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CHAPITRE XV

La vie de Racadot, sous son tartre de banalité, a vraiment un rude éclat. C'est une situation d'une valeur historique. Voilà un petit-fils de serfs lorrains, hâtivement introduit, juxtaposé plutôt parmi ces jeunes capitalistes. Cet ensemble n'était maintenu que par l'étau universitaire; s'il se desserre, et les intérêts ne s'étant point liés, on constate qu'il n'y avait pas entre eux de sentiment, ni même de simple agrément. Le mécanisme instinctif de cette collectivité tend à expulser les Racadot, les Mouchefrin, à les rejeter dans le prolétariat, à les dégrader.

Bien naturellement, c'est un grand problème pour nous, qui avons vu Racadot entrer par le lycée dans la classe bourgeoise, de savoir si cette expulsion «e fera et dans quelles conditioiis.

Vers la fin d'une grosse crise d'ambition, d'argent, d'honneur, de danger, un homme se transforme. Sur Ba figure décharnée par l'effort et par l'angoisse, •tout son passé s'efface. C'est physiquement un être ppôt à recevoir, d'un dernier coup de pouce de la

destinée, son caractère. Son visage blême apparaît aux curieux, aux parieurs qui l'épient, une page blanche. Cela est très dramatique. Ces joues creuses d'où saillit le profil, cette peau tendue, fatiguée, ce regard agité nous donneront demain le masque impérieux du jeune héros vainqueur ou bien la tête penchée, l'aspect phtisique du vaincu.

Examinez le chef à la guerre, le politicien, le boursier dans une longue campagne incertaine; leur être, qui se détruisait dans l'incertitude, soudain affiche son résultait, se fixe dans un caractère, crie à tous par son aspect : « Sauve qui peut !» ou : « Victoire ! » La voilà bien, la figure de Racadot. Elle est d'un chef, puisque au lieu de tomber, comme c'est l'habitude des individus placés bas dans l'espèce, elle a pris un inexprimable tragique. Ses mâchoires se resserrent, ses épaules plus carrées deviennent une façon de bélier brutal qui dans la rue rejette violemment les passants. Sous le vent de la défaite, le jeune navire fend de son éperon plus ardemment les plaines désespérées de la mer. C'est que le rameur, sûr d'être pendu s'il est rejoint, trouve dans cette certitude d'immenses énergies.

L'opiniâtreté de Racadot est faite de ceci qu'il se sent hors la loi. Pour un particulier, nul bénéfice à acculer ses adversaires : c'est les contraindre à des résolutions de forcenés ; même sans espoir, ils fonceront, dussentrils s'enferrer. La société accule Racadot, et par là elle court un risque.

D'aucune façon il ne peut admettre qu'il abandonne son journal : tant qu'il possédera la Vraie République^ où il a englouti ses 40,000 francs, il considérera que ce sont des frais de premier établissement; qu'il

puisse durer, et, avec l'expérience acquise, rien n'est perdu.

Dans sa déplorable situation, deux graves difficultés principales : le 2 tombe l'échéance mensuelle des 750 francs à verser pour la location du journal; il a déjà réglé mars par un billet qui va venir à échéance le 25 mai : il craint le protêt d'abord, la faillite ensuite. Chaque jour, il doit payer à l'avance récjuipe des compositeurs... Et plus de capital I rien que de rares affaires à grapiller çà et là.

Hardiment, il fait un sacrifice : on se, passera jusqu'à nouvel ordre d'un journal neuf ; un imprimeur, auquel il abandonne le produit des annonces, met le titre de la Vraie République et la date du jour en tête d'un texte cliché sur un journal de la veille au soir. Quelle triste matinée, ce 15 mai 1885, où paraît le premier numéro de cette nouvelle manière ! Racadot s'attriste peu de voir modifier l'aspect typographique de son journal : il n'a pas l'amourpropre professionnel; et que peuvent lui faire des propos de brasseries ? L'échec n'y humilie pas : à Paris, on comprend la lutte. Mais c'est un pas sur la route de Custines, et retourner là-bas, après l'héritage de sa mère détruit, serait intolérable. Ce n'est pas un mensonge pour flatter la manie de son père, ce qu'il lui écrivait :

a Comprends bien ma position. Tes dettes sont les miennes, nos affaires sont communes, et j'aurai à [ cœur de rembourser ce que tu auras emprunté pour ! moi, et en même temps de pouvoir racheter le bien que tu as vendu. Je ne passerai pas mon existence entière à Paris, et si, dans un nombre d'années, je

vais vivre à Custines, je serai bien aise devant les voisins d'avoir de la terre. »

Sur la vaste table de bois blanc gisent en désordre dans la poussière les encriers, le papier-copie, les buvards, tout le petit matériel que d'ordinaire la Léontine préparait pour ces messieurs. Maintenant on n'a que faire de rédacteurs : la Vraie République D'est plus qu'un titre. Enfin, d'un jour à l'autre, une opération heureuse peut se présenter; et, d'ailleurs, il s'agit seulement d*attendre, Bouteiller a semblé le dire, la période électorale qui vers juillet probablement s'ouvrira.

Mais voici que l'imprimeur, propriétaire de l'appartement, veut parler à Racadot. Durement exploité, il n'est pas disposé aujourd'hui à s'attendrir.

— Je vous logeais pour vous imprimer. Vous ne m'employez plus ! Il faut déguerpir.

Racadot poliment le supplie, et, ce qui vaut mieux, lui jure qu'il attend de l'argent : sous peu la Vraie République reparaîtra avec un essor nouveau. L'autre consent à patienter deux jours, — jusqu'au 17.

Alors, celui qui lui loue le journal intervient. Avec les sentiments d'un propriétaire qui veut que son locataire occupe d'une façon décente son immeuble, il prétend que Racadot nuit à la Vraie République en cessant d'assurer « une rédaction selon les usages ». Les clauses du contrat n'étant pas remplies, il entend rentrer de droit dans sa propriété. Racadot, qu? pourrait plaider, préfère supplier. Cependant l'administrateur, certain que le journal va lui revenir, et qui veut prendre ses dispo-

sitions, accorde généreusement un délai de dix jours.

Laissé à la solitude de son bureau et à la vue mélancolique d'une cour intérieure, Racadot, les deux mains enfoncées dans son pantalon, ni coiffé, ni lavé, la tète baissée sur sa poitrine, plutôt athlète essoufflé que candidat à la faillite, est loin de ce décor. Comme un bœuf, dans le wagon qui le mène vers Tabattoir, rêve des vastes prairies et de Tauge bien fraîche, parfois il songe aux horizons de Custines. Courtes défaillances idylliques. Son pas, tantôt lent, tantôt précipité, trahit son agitation. Il ressasse une seule et même idée, pour s'interdire, semble-t-il, de la mettre en discussion : « Je ne puis pas abandonner la Vraie République,.. Tant qu'elle demeure dans mes mains, je tiens mes quarante mille francs^ mon capital et mon instrument de travail. Il faut donc que, pour le 25, je puisse verser deux termes de sept cent cinquante francs, — et que je sois en mesure de payer l'impression, au moins, d'une page neuve. »

Cet enragé optimiste se convainc que, s'il sort de cette crise, il est sûr de l'avenir : le renouvellement de la Chambre se fera vers septembre-octobre ; dès juillet et même juin deviendront possibles, pour les journaux, ces gros bénéfices que comporte une période électorale. Il s'agit d'adopter une couleur politique et d'opposer à des adversaires riches des candidats qu'au bon moment et moyennant finance on abandonne, voire même on combat. C'est par des trahisons de cette sorte que> des leaders politiques alimentent leur caisse de propagande et leur bourse privée. Racadot établit même des plans plus précis.

Si Bouteiller se présente en Meurthe-et-Moselle, il lui servira d*agent : il y conviendrait, étant du pays. L'absurde, c'est qu'il voudrait de la Vraie Repuôliqve lui faire un journal électoral : Bouteiller a trop de sens pour donner de l'argent à une feuille parisiene sans influence locale et dont la concurrence irriterait les journaux nancéens ; mais, une fois député, il serait homme à relever, pour la faire sienne, la Vraie République, Et voilà le but dont Racadot se croit séparé seulement par le manque de douze mille francs qui lui suffiraient à gagner août-septembre.

Quand je vois ses lèvres lourdes, sa mâchoire serrée et portée en avant, je sens avec quel plaisir il se ruerait contre la société et les conventions, et je regrette extrêmement qu'il ne puisse voyager ou se terrer dans un coin : sans doute il a de la résistance, mais rendu paroxyste par les ennuis, ne prendra-t-il pas des résolutions regrettables? Tout au contraire, dans la solitude, il s'apaiserait; il serait bien capable de tourner ses pertes à son instruction, car il n'a pas de gloriole.

Remarquons-le en passant : cette absence de la tare littéraire, cette grande vertu — pas de gloriole! — qui lui permet d'examiner avec clairvoyance les causes de sa déconvenue, a précisément déterminé cette déconvenue. Tandis que ses amis, toujours demeurés des individus, ne songeaient qu'à se développer, puis, dans le désastre, qu'à se sauver, lui, dès le principe, s'est conduit en être social, qui a le sens du groupe. Intelligence très réaliste et continuellement ramenée aux petits faits positifs par le besoin, il a tenu pour utile tout ce qui fortifiait la collectivité.

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QUINZE JOURS DE CRISE ^"^^^n

« Ma faute, se répète-t-il avec âpreté, c'est de m' être associé à des faibles qui m'abandonnent. »

Il a tort de s'aigrir. Pourquoi veut-il croire son cas singulier? La principale difficulté pour un homme de gouvernement, c'est d'être bien servi. Prendre des décisions, voilà sans doute le premier point, et si essentiel qu'il les faudrait adopter médiocres, détes tables, plutôt que de tergiverser. Mais la difficultéM presque insurmontable, c'est de faire exécuter ses I ordres. Un ministre est entravé à chaque minute par l un personnel qui, sottise, plaisir de nuire, désobéit \ ou trahit. ^

Malheureusement, Racadot ne trouve pas de consolation à philosopher, parce qu'une pensée Tempoisonne : « A qui le journal a;t-il profité?... A Rœmerspacher, Suret-Lefort, Sturel, qui, de ma barque, en la repoussant du pied, vont saijjier dans un bon bateau. Mais moi, je coule lentement... » De son milieu parisien, Racadot n'espère plus rien. Dans toute cette crise, il est tourné vers Custines. La bête inquiète revient à son lancer. S'il trie avec cette vivacité son v^ourrier, où peut-être se trouvent des propositions de beaux chantages, s'il ouvre avant toutes une lettre de son père, c'est qu'il lui a demandé avec éloquence de l'argent. Depuis deux jours, dans ce bureau, désespérément il attend cette réponse. Avec quel dangereux mouvement du côté du cœur, il déchire l'enveloppe 1

« Je reçois, mon cher Honoré, une dépêche dans laquelle tu me presses de faire l'envoi que tu m'as demandé. Je ne t'avais pas répondu parce que tu as déjà voulu ta part, et inaintenant que je te l'ai remise, je ne puis plus avoir d'argent. Tu me dis de prendre

à la Banque : je te prie de ne pas nie tourmenh» nombre des journaux n'est pas limité, il pè î,

mettre à volonté; et tu peux tomber mala/" journal, qu'est-ce que j'y comprendrai* qu'une charge de notaire, cela peut ^*

vendre, ou bien encore on prend un clf tu es resté trois ans dans le notarial temps est perdu! Combien de journal v Tu aurais mieux fait de me laisser toi **»^

rester clerc de notaire. Quand tu pouvais ÔtP« heureux, tu as voulu t' enchaîner. Je ne te comprends pas de traiter avec des gens aussi sévères pour le paiement.

« Tu dépenses de l'argent mal à propos pour te» dépèches et ports de lettres, car tu sais ma position et que je dois travailler comme si je n'avais rien pour vivre depuis que tu m'as réclamé un argent dont ta pauvre mère ne croyait certainement pas que je serais jamais privé. Après cela, je ne comprendsméme pas pourquoi tu comptes tant sur moi pour te compléter. Tu ne calcules pas ce que tu as coûté à toa père depuis ton entrée au collège. Tu m'écris lettre sur lettre pour me tourmenter comme si le feu était chez toi. Tu devrais penser que moi, maintenant, j'ai besoin d'argent. Tu t'es engagé selon ton idée et malgré ma volonté, car les personnes qui connaissent ce genre d*afiEaires me disent que le notariat est préférable.

« Depuis que j'ai appris comment, sur ton acquisition, tu devais encore dix mille francs, je ne dorS'. plus, même pas la nuit; je crois que cela va me faire mourir d'avoir tant dépensé d'argent pour un enfant qui ne me donne que des chagrins. »

Un ilôt de bile envahit la figure de Racadot. 11 dît tout haut :

— Seuls me demeurent Mouchefrin et la Léontine... pour que je les nourrisse I

De quel accent, ces derniers mots!... Parcourant son bureau, il écoutait en lui les retentissements de son désastre. L'oppression de son âme fut telle que de grosses gouttes de sueur perlèrent sur son front Il ne pouvait résister au besoin d'exprimer tant d'arguments qui montaient de son cœur resserré vers son père. Il écrivit pendant une heure.

« Mon cher père, ta dernière lettre est un peu sévère et pleine de reproches. C'est pour m'installer définitivement que je te demande de l'argent. Sois assuré que je serai bientôt à même de t'envoyer de l'argent à mon tour. Crois-tu que je ne serai pas heureux quand je pourrai te rembourser par acomptes tout ce que tu as dépensé pour moi ? Ces 10,000 francs que tu m'enverras me permettront d'en gagner d'autres. Tu dis qu'à Paris on se débauche : pourtant, pas phis qu'ailleurs. Je ne doute pas un seul instant de la réussite; je t'envoie un numéro du Rappel où l'on a discuté la Vraie République : par de tels succès, tu vois que la somme que je te demande ne sera pas difficile à rembourser. Ne crains pas que je fasse des excès de boisson. Mon principe est que tout homme qui boit s'abrutit. Je saurai tenir mon rang. Tu n'avais pas les ressources que j'ai ; ta conduite et surtout le travail t'ont fait prospérer et amasser quelque chose; je t'imiterai.

« Je viens de recevoir la visite de ma vendeuse. Elle est comme bien d'autres, et surtout des femmes ;

elle est bornée. Je lui demande du crédit, parce que sur les 40,000 francs, je lui en ai donné 30,000 et j'ai gardé 10,000 pour le roulement. Notre acte porte 10,000 payables le 20 courant. Les affaires sont très délicates avec les femmes, à cause de leurs nerfs. J'invite celle-ci à patienter, en lui disant que tu vas envoyer de Targent. Mon cher père, fais donc pour moi tout le nécessaire. Ne te donne pas du chagrin; je ne suis pas si dénaturé que tu le penses. Ton fils gagnant de Targent te rendra la vie plus douce. Cherche donc, mon cher père, et tu trouveras. Si le banquier de Pont-à-Mousson voulait accepter des traites que tu tirerais sur plusieurs de tes clients pour 5,000 francs, je les remettrais à ma vendeuse : elle attendrait jusqu'à la fin du mois les 5,000 autres francs. Tu auras le temps de te retourner. Déploie toute l'activité possible et réponds en m'expédiant au moins 1,000 francs pour mercredi ou pour jeudi matin. »

Il s'interrompit et, pendant un quart d'heure, demeura appuyé la face ^contre les vitres, d'où il ne pouvait rien voir qu'une triste cour intérieure. Un délicat l'eût trouvé horrible, car il rongeait les ongles de sa main droite, et grattait son crâne de la main gauche ; mais qu'il était expressif, tandis qu'il cherchait par un dernier trait à émouvoir, à convaincre son père I II se remit à sa table, et ce fut tout d'abord du verbiage ; mais bientôt il s'élevait :

« Ne serais-tu pas mieux à Paris que seul à Custines? Tu ferais rentrer tes fonds, tu vendrais ton matériel et tu viendrais te reposer un ©eu, car il y a

longtemps que tu travaDles. Je te mettrais au courant des choses de la Bourse. Gela te donnerait une distraction en t'occupant au plus deux heures par semaine, c'est-à-dire le temps de donner l'ordre d'achat et de retourner celui de vente. Regarde : le 11 de ce mois, les actions Parisien tramway-nord étaient cotées 172fr.50; le 19, elles montent à 200 francs ; le 20, elles sont à 230 francs. Eh bien î le lundi 27, elles sont cotées 237 francs. En admettant que, le 10 ou le 11, tu en aies acheté dix actions, cela t'aurait donc coûté 1,725 francs, plus 10 francs de courtage environ : soit 1,735 francs. Tu aurais pu les revendre à 237 francs, soit 2,370 francs, moins 10 francs environ de courtage. Donc, du 11 au 27, tu aurais pu gagner 2,370 — 1,735 = 625 francs.

« Je compte sur ta lettre ; envoie le plus d'argent possible. »

Et ce n'était pas fini. Il ouvrit la porte et dit à Mouchefrin, à Léontine :

— Venez.

Ils entrèrent, affreux de misère sous la claire lumière d'une splendide matinée de mai.

— Écris, dit-il à la fille; et il dicta :

« Monsieur Racadot père, votre fils, acquéreur du journal la Vraie République, ne remplit pas les engagements qu'il a contractés vis-à-vis de moi, aux termes d'un acte sous seing privé passé en date du 5 mai 1884. Il m'a versé 30,000 francs, e.t il reste 10,000 francs qui auraient dû m' être remis le 1®' mai. J'ai attendu jusqu'à ce jouf , mais maintenant, moi aussiy je suis forcée de remplir des engagements.

ns LES DÉRACINÉS

Les affaires ne sont pas très actWes en ce moment ; il est dû à H. Ra^adot des sommes importantes, c'est jijâte, mais il ne peut les réaliser snr-le-champ. Envoyez donc cette somme à votre fils et soyez persuadé, monsieur, que cela me coûte d'être obligée de ^ous tourmenter. »

— Tous avez compris? dit-il, après avoir relu la lettre. Le père Racadotne veut pas envoyer d^argent. Vous le voyez, je lui bâtis la fable la plus simple et la plus pressante. Abl ces avares de village!

Ils se turent.

— Ma fille, reprit-il après un silence, rentre dans mon cabinet : j'ai à causer avec Mouchefrin.

Comme la figure du gars Racadot, en quelques minutes, s'est modifiée 1 Les insomnies et les soucis ont fondu le gros campagnard. L'état nerveux, évidemment, est très mauvais. Lui tout à l'heure si allant, le voilà presque sur ses bouletS.

— Ai.toine, je t'en supplie, il me faut de l'argent. Retourne rue Balzac. Décide Astiné; il le faut.

• — Elle n'a pas d'argent.

— Elle a ces turquoises, ces perles qui m'agacent, toujours à son col, à ses mains!

— Si tu savais commq elle a peu de goût à subventionner les journaux!...

— Hé 1 nou^ ne connaissons d'argent qu'à elle. Il faut bien nous tourner vers cette Turque parfumée !

Il fit suivre son nom des injures les plus exagérées. Tout ce qu'il y a de fureur, de basse haine, d'exaspération chez l'amant repoussé qui viole une fille dédaigneuse, chez le malade enragé qui déchire ses bandages, éclatait sur son front aux veines gonflées, sur

son COU de jeune taureau. Un éréthisme brûlait sou sang ; une sueur infecte Tmondait, répandait autour de lui une sapeur nauséabonde. Il resta un long temps à souffler, puis dans la pièce Toisine appela Léontine.

Elle vint et, sans mot dire, efîrayée, le regardait, mais lui s'attendrit :

— Pauvre fille I... Nous ne pouvons pourtant pas mourir de faim !

— Il reste quarante sous, — dit cette Verdunoise qui toujoXirs interprétait de la façon la plus réaliste et traduisait en petits faits les théories générales.

— Va nous chercher de la charcuterie et une bouteille. Reste dehors une heure...

La Léontine sortie, il supplia Mouchefrin d'aller rue Balzac insister pour un prêt. Le nain, sans espoir, consentit à tenter la chance. Racadot se jeta sur les provisions que rapportait sa femme. Névropathe surmené, il souffrait littéralement de la faim. Quelque chose d'âpre, d'irrité était en lui. Il eût brisé toutes choses, tout être avec bonheur. Ayant mangé et bu, il retrouva son calme, et dit :

— Tout n'est pas perdu.

Il se remet à ses calculs. Le grave, c'est l'épuisement nerveux qui commence et pourra dangereusement commander son état moral et mental, ses résolutions. Il parait vigoureux, de forte hérédité et ignore les délicatesses ; il s'accommodait de la nourriture simple du lycée, et, dans Paris, tant de privations ne l'ont pas atteint; mais ceci vient de l'anémier, que depuis trois mois tous les chiffres qu'il aligne, et de trente-six façons dispose, aboutissent à un déficit La multiplicité des excitations qu'il a reçues

m LES DÉRACINÉS

de ces calculs implacables irrite, puis dé énergie affolée. C'est Hercule impuissant da| "de basse-fosse, un ours au jardin zoologiqit reux pour résister à des marches, à des vei débauches, il succombe à la détresse mora

Quant à ce Mouchefrin, je ne serais p que son père ou sa mère fût alcoolique. Dt^ mère le battait durement r c'est à quoi de Xk on reconnaît une déprimée. Peut-être fut-ii sous l'action malsaine du collodion : son pèr^ tographe préparait les plaques sensibles en dessus du collodion, puis en laissant s\..^.^ Talcool; de préférence, c'était dans des petites pièces, pour échapper à l'action de la lumière, et, comme l'alcool employé était de mauvaise qualité, il y avait réellement une variété d'intoxication par les vapeurs.

Quoi qu'il en soit, avec son teint terreux, ses yeux inquiets, tout son visage tombant de lassitude physiologique, ce Mouchefrin est méchant et sournois comme un gorille qu'on aurait battu. Sa misérable hygiène, ses privations l'ont jeté bas depuis longtemps. Accroché à Racadot, il ne réagit pas : « On s'habitue à la misère », dit-il. C'est un redoutable personnage, débile, endormi et qui flotte dans la vase.

Racadot et sa maîtresse, de l'après-midi ne sortirent pas, ne parlèrent pas : ils écoutaient le bruit menaçant de Paris. La Léontine connut les angoisses des bêtes qui hurlent à l'approche des orages ; cet instinct même, la pauvre fille n'osait le contenter. Quand le jour tomba, entre chien et loup, elle pleurait silencieusement dans un coin.

Vers minuit, et quand ils étaient couchés. Mouche-

QUINZE JOURS DE CRISE 3Sl

frîn rentra pochard, satisfait et grossier : aux êtres mal nourris, un repas copieux suffît pour les troubler; il raconta avoir mangé à l'office, et tut les vingt francs qu'Astiné lui avait remis.

— Elle m'a dit qu'elle n'avait pas d'argent : comme journaliste, je ne l'intéresse pas, mais elle me fera une situation de guide si je lui montre mieux que « le Père Lunette » ou « le Château-Rouge ». Elle dit que les restaurants à Pétersbourg sont plus raffinés qu'à Paris, et l'opéra meilleur en Allemagne. Elle reconnaît que le café-concert est d'un canaille bien spécial à Paris, mais elle s'en lasse. Elle voudrait, un soir, circuler sur les berges de la Seine et visiter leurs cabarets.

— Des bêtises de riche! — dit Racadot qui trouva, pour exprimer son dégoût et son irritation, l'accent €t Ja formule qu'il aurait eus à Custines, s'il n'était jamais allé au lycée de Nancy.

Le lendemain, 16 mai, Mouchefrin et Racadot étant sortis, l'imprimeur vint et aggrava ses menaces d'expulsion par des propos injurieux pour la Léontine. II prétendait qu'il avait un client tout prêt et qu'il fallait avant vingt-quatre heures ou lui donner du travail ou lui restituer son local. Racadot, maintenant toujours son invention, écrivit à son père :

« S'il t'est matériellement impossible de me procurer de l'argent, envoie-moi, sitôt que tu auras reçu cette lettre, une dépêche que je puisse présenter à ma vendeuse et conçue en ces termes : « Ne puis envoyer 10,000 fr. avant fin courant. Te cautionne envers qui de droit. »

Le 17, au premier cou ponse à sa lettre du 15.

« Je ne trouve pas d'argrent. Charge-toi de le d" à ta vendeuse. Tout le monde prête à l'Etat. Et pu après que tu as vendu nos biens pour ton journal, se défie. Moi-même, dans mes affaires, j'en re??-- ■ du tort. Je comptais, en te remettant l'héritage <]pauvre mère, l'année dernière, que, s'il me manqi un ou deux billets de mille dans un moment pre-tu me les enverrais, et tu t'es mis dans les embarr:.- Tii t'es lié avec des promesses que tu savais bien [ pouvoir pas tenir. Tu commences bien mal. Tu ■ tourmenté; mais je le suis aussi.

" Tu me dis d'aller à Paris; crois donc qu'à ir. âge je préfère rester au pays. Je connais toui ! monde et je ne m'ennuie pas où je suis. Tant q. je pourrai suivre les affaires, je tâcherai toujour- ■. gn^oer quelque chose. Je vais doucement, je travci . sans ambition.

« Tu me parles de ta position qui se ferai Dapr ce qu'on m'a dit, il y a cette semaine encore des journalistes qui ont mal tourné à Nancy. Cela ne doirpas confiance; mais enfin, dans tous les métiers \'. en a qui font mal. Pour moi, j'ai pensé toujours !]:.■ tu trouverais plutôt une position au pays qu'à Pari-. Tu dois bien voir quelle différence. Si tu étais re,-tr ici, tu aurais déjà des bénéfices. M. Engelault, d'. Pont-à- Mousson, voulait payer un clerc di-x-hui'. cents francs. Tu verrais notre bourse grossir, tu aurais été des plus riches. »

Ce jour-là, comme il l'avait annoncé, l'imprimeui

voulut les mettre dehors : Racadot promit qu'il lui donnerait de l'argent pour les deux heures, parce qu'il attendait un télégramme. A deux heures, rien n'étant arrivé, pour éviter une nouvelle explication, tous trois sortirent. Un mit des restes de charcuterie dans l'éteraelle serviette de Racadot. LaLéontine demeura dana la rue Saint-Joseph, à guetter le petit télëgraphista Qspéré.

A chaque instant, d'un ciel d'orage, tombaient des averses. Les deux hommes allèrent jusqu'à ta porte de Bouleiller, mais furent lieureux d'apprendre qu'il était absent : Racadot sentait qu'à importuner son

JH LES DÉBAOSÉS

grippe. Qaant à onze heures, ils osèrent rereoir me Saint- Joseph, brisés, aspirant à le or misérable repos, ils trouvèrent porte close : leur passage était par le porche de l'imprime rie, fermée et vide, puisque sans travail. Après une fureor de Racadot qui s'fjuportadansun délire de coups inutiles contre les lourds vantaux, ils virent que la Léontine plearaîL Sans argeuL, sans abri, ils comprirent, SOUS cette pluie fine, où il fallait en venir.

— Quest-ce que tu veux!... va, dit-elle, je tron Terai toujours à la brasserie une amie qui me donnera l'hospitalité.

Cette drûlesse devenait nne pauvre femme qtii ne peut même pas opposer aux cruautés, la soprème arme de ses sœurs, un peu de grâce.

D'envoyer sa maîtresse à la prostitution, c'est one sensation d'horreur, de déchirement qui met dans l'âme quelque chose de frénétique et la TOlnpté des impressions extrêmes. Les ténèbres de ronÏTers, l'hostilité des hommes, son isolement, tout prenait des proportions ir^upporlables. C'est Robinson dans son Ile déserte, si. avait du tuer son chien !

La Léontine s'éloigna dans l'ombre vers les Halles, le long de la triste rue Montmartre, éclairée çà et là par les lueurs rouges des cafés et où s'engoufiraient & tous instants de fortes ravales de vent :

— Antoine, dit RacadoL l'ai touiours été pour toi

ird'hai encore, l'avons mangée

change, quelle 'a toujours été

si dévouée et qui est honnête I... Il me faut de l'argent pour sauver le journal.

— Comment en trouverai-je I

— Vois notre position, Antoine, à tous les deux. Dans trois mois nous pouvons, par le journal et par Bouteiller, avoir gagné la bataille. Aujourd'hui je suis ruiné, j'ai à peine de quoi manger. Regarde-toi : tu es à peine vêtu; tu n'as môme pas une femme...

A son tour, Mouchefrin se mit à pleurer. Il pensait à sa pauvre existence, et que si Raçadot se décourageait et voulait rentrer dans son pays, il serait tout à fait abandonné dans Paris.

Ils eurent honte de demeurer rue Montmartre où des confrères journalistes auraient pu les voir; ils s'enfoncèrent dans les rues étroites, obscures, tortueuses du Marais. Le vent ne cédait que pour laisser tomber des ondées, et quand la lumière des becs de gaz avait cessé de vaciller lugubrement, elle produisait une impression plus désolante encore en se reflétant par teintes blafardes dans les flaques et les ruisseaux d'eau noirâtre. Tandis que des vrais Parisiens auraient su trouver un asile dans un des tripots — multipliés sur nos boulevards, grâce à des autorisations vendues en sous-main par des parlementaires -^ ou dans quelque bouge des Halles, de la place Maubert, tenus par des repris de justice, ils passèrent la nuit embusqués sous un porche. Jamais Taube sur Paris fangeux ne fut si froide et si malade. Racadot prit les deux mains courtes et grosses de Mouchefrin :

— Antoine, il y a un moyen et tu peux l'employer. Je t'en supplie, Antoine, mon frère... une perle, une turquoise.

Tendre heureux avec ta place de clerc, et puis avec jes quarante mille &ancs; mais je ne veux même pas répondre quand tu me proposes de m'engager jiour toi. Si tu étais resté à Toul ou à Pont-à-Mousson, J'aurais quarante mille francs que je n'ai pas et cela nous ferait douze cents francs de rente. Fais donc pour le mieux, je t'en ai donné assez. »

Ponr répondre, Racadot alla chez l'imprimeur qui avait recueilli la Vraie République :

t Tu me dis carrément, et tu en a l'air joyeux : « Si tu as des frais, c'est de ta faute ». Je ne m'attendais pas à pareille réponse de la part de mon père. Toi qui avais pris mes intérêts jusqu'à ce jour, je vois que tu m'abandonnes! Pourtant, je ne t'ai rien coûté, puisque j'ai été élevé avec l'argent de ma pauvre mère, qui m'appartenait. Jamais tu n'aa dépensé pour moi, et pendant six années mes quarante mille francs t'ont profité. Tu ne poursuis même ■pas ceux qui te doivent, et tu me laisses poursuivre, moi [ J'étais bien loin d'avoir sur toi une pareille opinion. Voilà comment je n'agirais pas envers toi. ^t les parents de mes amis du lycée non plus ne se

— j.,i-„„. ; !„ r.: j.-enaent envers leurs fils,

;d faillite et m'enlever mon lors? Tu ne seras pas plus aa prière, mon père. Donnetu veux, oublie-moi ensuite, □e n'ayant plus de père. Tu Is devienne ce qu'il plaît à e devais faire. »

toutes tes lettres qu'à me

reprocher d'avoir quitté le notariat. J'aurais dû acheter une étude ! Mais une étude, à Toul, à Pontà-Mousson, vaut 45,000 à 50,000 francs.

« Je ne vis plus, ne peux plus manger, et je redoute de tomber malade. Fais un dernier sacrifice ; après, tu ne penseras plus à moi. Je suis presque à cent lieues de toi, je ne t'ennuierai plus. Si je n'étais pas installé, si je n'avais pas entre les mains de quoi travailler, je m'éloignerais encore. Et certes, je ne sais ce qui me retient, mais j'ai des idées noires. Je t'en supplie, mon père. Tu ne t'imagines pas ce que j'endure. Ce n'est pas pour dépenser, sois-en sûr. J'ai absolument besoin de 10,000 francs, et puis ma situation, cela est certain, sera magnifique.

« Au revoir, mon cher père, ou adieu. Je comprends bien les ennuis que je te cause, mais ce sera la fin. »

Et après la signature, il recommençait :

« Un effort de ta part, mon cher père, peut me sauver la vie. Fais-le, mon cher père. Je t*embrasse et je t'aime bien encore. »

Quand Racadot eut fini cette lettre où, de plus en plus sincère, il retournait de toute son âme vers la terre natale, il sut obtenir un timbre-poste d'un employé qui se douta de sa détresse.

Mouchefrin le rejoignit : « Astiné portait toujours sur elle ses turquoises de prix, son argent et ses perles ; impossible de les lui prendre. »

Racadot devint fou de désespoir. Il reprocha à son pauvre ami tout ce qu'il avait dépensé à le nourrir, puis il l'embrassa et le chargea d'aller chercher la Léontine à la brasserie; il les attendit dans le jardin

«du Luxembourg. L'arrivée de sa maîtresse le calma. Elle raconta avoir passé la nuit chez une amie, qui lui avait prêté 10 francs.

Ils louèrent un galetas de vingt sous la journée, pue Saint-Jacques. Sur le conseil de la Léontine, Mouchefrin alla rue Sainte-Beuve demander un secours à Sturel;|et pendant son absence, ils mangèrent en hâte, pour ne pas partager avec lui, quelques morceaux de viande qu'elle tira de ses poches. Quand Mouchefrin rapporta 20 francs, dont il avoua 10, ils allèrent tous trois chez les marchands de vin s'enivrer.

— Cela fait diverlissement! — disait la Léontine, qui avait trouvé à Verdun cette survivance de la langue de Pascal.

Ils rentrèrent à dix heures du soir. Etourdie par son alcool, elle s'endormit profondément. Mouchefrin s'étendit dans un coin. Racadot allait, venait, s'arrêtait, frappait du pied. Il ne semblait point s'occuper de ses deux compagnons. De temps à autre, il laissait échapper des exclamations de dépit, de colère ou d'espoir "tour à tour naissant et déçu, sa pensée se développait par secousses violentes... De quelle femme parlait-il donc?...

— C'est la seule?... Seule, elle a de l'argent! Et pour la décider à le donner, Mouchefrin et moi, nous avons trop sur le corps l'odeur des misérables.

Il avait plaisir à s'iusulter soi-même... 11 y eut des moments où il sembla étouffer; il s'essuyait, non le front, mais toute la tête avec un étrange tournoiement de la main et du bras. On eût dit gue de sa •conscience tenaillée il arrachait hors de son crâne des lambeaux. Quelle que soit l'infamie de sa préoc-

cupatioQ, oe puissant qui ne veut pas se laisser réduire à l'impuissance offre un fort beau spectacle. Un projet, une chose abstraite, mais qui se réalisera en actes terribles, est en voie d'éclore dans ce lourd ceryeau. C'est une onde insaisissable, des éléments de pensée, qu'il pourrait nier, qu'il ne sait même pas formuler, mais déjà il est redevenu l'optimiste qui a un but, le prisonnier qui entrevoit l'évasion possible... Enfin la construction cérébrale parut avancer et devoir bientôt s'accomplir, car, cédant à un mouvement passionné, il s'écria :

— 11 faut savoir ce qu'on veut et s'entêter. De l'énergie! de la volonté!... Ouil... c'est risqué... Mais c'est prompt!

11 réveilla Mouchefrin.

— A quelle bêtise as- tu pensé? dit celui-ci en bâillant.

L'expression de Racadot, en une seconde, dissipa son sommeil comme le cri « Au feu! » dans la nuit.

Plus tard, la Léontine fut réveillée en sursaut par des protestations :

— Non... non..., disait Mouchefrin, c'est impossible. Je ne peux pas.

Depuis trois ans, elle avait connu Racadot et Mouchefrin presque enfants, adolescents, hommes, vieillis déjà par la souffrance. Les ayant vus ivrognes et amoureux, elle croyait ainsi savoir leurs pires déformations. Ils lui ménageaient des surprises.

Le grand Racadot était debout, la poitrine rentrée, la tête en avant, le menton plus avancé que la tête, pareil à un chien qui aboierait sans bruit. Mouchefrin, assis, semblait décomposé par la peur. Ils la regardèrent et se turent.

— Couche-toi ! lui dit rudement Racadot.

Il éteignit. Au bout d'une demi-heure, il alluma de nouveau. Sa figure était terreuse» ses yeux cernés d'une façon épouvantable. Sous quelle impulsion écrivait-il les excuses suivantes?

« Pardonne-moi, mon cher père, les lettres que je t'ai écrites, mais, ennuyé de toutes parts comme je le suis, cela vous change les idées. Pour le 21 au matin, j'attends donc ta lettre avec la somme que je t'ai demandée. Pense â moi, mon cher père. Je n'ai que deux choses à choisir: le déshonneur ou la. mort, si tu ne satisfais pas à ma demande. »

Tant d'insistance et cet effort pour se rattacher à son protecteur naturel aboutirent à une réponse, définitive et qui durement coupait tout espoir :

« Je suis bien désolé de ta position, quoique tu me dises que j'ai l'air d'être joyeux. Tu te trompes : j'ai beaucoup de peine, car un homme prudent chercherait à voir clair dans mes intérêts, sans me dire des injures comme tu m'en as dit. Tu veux de l'argent et je peux t'en trouver?... Mets-toi donc à ma place. Tu ne t'occupes que de prendre et point de rembourser. Viendras-tu donc payer pour moi? Je n'ai jamais vu chose pareille; je crois que tu veux me faire perdre la tête. C'est ridicule, ton affaire; il faut que tu sois en relations avec des canailles. Au fait, je veux vivre sans souci de rien, parce que j'ai été demander de l'argent à un àmi et que j'ai vu comme il me recevait; je ne suis plus d'un âge à supporter qu'on me rebute. »

CHAPir 5<^ A

Racadot, puisqu'il est bachelier et quMl fréquente les brasseries, a des idées générales, voire philosophiques, mais elles sont d^ordinaire limitées aux instants où il parle en public. Dans son privé, il pense plus économiquement, je yeux dire par doit et avoir : ses méditations, au long de cette crise, ont été fort analogues au livre d'un conmiençant. Aujourd'hui qu'il est débilité par la lutte, la philosophie l'envahit tout, non pour le consoler, mais pour l'irriter. Voilà un homme qui, de famille, a du bon sens et même de la discipline; pourtant il n'échappe pas — tant la mode est puissante î — à se considérer conm[ie une victime.

C'est vrai qu'envers ce jeune paysan l'Ëlat a assumé un rôle si providentiel pendant ses années universitaires, et lui a donné des notions si exagérées de la place occupée dans le monde par les idées de droit, de justice, de devoir, qu'il reçoit une lape un peu trop forte quand il se trouve soumis à la grande loi pratique : « Si vous réussissez, vous aurez des amis, du talent, de l'honneur, et les idées de droit, de jus-

'tice, de devoir soufifriraîent de se trouver en opposition avec vous; — quand par malchance cela arriverait, elles sauraient s'effacer bien vite et passer dans \ votre camp. Si vous échouez, au contraire, elles ne ' voudront pas se compromettre par votre échec, et /tiendront à marquer que vous êtes puni de lès avoir offensées. » Racadot, qui vérifie ces principes dans / son cas et qui ignore leur caractère universel, se cabre et sincèrement se croit une victime sociale.

C'est affaire de point de vue. Un sociologue le l tiendrait pour un parasite social; un juge d'instruc- \J[ tion, pour un maître chanteur; quant à ses amis, ils le fuient maintenant comme un maître tapeur. Petit à petit, il ne prête plus qu'à des associations d'images désagréables. Ces garçons intelligents, ayant décidé qu'ils ne pouvaient rien pour son salut, jugent oiseux et simplement pénible de penser à lui.

A la Conférence Mole, — où la Vraie République avait tenu l'emploi de moniteur officiel, — on fit cette remarque : Suret-Lefort qui, jadis, aimait à donner Racadot pour son aller ego, désormais affecta xl'entendre ce nom comme un assemblage de syllabes inconnues. « Eh bien ! quoi ? semblait -il dire. Ra-ca-dot ! qu'ai-je de commun avec cet individu? »

Il faut l'avouer, ce camarade ne leur valait jamais de compliments. Madame Alison, qui appréciait mal Sturel, parce qu'elle le trouvait « peu naturel », revint tians ce temps-là sur l'incident mesquinement soulevé par le baron de Nelles sur les fonds secrets.

-^ Avez-vous obtenu votre subvention pour votre journal, monsieur Sturel?

— Je ne le verrais plus! s'écria la jeune fille.

394 LES DÉRACINÉB

Sturel fut froissé qu'elle admit une hypothèse où elle l'écarterait.

Il répondit :

— Je ne fais plus psu*tie de la Vraie République*

— Il l'a supprimée, dit la jeune fille à sa mère.

— Je crois que son organisateur veut la maintenir, — rectifia le jeune homme. — Mais je n'ai ^lus rien à y voir.

— C'est beaucoup à nourrir pour un homme qui n^est pas sûr de son dîner, — fît observer madame Alison avec la blessante supériorité du bon sens.

— Enfin, dit la jeune fille, M. Sturel n'est pas solidaire des gens dont il est moins l'ami que le bienfaiteur.

— Mais qui l'accuse ? Je regrette seulement que M. Sturel perde une occasion de s'occuper selon ses goûts.

Grondée par sa fille et n'ayant aucune méchanceté, madame Alison, pour effacer le souvenir de quelques piques de cette sorte, invita François Sturel à une promenade du soir au bois de Boulogne. Madame de Coulonvaux fut de la partie, en sorte que les deux jeunes gens purent s'occuper d'eux seuls.

C'était le 21 mai, à quatre jours de cette triste pluie qu'ont supportée Racadot, Mouchefrin, la Véontine jetés sur la voie publique. Mais cette pluie, qui avait augmenté la misère de ces trois malheureux et qui collaborait ainsi à d'irréparables malheurs, doit ici être dite excellente, parce qu'elle a dégagé, fait éclore le printemps sur Neuilly, Sèvres, Boulogne et Saint-Cloud.

A travers le bois de Boulogne, la voiture les conduisit d'abord au pont de Saint-Cloud. Thérèse

Âlison et François Sturel, laissant les deux vieilles dames, mirent pied à terre et suivirent lentement le parapet. Ils s'émerveillaient sans mot dire des mou-^ vements enivrants, rapides comme des bras d'amoureuses voilées et qui se pâment, que font les flots de la Seine en fuyant sous la lune. Oui, la lune, que jusqu'alors François Sturel n'avait pas pensé à regarder, lui paraît comme elle Test quelque soir dans la vie de tous les hommes, la magicienne in^ comparable , quand il voit que pour la jeune fille ces lueurs et ces silences sont des regards et des choses amicales. Si frémissante sous ces contacts de la nuit, au bord de l'eau pleine d'ombre, Thérèse devient pour lui une petite fée à laquelle il se sent enchaînée comme un esclave grossier. Ses soins, ses sentiments enveloppent la jeune fille d'un manteau de protection, de dévouement et d'admiration. En été, des cafés violemment éclairés bordent la Place d'Armes à Saint-Cloud, en tête du pont; elle voulut évit^ toutes ces grossièretés, et faisant un geste amical d'indépendance à la voiture, ils entrèrent dans l'allée française par où. le parc débouche sur le quai.

Les premiers bancs étaient pris par des couples aux occupations mystérieuses et confuses, mais auxquelles les premières tiédeurs du printemps donnent un sens, fût-ce pour les jeunes gens les moins avertis. Sturel. en lui-même ne veut pas de mal à ces personnages, parce que tout autour d'une noble image de l'amour un peintre peut grouper les indécences innocentes des bêtes, oui, d'honnêtes bestia* lités. Us marchent une cinquantaine de mètres, puis ils trouvent enfin où s'asseoir. Les arbres, qui se

ùpiilisée: j«r la molle darté. toat r'ispti'* ^lâoiff im fûéUn^^ d^ll^^enx doppres^ioa et d"alié*^r«sse i Atû*i la forCi*: V6l'ip*:îii=:a3e qiii est en em^ (st aosese rfiar*If>ït.>erf 1^3 g^^û'^ et les feranspoiTiîe- Ik£Œ5 ;>^dres téft^^hir^a^ «oa n^rini ae di^tiii^e- plos ^rfections dri corps de la je^ine fille- mars sai synfcpathift les lar fart percevoir avec ime vivacité- ^juiLe lroaf>le et le contpaLafe aa sll^^jnie. Elle Loi raïroateali'.r?i q'i't ^-.r c: rn-r.Tie banc, r;i£i-Qée préi^rdeate. eUe^ e'Ht v-;n :e s";i»:^:Oir; elle dîL pLLÎ5 se tait, il sappose fj'i'^;!ir; calcule combien d'âme E ajoate anx plosl>ea»ix âotrî de maL

..* I)aikâ la voîUire qui stadorme snr la place^ le» de'Ji fhxnft^ doivent s'impatienter. Les j^ones gens ft^; r;ippro'':herit, mais, cette fois enojre, recdent traverser à pied le pont poar revoir les vagues dou- Io»iferi«es qui contrastent avec la sérénité inexpn* mahie d»i cieL F>es rais de Irine sur la Seine à Sainl- Cloud ne sont pas plos divins que sir la Moselle, et po'jrtant Sturel ne songera jamais à les com-

U^nx \oyjns qui passaient firent une réfleition sur YoâhuT qu'exhaiait le vêtement de la jeune Elle. Elle ne parut pas entendre, mais, un peu après, elle dit avec une petite inquiétude :

— Je ne sais pas pourquoi la cout^irlêre a fourré du parfum dans mon collet. Elle sait bien que je n'en porte jamais : je trouve cela grossier.

Voilà qui est touchant et la marqie d'une amoureuse de craindre une diminution dans l'esprit de son compagnon à cause du jugement de deux ama*

leurs de Billancourt I... Sturel songe avec une volupté égoïste que leur bonheur s'évaporera dans la vie comme ce parfum dans le courant d'air de la Seine. Le sentiment que de tels instants ne peuvent être fixés leur ajoute une force de mélancolie qui le tint longtemps silencieux.

Les vieilles dames, auprès de qui les deux jeunes gens sont remontés, causent de Victor Hugo, dont les journaux depuis quatre jours disent la santé inquiétante : un vieillard de quatre-vingt-trois ans, et le cœur hypertrophié, supportera mal une congestion pulmonaire. Sturel s'entête à considérer que le héros qui maintient le mieux Tunité française ne voudra pas abandonner la patrie avant qu'un homme ou une passion dominante puisse tenir l'emploi qu'en mourant il déserterait. Les dames se mettent à parler de la fraîcheur, car elles soni à l'âge où les paysages lunaires, sans cesser d'agir sur l'organisme, n'y mettent plus d'inquiétudes, que rhumatismales. Mais la soirée est chaude. On file le long du quai jusqu'à Boulogne, pour rentrer par le Point-du-Jour. Chacim jouit du bien-être, et toute conversation s'est tue, quand madame Alison soudain se penche et dit :

— Oh I la pauvre dame I Si elle espère trouver ici une voiture I...

Sur le côté du chemin, une femme, en effet, de silhouette élégante, avec son ombrelle, fait signe au cocher. Deux individus l'accompagnent, qui ne s'associent pas à ses signaux, mais se tiennent plutôt à l'écart... C'est un petit tableau qu'à l'appel de madame Alison chacun depuis le landau entrevoit; et, si le geste d'un piéton qui fait un vain appel est le plus banal des rues de Paris, à cette heure, dans ce

désert, cette femme harassée fait un peu pitié. Elle est bien à cinq kilomètres de la plus proche station de fiacres. Cela pourtant ne suffit pas à m' expliquer que François Sturel ait tressailli.

— Mais — dit madame de Goulonvaux, en Parisienne qui connaît les rues, les fiacres, les tramways et le bois, — ils continuent vers Billancourt : ils tournent le dos à Paris... Peut-être qu'ils ignorent leur chemin.

— On devait au moins les prévenir, dit la jeune fille.

Et elle s-étonne secrètement que son ami n'ait pas offert de monter à côté du cocher pour donner place à cette inconnue. Une fois, à Carlsbad, des étrangers les ont ainsi recueillies, elle et sa mère, qui s'étaient égarées. « C'est sans doute par délicatesse, il ne veut pas mêler à nous n'importe qui ! »

Mais pour François Sturel, ce n'est pas une inconnue. 11 est loisible à ces dames d'oublier; lui ne s'y trompe pas. L'éclair des lanternes, passant moins d'une seconde sur ce visage, lui a révélé madame Astiné Aravian. Il ne l'a pas clairement reconnue, il l'a devinée d'amour. Mais jamais ce visage, il ne le vit marqué de cette inexprimable angoisse. Et ces deux hommes qui se tenaient en arrière, qui baissaient leur chapeau au passage de l'étroit rayon de lumière , n'est-ce pas Mouchefrin, Racadot, avec son éternelle serviette sous le bras?

Thérèse Alison est triste de s'être montrée égoïste dans son bonheur. L'excellent petit être voudrait avoir rendu service à cette inconnue. Mais Sturel est dominé par le fort symbolisme de cette apparition. Ce n'est point un mouvement de sensiblerie pour des

personnes qui, après tout, à dix heures du soir, ne courent aucun risque à trois; mais il a cru voir son amie toute pâle, exténuée d'une longue course, ses deux camarades dégradés ; et quand il passait avec son bonheur, il le^ a laissés dans le fossé du chemin ! Sans un geste, la tête détournée vers Tombre, ils ont donné une impression tragique et glacée à StureL Elle, c'est pire, lui a livré d'elle-même une image qui le désespère. Cette main du noyé dans la nuit! Comment put-il se taire à son geste d'appel, quand en soi-même, toujours il la sent si vivante? Parfois, soudain évanouie, il pouvait croire qu'elle n'était plus, puis elle renaissait — comme un drapeau qui flotté et retombe sur sa hampe, s'affirme et se renie au gré du vent, mais domine toujours la situation. — Cette étrangère n'est-elle pas mêlée à ses pensées et les nuançant toutes, au point que tout à l'heure, quand auprès de Thérèse il respirait avec complaisance l'atmosphère impure de l'allée de Saint-Cloud, et quand il se réjouissait démêler l'idée de périssable à leur sentiment, c'était vraiment le poison d'Astiné qui agissait dans son sang! Où qu'il marche, il la porte en lui. En vérité, à cette date, si elle a accompli sa destinée propre, elle pourra bénéficier en Sturel d'un prolongement de vie. Et c'est peut-être son appétit de se détruire, son perpétuel don de soi au milieu de sa débauche, qui mériteront à cette rare jeune femme de se survivre.

Mais, l'infortunée, comment subira-t-elle sa sentence?

... Ce soir-là, vers les huit heures, dans la rue, madame Aravian a été abordée par Racadot et Mou-

mê LES hÉKAOSÉS

éttetfin qtti la gaettaienU EHe aQait sarpreadreàleor hôîd des amis pour les mener aa tkéâSre. Un oiseau, no lophophcre, reit et bien, de ses aiks ref^ées, la eoîàatt* Sur une robe de dentelle noire, oorerte en earré et dont les manches Tenaient an eonde, die arait nne jaqoette de reloors à côtes, de nuance toorterelle. La jope de dessous à Tolants était rderée de loia en loin par des nœuds jaunes, tandis que des niBiids jaunes encore ramenaient sur la handie gaaebe la jupe de dessus. La ceinture était jaune, et les longs gants de Suède, selon la grande mode de 1885, de couleur bois clair et parfumés au bois de Liban. Troublés par cette harmonieuse créature, ils surent pourtant lui proposer et lui faire accepter une excursioa comme elle les aimait, sur la berge de Billancourt* L^idée d*errer la séduisait plus qu'aucune amitié et que nul spectacle. Pour qu'elle ne prévînt personne, Racadot la mit lui-même en fiacre et s'assura qu^elle indiquait au cocher le Pont de Neuilly, lieu convenu du rendez-vous. Prétextant, pour ne point raccompagner, qu'ils avaient à s'informer d'une adresse, ils gagnèrent le but séparément, par le train de petite ceinture et le tramway Porte-Maillot- Courbevoie.

C'était dix heures passées quand elle descendit de flacre et apporta son mystérieux et complexe enchantement sur le quai où viennent aboutir les profonds jardins des maisons de Saint-James. Dans cette nuit et ce silence, ils l'abordèrent en s'arrangeant pour cacher leurs figures au cocher. La masse sombre des arl)res dans l'île de Puteaux se penchait, en frissonnant, vers elle au-dessus de la Seine.

Ils marchèrent vers Sèvres et Saint-Cloud, en lon-

Lsj;

géant le fleuve. Elle ne tarda pas à regretter qu'ils eussent renvoyé la voiture. Ils reconnurent s*être . trompés et qu'il faudrait encore une demi-heure pour atteindre les bouges où ils la menaient. Au bout d'une heure elle leur ordonna de trouver un fiacre. En ricanant ils s'offrirent à la porter. Sur sa menace d'appeler le premier passant et comme il n'était pas minuit, ils cessèrent leurs goujateries; Racadot assura qu'on approchait du Point-du-Jour. Par deux fois, malgré la volonté de ses compagnons, elle avait essayé d'arrêter des cochers. Maintenant s'étendait une solitude menaçante. Elle eût voulu retourner vers Saint-Cloud dont les lumières déjà l'avaient attirée. Us s'y refusèrent, prétextant les cafés fermés et les voitures remisées.

— On dirait que vous ayez peur, ajouta Mouchefrin ; aurez-vous bientôt fini de nous insulter?

Ils prirent pour thème de leurs propos qu' « évidemment c'est plus commode d'être dans son lit », et ils développèrent cette imagination avec une extraordinaire liberté dont elle était suffoquée comme d'une révolte de domestiques. Elle espéra qu'ils étaient ivres.

— Allons, dit-elle, Monsieur Racadot, soyons bons amis; si vous me ramenez rapidement chez moi, je vous promets une subvention pour votre journal.

Il parut se rendre à ce désir.

— Appuyez-vous sur nous, disait-il, ne craignez rien, nous sommes solides.

De force, ces bandits mal soignés prirent chacun par un bras la belle aventurière et l'entraînèrent si vite que par deux fois elle déchira sa jupe de den-p telle. Elle se taisait. Us marchaient toujours sur

la chanssée qui, sans parapet, surplombe la Seine d*iiDe hauteur de cinq mètres eiiTÎron. Depaîs TÎngt minutes ils n^araient rencontré personne. Comme toute Teau du fleuve était ridée par le nième souffle, ainsi leurs trois cœurs étaient contractés par le même sentiment. Le nabot Mouchefrin en serrant le bras de madame Arayian sous le sien la faisait se pencber. Elle lui dit :

— Vous voyez bien que vous êtes encore trop petit pOTir tenir les femmes autrement que par le jupon.

Dans cette minute, Racadot, heureux d'entendre on homme humilié par une femme qui le ménageait, subit le charme de madame Aravian. Il ne parvint à haïr cette beauté parfumée qu'en se représentant la pauvre Léontine laide, en guenilles et méprisée. Excité par l'oflense reçue et par la douceur de la jaquette de velours, Mouchefrin égrenait un chapdet d'horreurs.

— Assez de paroles, Antoine! dit la voix basse, presque méconnaissable de Racadot.

En même temps, pour fouiller dans sa serviette de cuir, il lâchait le bras de Madame Aravian. Mouchefrin fut envahi d'une peur immense et sa mâchoire inférieure commença de claquer d'une manière convulsive. Brusquement la femme se dégagea, courut...

Son mouvement, sa fuite avaient été si prompts, si vigoureux, que les deux hommes n'avaient pu les prévoir ni les éviter. Us ne poussèrent pas un cri, mais aussitôt la poursuivirent.

Teintes violettes d'un soir tragiques, sombres espaces, élan pour la tuer de ces jeunes gens qui leussent tant désirée. Leurs cris dans la nuit épandus I

Il

Leur course avec les vêtements qui battent Tair ! Cet appel immense et puis des plaintes!... « Chien! » dit-elle d'une voix époumonnée, quand rejointe et se retournant elle vit, le bras levé, et tout lancé en avant, Racadot avec ses yeux ronds et rouges dans un visage que la peur faisait implacable... Qu'il y en a déjfi eu de ces appels d'assassinés et qui sont allés Dieu saîl-où! L'horreur profonde, c'est que ce spectacle est tout à fait exaltant I Les hommes aiment à mordre, et de désir leur bouche se dessèche devant les choses effroyables.

La frénétique action I Oh, la pire débauche ! Dans sa pleine énergie et capable de susciter encore la pleine énergie, elle roule à terre sous le marteau brutal qui lui brise une tempe et souille le lophophore vert et bleu. C'est Racadot qui frappa; Mouchefrin la tenait par son petit cou qu'il était heureux de toucher. Ah! malheureuse! Bête de luxe, elle a irrité de désirs leur sang, avec son corps dédaigneux. Elle est tuée par deux pauvres, qui sont aussi des mâles orgueilleux. Ces deux caractères, quand ils ne s'excluent pas, constituent une espèce des plus dangereuses.

Les gémissements qui se prolongèrent pendant une dizaine de minutes, malgré le dur genou de Racadot, ne doivent pas être tenus pour un témoignage de la sensibilité propre d'Astiné Aravian ; il faut y reconnaître le murmure commun à toute âme qui s'enfuit. Ils ne révèlent pas plus notre vrai moi que certaines énergies partielles qui survivent dans l'organisme à la destruction de l'énergie principale ; les battements du cœur qui persistent après la mort ne peuvent plus renseigner sur notre conscience

maintenant encore les rejoint sur cette longue berge de la Seine... Supplie ton amante, jeune homme changeant et sincère I à genoux, ton bras passé autour de son corps, au bas de sa taille, sur ses fortes hanches, ta main gauche tendue yers ses yeux, vers le ciel inexploré. Les arbres aussi vont vers le ciel, et son espoir, ses incertitudes aussi. Veux-tu qu'elle se donne ? Es-tu celui qui peut quelque chose pour son bonheur? Jeunesse, amour, déchirantes minutes I... Et sous ses mêmes arbres, sur ce même sable qui crie, la fuite des assassins emportant une belle tête sanglante, des perles et des turquoises.

Bien que François Sturel en prenne une conscience peu nette, ce qu'il aimait de madame Aravian, c'était son âme, sans doute, sur son visage, mais ses perles aussi, ses turquoises, son luxe, le parfum de ses vêtements , toutes les grâces et la mollesse d'une femme qui sait se faire servir. Précisément, elle vient de périr aux mains des serfs à cause de ses perles et turquoises que veut vendre Racadot, et à cause du parfum qui irritait Mouchefrin. Tout à l'heure, Sturel l'a laissée au fossé pour ne pas déplaire à sa nouvelle amie dont le luxe, le parfum, les grâces et la mollesse, ce printemps, l'ont conquis. Racadot, maintenant, court vers la Léontine comme une bête qui rapporte une proie à sa femelle : car, pour cette compagne, il est excellent, Mouchefrin court à côté, suivant les événements, comme le chien du troupeau galope auprès des moutons, et, la langue hors de la bouche, collabore aux desseins obscurs du berger.

Quant à nous, dans cette soirée, pourquoi perdre

notre temps à juger ? Contemplons et vir rame de ces grands arbres. Par un9 beauté rare sous nos climats, la tètf Tobscurité, assistons . aux heurts d égarées. Cette fille d'Orient, originaire'Oik la moyenne de la vie humaine est bien pli qu'à Paris, semble vraiment s'être toujours- . quéeà multipHer autour d'eUes les mauvaises oceu.^^ sions et à se créer autant de risques qu'en présente ' la vallée de TEuphrate où campa sa famille. Son gémissement dans les terrains de Billancourt vaut sa mère expirant sur la rive d'Asie. Il est naturel q[u*une Astiné Aravian meure assassinée. D'autre part, le coup des paysans Racadot et Mouchefrin ajoute un épisode banal à l'éternelle Jacquerie. Mais bien qu'on en sente le déterminisme, leur conduite n'est pas en harmonie avec les façons de voir des gens normaux ; elle offense les lois de la société civile et les lois instinctives : un tel acte doit entraîner la suppression de ses auteurs. Les grands arbres, le courant d'air de la Seine, les nuages, peuvent bien composer de beaux tableaux avec ces animaux fuyants ; la société n'est belle qu'en contrariant la nature. L'ignominie de cette minute est de telle évidence qu'il serait superflu de s'y arrêter davantage.

^ Mais les choses ne sont jamais finies ; elles sont toujours en train de se faire. Précisément, notre rôle, c'est de les considérer dans leurs développements. Nous sommes des botanistes qui observons sept à huit plantes transplantées et leurs efforts poar reprendre racine. Charcot, en traitant ceUe qoi

^ étrangla Gouffé de coquine, se servit d*un mot exacte mais qui n'avait pas le genre d'exactitude, el n*ex-

primait pas la conception qu'on demande à Charcot En face d'un fait de cet ordre, la pensée d'un homme bien constitué se développe selon des temps! C'est dans le premier moment qu'il faut crier, et le plus fort possible, « au gendarme I ». Ensuite, un grand problème, et proprement le nôtre, c'est de savoir si l'éducateur Bouteiller et, comme y comptait Challemel-Lacour, « l'esprit de la société où ils vécurent » pouvaient faire que Racadot et Mouchefrin ne préférassent pas un crime à TefiTondrement de leurs ambitions.

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