‹ Les deracines (volume 2)Chapitre 12 sur 31 · AU TOMBEAU DE NAPOLEON · texte numérisé non relu

AU TOMBEAU DE NAPOLEON

l'empereur romain... Puis ce furent les dégradations du martyre. — Mais quand on eut sur son visage essuyé les sueurs de Tagonie, on vit réapparaître l'aigu de sa jeunesse, Farc décidé des lèvi'es, l'arête vive des pommettes et du nez. C'était cette expression héroïque et tendue qu'il devait laisser à la postérité comme essentielle et explicative. Le jeune chef de clan du pays corse, le général d'Italie et d'Egypte, le Premier Consul, voilà en effet le Napoléon qui ne meurt pas, celui qui a soutenul'Empereur dans toutes ses réalités, et qui supporte sa légende dans toutes les étapes de son immortalité.

Et comme il convenait que, par-dessus tous les stigmates de la vie et les aspects de son g(Miie, soq dur profil de médaille se dégageât pour n) arquer définitivement son corps où la vie avait clos le cycle de son activité, de même il est nécessaire qu'au bout de toutes les transformations de la légende on aboutisse à ceci : Napoléon, professeur d'énehgie.

Professeur d'en ergio! tolk; fst sa physionomie définitive et sa formule df^risive, obtenues par la superposition de touteri les figures que nous retracent de lui les spécialistes, les artistes et le» peujjh^s. f)e tant de Napoléons, les traits communs nous rcpr^isentent un excjt^xteur de l'Ame. Quand le» ann^r-s auront détruit l'œuvre de ce ^rand homme et qu^- son génie ne ccnv:iii»!ra plu:^ ufilfm^^nth'Fîp^'n^^'ur'* rii les peuples, puivf'ie fouf/'.s 1/^=; rondiflon^; de vie «iori?ile et individ.i»;lle q»i il a envis-vi?''''^^ ^f» s^^ront modili^'-^'S, quelque chose pO'»r*ar»t .;;iihi;f^fAr.'i : ^t) p'n^<^pri''e de multiplier l'én-'-p^;''''. ()-j^ T'^li^A d^ riinroMnlf^', pouf en user selon .vs ho^^'Mr»^, J^^ r^rrrrroni^^;^ ^t l'hofiorô comme tel. F-^»*» unA f^rm'fl^ ^f»Ui-s*»n^A^ on dit eû

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Russie : « Il n'y a d'homme puissant que celui à qui ie tzar parle, et sa puissance dure autant que la parole qu'il entend. » Alors même que la parole de Napoléon ne durera plus, quand elle aura cessé d'être une chose positive, quand son code, ses principes de guerre, son système auloritaire auront perdu leur Titalité, une vertu de lui émanera encore pour dégager les individus et les peuples d'un bon sens qui parfois sent la mort et pour les élever à propos jusqu'à ne pas craindre l'absurde.

On ie voit bien, ce 5 mai 1884, que son contact encore a la puissance de grandir les &mes. Cette mystérieuse réunion présente les caractères d'une transfiguration. Ces enfants, tout à l'heure quelconques sur l'esplanade des invalides, ont maiotenaat l'ai^pect d'une bande de jeunes tigres. Mouchefrin, avec des yeux chani;eants, brillants, va et vient de ciuq ou six pas le long de la balustrade en boitant & cause de ses chaussures. Seul Renaudtn fait un pea le ricaneur, mais tout de même, pour venir, il a abandonné un rendez-vous d'oii dèpeudail une afTaire de pub'.it'itè.

Si qiieKju'un dt'^ étrangers qui vi~iiaienl la coupo'.o eàl exaiî'.inê iv groupe de jeunes gens tous divers, mais chaufTés au degré impérial, chaque observateur les e;lt intoriirtU's dune façon différente, ivmme les conim:'f.'..Aipes varient sur tous les pi>ù::i:S. mais eh.Acnu en o.M e'.o ému. C'est que i;::;r.Ci'r.i;-ut i!s i'v,\;u3Ùi:; '.i-^ •.-.•.crts.

O".;.;:.! '.0 horv- ,i;' î'vV.jsxe >:".,-:î "es ri'.ÈS delà V.: ..,;• r.f.r, ::u ,U- .^ \<-r>;- 1;- s.iv.ç i-h.-.-i d,'s bre-

familles, que la fortune si la naissance ne lui imposent. Petit noble, sans argent ni relations, il juge tout et tous, et il affiche du mépris pour l'esprit et les frivolités. En même temps qu'il s'affirme devant les autres, en secret et avec passion il se découvre dans Rousseau et dans les chroniques àe la Corse. — A seize ans, il fut officier... Chambres de Valence, d'Ajaccio, de l'Hôtel de Cherbourg à Paris, de Seurre et d'Auxonne, cabinets de lecture où s'amassait l'esprit révolutionnaire, promenades fiévreuses de la roule des Sanguinaires, vous connûtes ces mêmes tempêtes dont les bois de Combourg venaient d'être témoins ! C'est René, ce petit officier qui assiste avec toutes les souffrances des nobles adolescences à la formation de son génie. Dans l'hiver de sa dix-huitième année, il écrit la page sublime sur le suicide ; « Toujours seul au milieu des hommes, je rentre pour rêver avec moimême et me livrer à toute la sincérité de ma mélancolie. De quel côté est-elle tournée aujourd'hui ? Du côté de la mort, »

« 0 notre Bonaparte, — songeaient -ils, d'un même élan — c'est nous tous que tu tuerais avec

le monde une iiairie.A la fojs aristocrates, révolutionnaires, utopistes et nihilistes, ils apparaîtront, de plus en plus, à mesure que l'humanité cessera de produire leur genre de sensibilité, comme un incompréhensilile amas do contradictions. Bonaparte, lui, n'était pas homme à flotter. Ce grand homme, naturellement créait de l'ordre ; il usa de ses propres passions suivant la méthode scienti- Sque qui, en présence de caractères constatés, les ordonne et les relie par une forte hypothèse, de manière à constituer une unité.

« Jeune et solitaire, il se persuada qu'il ne devait pas à quelque qualité mystérieuse de l'âme sa répugnance à s'accommoder de sa vie, mais qu'il serait heureux seulement dans la Corse libre et après ivoir accompli le relèvement national rêvé par

teauDriana soni aes exues imaginaires, ue personnage d'insulaire mécontent, qu'il faisait de toute bonne foi, Ini fut des plus favorables. Cet heureux expédient laisse déj& pressentir l'homme d'Ëtat doué pour installer les hommes dans une situation ou dans une opinion qui leur facilite de vivre. En effet, dès qu'il devint à ses yeux un exilé, il put appliquer son esprit à des réalités; sa mélancolie, loin d'être un épuisant, le stimula; son amour pour son pays lui St un centre où tous ses sentiments se rattachaient. Tandis que Chateaubriand et Byron, à chercher partout le bonheur, usent et dégradent leur énergie, lui, l'affermit autour de son idée fixe. Habitant comme eux du monde idéal, il n'y caresse pas des chimères sans forme : il cherche à soutenir son clan, à organiser sa patrie.

H La force du rêve chez lui peut dès l'abord se transformer en action. Plus tard, sans doute, cédant à cet orgueil d'occuper les hommes que nous avons reconnu au principe de la mélancolie romantique, Chateaubriand confessera le catholicisme, et Byron, le libéralisme; mais eux-mëme&oluulciuut tuujuuis de leur mission, cTâutant qu'ils ont énervé de la tristesse^'aés débauchés cette première^saùyagérie qui faisaitIêû?"ressort,;rB5ffapârtë,lui,ayant su trouver le but le plus convenable à son ardeur, s'y réserva tout entier, jusqu'à se refuser de distraire en faveur de l'amour rien de sa résistance secrète.

« Sa passion ainsi concentrée, il la munit des expériences de l'histoire, pour connaître le caractère

vigueur trouve sa prise comme s'ils sortaient des sables mouvants où ils s'épuisaient pour mettre pied sur le vrai sol.

— 1789 ! La tempête soulève l'aigle, le force à s'élever. De grands rôles pouvaient devenir disponibles : il se jeta en Corse, son milieu naturel, le seul où il eût une raison d'être. C'est lui qui, à, vingt ans, distribua la cocarde tricolore à Bastia... Redoublons ici d'attention...

où elle relie tous ses désirs, et qui leur dûaaft-dfr ressort, vÔîIà une besogne nécessaire. Mais ne soyons pas drupes de nos inventions I Profondément, une âme n'a ptis d'autre but qu'elle-même. li ne faut pas que nous désertions notre propre service pour nous attacher à nos idoles. On a vu des esprits notables, égarés ainsi dans l'artificiel, se dévouer à une cause qui n'était plus la leur et, soit par goiXt du succès,

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soit par impuissance de réflexion, contredii^e leur principe. Qst pour avoir su tonjoi^a sft pnnformpp à SA destinée, rp ramftnftr fjous sa loi^ue Napoléon '

1 nous est un magnifique enseignement. \

'"^a II avait été amené à diviniser Rousseau et Paoli, et il s'était résolu de collaborer à leur œuvre, mais il sut voir un jour que, pour rester fidèle à sa nature, à soi-même, il devait s'écarter de ces deux maîtres, se diflFérencier du premier et même combattre le second. Vers sa vingt-deuxième année, il fit ce suprême effort de sa formation psychique. L'apprentissage se terminait.

« En s'associant à Paoli, que suivait la Corse entière, il eût manqué à sa destinée. Il retira de ce chef populaire ^on idéal, pour le réincarner dans la France. Notre pays, jusqu'alors, aux yeux de Bonaparte, avait été Tennemi parce que l'ensemble de nos institutions entravait ses aptitudes au commandement, tandis que la Corse, où Paoli avait régné, se prêtait à la dictature bienfaisante d'un patriote ; aujourd'hui, en face de la France qui aspire à s'organiser, et de la Corse qui se fait conservatrice, Bonaparte, fidèle à ses besoins, n'hésite pas à bouleverser les habitudes de son esprit. Il se résigne à être « voué à l'exécration » par sa patrie et par son héros Paoli. Bien qu'il ne goûte pas la démagogie jacobine, il se range avec ce parti qui possède alors la France. — A ce signe, reconnais César! Il a fait le geste des Maîtres... Il nous donne la suprême leçon d'énergie que tant de fois, dorénavant, il répétera : dans une situation déterminée, il n'y a pas à subir, mais toujours à délibérer. La Fortune, elle aussi, dans un tel homme, reconnaît l'espèce qu'elle

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Hs laissent Napoléon, ils revieDoent à eux-mêmes dont ils sont chargés. C'est assez dire : l'Empereur; et son (^rand Dom, qui crée des individus, les force à dire : Moi, /\'ous.

^ — Nos études vont se terminer. Nous coataDterons-nous d'exploiter nos titres universitaires? Serons- nous de simples utilités anonymes dans notre époque? Rangés, classés, résignés, après quelques ébrouements de jeunesse, laisserons-nous échoir & d'autres le dépôt de la force? Dans cette masse encore amorphe qu'est notre génération, il y a des chefs en puissance, des têtes, des capitaines de demain. Si quelque chose nous avertit que nous sommes ces élus de la destinée, ne cherchons pas davantage, croyons-en le signe intérieur : camarades, nous sommes les capitaines I Au tombeau de Napoléon, professeur d'énergie, jurons d'être des hommes!

— Nous le jurons! s'écria le petit MoQchefrin qui s'était glissé au premier raa .

— Soit I dit Racadol.

— ËtonnantI murmura Suret-Lefort, dérouté de de se sentir ému.

— Il était tempsl ajouta Renaudin qui, depuis deux ans, cherchait à faire de ses amis une coterie d'action.

— J'approuve Sturel, dit Saint-Phlin, mais Bonaparte et Loyola, qu'il aime à citer, dominaient les hommes parce qu'ils savaient en faire — l'Empereur des héros — et Loyola, des saints.

En même temps, Renaudin disait :

permet a espérer qu un jour u pourra eire un nomme providentiel. Réservons la discussion du rôle des individus. Dans quelle mesure appartient-il à un

Césai', je veux dire à une tèle, à un chef, de modifier l'humanité, ce n'est point en cause aujourd'hui. Où Rœmcrspacher a-t-il entendu que je lui proposais d'inventer quelque nouveauté touchant les institutions et les gouvernements, les codes, les religions, la littérature, les beaux-arts, l'agriculture, la patrie, la propriété, la famille? Ce sont toujours, je ne le

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conteste pas, de vastes collaborations inconscientos et anonymes qui jettent, à la façon de l'océan sur la grève, les idées révolutionnaires. Mais les grands hommes se chargent de ramasser, de trier ces richesses. Voulons-nous être ces endosseurs, ces audacieux qui prennent des responsabilités devant leurs contemporains? Telle est la position exacte du beau problème qu'en nous réunissant ici j'ai voulu soulever.

Moucbefrin, qui suivait avec passion ce débat. trouva, dans son émotion, une pensée vigoureuse :

— Votre Napoléon était préparé pour présider à la réorganisation de la France sur table rase, parce

/ qu'en son âme d'étranger et d'homme supérieur, aucune des institutions de la monarchie n'avait jamais été une chose vivante. 11 pouvait être représentatif des nouveaux préjugés, parce qu'il ne ressentait aucun des anciens. Eh bien ! pour tout l'ordre social moderne, ressentons-nous rien d'autre que du mépfis et de la haine? Nous sommes désignés pour le détruire.

— Craignons, — dit Saint-Phlin choqué, — de demeure

eut un s

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