CHAPITRE V
IM Pfl01.tTA<mAT 4I£ BACMCUEfltS ET DE FILLES
Pendant Tannée 1883, ces jeunes Lorrains d'âmes avides s'assimilèrent, selon leur tempérament, la civilisation, Tensemble des opinions et des mœurs où ils étaient plongés.
Le Quartier latin, cet amas d'Écoles, né par alluvion du fleuve des morts, doit être conçu comme un Ararat, une haute terre de refuge, un sommet où la nation se ressaisit, défie les invasions. Dans une patrie, il faut ce point fixe : une conscience; non pas immuable, mais qui s'analyse et qui évolue, en ne perdant ni sa tradition, ni le sens de sa tradition. C'est un lieu national, mais où quelques privilégiés, délégués de chaque génération, viennent s'élever jusqu'à la raison internationale, humaine, en comprenant toutes les conditions de l'existence sous tous les climats et que la dissemblance des visages nécessite celle des mœurs comme l'éloignement des pays celui des sentiments.
Sur cette haute terre, il est beau que soit installé le Panthéon, essai d'un culte qu'il faudrait rendre aux grandes ombres. Le voilà, le point suffisant de
centralisation. Une chaire suprême, un cimetière et des génies font Tessentiel de la patrie.
Pourquoi donc cet impressionnable Sturel, Rœmerspacher, laborieux et puissant, Saint-Phlin, Suret-Lefort, Racadot, Renaudin et Motichefrin, qui à Neufchâteau, à Nomeny, à Varennes, à Bar-le-Duc, à Custines, à Villerupt, n'avaient pas senti la Lorraine, sur les pentes du Panthéon demeurent-ils encore étrangers à la France?
; Le lycée de Nancy avait coupé leur lien social .tf inaturel ; l'Université ne sut pas à Paris leur créer 'î» /les attaches qui eussent le mieux convenu à leurs idées innées, ou, plus exactement, aux dispositions de leur organisme. Une atmosphère faite de toutes les races et de tous les pays les baignait. Des maîtres éminents, des bibliothèques énormes leur offraient pêle-mêle toutes les affirmations, toutes les négatiens. Mais qui leur eût fourni en 1883 une méthode . pour former, mieux que des savants, des hommes de France?
Chacun d'eux porte en son àme uh Lorrain mort jeune et désormais n'est plus gu'un individu. Ils ne se connaissent pas d'autre responsabilité qu'envers soi-même; ils n'ont que faire de travailler pour la société française, qu'ils ignorent, ou pour des groupes auxquels ne les relie aucun intérêt. Déterminés seulement par l'énergie de leur vingtième année et par ce que Bouteiller a suscité en eux de poésie, ils vaguent dans le Quartier latin et dans ce bazar intellectuel, sans fil directeur, libres comme la bête dans les bois. La liberté ! c'est elle qui peut les sauver .Jîji'à vingt ansils soient déracinés4..celan^stpointirréparable! Ils s'orienteront pour vivre : vigoureux comme on
les voit, ils peuvent supporter une transplantation. En tant qu'hommes, animaux sociables, ils aspirent à s*enr61er. Une série de tâtonnements leur permettra de trouver la position convenable aux personnages qu'ils sont devenus en cessant d'être des Lorrains ; quelque détour de rue leur proposera leurs justes compagnons... ,. Malheureusement, un quartier de jeunes gens ne constitue pas une citél H faut voir des vieillards pour comprendre qu'on mourra et que chaque jour vaut, pour mettre ainsi au point nos grandes joies, nos grands désespoirs, et pour nous dégager de ces préoccupations d'éternité où s'enlizent, par exemple, des jeunes gens amoureux. La fréquentation d'un commerçant, d'un industriel, qui ne doit rien aux livres et qui se soumet aux choses, prémunirait un étudiant contre des vues trop professorales. Enfin la joie d'être estimé s'apprend au spectacle d'aune vie utile qui s'achève parmi des concitoyens qu'elle a servis.
Dans cette vie factice des écoles, des adolescents noyés parmi des adolescents ne parviennent même pas à ce faible résultat de se grouper selon leurs analogies, les semblables avec les semblables : le Quartier latin émiette. Si des jeunes gens sont d'une espèce telle que, soumis aux mêmes circonstances, ils réagissent de la même façon, il ne suit pas qu'ils puissent former une vraie société : à défaut d'unia grande passion sociale, — ardeur militaire, ou politique, ou religieuse — qui ferait de la Faculté une caserne ou une église, il y faudrait le jeu d'intérêtsj divers et communs. ''^
En vérité, des esprits incapables de saisir les rela-
tions des choses pourraient seuls mécoiinaître la malchantîede cetle jeunesse française, 4e cette éiifce qui, systéinatiquement,'est alanguie, privée d<es co»ditious où elle pourrait s'épanouir en citoyens. Ouels efforts cependant pour tirer parti' de ce qai leur est propre! Avec quelle énergie ces jeunes Lorrains utilisent pour se nourrir, ou pour s'empoisonner, les éléments que le milieu leur offre I
Voyez ce sauvage François Sturel, comme il a profité de sa pension pour s'élever à une certaine délicatesse de vie! Il profite moins de la Faculté : il prépare passablement sa licence en droit, mais ne suit aucun cours. « L'enseign^joent verbal, dit-il, n'est supérieur au livre qu'au cas où le professeur prend une autorité personnelle sur son auditoire. Sinon, c'est perdre son temps de rédiger ce qui se trouve excellemment imprimé. Plus qu'aux amphithéâtres bruyants, je trouve de l'âme aux bibliothèques que dessert un paléographe silencieux. »
Saint-Phlin, sans se fixer de délai, c'est-à-dire peu sérieusement, prépare sa licence es lettres. II avait été mis en rapport, par des relations de famille, avec les organisateurs des cercles ouvriers ; il connaissait l'entourage de MM. de Mun et de la Tour du Pin, il subissait aussi l'influence des disciples de M. Le Play. Il commençait à se dire : « Ma naissance et ma fortune me donnent une force qu'acqpierront bien difficilement un Renaudin, un Mouchefrin. Les classes élevées ont un rôle social. Elles doivent remplir une fonction de patronat, se consacrer au bien général, plus spécialement aux intérêts populaires. » Dans cet esprit traditionaliste, il devait répugner au droit tel qu'on l'enseigne place du Panthéon, par
groupes d'abstractions isolées des temps, des causes et des lieux qui les produisent : il avait besoin de considérer les notions comme des choses vivantes qui naissent et évoluent sous Faction de causes extérieures et intérieures. Une méthode purement dialectique, et pas même, philosophique, le rebutait. Il élût voulu que renseignement du droit fût historique, c'est-à-dire qu'au lieu de présenter les codes comme un assemblage c^e règles arbitraires, on essayât de découvrir les origines des institutions, de comprendre leur vie et même de prévoir leur avenir : il faut reconnaître dans l'étude du droit un chapitre de la sociologie.
Pareille critique est négligeable aux yeux d'un Suret-Lefort, qui tient ces études de droit pour un stage, et les examens pour un procédé administratif d'élimination, auquel un bon esprit se soumet sans discussions fastidieuses... Dès sa première semaine, il a découvert la Conférence Mole. En 1883, il suit toutes les graves intrigues électorales des quartiers ; on y dépense infiniment plus de diplomatie que dans les grandes ambassades. La force de celui qui parle au nom d'un pays est proportionnelle au nombre de fusils que peuvent aligner ses compatriotes; un meneur de comité est puissant avec rien derrière soi : il faut qu'il distingue lès simples machines à voter et les citoyens qui, dans une circonstance donnée, seront capables d'une action; il doit ménager ces derniers, connaître leur vanité, leur amour de l'argent, leur aptitude à commander. A manier la matière électorale, on perd toute illusion ; on acquiert toute prudence... Si l'on entre profondément dans le personnage que devient chaque jour Suret-Lefort,
f28 LES DÉRACINÉS
on reconnaît qu'il n'a pas à proprement parler d'ambition; du moins ce qui la constitue, c'est la joiç d'être mêlé à une intrigue, de la comprendre, de la déjouer chez ses adversaires, de la tourner à son profit. Un homme de comité, à force de raisonner les moyens, arrive à se complaire en eux plus que dans leur objet. Une telle éducation, qui nous indîq[ue à chaque pas les trop réels dangers d'un mouvement généreux et qui ne laisse aucune place aux décisions esthétiques, développe exclusivement la faculté de calculer des forces. Voilà comment on peut être un politique sans avoir l'esprit de gouvernement, et avec plus de goût pour l'intrigue que pour le pouvoir.
De ces jeunes hommes, Rœmerspacher est le seul qui travaille réellement. Bien qu'il se fût placé au premier rang des étudiants en médecine de son année, il trouvait du temps pour des lectures nombreuses ; il les analysait, les résumait et, ce qui vaut mieux encore, les classifiait.
Renaudin continue son pénible métier de reporter et regrette toujours les deux années où régulièrement payé, il travaillait sous la direction de Portails. C'est fâcheux qu'il ait mangé son pain blanc le premier, mais dans ce noviciat il s'est fortement déniaisé : il sait voir et il sait écouter, aussi dans ses causeries avec ses camarades, à leur profit et au sien, l'étude et la réflexion ont une large part.
Quant au gros Racadot, qui est un peu clerc de notaire, et au petit Mouchefrin, qui s'intitule par mensonge « étudiant en mjidecine », ils vivent de préférence avec des bookmakers et de basses prostituées... Singulier usage de cette liberté qui fait
Tanique objet de leurs désirs et Tunique moyen de leur salut!
Sans doute, pour s'expliquer la conduite d^un garçon de vingt ans, on peut s'informer s'il a le caractère noble ou bas, mais tout de même le document psychologique, c'est de savoir dans quelle mesure ses ressources sont inférieures ou supérieures à ce budget moyen de l'étudiant : cent francs de pension et quarante francs de chambre. Que voulez-vous que Mouchefrin devienne avec trente francs péniblement obtenus, tous les deux mois, de Longwy? Un héros, s'il se maintient honorable. Il espérait faire sa médecine en donnant des leçons. D'abord, il fit la fête avec Racadot ; à la fin du mois, son malheureux argent épuisé et quand il dut payer son terme, il se préoccupa de trouver des élèves... Le clerc ne boudait pas à Touvrage : après avoir grossoyé tout le jour, il aurait lui aussi vendu volontiers du latin, de l'histoire, de la géographie et de l'orthographe au rabais. Tous deux s'adiessèrent à Bouteiller. Par son secrétaire, il leur fixa un rendezvous.
Bouteiller habitait rue Claude-Bernard. Dans la petite salle à manger où une domestique les fit entrer, ils trouvèrent quatre personnes qui attendaient. Le professeur venait lui-m'ême chercher ses visiteurs et les conduisait dans son cabinet. La première fois qu'il ouvrit la porte, les deux jeunes gens se levèrent; ils s'attristèrent de ne recevoir pas même son regard. Pourtant sa redingote, sa pâleur et son port de tête en arrière, n'avaient pas changé. Leur tour venu.
130 LES DÉRAaNÉS
il leur tendit la inain, et, quand dis furent assis :
— Monsieur Mouchefrin, monsieur Racadot, — dit-il avec simplicité, — en quoi puis-je vous être utile?
Au même moment sa domestique déposa auprèsde lui un plateau supportant deux œufs, un verre d'eau, une tasse de café.
— Permettez que je déjeune tout en vous écoutant. Mouchefrin exposa leur désir et leur détresse. II
demandait à Bouteiller de leur .procurer des leçons particulières.
— Monsieur Mouchefrin, ^monsieur Bacadot, répondit Bouteiller, voilà ce que ma conscience ne me permet pas. Une indication de ma part à mes élèves sur le choix d'un répétiteur serait une pression. Non, je ne puis leur parler de vous. Je le regrette...
Il leur donna des paroles encourageantes, et luimême faisait leurs réponses. Puis, se levant :
— Messieurs, conclut-il, si vous voulez venir partager mon déjeuner, vous trouverez toujours ici un ami.
Mouchefrin et Racadot regardèrent les deux petits œufs, la bonne pièce bien chaude, pleine de livres, de journaux, de dossiers, la haute figure, si grave, si noble de Bouteiller. Ils songèrent à tout ce qu'ils devaient lui proposer : d'être ses hommes de paille, de Taimer^ de le servir. Mais^ sûr de soi comme il se montrait, sollicité, absorbé par tant de travaux, sans doute il avait déjà ses créatures. Us entrevirent qu'ils étaient à ses yeux du néant. Us sortirent très gauches, très humUiés et très remerciants.
Parents et élèves assez justement se méfient du
UN PROLÉTARIAT DE BACHELIERS ET DE FILLES i3t
professeur inconnu et' préfèrent celui qu'emploie déjà un ami ou que protège leur concierge. Racadot et Mouchefrin s'adressèrent aux bureaux de placement. Dans ces officines sombres, ils attendirent souvent des soirées eatières,. pendant ces premiers mois de Thiver, ai douloureipc à ceux qui sont jeunes, misérables et solitaires. Un vieux bonhomme écrivait le nom, les titres et les aptitudes du visisiteur sur un registre, puis leur déclarait qu'il n'avait rien à leur offrir, qu'on ne s'adressait guère à lui, sauf pour des maîtres d'études et des professeurs à tout faire dans les petites pensions de province. Ils allaient frapper ailleurs, revenaient, revenaient encore, se répétant qiie le succès appartient à celui qui persiste... A celui qui persiste, en effet, le placeur indique quelque lointaine adresse oil un chef d'institution offre au jeune homme de plus en plus himible ses regrets de n'avoir aucune vacance. En d.'autres agences, on les accueillait k. bras ouverts : « Quel âge avez^vous? Vingt ans, vingt et un ans... Mais c'est parfait... Bachelier î élève en droit ! ... en médecine ! . . . Comme vous tombez à point l C'est tout à fait surprenant! » On se félicite, on les félicite de l'heureux hasard... Moyennant un versement premier de vingt francs, on va leur révéler l'adresse... Pour finir,, un compère les reçoit, qui Justement vient de trouver son bachelier. ^ Racadot, assez perspicace, se résigna, s'en tint à son notaire et chercha d'autres ressources. Mouchefrin ne put payer son deuxième terme rue Racine; il déménagea « à la cloche de bois », c'est-à-dire par escroquerie — que vouliez-vous qu'il fit? — et alla habiter une petite chambre vub Cujas. Il trouva xma mauvaise i^lace de professeur dans une institution
des Batignolles. Il s'y rendait matin et soir ; au retour, fatigué, il se couchait; il ne pensait qu'à ses pommes de terre qu'il faisait cuire lui-même. Au bout d'un trimestre, et n'ayant touché que son premier mois il réclama : on le congédia. Il quitta subrepticement encore la rue Cujas, et se transporta rue de l'Écolede-Médecine. Pour vingt sous, il donna des leçons k des étrangers. Ces jeunes gens étaient peu studieux. A'^fuir d'hôtel en hôtel, il avait abandonné le peu qu'il possédait de linge et d'habits. A chaque instant, ce nain lamentable monte les escaliers de Rœmerspacher, de Sturel, de Saint-Phlin, de Suret-Lefort, les rejoint à la pension, au café : « Je n*ai pas mangé depuis deux jours, je n'ai pas fumé! » Son père lui écrit à peine ; pour payer ses inscriptions, il n'a pas d'argent. Racadot, d'un degré moins bas dans la misère, a dû, lui aussi, interrompre son droit. Nulle issue. Pourtant ils ne veulent pas céder à ces impérieux avertissements de la destinée. Ils s'obstinent à être des étudiants.
A l'heure où Ton écrit ces lignes, il y sept cent trente licenciés de lettres ou de sciences qui sollici* tent des places dans l'enseignement; ils tiennent leur diplôme pour une créance sur TEtat. En attendant, plus de quatre cent cinquante pour vivre se sont fait pions. Et combien de places à leur fournir ? Six par an. Cette situation ne décourage ni les jeunes gens, ni l'Université. Il y a trois cent cinquante boursiers de licence et d'agrégation. C'est-à-dire que l'Etat prend trois cent cinquante engagements nouveaux quand il ne dispose que de six places déjà disputées par sept cent trente individus qui vont devenir
mille quatre-vingts et enfler ainsi à Finfini. Il en va de même dans les diverses facultés. S'ils n*ont pas été boursiers, s'ils n'ont point, comme leurs camarades, reçu de l'argent pour suivre les cours, les autres diplômés, ne pouvant s'irriter contre le gouvernement qui ne leur a rien promis, s'en prennent à la Société. Racadot et Mouchefrin emploient toute leur énergie à continuer leurs études et s'aigrissent de ne pouvoir, malgré les privations qu'ils s'imposent, s'ajouter à ces aventureux solliciteurs de fonctions inexistantes. Us s'obstinent à rechercher des grades qui ne leur serviraient de^ien. Ils collaborent à la création d'un élément social nouveau. C'est une classe particulière qui sous nos yeux, en ces années 1882-1883, se constitue : un prolétariat de bacheliers.
Les Racadot, les Mouchefrin en font partie et même de l'extrême gauche, je veux dire de la fraction la plus irritée, la plus malheureuse.
Comme une basse-cour se rue sur le poulet malade pour l'achever ou l'expulser, chaque groupe tend à rejeter ses membres les plus faibles. Ce n'est pas à dire que les Sturel, les Rœmerspacher aient pourchassé Racadot et Mouchefrin par dégoût de leur misère. Mais les conditions de la vie universitaire broient les pauvres.
Furieusement Racadot et Mouchefrin se débatteut. Déliés de leur pays et de toute société, c'est à la liberté dont ils meurent qu'ils font appel pour vivre. Perdus au désert parisien, comme Robinson dans son lie, ils ne comptent que sur leur industrie. Puissent-ils avoir le sens pratique de Robinson! Leur cellule d'origine ne fournit plus rien ù leur nutritiop : il
faut qu'ils trouvent moyeu de se nourrir sur tout leur parcours aux dépens des régions qu'ils traversent. Si leur milieu est empoisonné, les voilà; eux-mêmes bien compromis.
A cette époque-là, les deux dominantes ée la vie au Quartier, c'étaient les courses et les brasseries de femmes.
Le gros RBcadot, au risque de se faire chasser par son notaire, grimpait parfois en semaine et tous les dimanches sur les grandes voitures au coin du café Soufflet. Quand Sturel, Saint^Phlin, Roemerspacher laisseraient dans les brasseries et sur les hippodromes Fargent destiné à leur restaurateur, celui-ci, s'étant renseigné en Lorraine, accepterait de patienter. Pour Racadot, c'était plus grave. Par sa maîtresse, la Léontine, il rassemblait quelque argent des Mes et le leur jouait aux courses. Il s'en tirait assez heureusement. Avec un capital, il eût réussi des opérations impossibles par petits paquets. Il ne se voyait aucun avenir dians le notariat. Obstiné à désirerson héritage, qu'il enflait et disait toujours de cent mille francs, ri ne se laissait pas oublier par son père : « De t'écrire, cela ne me* coûte pas un centime : l'étude vous affranchit toutes vos lettres pour rien ; sois sûr que j'en profiterai pour te donner de mes nouvelles. » Il ajoutait : « Paris est certes bien agréable pour celui qui a trois cents francs par mois à dépenser, car tous les plaisirs y abondent. Beaucoup- prodiguent des sommés folles. S: je disposais d'un pareil argent, j'économiserais. »
Le père Racadot sentait qu'il faudrait lâcher les trente mille francs, mais répugnait à les jeter dans
Paris. Il pressait Honoré de hâter sosi retour : un notaire du pays avait rimt6ntk>n de prendre un clerc, le voulait capable et le payerait dix-huit cents francs. « Si tu revenais, tu aurais bien plus de bénéfice que de rester à Paris, où tu ne gagnes rien. Tu dois y réfléchir, car, depuis que tu es parti, il est sorti de ma bourse près de deux mille francs par année! ^e te prie de croire qrie tu me serres et que tu m*em- ^ pèches des affaires. » Honoré, dont les rêves débordaient un budget de dix-huit cents francs, se faisait plus âpre; le père céda jusqu'à ofiErir Tachât d'une étude dams le pays. Ce rural était dupe d'une imagi=^ nation vaniteuse : un notaire des petites villes lorraines, à moins qu'il ne risque le bagne, ne retire guère de son étude que l'intérêt à trois pour -cent du] prix d'achat. Racadot, convaincu que ses trente milh francs ne le nourriraient pas en Meùrthe-et-Moselle, s^entètait à considérer que le bonhetir est parisien et\ q[u'on ne rencontre pas «d-e hasards serviables dans| les arrondissements de Toul ou de Pont-à-Mousson, Il tenta son père. Il lui présenta ses gains de courses coQime d-es courtages sans risques qu'il touchait sur des ventes et achats de titres piour des clients de rétode. « Laisse-moi gérer mes trente mille francs : si j'avais de l'argent, plus de tenue, Je passerais troi-sième clerc. Avec mes appointements, mon revenu nomial et les bénéfices que je réaliserais par des maniements de valeurs, je vivrais sans attaquer le cafdtal. A l'occasion, je t'aiderais. »
Mieux encore que sur les hippodromes, dans les brasseries alors en pleine vogue, ces jeunes Lorrains se formèrent à la vie. La maison-mère fut fondée
iM LES DÉBAeiXÈS
ai 1867, nie de la Banque, en faee du Timbre : un petit cafetier, père de famille, à la Trille d'nae faillite, fît choisir, aox quais de Marseille, des fîllâs qoî le relerèrent si bien que, son bail expiré, O oaTrail vn Taste établissement snr la rire gauche. Sa manière fut imitée.
Toates les nuances de Tamonr libre s^étaient fondues dans ces innombrables brasseries qui remplissai':rnt en 1883 la rue des Écoles, la rue Monsieur-le- Prince, et, près de l'Odéon, la rue de Yaugirard. Succès qui s'explique. Le plus grand nombre des jeunes étudiants habitent des chambres déplaisantes, où ils sont mal chauffés et éclairés ; puis, ils tiennent de leur âge lliorreur du chez soi, le goût de Fagîtation et des camaraderies. Il faut qu^ils s'entassent dans quelques cafés. Or, de tous les cafés, la brasserie de femmes leur procure le sensualisme le moins grossier : il est agréable de fumer un cigare en regardant raguer une créature qui a pour objet de plaire.
Que les consommations y soient mauvaises, Tair vicié et les filles de mauvais aloi, c*est un argument valable, mais qui ne ruine pas le statut particulier de la brasserie de femmes. Certains artistes délicats de cette époque les ont fréquentées. Cesilà que, depuis 1870, on a transformé la prosodie française, et des cris du cœur qui nous louchent furent adressés à des « dames servantes. »
On n'aime vraiment que les endroits où Ton s*est plu vers Tâge de sa majorité. Nous serions ridicules de substitfter notre vision au jugement desRœmerspacher, des Suret -Lefort, des Saint-Phlin, des Racadot, des Mouchefrin : ces brasseries qui nous
ji
choquent enchantèrent plusieurs générations d*é<* phèbes. Les naœurs de ceux-ci seront retenues, aussi bien que les v tristes manières des bohèmes et des grisettes, par la mémoire complaisante de leurs petits-fils. Sur remplacement de ces brasseries disparues, on viendra cueillir une certaine petite poésie.
Le dénué Racadot recourut très vite à Texpédient de placer saLéontine,dans un de ces établissements. Si laide, elle fut admise difficilement par une maison de troisième ordre, rue de FÉcole-de-Médecine. On n'y voyait que d'humbles filles échappées Tavantveîlle des cuisines. Tout altérées encore par les fourneaux qu'elles avaient dû quitter à cause de leur invétérée fainéantise, ces créatures buvaient comme des gendarmes et ne proféraient que des propos obscènes ou vulgaires. Racadot, désireux de constituer une clientèle à sa maîtresse, lui amena un jour de vive force Sturel. Celui-ci fasciné par l'incomparable puissance de dilatation stomacale qu'elle révélait, reçut d'elle cette réponse :
— Quand on a un bon gibier, on peut boire toujours.
La malheureuse, par « un bon gibier », voulait dire une nourriture saine et abondante.
— Cette Léontine, disait Rœmerspacher à Sturel, est abominable... Je te déconseille également Pâme ironique, susceptible et glacée de certaines bourgeoises qui pullulent dans des maisons plus estimables : elles négligent d'aimer à plaire pour réclamer des égards et pour jalouser les robes de leurs amies. Mais je puis te montrer des petites filles imprévues et toutes gaies. Elles comprennent que
ni LES DËHACCItÉS
ksr cbâxse est de tire et de panitn nàemsEÀ. Je
riL:^ ; piiraitre. car. à bocbs ^'eUes se =ei£Bt débv-
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«tiBp et fcciv^at jasle
r à piaisaat. appraprié app-etiti, r«nite ses ':^'i^ les c-Itjs reosâcs if et dans U province.
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chariot trk-mpôaats.
L'cIIIem-rat lie garçoas et ie ~>;',:;i ie paraître, iB-?i. f-: tr le;ir oreneïl es à <ttserTer. — Eo
lex des jcaoes gens la tsioersj: ïcher y i»jt Dter les feiomes, ^ ce cher TivemenL — Ces la fcrasserie, mais B"y e, c'est use montre où manl quitlé [ssur vivr* ouvtlle aventure. El, es fréatores sacriâées DÊle ne font qa'appal avec consoieBce leur :'eatrain à la brasserie, rs laube, aux Halles,
:.oaii;e aarail iutéreœé laili'm.-ÎM'^oAlison ne nsi- Jir* Si'Uiis de soo
cœuT à pourvoir. Rœmerspach«r le fit éi^er un jouf au Boulant du boulevard Saint- Micfeel ; il-s virent applaudir telle toilette nouvelle de M^rie Pasoo, alors adorée de toute la jenn-esse, avec une émotion, un enthousiasme qui peuvent donner une très bonne idée de ce que furent, d'après la tradition universitaire, les sentiments des Grecs, gens de loisir et qui donnaient à la volupté, aujourd'hui tout individueHe, un caractère social, foute jeune et les yeux magnifiques de cette gravité qui naît à contempler la Tjoer ou des prairies interminables, elle était noble comme un jeune berger qui pousse son troupeau sous un ciel menaçant d'orage. Sturel, de qui le goût passait pour épuré, prit plaisir à contempler ces formes sarrasines, cette marche sûre de pêcheuse sur le sable, ce teint doré qui éclairait tous ses amants autour d'elle empressés. Son suffrage fortifia le sentiment naturel de son ami : Rœmerspacher ressentit durant la soirée cette tristesse qui accompagne les premiers mouvements de l'amour. Cette jeune femme était toujours distraite, inquiète, hâtive; son beau regard, à tout instant, se jetait de côté, sans qu'on pût deviner de quel pas, de quelle attente elle frissonnait : ses journées semblaient des haltes dans une fuite. Rœmerspacher put l'embrasser deux ou trois fois au prix de sacrifices notables et après des délais fort ennuyeux. Ces longs intervalles empêchèrent qu'il y compromît son cœur, que la solitude pourtant disposait à la tendresse.
Quoi qu'en dise la légende, les années de la première jeunesse, dans les villes du moins, sont laides. L'homme ne s'est pas encore fait la vie qu'il mérite; des distractions et une société l'emprisonnent qu'il
n'a pas choisies. Plus tard, comme un heureux mollusque, il aura sécrété sa coquille.
Au jeune homme, la ville la plus pleine, où qu'il se porte, est vide. Sa belle fougue de sens et de sentiment, comment la contenter? Le monde, la société, où il n'avait pas ses entrées, n'eussent offert aucune ressource à ce Rœmerspacher merveilleusement intelligent, mais qui vient de province avec des formes lourdes et une conversation sans goût. Dans un salon, l'adolescent qui a vécu dix ans au lycée est plus occupé à faire son attitude qu'à jouir des autres. D'ailleurs, quand Rœmerspacher se serait nettoyé de ses premières tares, son âge eût inspiré peu de confiance aux femmes. Elles veulent pour leur tranquillité un ami prudent, dont la passion n'éclate pas. Un jeudi, à la villa Sainte-Beuve, le baron de Nelles, qui trop souvent parlait pour ne rien dire, mais que sa fatuité servait, donna aux jeunes Lorrains une bonne indication d'aîné :
— Avant trente ans, il est presque impossible, dans la société, que nous plaisions aux femmes, ou, du moins, qu'elles se confient à nos assurances... Et encore 1 quarante ans vaudraient mieux. Aujourd'hui, madame X..., en me disant : « Je ne suis pas contente du roman que vous m'avez conseillé ou de la pièce que j'ai vue hier soir », saurait me faire entendre que je l'ai peinée par quelque négligence. A votre âge, — disait-il à Sturel vexé, — le front est trop prompt à rougir.
Que des centaines de jeunes gens prennent si bas leur premier usage de la femme, voilà l'origine de malentendus irrémédiables. Mais il faut exploiter au mieux les pires situations. Rœmerspacher, Suret-
Lefort, Saint-Phlin, en 1883, à moins d'être favorisés par d'incroyables hasards, ne pouvaient trouver que les maîtresses les plus vulgaires, envers qui, pour conclure, ils eussent nécessairement commis une lâcheté. La débauche papillonne leur déplaisait, que seul beaucoup d'argent relève : car, médiocre, c'est un peu froid et très vilain. Les voilà donc réduits au grossier flirtage de la brasserie : insuffisant banquet, mais où l'heureuse santé et l'imagination de la vingtième année remplacent le rôti. Pour la plupart des adolescents, c'est une nécessité de passer quelques heures chaque semaine dans la société des femmes. Leur atmosphère n'est guère moins bienfaisante que leur caresse. Cette frivolité, ce ton affable, ce souci de plaire où forcément elles amènent, détendent l'esprit et raniment des parties de la sensibilité trop négligées entre camarades. La société des pires femmes elles-mêmes est ime école de civilisation. Parfois, après des jours et des nuits du plus acharné travail , Rœmerspacher se repose auprès de ces petits êtres qu'il imagine d'excuser, de plaindre, en un mot d'aimer, parce qu'il possède au plus haut degré le sens de l'humain.
Suret-Lefort, qui travaille pour devenir un des chefs de la démocratie, méprise ces filles, ou, plus exactement, ne leur attribue pas une existence réelle. Ces bas-fonds de l'exploitation sociale, il les traverse sans y rien voir. Sa passion pour l'intrigue politique a pris rapidement l'intensité d'une manie. A vingt et un ans, il sait la géographie électorale comme un vieux candidat, et les filles, qu'il traite avec une politesse sèche compliquée de myopie, l'impatientent comme des servantes trop familières.
Ces infortunées, 'd'aillears, ine distingîieaat guère entre tons ces jeunes boargôois, qui leur sosat seulement des proies phis (Oiu moiasis {faciles ; mais du prof Qjid de leur humiliation et »de Jeur détresse elles se sentent les sœucs dies Jlaeadoi; «et des Monehefria.
U j a entre ^ux une animalité pareille, le goût de la bûissfiXEi, des grosses noiUTitures, les priyations de toutBS sortes^ le iÊPoid^ la f aim, un langage analogue. Libérées de leur dure infamie, elles eusseait été les bonn^es .oom,pagai^es de loes ass^aLbeuireux. La Léontine donnaitàBacadotiles témoignages «les moins "douteux de son Affection, ,prèfee à partafgeravec lui les bénéfioes 4e sa deom-piDOisliibution, à se èatître avec ses collègues si om Teût déprécié, aère des titres funivepsiitaii^s dont il ae (parveinadt pas à vii^e. Si les meilleures brasseries du l>0>ulei(?iurd Saint-Michel -où se plaisait Rœmerspacber, qoae traversait Saret-Lef ort, étaient déjà si déplaisandies, dnraginez ces établissemeaoits de dernier ordre, toujo-iars à la veille d'une faillite, attristés de maladies pîLus encore que de vices.! Racadot et Mouchefri® pourtant y trouvent leur palais. C'est l'ûistineit'des noyés qui, sur l'ooéan social, s'accrochent les ujns aux autres pour essayer de se sauver; mais c'est aussi l'instinct d'exilés qui se reconnaissent et bivouaquent fraternellement. Pour eux, la brasserie n'est pas «omme pour la jeunesse heureuse l'endroit méprisé où l'on s'amiose : c'est le lieu eu l'on se glisse pour avoir la pitié d'une f emiicbe, sa pitié utile*
— Po^urquoi liacadot, s'il oe peut faii«e vivre la Léontine, ne ila quitte-4;-il pas? disait un jour StureL
— U n'est pas assez riche, répoodit Hœmerspacher. Parole inexacte : c'est vrai que la Léontine sert de
rabatteur pour que des filles coufient à Racadot l'argent qu'il jouera aux courses ; mais eût-il raflé tous les hippodromes, et quand il pourrait acheter la plus grosse étude de Paris , cette fille peuple serait sa femme d'élection.
Le petit Mouchefrin, comme il arriye assez? sauvent càez des êtres bas sur patte& et qu'on croirait malingres, était un eirragé et constant amateur de femmes. Si débile, mal bâti, il leur réservait pourtant de puissants aarguments. R^merspacher considérait même cette particularité de son camarade, comme une vérrfica^tion d'une lov fameuse de Geoffroy Saint iMaire. Elle a été prévue par Grœthe, qui s'écrie : « La natuire a son budget fixe; quand elle a fait d'une part un excédent de dépense, il faut qu'elle se rattrape ailleurs. » Mais les bénéfices que cet hercule nain eût pu! tirer de ces virements secrets étaient indéfiniment différés, faute d'argept. Aux longs soirs d'été, beaux d^ns le Luxembourg, sortant d'une triste crémerie, ee fils de paysan enrageait de sa solitude. La brave Léontine lui fit une réputation, lui assura quelques agrément&. Mieux encore : bien qu'à de certains jours, elle et Racadot souffrissent d'avoir à diviser leurs vivres, il leur dut de ne pa& périr de faim.
Racadot et Mouchefrin, sur ces pentes de la montagne consacrée aux grandis hommes, s'ils n'arrivent pas à profiter de l'héritage national et des richesses capitalisées par l'humanité, participent au moins de la sociabilité animale. L'homme qui cherche du travail et n'a plus de vêtements propres^ est aussi dépourvu que la prostituée en guenilles. Cell^e-ci et celui-lSt' prennent en haine le jeune bourgeois dont ils s'ingénient à soutirer la pièce de quarante sous-. As
ta LES DÉRACINÉS
souffrent également de leur chambre froide, de leurs nuits sans bougies, de Tinsolence du garçon d'hôtel; c'est par la même série d'humiliations injustes, puis de turpitudes nécessaires, qu'ils s'acheniinent à la pleine et délibérée infamie.
Racadot et Mouchefrin souffrent la faim^ le froid, avilissent et martyrisent leur jeunesse, sans but noble et pour le seul espoir de gagner tout de même un jour quelque argent. Cette brasserie décriée, rue de TEcole-de-Médecine, où Racadot, muet, tandis que hurlent les clients sérieux, et s'épongeant le front, attend qu'à deux heures du matin la Léontine compte ses jetons, n'est point la chambre glacée des héros de Balzac. Yalentin, Z. Marcas, Rubempré, Rastignac, à minuit, dans leur solitude, se disaient la bonne aventure, qui ressemblait toujours aux aventures du jeune Bonaparte. — Mais Mouchefrin, à la Faculté, dans les bibliothèques où il va se chauffer, n'apporte rien que les sentiments des bêtes dans les bois : l'inquiétude, jour par jour, de son manger, de son abri.
Des fauves libres dans leurs taillis, voilà ce prolétariat de bacheliers. Ils en ont le regard, l'odeur immonde, peut-être les cruautés, les lâchetés, et certainement Tendurance.
Est-ce une qualité utile? Peut-être; mais, comme toute force, il faudrait qu'elle fût heureusement dirigée. Moins énergique, Racadot retournerait à Custines, Mouchefrin se résignerait à n'être pas un intellectuel^ chercherait un métier.
Accepter, voilà ce que n'enseigne pas l'Université. On y raille la bonne et humaine philosophie qu'en* trevit Saint-Phlin au lycée, un jour que, classé à la
queue, il disait : « Il faut bien qu'il y cit un dernier. »
Sturel et Saint-Phlin, avec des di/Térences de caste, sont jusqu'à cette heure des Mouchefrin, en ce sens qu'ils flottent au fil de Peau, sans réagir. Il fau^ l'avouer, Racadot leur est supérieur; réaliste, il ressemble plutôt à Rœmerspacher. Il a de la volonté et, dans les détails, une méthode assez puissante. Ah! s'il avait, comme Rœmerspacher, le temps d'être patient!...
C'est seulement dans les romans historiques qu'un personnage se fixe un rôle auquel il se conforme petit à petit. On ne demande pas à Sturel, Saint- Phlin, Mouchefrin, Racadot de dessiner dans leur esprit un plan de leur avenir et de s'y promener par avance. Mais dans aucun moment ils ne prennent conseil, pour s'y soumettre, des conditions imposées par les circonstances. Us se composent de vagues chimères et ne veulent rien entendre qui les détourne de cette chasse impossible.
Heureusement Sturel, avec ses tantes, sa vieille maison de Neufchâteau, Saint-Phlin, fils de la terre de Saint-Phlin, s'appuient sur des familles raisonnables, qui ont constitué un capital : s'ils ne s'amendent pas, ils priveront la collectivité de leur concours; du moins, ne seront-ils pas atteints dans leur individu. Qu'ils laissent vaguer leur imagination; soit! Tusure de la vie les débarrassera de cette énergie. Gomme le taureau qui se fatigue le garrot à crever de TÎeux chevaux pour qu'enfin, sur les genoux, il tombe devant le matador, ils s'épuiseront, eux aussi, BUT trente-six illusions ; et peut-être, un peu vaincus, deviendront-ils sur le tard des éléments sociaux très
passables. Mais un garçon sans le sou n'est pas dans la vie comme dans un beau cirque, à tournoyer et à faire jeu de son activité. Il doit l'employer à se nourrir. Racadot et surtout Mouchefrin en sont incapables. Ils ne savent pas un métier déterminé, et ils n'ont pas le bon sens de renoncer aux rêves de domination que suggère à ses meilleurs élèves l'Université.
Au bout d'une année de Paris, Racadot et Mouchefrin n'avaient rien tiré de leur misère : donc ils y avaient perdu. Ils ne sont pas une démocratie qui ^fnonte, mais une aristocratie dégradée.