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CHAPITRE XIV

L*horame d'action est toujours sans conscience; il n'y a d'homme conaeienoieax que le contempUtit

(gobthb.)

La première déception de Racadot fut de ne trouver qu'une vingtaine d'abonnements sur lès cinq cents qu'il avait espéré recruter, à 1 aide d'un numéro spécimeut parmi lés relations de ses collaborateurs.

On vendit une moyenne de 2,000 numéros par jour dans les kiosques et les crieurs en placèrent 2,500, ce qui donna une recette de 4,700 francs par mois, soit pour l'année 52,400 francs. C'est un déficit de 37,000 francs sur les prévisions.

Racadot s'efforçait à Toptimisme. Il mentait, comme c'est la coutume, pour déterminer le succès eai l'affirmant, et cédait à d'épouvantables colères quand on formulait devant lui ces mêmes inquiétudes qui secrètement l'angoissaient. II s'en ouvrît au seul Renaudin. Il lui parlait à voix basse, et il guettait avec un cœur épouvanté s'il aurait le

LES BËRAGINËS

malheur d'être approuvé dans ses sombres pressen* timents par cet homme compétent, son maître.

— Pas de défaillance! — répliqua paisiblement Renaudin, que le pauvre colosse soudain eût voulu embrasser. — Tous nos lettrés sont satisfaits. Maintenant passons au sérieux I

— Je sais, dit Racadot, qu*un journal ne vit pas de 8a vente I

— Je te demande 33 p. 100 de toutes les affaires que fera la Vraie République^ je te dirigerai.

Renaudin allait commencer Timpitoyable succion qu'il s'était proposée. Il gagnait péniblement 300 francs par mois; il serait heureux, lui, sa mère et sa sœur, s'il doublait cette somme et s'assurait un budget de sept à huit mille francs. Pour ce chétif résultat il n'hésitait pas à dépouiller Racadot de 40,000.

Après un naufrage qui fit grand bruit, le seul survivant d'un canot de douze personnes raconte ceci : « Je ne savais pas si j'échapperais, mais je m'étais juré à moi-même de demeurer le dernier. Il y avait une femme. Pendant deux jours, étendue au fond, elle me léchait les mains parce qu'elle mourait de soif; quand elle fut morte, je me chauffai les pieds dans son corps. Le onzième de nos compagnons agonisa : presque incapable de me soulever moimême, je le surveillais, car, sitôt son dernier soufûe, j'avais l'intention de lui boire le sang. Il est vrai que dans cet état d'anémie, et chez ces morts par la soif, par le froid, on trouve peu de sang. Mais j'avais ma langue collée à mon palais, une goutte m'eût soulagé. »

Renaudin s'inspire d'un individualisme également

pour son compte personnel chez Marius Fontane, n'eatendait pas s'user pour Racadot. Il se proposait de le mettre dans la filière, pour en avoir le mérite, et de s'eflfacer aussitôt, afin que les bureaux de Panama ne lui disent pas plus tard : « On vous a déjà donné, bonhomme ! »

Sous le titre de publicité, la Compagnie comprenait ies concours qu'elle recherchait ou qu'elle devait subir. Elle employa en réclames de presse, en achats de ministres, de députés et de gens du monde 23 millions d'après 3es livres ; encore faut-il supposer que beaucoup de dépenses de cet ordre durent être dissimulées et qu'on les inscrivit sous d'autres rubriques. La gestion d'un service aussi considérable fut confiée d'abord à M. Lévy-Crémieux, puis, pour l'émission de septembre 1884, comme le dit fort bien Renaudin, à M. Marius Fontane. C'est à partir de 1886 que M. de Lesseps, jugeant les circonstances critiques, prit en main ce service essentiel et le dirigea jusqu'à la catastrophe, avec l'aide du baron de Reinach. On dressait un budget de prévision : aux journaux et aux revues des sommes étaient attribuées d'après leur tirage et aussi d'après l'influence supposée à tel directeur politique; on tenait compte ensuite des bulletiniers, puis de certains agents. Ceux-ci recevaient des sommes dont le détail n'était pas prévu et qu'ils répartissaient çà et là, en se promenant dans les divers mondes parisiens, au mieux des intérêts généraux. Cette première liste des élus, approuvée, n'était pourtant pas close. Les administrateurs eussent bien voulu s'y tenir, mais pressés de sollicitations, de menaces, ils ajoutaient des noms, augmentaient des sommes. Dans 1 intervalle des

Ce fut un mot de génie, mais le génie du carottier plutôt que du bandit. Tel était Renaudin jeune, et sa manière s'en ressentit toujours. Jacques de Reinach voulut bien sourire et leur promit de les faire inscrire.

Renaudin et Racadot, peu de jours après, se présentèrent rue Caumartin, à la Compagnie de Panama. On était prévenu, mais, au lieu de la mensualité de deux mille francs qu'ils espéraient, on leur remit un bon pour pareille somme à toucher, une fois pour toutes. Et comme ils n'étaient pas des seigneurs qu'on ménage, on pria Racadot de poser sa signature bien lisible au dos de la pièe.

En sortant, ils croisaient les pires vautours de la presse et du parlement. Renaudin les nommait à Racadot; celui-ci, que sa déconvenue aigrissait :

— En voilà qui iront au bagne avant moi!... Il se trompait grossièrement.

— Patience ! fit Renaudin , quoi qu'en jure le vieux Lesseps, leur canal n'est pas encore creusé. Nous avons le temps de le contraindre à nous apprécier. Je suis content que sa ladrerie nous dispense de toute reconnaissance. Considère sea cent louis coriîme un acompte... D'un tel argent, il faut que tu t'égaies. Emmène-moi dîner chez Foyot. Je te prodiguerai mes conseils au moment du cigare. C'est toujours agréable à donner, et ça profite quelquefois à recevoir.

Quand de bons plats et la bouteille l'eurent disposé à l'optimisme, Renaudin posa la main sur Tépaule de son ami, assura son monocle, et, le contemplant :

— Tu veux faire des affaires et tu organises un journal exclusivement avec des garçons qui auroni

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rarcon obligeant. Il apporte le monde politique aax iinanciera, et le monde financier anx politiques. II ti.'int tout : roilà sa force.

Elles sont courtes, les vues de Renaadin! E croit que ses supérieurs immédiats sont le bout de îa hiérarchie. Il y a une féodalité à degrés nombreoi. Un Bouteiller, un Jacques de Reinach, commandent un Renaudin, un Racadot, mais tout de même obéissent à des puissances supérieures. Celles-ci, on ne les connaît pas au « Madrid », au « Cardinal » où Girard et les rabatteurs de Portails opèrent. Renaudin, tout vaniteux d^'apporter à son camarade l'esprit de ces cafés, que Spuller appelle les « salons de la démocratie » (il voulait dire du parlementarisme), conclut en disant :

— Voilà un bon cours d'histoire, ei qm. Tant bien un dîner d'un louis.

— Tu connais beaucoup de ces financiers? dit Racadot en rougissant de la perspicacité de Renaudin.

— Connaître à fond des hommes, c'est un sûr moynn de faire leur connaissance. Ces puissants trenrihlent devant un écho de journal.

— Je pourrai donc faire payer à ce Reina^ïh sa déloyauté.'

— 11 vaudrait mieux lui faire payer le déficit de k. Vraie Hépubli'jue!

Et Renaudin dicta sur-le-champ à son naïf

élève :

« De bons patriotes nous signalent avec étonnement la place considérable qu'occupent dans le monde gouvernemental certains salons de financiers allemands. On tiendrait justement à l'écart ub réac-

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— Dites cela aux directeurs de journaux.

— Mais je le leur dirai!... Êtes-vous chasseur? U faudra que vous veniez avec certains d'entre eux tirer un perdreau à Nivilliers.

Deux jours après, Racadot, qui comptait bien sur une forte mensualité, se présenta chez M. le baron de Reinach. Une façon de secrétaire le reçut et, dès les i)remiers mots, renversa le pot au lait.

— Monsieur le baron est occupé.

— Quand pourrais-je le voir?

— M. de Reinach est très prisl... Je crois qu'il va s'absenter. Si vous le jugez à propos, je puis me charger de votre communication.

— Je voudrais voir le patron I — continua Racadot avec une grossièreté qu'il croyait utile.

— On vous dit qu'il ne reçoit pas ! — répliqua du même ton le commis en se levant pour le reconduire.

— Soit! — cria Racadot avec l'expression' d'un chien auquel on retire sa pâtée. — La Vraie Répu^ blique s'expliquera sur M. Jacques de Reinach.

— * Monsieur, je ne traite pas les questions personnelles ; mais je vais chercher la police quand on fait du scandale.

Racadot conta la scène à Renaudin, qui rit longtemps de son rire en u et sans chaleur. Qu'on fit du tapage au financier, cela lui semblait bien drôle. Il différa quelques jours de fournir à Racadot les éléments d'une campagne, puis l'en dissuada : « U vaut mieux, disait-il, quand on est le plus faible, donner l'exemple de la courtoisie. » La Vraie Hépu^ blique fit sa paix avec le baron de Reinach en mentionnant une chasse où avaient pris part Bouteiller, Renaudin et des grands journalistes.

était resté en Lorraine, de sa vie, il n'aurait vu de souliers si vernis, ni un chapeau si miroitant. Dans toutes les manières de ce convive providentiel, quand, il saluait, — comme sur Le terrain, — quand il s'excusait et vous cédait la parole, quand il parlait d'argent, — avec dédain et toujours par louis, — on reconnaissait un homme susceptible, voire pointilleux, un homme d'honneur, enfin. Il n'avait de douteux que le linge et le regard.

A ce dîner, comme par hasard, Renaudin assista.

— Voilà monsieur Renaudin, — disait le gentilhomme, — qui est très sérieux et qui pourra vous dire avec moi que tous les journaux vivent de la publicité.

— Mais quelle publicité et quelles affaires? Racadot, qui bout quand on boude contre son

ventre, réplique :

— Une aiXaire, s*entend, est bonne, si elle rapporte de l'argent.

La figure de Sturel s'attrista. Et il commençait de regarder les dîneurs voisins, trouvant que ses convives parlaient bien haut.

— Permettez, dit l'homme. Je devine monsieur. Je vois bien qu'il ne lui conviendrait pas de faire n'importe quelle affaire. Pour un commerçant, cela n'a pas d'importance; mais pour M. Sturel, qui se destine sans doute à la vie politique, il y a des inconvénients, parce 'qu'on peut, en période électorale, mal interpréter un rien.

— Damel — jette Racadot, décidément invité à la franchise par la truite sauce verte, — c'est certain qu'il y a des inconvénients. Mais c'est bon aussi de gagner de l'argent.

clinerai devant ses convenances, car, qui suîs-je? Un galant homme pour qui le baccara a été sévère, mais, vive Dieul... un galant homme!

Sturel, touché des affres de Racadot, craignit le ridicule d'être moraliste à l'heure du cigare.

— En avez-vous seulement, des affaires? Nous disputons sur les nuances du poil de Tours.

— Mon cher ami, dit Renaudin, exposez à M. Sturel une affaire que vous ayez en vue dans ce moment-ci.

— Eh bien I voilai — il baissait la voix. — Je sads une histoire de mœurs qui va venir devant le tribunal, où sont compromis un commerçant et un avocat. Dans une note, nous citons Tavocat qui n'a pas le sou, puis nous annonçons une enquête pour connaître le nom du gros commerçant. Sous prétexte d'interview, je passe chez lui, et, pour qu'on se taise, il allonge la forte somme.

Ayant dit, il regarda son monde avec contentement.

— Suffit! — s'écria Sturel, qui rassemblait son chapeau, sa canne, ses gants, payait, se levait, décampait.

— Soit! — fît l'homme, blessé, — mais je ne réponds même pas qu'on puisse réussir l'affaire avec la Vraie République.

Renaudin accompagna Sturel, qui lui dit :

— Tout cela me déplaît.

Il lui répondait, comme à un enfant nerveux :

— Je vois bien ce qui t'inquiète. Le bonhomme est un peu à surveiller. Hais c'est un honnête garçon : tu lui expliquerais ton système, il s y conformerait.

Sturel, en écoutant la plaidoirie de son compagnon

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ne possède guère la faculté de le gouverner» C'est délicatesse native, c'est aussi la culture héroïque de l'Université. Certains jeunes gens, à vingt*quatre ans et avec notre éducation idéaliste, ne sont pas prêts pour la vie. Ils ont dans le sang toute la poésie des livres. C'est au point que le premier argent qu'ils toucheront les fera rougir. Ils n'éprouveront pas la fierté d'un jeune homme élevé à la Franklin et qui met la main sur son premier salaire, mais une diminution morale, la honte d'un travail mercenaire.

De ce dîner par un beau soir profond sous les arbres des Champs-Elysées, Sturel emporta le pressentiment que jusqu'alors il avait vécu dans une convention, dans l'ignorance des choses. C'est un thème banal, l'opposition qu'il y a entre la vie, telle qu'on se l'imagine, et sa réalité, mais cette banalité soudain pour Sturel devint douloureusement vivante et agissante. Elle infecta toutes les opinions qu'il s'était composées des hommes et des choses. Chaque jour de cette semaine, il fut plus déniaisé, mais plus sombre. Il apprit que si toutes les convictions^ ne sont pas déterminées par l'argent, presque toutes du moins en rapportent, ce qui atténua leur beauté h ses yeux. Il constata que si certains hommes prennent certaines attitudes sans subvention, certains autres sont subventionnés pour les prendre, et qu'ainsi le plus désintéressé, toujours suspect aux malveillants, n'a même pas la pleine satisfaction de se savoir en dehors des combinaisons pécuniaires : sans en profiter, il les sert.

Sturel dut encore admettre que la meilleure des causes a besoin, pour réussir, d'appuis empruntés

— Ils sont touchés ! -r- lui répliquait son convive. Mais c'est question d'amour-propre : ils ne veulent pas qu'on ait compté sur eux pour faire vivre le journal. 11 faut leur prouver qu'on a d'autres ressources.

On chercha un bailleur de fonds. Le maître chanteur croyait au hasard, à sa bonne étoile : tous ces gens qui finissent en correctionnelle sont des esprits mous ; incapables d'embrasser la série des causes et des conséquences, ils parlent du hasard.

— On ne sait jamais, disait niaisement celui-là, quel est l'homme capable de mettre de l'argent dans un journal.

11 présenta à Racadot des personnes qui n'avaient pas de semelles à leurs souliers, et qui fortifiaient chacune de leurs phrases des adverbes « loyalement, franchement ». Il feuilleta le Botiin^ s'informa en tous lieux des négociants « susceptibles de s'intéresser à un journal », — qu'il appelait tour à tour des « enrichis intelligents » ou des « parvenus vaniteux ». 11 eût fallu être en mesure d'offrir la croix ou la députation,

— Ahl — disait avec envie le secrétaire général, ■*- si, comme M. Renaudin, je fréquentais Portails !

On ne trouva pas le bailleur de fonds, mais les établissements commencèrent à s'émouvoir. Mille bruits en coururent à la honte de la Vraie République. Hélas I de ces bruits, dix à peine étaient justifiés.

— Patience I patience ! répétait l'ingénieux gentilhomme. Ils m'estiment et ils chanteront I

C'est vrai que Racadot manquait de patience. 11 n'était pas un spéculateur d'esprit libre, qui se sent une année devant lui et supporte allègrement les

langue. Le directeur d'un journal a une carte de pesage qui trouve acquéreur pour 1,500, voire 2,000 francs. On peut aussi négocier les permis de chemin de fer. Lors d'une exécution capitale, Racadot parvint à placer pour 100 francs deux billets de presse donnant le droit d'approcher de la guillotine. Aussi le journal se déclarait, en toute circonstance, partisan de la peine de mort.

Au milieu de ces vilenies et mesquineries mêlées, Sturel, Saint-Phlin, Roemerspacher,* Suret-Lefort, avec le délicieux égoïsme des idéalistes, poursuivaient leurs constructions abstraites. Ils étaient disposés à tenir Racadot comme engagé envers eux. Et lui, de leur quiétude ressentait une haine accrue par son impuissance à la leur témoigner.

Le journal les avait rapprochés de littérateurs connus, dont ils ne tirèrent pas d'agrément sérieux. Ces messieurs, même habiles et déliés dans leur art, leur parurent grossiers : il faut aimer si sottement la notoriété pour l'obtenir! Dans une même époque beaucoup d'individus sont intéressants à observer, en tant que spécimens rares, comme des monstres enfin, mais trois ou quatre au plus peuvent nous donner de l'exquis ou une excitation héroïque ; ceux-là ont des habitudes de méditation et ne se prêtent pas aux connaissances hâtives.

En réalité, de leur collaboration à la Vraie îtépu" bliqiie, Rœmerspacher et Sturel retirent cet avantage qu'à détacher d'eux-mêmes des idées pour les insérer là, ils se fortifient, — comme un fraisier caeiUi, élagué, taillé, fructifiera d^autant plus, — mais ils ne trouvent point dans ce journalisme sans but un mobile à leur activité. Le centre de Rœmerspacher

devient plus que jamais l'école des Hautes

Sturel se replie sur les souvenirs d'Astiné reflet, sur mademoiselle Alison ; Saret-Lefori jour plus affamÉ d'applaudissements, ne \ l'univers qu'une vaste w MoSé ». — Quant Pblin, en plein hiver il regagna la Lorrai suite d'une crise sentimentale où Von trouv de Mouchefrin qui, tombé dans un coin demeure pourtant le témoignage le plus gra^ ce mauvais homme.

n faut savoir que Saint-Phlin n'avaitpas I d'usage des femmes. Il s'était épris d'unepe ture blonde nommée Mauviette. C'était u cienne du territoire de Belfort, très soumi qu'elle avait été débauchée et formée par commerçant, qui jugeait que celui qui paie i d'imposer sa discipline. Quand elle fut si mr ce négociant l'abandonna et après une d'absolu dénûment, — car elle, ne pouvait . retourner dans son honnête village sisaci mère d'ailleurs était morte et son père rer avec quelle ardeur tendre cette fille de vin( ans s'attacha à Saint-Phlin ! Ardeur de pht tendresse d'Alsacienne pour un jeune homr ble, presque son compatriote, qui succéd bourru. Avant que Saint-Phlin se fixât et fallait bien manger, coucher, fut-elle un p mnne & ces jeunes gens? Us ne savaient juste qui d'entre eus l'ayant rencontrée l'avï dîner avec toute la bande, puis le soir au elle revint durant une quinzaine. Ilestcerta! se préoccupa d'isoler Saint-Phlin quand ell amie. Hais quoi! elle avaitle goût de la lecl

religion assez poétique et le pressentiment de la mort, et si quelques-uns la connurent, elle n'apparut avec ces qualités-là, c'est-à-dire vraiment ellemême, qu'au seul Saint-Phlin, Ils passèrent des jours et des jours, tantôt ravis, tantôt désespérés, à chercher dans le silence, l'un à côté de l'autre, le moyen d'éviter à leur amour le chemin du cimetière. Le jour vint pourtant que le pauvre amant y conduisit son amie. Il en revint vieilli, les yeux aisément pleins de larmes, insensible aux questions qui naguère lui semblaient essentielles, enfin plus du tout un adolescent, mais démoralisé par l'effacement de cette gentille servante.

Or, un soir de décembre qu'il était venu au café et que son silence gênait, apitoyait Rœmerspacher, Sturel, Renaudin même, Mouchefrin, lui, par goût de l'infamie, l'interpella :

— Tu sais, Saint- Phlin, ta Mauviette? il ne faut pas non plus que tu t'exagères les choses... Moi... moi...

— Je le savais, — répliqua Saint-Phlin pâlissant, qui prit son chapeau, sortit, s'en alla jusqu'à Varennes.

Tous se levèrent, laissant là Mouchefrin.

Ces messieurs ont bien du loisir d'avoir tant de délicatesses! Quand Racadot met la main sur son cœur, il constate combien s*amincit la liasse de ses billets de mille.

On n'est vaincu qu'au jour où l'on s'avoue vaincu I voilà l'exacte formule. Il espère envers et contre tous. Non par sottise, mais parce qu'il découvre toujours une issue et, immédiatement, y marche. Il est parvenu à s'assurer un certain nombre de mensualités. Le défaut de ce provincial est dans l'évalua*

DNE ANNÉE DE LUITES 333

tîon : remarquaJsIe d'activité, d'audace, il attend trop des ressources qu'il entrevoit. Sa lourde main de paysan n'a pas le tact pour soupeser les valeurs imaginaires dont vit un intrigant de la presse. Et puis, dans les chantages, il est nu peu goujat : il presse trop.

Pour l'instant, il tient une bonne affaire que Ini a procurée Mouchefrin. Et par qui? Par Astiné.

Mouchefrin, qui n'a pas un bon tailleur et qui n'a pas le cœur noble, déplaît ; il fait voir tout de même quelque chose d'analogue à la fierté. Comme la sèche trouble l'eau par l'émission volontaire de son encre pour aveugler l'ennemi qui la poursuit, il secrète et projette, en façon de sépia, des propos acres, insultants. A madame Aravian qui l'interroge sur Sturel, il répond :

— n aime de plus en plus la petite Alison et ne m'a même pas écouté quand je lui disais votre retour.

Astiné joue avec ses turquoises et ses perles; elle n'a rien h dire contre cette dureté de Stnrel, mais, sî nerveuse, elle ressent une jolie honte secrète, car elle veut être celle qui ne tourne jamais la tète. Désormais ce Mouchefrin, parce qu'il l'a blessée. existera pour elle. Qu'il soit insultant, elle en est agréablement excitée; elle le bafoue d'une façon supérieure et goûte l'affreux plaisir d'avUir un être : elle se fait de lui, peu à peu, un besoin comme d'un bouffon. Elle s'en explique joliment à un ami, diplomate français, aujourd'liui à X..., et avec qui jadis elle a visité le pays d'Egypte, si bien fait pour lui plaire :

«... J'ai trouvé ici un étrange cla4îU€-patiQS ; c est un paysan qui a fait des études et qui est venu à Paris. Certainement sa mère aura cédé dans son pays à quelque kobold ou chercheur de trésors dont il est le fils, car il passe son temps à chercher des piécettes. Malheureusement, madame sa mère a tout à fait perdu la tête dans Tinstant de son bonheur, et quand il fallait saisir la baguette de coudrier indica* tricè. Il est domestique d'un journaliste et, par là, journaliste lui-même. Si vous demandez aux journaux, mon cher, les chances de succès du canal de Panama, la jolie femme à la mode, les sentiments intimes du Tsar, pensez que mon daque-patinsvous renseigne.

« En moi, je crois qu'il n'apprécie que mes perles, mais il distingue dans ma femme de chambre la bonne odeur de la cuisine. Elle frissonne en lui tendant, de la même façon qu'aux ours et aux gros chiens des jardins zoologiques, des morceaux de viande, des verres de vin ; elle retire vite la main ; mais, à ses yeux, on voit bien que ce n'est pas la main qu'il lui prendrait...

« — Rose, lui ai-je dit, songez, ma fille, que ce n'est pas une belle espèce à propager. Je la crois déjà nombreuse ici.

« n m'a fait voir son « patron », le propriétaire de son journal, un moujik lettré, lui aussi, mais, celui-là, un bourru tout à fait dénué de grâce. Au moins, mon Mouchefrin a-t-il cette vulgarité agréable, à la française, qui, dans tous les pays, distrait les femmes.

« Ces messieurs qui ont des relations dans la police, m'ont présenté un certain nombre de voleurs

et d'assassins. Nous yisitons plusieurs fois la semaine les cabarets mal famés. Avez-vous exploré le quartier Maubert? je m'y suis fait des amis. Nous irons ensuite aux botilevards extérieurs et sur les berges de la Seine. J'aime à goûter ce qu'a de plus rare chaque pays. Dans cette belle Egypte, nous avons TU ensemble des enfants frémissant de la fièvre du soir, divins et que leur nombre fait sans valeur ; le soleil qui se meurt, comme un poisson du Nil dans la main d'un Dieu, et passe du jaune au rouge, au lilas pour se fondre, de passion pâmé, hors de la vie; les rossignols éperdus sur les palmiers assombris, les siècles demi dégagés de leurs bandelettes, et les solitudes liquides de la paix égyptienne. Mais à Paris, des dégénérés qui boivent des mélanges de Locuste dans une atmosphère d'hôpital et de bagne, cela aussi me sort de l'ordinaire.

« AsTipnE Aravian. »

Dans chaque administration, c'est la belle coutume des agents d'user des journaux pour peser sur leurs chefs hiérarchiques, ou pour obtenir du gouvernement ce que celui-ci, toujours craintif des difficultés, accordera seulement à un mouvement de Topinion. Le diplomate avec qui correspondait madame Aravian saisit au vol cette occasion. Il lui demanda, courrier par courrier, d'être sa discrète intermédiaire auprès de ces messieurs qu'elle lui peignait si plaisamment en Scapîns tragiques. Il y avait lieu d'émouvoir le public français sur la situation qui était faite à nos compatriotes à X... « C'est besogne patriotique et dont ne pourra que profiter

un journal jeune, ardent, désireux de bien faire et d'attirer l'attention. » Une note teclinique accompagnait.

Racadot, par Mouchefria, répondit :

— C'est 1,000 francs.

Astiné les avança de son propre argent. Elle avait engagé quelques pierres chez des marchandes à la toilette, dont elle aimait la société. Racadot s'accusa d'avoir manqué d'exigence. 11 marcha huit jours dans le sens promis, puis fit savoir que cette campagne nuisait à son journal. Astiné le pria de passer chez elle et, l'ayant invité à parler vite et net, ne manifesta aucun élonnement quand il dit qu'à moins de 30,000 franoB il allait se taire. Les billets de banque n'ont pas pour cette jolie femme la même force émouvante que pour Racadot, qui guette tous les mouvements de son visage. Parce qu'elle a répondu avec Qegme : « Je vous transmettrai la réponse », il Se crie en dedans de soi-même ; « L'affaire est dans mon sacl »

Quelle maladresse par avidité I 11 y a moyen de trouver là dedans les 780 francs à payer chaque mois pour la location de la Vraie République; Racadot prétend en vivre totalement. Et parce qu'une Astiné n'est pas surprise d'une Rrosse somme, il croit oue

ne croyaient pas devoir consentir plus de 5,000 fr. Le son de voix de la jeune femme transmettant cette décision àRacadot n'était pas encore évanoui qu'il la haïssait. Elle avait un air si indifférent à prononcer des chiffres! Tel qui, dans un tripot, est en train de se faire dépouiller s'exaspère de l'impassibilité des perdants ou des gagnants que l'argent n'émeut pas. Racadot, c'est un paysan, et la vie qu'il se fait exigerait un tempérament de joueur. Ce gros homme fortement membre serait heureux devant une prairie; devant un tapis vert, il respire mal, son sang s'alourdit et l'engorge. De là, peut-être, certaines fureurs de bëte campagnarde, jointes à une dure personnalité. Quelques années pins tard, aux couloirs de l'Opéra-Comique en feu, 11 eût été de ces terribles fuyards dont les couteaux furent retrouvés fichés dans le dos des brûlés.

A cette date de la mi-février, Racadot n'avait plus que 8,000 francs en poche et des ressources mangées & l'avance. 11 crut que Rœmerspacher et Sturel demanderaient à leurs familles un sacriRce en faveur du journal compromis : ils n'y virent aucun intérêt. 11 lui fallut bien accepter l'offre de madame Aravian. Uais fin mars, elle lui fît connaître que décidément .. Comme le taureau bon- ) dans le garrot, Racadot lis quelques mois, il lui le le professeur consea-' ion nom. H lui exposa gère ment, sur le désir es documents propres à t. Il les lui soumit. On désirait, dans un sen-

ÏSS LES DÉRACINÉS

liment patriotique, se dégager de cette obligation. C'étaient quelques 1,000 francs à restituer.

Bouteiller le laissa 'tout au long s'expliquer et se contredire. L'affaire avait la plus mauvaise ociour. Hais les hommes qui veulent réussir dans la vie publique IJeaneot à la réputation de soutenir ardemment leurs amis. Et pour qu'on le croie, le plus simple est encore que ce soit vrai. Voilà, sans oui doute, ce qui décida Bouteiller. Et s'il accédait au désir de ce protégé suspect, il eut raison, étant donné 30D système, de se placer sur le terrain du devoir.

— HoDsieur {tacadol, dit-il en lui tendant la main, TOUS agissez en loyal garçon et en bon serviteur de la République. A chacun il peut arriver de se tromper; vous vous êtes immédiatement ressaisi : le gouvernement, s'il a conscience de son rôle, voudra vous aider dans une tàcbe utile.

Racadot, excité par ce vent de bonheur, entrevit dans un éclair une solution définitive. Et, avec une simpUcite dans l'audace qui, si elle réussissait, devait ressembler à du génie, il oËit la Vraie République à BouteiUer.

— Elle sera, mon cher maître, votre organe, votre instrument, votre chose.

CNE ANNÉE DE LL)TTE3 3t9

■ de questions précises et multipliées sur l'état de la Vrene République. Bien que le malin paysan fût par- Tenu à voiler le pire, Bouteiller ne considéra pas qu'il pût s'engager de sa personne en cette galère, mais il souhaita qu'elle se maintint & flot.

Il laissa entrevoir qu'avant peu certaines circonstances pourraient se produire où, cédant à de nombreuses sollicitations, il prendrait une part active à la politique. A ce moment il reparlerait avec Raoadot de ses intentions. Immédiatement, il promettait de s'employer h lui obtenir une mensualité régulière au ministère de l'Intérieur, L'autre remercia chaleureusement, multiplia des protestations qui étaient sincères, mais se désola, disant :

— Une mensualité, c'est parfait, mon cher maitre, mais je me suis lié pour cette histoire de diplomate; c'est une somme à rembourser ; si je pouvais toucher tout de suite quelques billets de 1,000 francs?..,

— Eh bien! dît Bouteiller, je passerai aussi quai d'Orsay.

La répartition des fbntfs secrets se fait sans méthode sérieuse, par à'peu près, les ministres étant éphémères et mal servis.

Le principe est que chaque parti qui passe au gouvernement subventionne les Journaux de sa nuance.

»i-^i , .■ : — ■ — 'lutpour le ministre,

IX à ses intérêts, de , quand elle est ve- .

)peler au pouvoir, ède. Tous les jourisscnt, forment uae ministre nouveau viennent l'assiéger.

Celui-ci étant neuf, s'informe. Dans les bureaux ou dans les couloirs, on lui dit : « Il y a un tel qui est au courant. » Le ministre et son conseiller examinent la nomenclature des gens achetables, petits ou puissants, qu'ils fassent passer des échos ou de longs articles. Un ministre qui réfléchit se re'nd compte qu'on agit sur l'opinion par des faits, bien plus que par la manière de les présenter : le publiciste, qui vaut réellement de l'argent, c'est celui qui est en posture d'inventer et de lancer une nouvelle propre à remuer, un jour ou deux, le public. En conséquence, la liste qu'arrête le ministre ne diffère pas sensiblement de celle qu'avait dressée son prédécesseur. Ce sont toujours les mêmes journaux et les mêmes journalistes que les partis au pouvoir subventionnent.

Ce premier travail pourtant n'a rien de définitif. Chaque jour, des publicistes demandent le chef du cabinet :

— Il se prépare une campagne. Il y a des gens qui se promènent dans les journaux, qui colportent des papiers; ce serait très facile à avoir... C'est une affaire de 500 francs.

À ceux-là, on ne donne rien. Celui qui obtient est plutôt le quémandeur obstiné qui geint :

— On me donne 3,000 francs depuis des années... J*ai pris des arrangements... C étaient des promesses formelles... Que vais-je devenir? Ma femme est très malade... Il faut pourtant que je vivel

On l'inscrit pour 500 francs.

Le publiciste parlementaire ne tire pas seulement sur le ministère de l'Intérieur. Par ricochet, il peut aussi toucher aux Affaires étrangères. A Tune et l'autre caisse, les subsides sont distribués par paquets

OU par mensualités. Le système des paquets lie moins, met une plus grosse somme dans les mains et ménage la délicatesse du personnage. Un esprit ingénieux et économe eut même Tidée de payer à la /ligne ; il tendait des pièces de 20 francs : une tempête le balaya. Bouteiller compte faire inscrire Racadot pour une mensualité à llntériei^r; il prévoit plus de difficulté à lui obtenir une forte somme au quai d'Orsay.

Pour le ministère des Affaires étrangères, le chapitre des dépenses secrètes — qu'on a augmenté depuis — montait, en 1885, à 500,000 francs. Ces ressources, raisonnablement, devraient être employées à peser sur l'opinion publique à l'extérieur, sur les parlements, sur les cours. Que- d'embarras n'évite-t-on pas, si, dans une crise, à l'étranger, on peut avec tact sacrifier une forte somme en faveur d'un puissant ministre ou d'un chef d'opposition, voire d'un parti ! Malheureusement, les journaux de Paris, pour leurs bons offices, les chefs arabes, pour leurs indemnités, prélèvent déjà d'importantes parcelles. Il y a, en outre, des subventions aux œuvres d'Orient. Pour suppléer au travail des ambassadeurs qui aiment leur foyer, on expédie en mission des personnages capables d'approcher des hommes publics à l'étranger. Ce serait une dépense utile si le ministre se préoccupait d'assurer la réussite de la mission ; mais, trop souvent, mal averti et tiraillé, il se borne à être agi*éable par le choix de l'agent à des protecteurs influents. L'homme du monde qui connaît la sœur de ce ministre, la maîtresse de ce prince, à Londres, à Rome, a besoin d'une grosse somme pour savoir plus exactement une nouvelle dont il a

des indices. Attaqué de toutes parts^ le demi-million — aujourd'hui un million — a'émiette en fractions infimes, sans emploi réellement utile. Aussi la coutome est-elle établie qu'un ministre énergique lève sur les financiers des contributions importantes dont il use, selon sa moralité, pour ses besoins personnels, pour l'intérêt de son parti ou pour le bien public.

Raeadot fut sur l'heure inscrit à la place Beauvau. Quai d'Orsay, et devant les gens de la carrière, BouteiUer compte moins qu'auprès des politiciens purs. Tout avril, on différa de le satisfaire. Raeadot, d'ailleurs, était un mauvais client : il attaquait la maison depuis trois mois; on n'aime pas à payer pour que des campagnes soient interrompues, parce que c'est primer les attaques. L'affaire pendait encore, quand, au début de mai, à l'une des soirées hebdomadaires de la villa Sainte-Beuve, le baron de Nelles, toujours attaché au cabinet du ministre, dit à Sturel, devant les dames Alison, d'un air mystérieux :

— Votre affaire va bien.

— Quelle affaire? • — interrogea le jeune homme, déjà sur la défensive, en face de ce garçon à la grosse &ce irritante de contentement.

Tant il le pressa que l'autre s'expliqua :

— Nous arriverons à vous donner la forte somme pour la Vraie République,

— C'est une indignité I nous n'avons rien demandé. ' — Je ne puis pas croire — s'écriait mademoiselle

Alison avec dédain — qne M. Sturel sollicite l'argent de votre ministre I

— Je vous demande pardon; je regrette de contrarier M. Sturel qui, je le vois bien, y est étranger, mais y^ ne puis passer pour inexact. Une demande de sub-

Tention existe, appuyée par un personnage considérable. Je ne vois rien en cela, d'ailleurs, qui puisse émouvoir M. StureL

Mademoiselle Alison, de ses beaux yeux animés, jetait à son ami une telle interrogation que Suret^ Lefort, présent à cette scène, se disait : « Ce n'est pas pour 8turel une question de mensualité, mais de 50,000 francs de rente. »

— J'affirme, répondit Sturel, que s'il y a quelqiae demande de cet ordre, je Tignore et j'y suis absoluv ment opposé.

— A mon avis, — dit Nelles, avec cette courtoisie affectée qui passe l'insolence, — le sacrifice ne valait que pour vous être agréable; et si mon opinion m quelque valeur, on refusera.

— Je vous en serai obligé, monsieur, eonciDt Sturel, tout pâle de ce qu'il tenait pour une agression.

Il sortit avec Suret-Lefort et voulut, sur l'heure, prévenir Rœmerspacher :

— J'en ai assez de Racadot; coupons court et quiltons-le.

— Il faut avouer, répondit Rœmerspacher, que tu n'avais pas le droit de faire le délicat en son lieu et place. Tu pouvais quitter son journal; mais pourquoi anéantir sa subvention?

Sturel fut interloqué, non détourné par ce juste reproche.

— Enfin, tout est louche là-dedans. Je veux vivre indépendant et selon mes idées très simples sur l'honneur; Racadot et son journal salissent mes imaginations.

Rœmerspacher fumait sa pipe en silence. Il admi-

rait et méprisait, amicalement, d'ailleurs, ce joli type de nerveux fatigué :

— Si tu fais toi-même cette démarche auprès de Racadot, tu t'agaceras et tu seras trop brusque. Je désire ne pas m'en mêler, puisque, aussi bien je ne quitte Racadot que pour vous suivre : ses combinaisons ne me gênaient pas. Charge Suret-Lefort de Topération. C'est de nous le seul qui s'occupe assez activement de la politique pour se froisser des fonds secrets.

Le lendemain 4 mai, vers les six heures du soir, Suret-Lefort monta au journal et, de son plus grand air, fît connaître à Racadot qu'eux tous se retiraient d'un journal désormais domestiqué. L'autre niait d'abord, puis protestait de son dévouement et de son admiration. Suret-Lefort prétendait insérer une note où ses amis et lui prendraient congé de leurs lecteurs. Racadot épouvanté lui rappela leur camaraderie du lycée et ne parvint même pas à le faire asseoir. A la fin, il s'emporta :

— Suret-Lefort, tu n'es pas sincère, tu n'es pas un démocrate! Qu'est-ce que M. Sturel, M. Rœmerspacher et toi vous avez besoin de faire les gentilshommes avec ma peau?

Deux fois, pendant leur entretien, des créanciers essayèrent de pénétrer dans le cabinet de Racadot, et par leur grossièreté ils ajoutaient à cette scène les plus pénibles effets.

Dès le matin, Racadot était chez Bouteiller. Ses yeux tombèrent sur un calendrier pendu au mur : « 5 mai, Mort de l'Empereur », anniversaire de leur entente au tombeau de Napoléon. Ils n'avaient pas juré alors de se soutenir, mais de triompher. Il reconnut qu'ils étaient logiques avec eux-mêmes et, sans

rappeler par son nom, il maudit Tindividualisme. Bouteîller Faccueillit avec hmneur :

— M. Sturel a fait savoir au ministre que votre journal refusait toute subvention. Qu'est-ce que cela signifie? £tait-il nécessaire de consulter H. Sturel?

Le pauvre garçon protesta qu'il n'avait parlé à personne.

— Nous ne sommes pas ici pour éclaircir des mystères, continua le professeur; quoi qu'il en soit, le ministre refuse de s'intéresser davantage à Taffaire.

Racadot effondré voulut insister.

— C'est un principe absolu, lui dit l'autre, de ne pas demander à ses amis plus qu'ils ne peuvent faire. Laissons le quai d'Orsay. Contentez-vous de la subvention de l'Intérieur.

— Elle ne me suffira pas.

Mot malheureux, d'un accent trop sincère ! Bouteiller en comprit. la vérité et, dès lors, envisagea Racadot comme un raseur incapable.

— Durez jusqu'aux élections générales. Vers ce moment, je pourrai peut-être quelque chose pour vous.

Là-dessus, il se leva. Sur le trottoir, le directeur de la Vraie Bé/jub^ique pensa pleurer.

Il est très difficile de calculer les conséquences d'un acte. Si Sturel se figurait avoir agi pour le mieux, c'est qu'il ignorait la viguein* des soubresauts d'un Racadot qui agonise. Celui-ci n'eut pas le courage de raconter par le menu à Mouchefirin la catastrophe. Il résuma ainsi :

— Tous nouF lâchent. Il ne me reste que trois crétins conmie toi, la Léontine et Fanfournot.

Ce dernier, par délicatesse, sortit et s'enfonça, le ventre et les poches vides, dans l'iinmense Paris. La femme et le nain, pendant deux heures, se répandirent en injures affreuses contre Sturel, Rœmerspacher, Renaudin, fiouteiller, Suret-Lefort et Saint- Phlin. Abandonnés dans le fossé, ils souhaitaient avec fureur que la voiture emportant les vainqueurs, les traîtres, les Judas, se rompit et leur cassât les reins.

— Assez! dit Racadot. Les pauvres n*ont pas le droit d'être fiers.

Il écrivit à Rœmerspacher, à Sturel, à Suret- Lefort, trois billets de la plus plate mendicité. Mouchefrin, ayant porté ces lettres, rentra vers neuf heures, sans réponse. Pour avoir du pain, ils vendirent des timbres-poste.

Et pourtant Racadot, dans son portefeuille, gardait deux billets de cent francs. Mais, sous le coup, ce pauvre, qui avait dissipé en moins de onze mois 40,000 francs, redevintsubitementun de ces Lorrains qui, pendant les longues guerres dont fut ravagé son pays, se fût laissé chauffer par les Suédois plutôt que d'avouer où il cachait son blé. Le malheur fait ainsi sortir du civilisé, comme le loup du bois, le bandit, celui des pays de famine, de Sicile ou de Lorraine, la Bête de proie universelle. Plus particulièrement, une crise financière détermine une fièvre. « Au temps de Law, dit un historien, la Seine ne roulait que des cadavres. »

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