'était fixé à Argentan plusieurs années avant la Révolution. En 1789, il présenta à l'Académie de Nancy un Mémoire sur les causes des maladies dominantes dans les hivers rigoureux, qui remporta le prix. La même année, il soumit au jugement de la Société de médecine de Paris un Essai sur les fièvres intermittentes, faction en fusage des fébrifuges et surtout du quinquiyia, qui fut l'objet d'an rapport inséré dans les mémoires de la Société. Cet Essai, imprimé en 1792, ne fut publié qu'en l'an VI. (Paris, Didot, XL — 372 p. in-8°). En l'an VIII, il publia des

Recherches sur Vinfluence de Vair dans le développement, le caractère et le ti*aitement des maladies, complétées en 1813 par une seconde partie.

Membre du Comité municipal d'Argentan en 1789, le docteur Bouffey, fut nommé en 1790 membre du Directoire du district, remplit les fonctions de vice-président et de procureur-syndic de cette administration et donna sa démission au mois d'octobre 1792. 11 fut nommé sous-préfet d'Argentan en floréal an VIII. Il parut à la tribune du Corps législatif, le 31 décembre 1808, pour y prononcer l'éloge de son collègue Perrin, mort quelques jours auparavant. Le 3 octobre 1 «S 1 4 , il se joignit à son collègue Leveneur pour combattre le projet de loi sur l'importation des des fers étrangers et proposa un amendement dans le but d'atténuer, pour les maîtres de forges, les effets de cette loi. Après la session, il se retira à Argentan, où il mourut au commencement de l'année

Page 1