‹ Les deracines (volume 2)Chapitre 22 sur 31 · CHAPITRE XVn · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVn

Au lendemain de cette mystérieuse et abondante soirée, les journaux publièrent des nouvelles plus inquiétantes de Victor Hugo : Tillustre vieillard par instants souflfrait d'oppression et d'une grande agitation ; on le piquait à la morphine ; il buvait un peu de bouillon, embrassait ses petits-enfants, serrait la main de ses amis.

La France avec angoisse, assistait à ces apprêts de la mort magnifiés par une presse idolâtre . Les poètes avaient passé plusieurs nuits chez le marchand de vins devant la maison du grand homme. Ils buvaient et récitaient ses vers. D'heure en heure, ils venaient sous les fenêtres, d'où on leur jetait des nouvelles. Les comités politiques, sur tout le territoire, étudiaient des mesures de deuil. Dans la matinée, des bruits pires encore circulèrent : qu'il avait dit adieu à sa petite-fille Jeanne et qu'il entrait en agonie. A cet époque, un certain journal paraissait à. midi qui continuait obscurément le journal de Mirbeau, Paris-Midi, Paris-Minuit. Ce 22 mai, tout Paris ^attendait. Sturel, allant au Luxembourg après

son déjeuner, Tacheta. En caractères gras, à la « dernière heure », se détachait, signée des trois médecins, cette seule ligne :

a Situation extrêmement grave. 9 heures 20. »

Et tout à côté, un fait divers :

« Ce matin, au petit jour, dans les terrains vagues de Billancourt, on a trouvé le cadavre d'une femme décapitée et dépouillée de ses vêtements. Les passant qui relevèrent ce corps nu ont été frappés de sa merveilleuse beauté. On n'a pu établir jusqu'ici l'identité de la victime. »

Des gouttes de sueur se formèrent sur le front de Sturel. Il rentra rue Sainte-Beuve et verrouilla sa » porte. Ses gestes étaient automatiques. Comme un malade demi-anesthésié subit presque en étranger les contractions de sa douleur, il sentait une idée affreuse se former en lui. Il était dans un carrefour de l'inconnu : vingt avenues, où il craignait de s'engager. Un oiseau qui a reçu du plomb, emploie toute son énergie à se maintenir dans Tair sans choix de direction : il ne voulait pas aller oti de tout son poids son imagination se précipitait. A cinq heures, il se dirigea vers la Morgue, Au coin de la rue Notre-Dame-des-Champs et de la rue Vavin, il entendit le cri, lut le titre en manchettes : « Mort de Victor Hugo ! » Son cœur se gonfla dans sa poitrine. Il rejeta tous ses soucis précaires, parce qu'il avait un dieu à créer d'accord avec un groupe important de l'humanité < Aucune réalité, si tragique qu'il la pressentît, ne pouvait l'émouvoir comme la mort du seul homme qui, dans une époque médiocre, donnait la sensation du hors de pair, et semblait essentiel pour maintenir l'unité, la fraternité françaises.

lemoiB a, au : « i^e raie ecau exiremement aoiiiojreux à entendre ; c'était d'abord un brtiit rauque q . ressemblait à celui de la mer sur les galets, puis ;. s'est affaibli, puis il a cessé. » Quelqu'un s'approcï i d'une pendule, en brisa le ressort : une heure vln^;sept minutes de raprës-midi.

A la Chambre, bien qu'on ne siégeât pas, la sali^ des Pas-Perdus et les couloirs grouillaient; députi-? et journalistes piétinaient en attendant les nouvellej. A une heure cinquante, on affichait cette phra^'^ laconique, plus émouvante qu'aucun pathos travaillé : « Victor Hugo est mort à une heure et demie. » L^ Palais-Bourbon se vida sur la maison mortuaire; les parlementaires couraient au cadavre, pour lui emprunter de l'importance. Le Conseil municipal 8'y rendait en corps après avoir levé sa séance. Déji l'on disait que le maître, l'Aïeul, le Père serait enterré aux frais de l'État, exposé sous l'Arc de Triomphe et enseveli au Panthéon... Dans tout l'univers, averti par les dépêches, les témoignages se composaient, bientôt allaient affluer, bienfaisants : car, à les lire, et d'amour pour la gloire, des larmes ont monté de certains cœurs.

c'est la vieillesse, successivement, organe par organe I Du moins faut-il, après le dernier souffle, s'anéantir. Si de belles formes que nous avons aimées deviennent un jouet et n'obtiennent point pour se défaire le silence ni Tobscurité, voilà Fimpardonnable insulte. Sturel regarda ce corps charmant qui se dénonçait mal sous un linge jeté; et si terrible que fût son trouble, le cri qui montait à ses lèvres, il ne pensa pas à demander au bureau du greffe qu'on lui facilitât la reconnaissance de cette assassinée. 11 n'imaginait pas que nul homme pût être son confîdentp Que sur du papier administratif, un indifférent notât ses hypothèses, et toute la confrontation de ce pâle cadavre avec certaine splendide image conservée dans sa mémoire, c'était inadmissible; le jeune homme n'eût pas trouvé les termes exacts pour libeller ce qu'il reconnaissait et pourquoi il le reconnaissait. Nécessité fort délicate pour un galant homme de mettre un nom propre sur une fenune dont on lui montre tout le corps en lui cachant la tète.

11 rentra chez lui, et, les jours qui suivirent, il se détourna même des dames Alison. Il se prit à aimer la nature qui seule reposait sa pensée autant que le vert repose les yeux.

Les journaux du mardi 26 détruisirent les derniers doutes où il se réfugiait : Astiné, grâce à des découvertes complémentaires, était reconnue. Avec quelle rude précision se véri liait la première partie du cauchemar de Sturel! 11 y a une distance inunense entre les probabilités les plus pressantes et le fait accompli. Le <i ça y est » que nous murmurons en face d^une réalité décisive, étrangle des milliers d'espérances

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qui, darant les pires crises et contre tout bon sens, se blottissent dans quelque coin de notre âme. Il s'aperçut qu'il aimait toujours son Asiatique ; cependant il jugeait enfantin et contre nature de quereller une destinée pour laquelle cette sœur malheureuse ' était si évidemment marquée . Quand elle vivait, ^ Sturel semblait prendre son parti de leur séparation ; c'est qu'il avait la plus irréfléchie confiance dans la vie; il ne doutait pas de retrouver un jour cette nomade, demeurée si près de son cœur. Certaines façons de sentir propres à Sturel ne pouvaient être appréciées que par Astiné, qui les avait favorisées. Dès l'instant qu'elle meurt, ces sources intérieures soudain vont être envahies par la glace. Sturel se sent plus isolé et plus secret. Il ne peut pourtant jouir de la paix amère de son deuil : fixé sur son amie, il s'interroge avec épouvante sur Racadot et Mouchefrin.

Ce mardi soir, le même attrait pour l'horreur qui conduit l'assassin à la Morgue contempler le cadavre, mena Sturel rue d'Assas, où devait parler Racadot. A huit heures, il trouva dans la salle des conférences une trentaine de personnes : des clients de brasserie à qui Léontine avait placé des biUets, des amis de Rœmerspacher, de Sturel, de Saint-Phlin. L'influence du journal n'avait pas décidé le vrai public. Tous ces individus étaient des complaisants qui s'excusaient, sur leur charité. Des petits groupes riaient, causaient, mettaient en commun leur mépris protecteur de celui qu'ils allaient entendre. Rœmerspacher vint s'asseoir près de Sturel et lui montra, courbé dans l'ombre d'un pilier, Mouchefrin dont luisaient comme une

dure crinière de bète, les mèches de cheveux en épis.

— Jamais je ne l'ai yu scrofuleux comme aujourd'hui!

Sturel avait froid au cœur, dans l'attente de choses extraordinaires. RœmerspacheV pensa qu'il était distrait ou préoccupé et n'insista pas. Pl neuf heures, on ouvrit la porte à qui voulait. Vers la demie, on ét^t quarante. Racadot enfin gagna l'estrade et la petite table au tapis vert : il avait coupé sa barbe; cela déjà le changeait; en outre, il fit à ses c^narades l'effet pénible d'un homme' qu'on a vu jadis plein de vie et qui, réapparaissant après une légère broDchite, déclare : H Les médecins me disent phtisique. » Il disposa quelques papiers, puis commença de parler.

Nous connaissons les lettres de Racadot à son père. Elles montrent un jeune paysan en redingote et nulle philosophie ; c'est qu'il les écrivait dans un instant où l'on ne trouve plus à sa disposition que ses caractères de fond. C'est un appel au pays natal, & la famille, à la nature, quand tout lui manque. C'est le Ci Maman! maman! » que peut jeter un hommi.' terriiié à l'imni-nviste. Les restes aiie. fait un individu

qu'elle prétend nous donner le sens moral de l'univers.

« Victor Hugo exprimait, non la vérité d'aujourd'hui, mais ce qui parut digne de ce nom aux personnes peu instruites vers 1848. Il est fâcheux qu'il ne soit pas décédé à cette date oti Ton aurait pu avec une certaine justice lui rendre honoanage. Et très probablement, nous ne perdrions pas notre temps à reviser les louanges de cimetière qu'on lui eût décernées. Mais aujourd'hui, quand nous ne serions que quarante, ayons la clairvoyance et le courage de dire combien fut fâcheuse pour lui et pour tout le monde sa longévité... »

Des exclamations intolérantes avaient déjà haché le discours; il y eut ici une huée, puis la curiosité domina. On n'allait donc pas s'ennuyer ! Vingt personnes crièrent :

— Écoutez!

Racadot ne parut nullement troublé par les protestations ; bien au contraire. Evidemment, s'il s'était livré à sa fureur de surmené, il eût été supérieur. Sa riposte, servie par sa figure fébrile, avait plus de ton que ses petits papiers, où l'on croit entendre Sturel, Rœmerspacher...

— Eh bien ! quoi, — disait-il avec une grossièreté assez savoureuse, — Hugo ! ses grandes flatteries à Paris ne me touchent pas : je ne suis pas d'ici; et quant à sa belle et constante promesse de détruire la misère, le mal, par l'instruction, je pense que j'en suis juge. Or, voilà un non-sens... Hugo! je le tiens p^urun endormeur...

Un rire de joieTinterrompit. Evidemment, Racadot était seul à contredire la France, à sortir de cette unité nationale qui se resserrait autour de l'aieol.

•!• jm

Mais on entendit une voix perçante, qui criait :

— Continuez, monsieur Racadot! Les imbéciles, les réactionnaires n'ont qu'à sortir I

Chacun chercha d'oii venait cette voix, et on découvrit Tenfant Fanfournot, chétif et hérissé. L'amusement redoubla. En somme, de ces jeunes bourgeois, nul ne s'irritait, parce que c'eût été accorder du sérieux à l'orateur à qui déjà l'on donnait l'aumône. De son air provocant, Racadot put ainsi, au milieu de protestations modérées, exposer des idées évidemment antipathiques ; avec des dons oratoires, il n'avait aucune habitude de la parole ; au lieu de conquérir cette petite assemblée, il appliquait toutson effort à s'affirmer en face d'elle, à s'isoler. Il exprima d'abord son mépris pour Victor Hugo.

— Ce personnage a vainement outragé tous les dogmes : il â gardé intacte leur doctrine et nous a traduit en métaphores accumulées des sermons de euré. U y a pour chacun de nous une nécessité absolue à persister dans l'existence. Voilà « le devoir » — laissons cette expression équivoque et surannée, — voilà l'instinct que la nature dépose en nous et l'exemple qu'elle nous donne. Comment le « contemplateur » n'a-t-il pas vu cela : que chacun, minéral, végétal, animal, se comporte comme si sa propre durée était l'unique objet de la vie universelle, comme si tous les autres n'étaient que des moyens? Vivre aux dépens d'autrui et par tous les moyens, tel est renseignement de la nature. A « fraternité », mot vide et mensonger, il faut substituer « parasitisme ». C'est à chanter ce mot que Hugo, s'il n'avait été prisonnier des vieux dogmes qu'il affectait d'outrager, aurait dû se consacrer. En transportant cette formule

dans Téthique, nous détruirons le mal. Le problème n'est pas de changer un état de hitte qui ne peut être modifié puisqu'il est la loi même du monde, mais de tenoncer à le considérer conmie mal,..

Pour fortifier une thèse qu'il lui empruntait avec le si étranges libertés de commentaires, Hacadot invoqua l'autorité d' « un des plus brillants rédacteurs de la Vraie Répuffkque^ M. Maurice Rœmerspacher, qui, dans vingt articles, a développé brillamment la nécessité pour l'homme vraiment moral de se con former aux lois de la nature et qui souvent entretint ses amis de la pleine approbation donnée par M. Taine à certain arbre du square des Invalides » :

— Eh bien ! messieurs, j'ai étudié ce platane, dont le développement vaut selon le célèbre philosophe conmie règle de vie : il n'a pu se conserver à l'existence qu'en opprimant deux de ses voisins, et j'ai lieu de croire qu'il en a supprimé, étouffé un troisième que l'administration des Promenades a dû faire enlever.

Parmi ces jeunes gens qui tous se connaissaient, quelques-uns riaient de cette bonne charge. Rœmerspacher se pencha à l'oreille de Sturel :

— Il y a du vrai dans tout cela; il faut trouver un nouveau fondement à la morale ; mais que c'est senti avec bassesse. Le pauvre garçon a une complète anesthésie des facultés délicates.

Sturel tressaillit. Il avait regardé Racadot avec avidité, sans l'écouter. Il ne le reconnaissait plus. Cette figure, cette main qui s'agite, ne lui fournissent plus aucune des associations d'idées que durant tant d'années il a classées sous le nom de Racadot. A ce personnage qui parle et qui gesticule, il est relié seu-

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lement par son ardente curiosité, et d'un objet unique. C'est ainsi que, dans un duel au pistolet, la physionomie de l'adversaire, ses vêtements, sa tenue même, deviennent d'infimes détails pour celui qui qui n'a pas l'habitude du terrain et, bien qu'il les constate, il ne se distrait pas à les apprécier, car il est tout à se dire : « A-t-il tiré?... » Sturel, lui, de Racadot, se demandait ceci seulement : « A-t-il tué?».

L'antipathi(iue conférencier termina en affirmant que, pendant des siècles, les hommes ont vécu malheureux par leur obstination à contrarier la vérité naturelle. Certes, leurs actes s'y conformaient. Il ne dépend pas de notre volonté de nous soustraire au « parasitisme » général. Mais en y cédant, nous nous en faisions mille douloureux reproches. Victor Hugo aura été un de ces plus obstinés jeteurs de scrupules. Comme le minéral, comme le végétal, comme l'animal, nous serions heureux si notre intelligence, au lieu de nous créer de fausses et impuissantes délicatesses morales, affirmait avec la science que tout être a le droit de « césariser ».

— a Césariser 1 » dit Rœmerspacher à Sturel. Ici, c'est toi l'auteur responsable. Il nous rend ta conférence du Tombeau de Napoléon.

Cette brève parole dite doucement, et avec l'intonation lorraine, un peu traînarde, qui réapparait surtout dans les phrases ironiques, allait indéfiniment se prolonger en Sturel. Comme il arrive aux orateurs qui n'ont pas l'usage de la tribune et aux écrivains maladroits, Racadot n'avait pas un riche écrin de synonymes et, pendant les dix minutes de sa conclusion, le mot « césarier », comme plus haut « l'arbre

de M. Taine », revint plus de trente fois sur ses lèvres.

Aucun applaudissement, sinon de Fanfournol, quand l'orateur rassembla ses papiers; mais Rœmerspacher s'approcha etSturel suivit. A vingt-quatre ans. c'est un tel bonheur d'avoir des émotions, et dans cet âge le choix en est si maigre que Sturel jouissait violemment de son anxiété. Comme certains jeunes gens vigoureux et braves, plus que dans un morne bien-être, se plaisent à recevoir des coups atroces, certains nerveux ne goûtent jamais mieux la vie que dans des angoisses exaltantes. D'ailleurs, en toute bonne foi, il eût nié l'attrait de cette tragédie aux secousses violentes : elle le possédait si fort qu'il ne s'analysait pas. — Renaudin avait su que Racadot payait les mois échus de la. Vraie République , et, jugeant inutile cette brouille avec un camarade, il avait assisté à la conférence. Il s'avançait pour le féliciter: Racadot lui serra la main, mais la Léontine lui tourna le dos. — Le petit Fanfournot, désignant avec haine la sortie silencieuse des quarante auditeurs, disait :

— Vous leur avez jeté leurs vérités à la face, monsieur Racadot!

On escomptait unmotélogieux de Rœmerspacher... C'est vrai qu'il est un partisan déterminé de l'explication scientifique du monde. Mais il n'y a pas de désaccord entre sa sensibilité et sa culture; il est au degré voulu pour que des interprétations qui peuvent révolutionner certaines âmes, pas encore à point, fassent en lui l'effet toujours bienfaisant de la vérité. En Rœmerspacher, nul de ces désirs romantiques qui, joints à la cruauté de la « connaissance positive », forment les mélanges détonants.

— Ton « parasitisme », loi de la vie, ta nature qui nous invite à « césariser », tout cela peut être vrai en théorie, pour un monstre imaginaire, pour un homme hypothétique qui vivrait isolé, hors de tout groupement; mais Thomme est un animal politique, une bête sociale, et ce qu'il a de mieux à faire pour sa sauvegarde, c'est de respecter la société dont il tire tout et qui, d'ailleurs, saurait bien l'y contraindre.

Il parla ainsi en conscience et parce que son camarade l'avait mis en cause; mais gêné de blâmer un pauvre diable qui se donnait tant de mal pour gagner trente francs, il lui tapa sur l'épaule :

— Eh bien! Racadot, tu dois avoir soif? Allons boire un bock.

Racadot s'excusa sur ce qu'il était avec la Léontine; Rœmerspacher, qui ne lui connaissait pas ces délicatesses, les força l'un et l'autre à accepter. Sturel,

Suret-Lefort, Renaudin et Fanfournot les accompagnèrent précisément à cette brasserie de la rye Médicis, où plusieurs d'entre eux, pour la première fois, s'étaient rencontrés dans Paris. Mouchefrin avait disparu.

— C'est pourtant vrai ce que j'ai raconté! dit Racadot

— Ecoute, dit Rœmerspacher ; c'est oiseux de discuter si l'on doit se conduire d'après telle théorie. Fût-elle juste, il ne s'ensuit pas qu'elle soit une véritéJ qui nous influence Ce qui détermine nos actes est f plus profond, antérieur à nos acquisitions d'étu- i diants. Quand il s'agit de prendre une décision, ce que nous appelons « la vérité », c'est une façon de voir que nous tenons de nos parents, de notre petite enfance, de notre maîtresse, et qui par là possède

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la ruse s'était faite plus sensible depuis quelques mois, à mesure que les soucis en chaâsaieut l'expression de force. Le serf, qui jadis parlait d'une voix lourde et sans qu'un de ses musdes bouge&t, commença à donner d'abondantes explications, et il grîmaçaitpresque autant qu'eût fait le chétif descendant d'une famille opulente.

— Il n'est pas tout à fait exact qu'elle ait collaborA & la Vraie République... Jeluiai rendu quelques services... Je me propose, d'ailleurs, de porter mes renseignements au juge... Suret-Lefûrt va me guider...

— Il y aurait peut-être une jolie interview, à ta prendre, ditRenaudin.

— Merci! La Vraie République va réapparaître : j'étudie une combinaison.

Ils erurentà une vantardise. Chaque parole aggravait cette lourde soirée. Le oom de madame Aravian terrifiait ou gênait quelques-uns d'eux, le nom de la Vraie République leur étaitpénible à tous, car elle évoquait des déceptions, des trahisons, leur impuissance : — en un mot, elle avait été leur premier acte.

Pour réagir, Rœmerspacher, levant son verre, dit avec bonhomie :

— Ala prospérité de /a Vraie République ! La Léontine se mit à pleurer.

— Pourquoi es-tu triste?

— Honoré, j'aimais mieux le temps où l'on ne te faisait pas d'ovation!

— Après-demain nous irons ftla campagne toulela journée.

— Vous m'emmènerez, monsieur Racadot? d^ manda Pan fou mot.

— Ça lui fera du bien, h cet enfant I dit la Léon-

regarde la vie d'un point de vue moral. Cette période oti, avec des sens épointés, une énergie moins aventureuse, nous commençons à accepter notre existence telle quelle, ses charges, ses responsabilités, c'est la préparation à la mort. Sturel, jusque-là, se préparait à la vie... Eh bien I la voici, la vie ! Cette crise, c'est proprement la première action oti il est engagé. Il a un rapport à créer entre lui et les hommes, une décision à prendre, une influence à exercer. N'est-ce pas ce qui s'appelle agir? Cet admirateur de Napoléon n'est pas précisément à son aise.

On assassine sur les berges de Billancourt, et les circonstances l'en font juge... Son angoisse étonnera des esprits honnêtes qui le trouveront bien hésitant. Celui qui se laisse façonner par la société, qui adopte pour règle de ses jugements Topinion, pour limite de ses actes la coutume, se maintient à mirCÔte des grandes vertus et des grandes fautes, et se préserve de ces pénibles vertiges de la conscience. L'idéaliste qui revise chacun de ses actes est dans la pénible situation d'un Robinson Crusoé recréant toute la civilisation dans son île. François Sturel, souvent, sait mal soutenir son opinion, parce qu'il comprend comment ses contradicteurs se figurent avoir raison. Cet honnête garçon risque de paraître moins convaincu qu'un imbécile qui n'a que des opinions de vanité. C'est une faiblesse dans la discussion, cette supériorité, — qui d'ailleurs n'est qu'une demi-supériorité, car, à un degré plus haut, Sturel, sur de tels débats, aurait par avance son parti pris. — Aujourd'hui, il croit connaître des assassins. Ce sont ses amis; même, il a

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peu d'amis de cette intimité. Non qu'il leur soit lié par une vive affection, mais ils ont de nombreuses parties communes : on ne vit pas ensemble quinze années, surtout dans l'Age où l'on se forme, en gardant son autonomie. Si l'on coupe la tête à Racadot, & Mouchefrin, on anéantira des cellules très nombreuses qui ont été excitées à la vie par des idées de Sturel. Ce mot « césariser » de qui Racadot le tient-il?

La gravité de son rOle, dès la première heure, lui apparut : c'est lui le témoin décisif. 11 différait de prendre une résolution jusqu'à ce que se fussent vérifiées ou dissipées les tragiques hypothèses qu'il ébauchait depuis quatre jours. Aujourd'hui son pressentiment, qui jusqu'alors tremblait, vient de se solidifier en certitude. Il va donc conclure son réquisitoire intérieur et juger ces deux hommes? Non pas; il rejette des circonstances qui veulent le salir, le troubler, u Qu'ai-je à me mêler à cette ignominie? Quelle est cette destinée d'être associé & des bandits? Et dans la semaine où je participe avec une si bienfaisante vivacité à la gloire de Victor Hugo! » A tout prix il sortira de soi-même et de cette Morgue pour se jeter dans l'atmosphère du cadavre héroïque. Vain projet d'évasion; en réalité, il piétine. Tout à l'heure, il n'a pas poussé Racadot; il n'osa pas, les yeux dans les yeux, lui dire : « Mon garçon, je t'ai rencontré, avec Mouchefrin et madame Aravian, sur la berge de Billancourt. » D se gardait cet argument de se prétendre trop mal informé pour agir.

Sans doute, il serait beau qu'en la conjoncture il trouvât une règle certaine. On pensera que chaque

LES PERPLEÏITÉ3 DE FRANÇOIS STLBEL 1»

jour, en présence d'un crime, des braves gêna crient : « A l'assassin ! » et qu'il n'est pas besoin de tant subtiliser pour appeler le gendarme. Certes, il déleste ces bêtes féroces et n'emp^cberait pas qu'on ne les abattit, mais il les connaît, il sait bien que ce n'est pas de gaieté de cœur et par plaisir qu'ils en Tinrent là. Quand on les porterait à Mazas. à la Conciergerie, à la Roquette, au Cbamp-d'-s-N'aveLs, ce serait besogne utile, mais de \oirie. plus que de justice. I)u moins, s'il bésile, n'est-ce pas pour s'éviter des tracas, et cbaque jour nous nous gardons d'intervenir dans des infamies, graLd^s ou petites, parce que le sage ne se mtrle pas aux affi;:^ des autres-

Le mercredi 27, au matin, il se persua-ia q--e. U veille, il s'était tracé un programme : a'îetire I* résultat de la démarcbe de Kacadol au Palais. O Î7, le 28 et le 29, il ne put tenir en place: à pl;;:i'>cr» reprises, au café Voltaire, on le vit et-lr-rr, ii-v.Xiir ses amis, ressortir, revenir encore. K-itia :*!;& i'intéressait vivement aux démêlés d'un certain général Boulanger avec le résident général à l'in'.i : kœa^TSpacher querellait Surel-Lefort, qui haaisaît le» épaules à l'idée que Hugo, mieux q^e ijrévy. aurait servi la République à lElysée : « Vous auriez -l-inoé aux idées fram^aises une puissance inouTe d-î propa:gande... b Slu^el demeurait dans la perplexité ; il ae retournait de tous côtés et se voyait seil. Xii ne s'intéressait à son débat, nul n'en partageait liiorreur. L'univers et sa propre onscience ne savaient pas le conseiller. D se dé:ait.:ctionn3itde soi-même. Il se jeta hors de la vie individuelle, dans la vie de la collectivité : éfiouvanté de ce que lui prop<*iit de

pénible son cas, il prétenaait sortir de ses sentiments particuliers, se laisser emporter par le courant général de l'opinion, par le fleuve national.

Le crime de Billancourt n*occupait guère Paris. Les grandes nouvelles étaient ceci : on fermera trois côtés de TArc de Triomphe, on ne laissera ouverte que la porte sur les Champs-Elysées, pour installer sous la voûte le cadavre du héros. Toute la journée du dimanche 31 et la nuit, il sera exposé au public. Le lundi 1®' juin, à onze heures, le corbillard des pauvres viendra le chercher. L'église Sainte-Geneviève est enlevée aux prêtres et, sous le nom de Panthéon, rendue au culte des grands hommes. Dans son testament, il dit : « Je refuse Toraison <ie toutes les églises; je demande une prière à toutes les âmes. » Sturel aurait voulu ne pas être disti^ait de la prière qu'il donnait au poète.

Ce dimanche matin, dans son lit, le cri des vendeurs de journaux vint lui jeter la grande nouvelle : « Arrestation de l'assassin I... »

La veille, samedi 30, Racadot avait été convoqué au cabinet du juge d'instruction, à qui sa lettre écrite avec Suret-Lefort oflrait des renseignements. Vers midi, il fit passer sa carte; au bout d*une heure, il attendait encore dans ce long couloir éclairé par douze fenêtres sur la cour de la Sainte- Chapelle. Bien que tous ses raisonnements le rassurent, il préférerait en finir avec ce magistrat. Il se rapproche d'un huissier assis à une façon de bureau sur une petite estrade, analogue au pupitre du pion dans les classes, et d'un ton confiant : « Pensez- vous que j'attendrai longtemps? » Son

LES PEHPI.EX1TËS DE FBANÇOIS STUREL i31

regard et son accent veulent dire : a Croyez-vous que c'est ennuyeux ! je me suis dérangé pour aider la justice : je viens volontiers, mais chacun ne devrait-il pas y mettre du sien I » Cette diplomatie est inutile : les huissiers ne songent qu'à càuS' entre eux et avec les gardes; leur curiosité blasi ne daigne pas démêler les innocents et les coupable Racadot pensa que toute la sympathie qu'il insf rerait ne serait pas un fétu de paille dans le'di engrenage : et, quand même il fumerait des cig rettes avec les deux municipaux, ceux-ci ne so là,que pour l'arrêter au sortir de son audition, si juge leur en donne mandat. Il se promena le lor du couloir; continuellement des avocats le crc saient, rats de prison qui trottinent allègrement dai .leur domaine. A travers les vitres, il contempla Sainte-Chapelle et surtout des passants qui ne ser blaieut pas jouir assez du bonheur d'être libres, s'efforçait d'oublier sa culpabilité pour se mett exactement dans son rôle, pour être celui qui igno les circonstances du drame, mais vient spontaii ment édifier la justice sur le caractère de la victim

Qui donc pourrait le convaincre?... Après crime, et quand ils constatèrent que Boulogne « une souricière, ils s'étaient divisés. Racadot, av bon sens, avait franchi de son pas le plus natui l'octroi du Point-du-Jour, estimant que dans i passage si fréquenté les employés ne garderaie pas mémoire de sa physionomie. Et par surcrSH. lendemain, il prenait la précaution de se fai couper la barbe. La terreur rendit Mouchefr absurde : il franchit le saut-de-loup du bois de Bo logue et courut dans le taillis. Et s'il avait été sai

par une des rondes qui, de nuit, traquent les deurs, qu*aurait-il raconté? L*aTenture lui réusât. n rentra dans Paris sans avoir rencontré personne... En argent, sur ce beau corps ensanglanté, ils avaient pris dix-huit cents francs, de quoi payer les deux échéances dues pour la Vraie Répu^Âjue. A Mouchefrin, Racadot déclara simplement : « J'aa> rai toujours pour toi un louis. » Le nain, claquant de peur, ne songeait pas à défendre ses intérêts, mais sa téie... Quant aux perles et aux turquoises, Racadot les expédia, dans une cassette de fer, chez une amie de la Léontine, à Verdun. Enfin, sans mettre sa maîtresse au courant, il la persuada de jurer, quoi qu^il advint, qu'il avait passé avee elle et avec Mouchefrin la soirée du 21... Yoilà-l-fl pas un ensemble de conditions bien faites pour ras surer Racadot?

Au bout de deux heures, il attendait encore; maïs le juge sortit de son cabinet pour s^excuser et le prier de vouloir bien demeurer. Vers quatre heures, il se prit à espérer qu*on remettrait son audition aju lendemain. Décidément il redoutait cette entrevue. Comme Faction des excitants fait défaut après on court délai, le courage qu'il s'était préparé lui manquait. Brusquement son nom retentit; on Tintroduisit dans une petite pièce, où il se trouva seul avec le greffier indifférent et le juge qui, poliment, disait:

— Monsieur Racadot. tous avez désiré être entenda pour donner des renseignements sur madame Astîné Aravian. Je ne vous demande pas le serment. Je verrai si je peux vous convoquer à titre de témoin. Voulez-vous dire ce que vous savez?

Dans cette toute petite pièce, le pauvre Racadot se

trouvait si éloigné, si distant de ces deux hommes ! n aurait tant aimé, à cette minute, un bon sourire, une grosse plaisanterie! On a toujours manqué de cordialité avec lui... Comme les fonctionnaires sont odieux I... Il parla, et le son de sa voix lui redonna du courage. Il raconta, en dénaturant un peu les faits pour éviter de mettre en cause Mouchefrin, comment madame Aravian, fort honorablement, était venue lui dépeindre la fâcheuse situation de nos compatriotes à X... : il avait pu servir des Français et obliger cette dame. Ensuite il avait eu le plaisir de lui faciliter des excursions dans les bas-fonds de Paris : un goût qu'elle partageait avec tous les grandsducs et le prince de Galles. « Probablement, elle se sera mise en relation avec des rôdeurs... »

Le magistrat lui posa deux questions à peine, puis le remercia. De bien être, en cette minute, Racadot crut rajeunir; il se leva, prit sa canne, s'inclina. En s'appliquant bien à ne pas se presser, il se dirigeait vers la porte, distante de trois pas, quand le magistrat, pour l'acquit de sa conscience professionnelle, presque pour soutenir la conversation, — il a raconté depuis qu'alors il était à mille lieues de rien supposer, — l'arrêta du geste et négligemment :

— Vous avez coupé votre barbe, monsieur Racadot?

— Ma barbe?... Non... oui...

n se croyait déjà dehors et voilà que cette quea- Hon... Il se rappela ce que l'on dit de la politesse, de la douceur des juges d'instruction, — et puis c'est au dernier moment, par une phrase, et d'un air détaché, qu'ils vous reprennent.

— Mais qu'avez-vous, monsieur Racadot? voufl pâlissez, vous allez tomber I Asseyez-vous I

i34 LES DÉRACINÉS

Et quand Racadot, livide, et des perles de sueur au front, fut tombé sur une chaise sans répondre, alors il ne lui dit pas d'une voix tonnante : « Malheureux, vous vous êtes livré! » mais il se tut et le regarda. Enfin:

— Racadot, je suis obligé de vous garder... Je ne vous arrête pas, mais j'ai besoin de vous avoir à ma disposition. On ne vous conduira pas à Mazas; vous demeurerez ici.

Il supplia, pleura, en s'essuyant toujours le front; quand il sut que c'était inutile, ce gros garçon à la figure amaigrie se mit en une fureur terrible. Il traita de haut en bas le juge et mit en avant le nom de Bouteiller. Au greffier, il cria qu'il le ferait destituer ; il qualifia tout le Palais et ses « enjuponnés » de lupanar réactionnaire, et, saisissant le tapis vert, envoya rouler sur le plancher encriers, dossiers, plumes, buvards, et la mpntre du magistrat. L'aiguille s'arrêta sur une heure mauvaise pour Racadot.

— Je n'ai jamais vu un prévenu plus maladroit, dit avec conviction le greffier à son chef.

En réalité, c'est une bête puissante qui, prise au piège, voudrait s'en arracher la patte. Il écumail surtout qu'on l'arrêtât sans preuves, et comme on n'aurait pas traité le directeur d'une feuille tirant à cent mille exemplaires, tel était son tapage que, derrière le mur, tant d'avocats qui flânent tout le jour dans les couloirs s'amassèrent; et un sentiment de férocité les animait contre le journaliste, parce que deux corporations se croient toujours obligées de se haïr.

Enfin, la porte du juge s'ouvrit brusquement.

LES PERPLEXITÉS DE FRANÇOIS STUREL iZi

Racadot apparut; ses larmes, sa sue""" ""■> oaonvio trempaient son visage pourpre et goi

— Arrière les riches, les voleurs cpia-t-il, les deux bras en l'air.

De plus en plus, il se tenait pour l'ordre social. Les témoins le huèri ses gardes qui coururent pour le rejc suadërent difficilement de préférer I 0 était venu à la petite porte qu'ils gauche. Elle se referma sur lui, com noyé. Le rire immense des avocats disparition. 11 était hors du monde gardes : un faible avec des forts. Imi le battirent, le frappant de préférer trine et dans la figure. Puis on Tenu dail le petit escalier tournant : pao ! | 11 était cakné. Les gardes, dans l'inti nière pour vous apaiser et vous fair qui convient au prisonnier.

De ces détails Sturel connut une pai matin 31 mai. En bon contribuable, la culpabilité de ses amis dont il < qu'il n'avait eu que son propre témo tation, c'est pour un Français plui flagrant délit.

Qu'allait-il faire de Mouchefrio?

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