‹ Les deracines (volume 2)Chapitre 6 sur 31 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

B est impossible, si Ton ex^^nina les plantes qui poussent sur un v.

ea au bord d*nn bois épais, de doute«« que leursjeunes tiges et leurs feuilles ne prennent les positions convenables pour assurer à ces derniers organes Téclairage le plus complet et les rendre ainsi capables d'opérer la décomposition de Vacida carbonique.

(daewin. — La FaeuUé motriet dans lei plantes.}

Parce qu'ils ne sont pas pauvres, Rœmerspacher et Saint -PMin jouissent de la plus noble des libertés : ils s'orientent vers le point où sont amassés leurs véritables matériaux de nutrition. Ils se passionnent pour la connaissance des phénomènes de Tesprit, c'est-à-dire poiur les différents sentiments ou états de conscience. Reconnaissons-leur on don pour distinguer l'évolution des diverses formes de rintelligence dans les individus, dans les peuples et dans les races; ils discutent volontiers sur lei moyens de servir le plus utilement la grandeur dis l'humanité.

Saint-Phlin, en qui le vieux duché de Bar et M. Le Play unissent leurs voix, pensait que Ton aurait beaucoup à emprunter aux coutumes du passé. Rœmerspacher, en plus de la médecine, étudiait l'histoire, non l'histoire éloquente, mais Térudite, à l'École des Hautes Études ; sa belle vigueur physique et morale le poussait à avoir confiance dans l'esprit de nouveauté. Leurs conclusions ne s'accordaient pas. Mais, comme les tireurs qui ont l'habitude de faire des armes ensemble, ils se rendaient hommage i un à l'autre. Dans leurs discussions, ils goûtaient un grand plaisir : la franc-maçonnerie d'un langage commun; — d'ailleurs, elle les amenait fréquemment à soupçonner les autres d'inintelligence, quand eux-mêmes n'avaient su ni comprendre, ni se faire comprendre. Enfin, ils étaient gourmands. C'est de chez Foyot qu'à certains jours ils se plaisaient à examiner les transformations insensibles des mœurs et la date où elles seront légalisées par un nouveau statut social. De là, fort échauffés, ils se rendaient au Café Voltaire.

Au terme de leurs colloques, ils s'apercevaient qu'ils étaient nés pour conclure à des vérités différentes, mais que, sur la méthode, ils s*accordaient. Depuis le lycée, ils n'avaient pas perdu leur temps; le caractère scrupuleux de Saint-Phlin, qui jadis faisait rire, forçait maintenant l'estime; et tous deux, jls avaient compris une chose très importante .: nous mouvons admirer ou blâmer l'ordre social, — c'est m agréable exercice de conversation, et pourquoi s'en priver! — mais, si nous prétendons le rectifier, il faut d'abord que nous le prenions très au sérieux )ar ce fait seul qu'il existe. Attachons-nous à recon-

naître ce qu'il a d'excellent parmi des défauts qui nous ont facilement frappés. Sans posséder une force d'analyse qui leur permît de fixer leur attention sur Gambetta et son équipe, assez longtemps pour saisir en quoi le système a modifié le milieu préexistant, ces jeunes gens entrevoyaient que le clan gambettiste a fourni à la France un gouvernement, une administration, des nîoyens et un état d'esprit qui durent.

— Quoi que puisse faire notre intelligence pour 86 dégager, disait Rœmerspacher, nous réagissons selon le gambettisme, où nous sommes plongés.

— Oui, dit Saint-Phlin, Bouteiller nous a ouvert les fenêtres sur la France,

Quum gœtula ducern portaret bellua luscum...

« quand l'énorme bête de Gétulie portait sur son dos le général borgne!... »

Lç poète Léon Yalade, à une table voisine, leva la tète et regarda avec douceur ces jeunes gens qui aimaient les vers pittoresques.

Grâce aux .bons offices de ce charmant homme qu*aimaient alors tous les lettrés, la table de Rœmers* pacher, au Café Voltaire, prit une valeur réelle par la variété de sa composition. On n'y vit pas de dessinateurs, de peintres, de sculpteurs : Rœmerspacher et ses amis, faute d'éducation, n'avaient aucun sens des habiletés manuelles; mais beaucoup de jeunes littérateurs encore inconnus, qui dans la suite eurent du talent, s'y asseyaient, et parmi eux, ces poètes qui, — ayant fait leurs humanités dans le temps où l'on supprimait des programmes scolaires l'exercice da

iSO LES DËRAC1N£S

yers latin — modifièrent la prosodie française. Avec bon sens, mais ayec trop de dédain, Rœmerspacher souriait de ces compagnons vaniteux; il avait le tort de juger leur œuvre future sur Topinion bistdurnée

C qu'ils prétendaient donner d'eux-mêmes. Un homme n'est jamais que le spectateur de son talent et ne peut se prévoir.

Disons-le en passant : des jeunes gens qui se croient doués pour écrire n'ont qu'à laisser les sentiments qui, cette semaine, avec le plus d'intensité les hantent, s'exprimer sous la forme qui, pour l'instant, leur paraît la plus aimable — et entasser le tout dans un tiroir. Se relisant après quelques mois, ils sentiront dans ce fouUlis ce qui leur fait le plus de plaisir. £t si quelque page, une sur mille, est enveloppée d'un fluide, comme le visage émouvant d'une femme porte partout une atmosphère, c'est qu'ils sont nés pour dépasser la commune polygraphie... Plutôt que de faire le commis voyageur et de se perdre en vanteries à la table de Rœmerspacher, ces artistes débutants devraient en eux laisser agir la nature. Seule, cette puissance silencieuse saurait leur dire la direction de leur génie. A leur dam, parfois, dans la suite, ils se croiront obligés de se conformer aux images qu'à l'avance ils ont proposées d'eux-mêmes.

Suret-Lefort souvent les rejoignait. La merveilleuse mémoire, la précision et l'autorité de ce jeune homme élancé et sec étonnaient sans faire sourire. De quel ton souverain il disait, en posant son verre de bière : « Mes amis politiques et moi, nous pensons...! » Parmi ses coreligionnaires, il rangeait Rœmerspacher, mais il se désintéressait des interprétations philosophiques que lexceilent carabin et his-

UN HASARD QUE TOUT NÉCESSITAIT i5i

torien donnait des actes de M. ClenLeaceau, objet de leurs préférences, et son inattention^ toujours cour^ toise d'ailleurs, indiquait un peu de mépris qu'on se perdit dans ces billevesées.

Renaudin, Thomme au monocle, quand il pouvait s'échapper de ses journaux, leur apportait les bruits de couloir du Palais-Bourbon, les racontars des rédactions. Sa puissance est de tuer en eux la notion du respect : sa faiblesse, c'est qu'après avoir discerné les intrigues, — généralement des ventes d'influence qui dégradent tel député ou publiciste, — il conclut épanoui d'admiration : « Gomme il est fort! »

Pendant la première année, le délicat Sturel vint rarement au Café Voltaire. 11 passait les soirées à la villa, auprès de mademoiselle Alison, ou rue de Chateaubriand, chez madame Astiné Aravian. Elle s'était installé un vrai salon oriental : un divan circulaire, avec un grand tapis de Smyrne, au centre un braserOi sous un lustre luxueux, de mauvais goût et chargé de cristaux. Elle avait fait creuser aux murs de petites niches présentant les courbes persanes, où elle plaçait ses bibelots, colliers de perles, de corail, reliques précieuses, poignards et ceintures circassiennes ornées de turquoise^. De ces mêmes objets, beaucoup étaient épars sur le divan, miroirs ronds, amulettes en forme iie triangles pendues à des chaînes de cou, collections de voiles légers aux couleurs tendres. Sa fleur était le jasmin, qui toujours avec la rose enchanta l'Orient. Parfois, une longue tunique descendait jusqu'à ses pieds, ouverte devant sur une robe que serrait à la taille une ceinture en éloffe d'argent ornée de rubis. Des amis lui dirent, sans doute, que Paris est las des turqueries, car elle ferma

presque aossitât cette i b&nale, poiir vÏTre — c ment faire arec ses intim le i^luâ t^Ioïranl des cabÎDi Sturel était de ces ge ejLchioiH abroliiiuenl de

tio, toaloî les nôcéssilôs

CAî!-Sî* le oond:i:>ii à i fcr.-.:v.(^ ae f.as lo:.ç* ^ju'mioc ses sïiùs, >.-;; Mc^asîî, il ej.&j::"'^î^*< t-^-

W,.v.i,ri.;f*, .-.,•:;; '.s, t.->:\i

lions. Une hirondelle émigrante s'enfonce dans les airs. Il fut mélancolique et fréquenta la table de Eœmerspacher.

Il est certain que ce Renaudin, comme Mouchefrin et Racadot et, pour dire franc, Suret-Lefort aussi sont de basse société; mais on ne se fait pas une psychologie, pas plus qu'on ne devient chimiste, sana se tacher un peu, et par ces expériences, Rœmerspacher, Saint-Phlin, Sturel furent rendus attentifs à bien des choses. On en va voir un splendide témoignage.

Mouchefrin et Racadot, toujours assurés de trouver à la table de Rœmerspacher un verre de café et des cigarettes, y étaient assidus, et Mouchefrin expliquait volontiers qu'il n'avait pas mangé de vingt-quatre heures. En outre, ils s'attachaient à Renaudin, dans Fadmiration de ses appointements de trois cents francs et avec l'espoir qu'il leur procurerait une place de secrétaire, de reporter.

Aussi quelle fureur de haine les saisît, quellel abondance de désespoir les envahit, ces deux mal-^ heureux, le soir où Renaudin, sans même les regarder, dit à Rœmerspacher, à Saint-Phlin, à^ Sturel :

— Un des journaux où j'écris» la Vraie République^ accueillerait des collaborateurs capables, fussent-ils jeunes et inconnus. J'ai eu du mal à les convaincre!... Si quelqu'un devons trois, mes maîtres, avait un morceau à imprimer, je m'en charge.

Et quelle joie sur le visage de Renaudin 1 II a parlé à peine assis, et de Tair essoufflé d'un homme qui apporte des choses joyeuses, inattendues.*. Plutôt

£S DEKAaNÊâ

UDCoi aiiendnes! Depois le \ytee, cuQSdeDce o« noa, ils attendent xnaax. La prc>positioade B^an-

^Uvs UMit 3br?4ru^ est le pretrouTé sa contâialMo. Cl il tend

fi'vtiàer « toi ad;oigBa&l des Bii! «as.

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bition de Tex-directeur de la Vérité heurte Rœmerspacher, Sturel, ^Saint-Phlin ; ils lui répliquent par Bouteiller « de qui personne ne peut nier la valeur » et qui pourtant a de la moralité. Alors Renaudin prétend leur f^ire admettre que le professeur se fait des buts et des moyens exactement la même conception que le journaliste. Il les plaisante et les protège, les traite en « poètes » qui n'ont pu mesurer les difficultés de la politique et des affaires. Il n'ose, pourtant pas leur présenter l'argument qu'à part soi, et bien à tort, ce jeune reporter, qui comprend les faits et non les esprits, juge décisif : le conseil que lui donna Bouteiller d'espionner pour Gambetta.

Admirons, dans une certaine mesure, que cet enfant dont personne n'a formé le goût sache sentir l'énergie insolente d'un Portails qui parfois le brusqua, mais ajoutons — et nous l'étonnerions fort — qu'il se méprend lourdement s'il confond à cette date un Bouteiller et un Portalis, et s'il juge que ce dernier possède mieux que des « poètes » les moyens d'agir et de s'éleTcr dans le milieu national. Voilà la vérité ; le Renaudin qui se croit un grand admirateur des esprits réalistes ne juge pas sainement la réalité de la vie française. Comme son « patron », il manque de bon Bens; — ce que nous allons démontrer du premier.

Cette démonstration importe pour caractériser les influences que subit cette petite équipe : par la force de 'l'air que déplace en se développant une masse comme est Portalis, ces jeunes gens, feuilles détachées du grand chêne lorrain, allaient être entraînés sur un assez long espace dans la direction au moins suspecte où s'enfonçait, selon la

IM LES DÉRACLNÉS

pente de ses appétits, cet individa implacable et correcL De plus, à souligner ce défaut de bon sens, nous trouverons on enseignement utile de psychologie politique.

CABACTÈRE d'UH 6BAICD J0UR!<AUSTK PARLEMENTAIRE

Dans cette longue file de politiciens que, tout le long de Fhistoire récente de notre parlementarisme, nous voyons s'acheminer vers Mazas, l'intéressant d'un Portails et qui lui compose d'abord une figure balzacienne, c'est qu'il possède un beau nom, de la fortune, du tempérament, tout ce qu'on peut trouver dans un berceau, et que pourtant, par une suite absolument logique, sa destinée le mène en a»Tectionnelle, à la ruine et au déshonneur.

n fait partie de l'équipe chargée du maniement de l'opinion pour le compte du parlementarisme français, bs Camille Dreyfus, les Canivet, les Magnier, les Henry Maret, les Eugène Mayer, les Edvrards, les Hébrard, cohorte intelligente que les difficultés de la vie ont décimée. Mais avec un commun idéal mercenaire et cynique, ces messieurs présentent des nuances. L'ex-directeur de la Vérité n'est pas de ces gens grossiers, menés par leur fringale et leur verve bourbeuse, et qui, après un instant de fortune excessive, trouvent une fin qu'on avait toujours jugée vraisemblable : s'il fait la culbute, il trompera les premiers pronostics.

Frappé avec le même coin que les autres, mais dans une matière plus noble, il est partant an son mieux venu. 11 offre l'attrait d'une forte Hi^ure qui peu

à peu se dégrade. Son allure puissante, son expression fermée jusqu'à Thypocrisie et dure jusqu'à l'insensibilité, son mutisme évoquent, ce me semble, certaines figures terroristes et 'austères des grands magistrats de jadis.

Ayant le choix entre divers patronages, Renaudin montre une sorte de goût puisqu'il a particulièrement 8enti la maîtrise de Portails. Parfois, en vérité, ce vulgaire reporter trahit les mouvements d'une certaine poésie intérieure. Ainsi, quand, traversant la place de l'Opéra, aux premiers temps de son arrivée de Nancy, il répétait : « Me voilà au centre de Paris... le centre de Paris... », c'était l'accent d'un poète. C'est encore une imagination poétique, celle qui s'émeut pour ces formes ins.olentes, âpres, rêches qui voilent en Portails un feu plus destructeur de l'être que toutes les ardeurs d'un débauché. Cet homne qui sondait tout pour en extraire l'argent n'a jamais joué ni joui; il n'aimait comme distraction que la marche, l'équitation, les sports violents. Sa seule fête était d'actionner l'opinion par des arguments et les hommes par leurs intérêts. C'est l'ambitieux, qu'on peut définir : l'homme sans plaisir. — Un second élément de romanesque qu'avait entrevu confusément Renaudin dans les bureaux de la Vérité, c'était autour de Portails l'extraordinaire dévouement de son administrateur Girard. Les relations de ces deux hommes donnent des' indications à ceux qui savent goûter ces amitiés émouvantes que Balzac a présentées dans son Vautrin et son Rubempré. Elles sont, dans la réalité, très fréquentes.

Girard qui fit trembler toutes les sociétés financières, grâce à son génie de comprendre leurs pirà-

détruits et qui les Uvre à Thistoire, déjetés, comme elle les recueillera.

Le premier point pour être selon le type national, c'est de réaliser en soi, ou de donner comme formuleprogramme à son énergie propre, cette définition dont on peut se contenter en attendaht meilleure analyse : « Générosité, progrès, humanité. » Les êtres qui, par leur naissance ou leur libre choix, appartiennent à une tradition opposée se reconnaissent toujours : à leurs paroles, à leurs sentiments qui nient, contredisent le type français, puis à leurs actes. L'éducation accentua l'hérédité étrangère dans Portails.

Enfant, il était indomptable. Son père, qui fut receveur général sous les divers gouvernements et qui résidait alors à Orléans, ne put obtenir que M. Dupanloup, ami de la famille, le gardât. Trentesix collèges l'expulsèrent. Nulle discipline ne le domptait; à seize ans, sa manie particulière était de dévisser les serrures. Un maître de boîte à bachot, décidé à tout supporter pour garder un pensionnaire riche et de beau nom, lui fît remettre une clef sous main. Dès lors le jeune homme respecta les serrures. Mais non les professeurs! Tous se plaignaient. Un colleur de mathématiques, enfin, prit de l'empire sur ce terrible élève qui, un jour, avec ce singulier mélange de franchise et d'effronterie dont il devait plus tard, et les grâces de l'enfance passées, user moins heureusement sur les banquiers et tenanciers de cercle, lui dit : « C'est curieux, vous seul m'intimidez. » Le colleur amusé, flatté, s'intéressa à cette nature singulière.

C'était un nommé Girard, un blond à l'œil bleu.

fils de paysan bourguignon, trapu et vigoureux d'une parole douce, qui, ayant' fait sa médecine eu donnant des répétitions, s*attardait, par une sorte de V bohème, dans cette besogne nonchalante. Il prit

plaisir à causer fréquemment avec son élève qui lui dit un jour : « Pourquoi n'auriez- vous pas vousî même un établissement comme celui-ci? — Je gagne

I ' largement ma vie, répondit Girard. Je vais au

f théâtre, c'est ma passion et je suis indépendant. —

j Je vous amènerai mes amis , les plus beaux noms

• 'de France — ^. Je n'ai point d'argent. » Le père de

Portalis prêta les cinq mille francs nécessaires, et Girard s'installa avec succès dans une impasse du quartier Marbeuf.

Quand Portalis avait dit-neuf ans, ses parents, ^ installés à la recette de Versailles, eussent désiré

*? qu'il s'accommodât auprès d'eux d'une oisiveté de

bon ton. Mais ce jeune homme, trop ardent pour

s'amuser exclusivement des petits théâtres, des

È filles et des soupers, à /une des fêtes offertes aux

; souverains étrangers pour l'Exposition de 1867, eut

le pressentiment des catastrophes prochaines. Dans

l'Hôtel de Ville, embrasé d'illuminations splendides,

son imagination ambitieuse distingua Paris en

^ flammes : « Ce soir-là, disait-il souvent, j'ai connu

• . les sentiments que dut avoir un Ninivite aux der-

■ niers jours de sa patrie. » Pour être prêt à profiter

de la chute de l'Empire, il voulut étudier, comme c'était la coutume, la démocratie américaine.

Outre-mer, ce jeune Anglo-Saxon, qui dans son

enfance pensait en langue anglaise, se retrouva

parmi ses pareils. Il y vit des sénateurs de vingt-

' cinq ans. II en rapporta le goût de voir net et d'agir

Ainsipréparéàlagraiidecurée,au4septembrel870, il s'élança. Pour la meute parlementaire l'entrée en chasse sonnait. Vers le 12 septembre, Ernest Picard, membre du gouTernement, fît savoir & Portalis que l'armée allemande tournait Paris par le sud, que Chàtillon étaitdésarmé, qu'il fallait ameuter la population. Portalis fît l'article dont l'effet fut effrayant sur la rue déjà surexcitée ; on le mit en arrestation . Son cas, fort grave, relevait de la cour martiale. Picard ne bougea pas ; c'est Girard qui intervint et se démena. Dans cette tourmente sa maison ^vait sombré, faute d'élèves, mais par eux il gardait de belles relations ; il St tant de démarches et si pressantes qu'on rel&cha Portalis. D'ailleurs Gh&tillon avait été pris par les Allemands sans coup férir. Portalis irrité contre Picard attaqua Grambetta et la Défense natio» nale. Sou attitude violente lui ât une réputation rapide. Le parti de l'opposition, qui allait être la Commune, s'intéressait à, ce jeune homme dépourvu de ménagements. 11 traita les fédérés d'étourdis, — modération dont ils lui furent plus ou moins reconnaissants, — tandis qu'il invectivait Versailles. Pour ses amis et pour « le monde », il fut un renégat.

Après ces terribles agitations dont il avait tant espéré, Portalis se retrouvait étranger k tous les partis et les mains vides. II fut étonné et dépité. Résultat fort explicable, pourtant! A bien examiner

sa manière dès le début, on voit comment sa vie penchera. Ces premières années sont les assises branlantes d'une fâcheuse destinée. Par la logique de ses idées générales, ce jeune politicien était voué à risolement et aux besoins d'argent.

A risolement : — il venait de rompre avec ses anciens amis devenus le personnel gouvernemental, par une confiance excessive en soi qui résulte d'une certaine énergie d'homme de sport, et surtout d'une vanité fréquente chez les fils de famille.

Aux besoins d'argent : — il croyait avoir constaté en Amérique qu'une seule chose vaut qu'on la respecte, — la force, — et que la force unique, c'est l'argent. S'assurer des concours en payant et multipliant les journaux, tel fut le système où il s'acharna et dissipa ses ressources réelles, puis imaginaires.

Portails, après avoir éprouvé que l'opinion n'admettait pas qu'on fût républicain contre Gambetta, essaya de traiter : « Vous êtes écrasé, lui disait- il; on parle de vous mettre en cour d'assises pour vos comptes. Eh bien ! moi je vous prends. Voulezvous lier nos parties? Je serai effacé et n'apparaîtrai qu'après votre installation! » C'est ainsi que parut dans la Conslitulion un article intitulé le Prétendant de la démocratie et qui venait de Gambetta. Ces deux génies de l'intrigue, — dont l'un toutefois n'eut jamais d'amis — pouvaient s'entendre, car sceptiques l'un et l'autre', sauf devant les forces, ils ne se souciaient que des résultats. Mais Gambetta savait déjà que Portails n'était pas maniable. SpuUer, Ranc, Phéphaut réunirent assez d'argent pour fonder la République française, « Vous avez quarante mille francs, — dit au grand orateur te pu-

IM LES DÉRACINES

avaient du succès ou mouraient faute de fonds. Ces difficultés marquèrent plus fortement encore les traits de son caractère. Sa morgue lui inspira dans ces crises de belles audaces : ainsi quand il o&it brutalement une mensualité de SOO francs & un secrétaire de M. Tbiers qui accepta. De tels souvenirs gardés par les bureaux de rédaction émerveillaient Renaudin. Et vraiment c'est assez bien de ne pas ruser avec les coquins. Souvent aussi ce mépris pro- , fond des individus prêtait à ses raisonnements une sorte de logique à coup de poing, qui a les apparences du bon sens. Mais cette conception cruelle de l'humanité engage nécessairement celui qui l'adopte dans les voies du chantage. Et d'autre part, ne croire qu'à la force et surtout à la force de l'argent, c'est, en France du moins, se priver de plusieurs éléments d'action. Le mépris des individus a de l'allure, mais nulle fécondité : à l'usage, il ne vaut pas plus que la philosophie du doute subjectif. Il fait partie des vérités de cabinet ; pour que les hommes aient de l'àme, un bon moyen, c'est que le chef leur en prête.

Ce,goût de la logique et cett« nécessité de trouver de l'argent pour des journaux, sans cesse tués et renaissants, ce mépris hautain des réalités sentimentales et cette conviction qu'on capte des forces morales comme on groupe des capitalistes amenèrent, dès 1873, Portalis à une grave opération qui lui valut de perdre définitivement l'orthodoxie républicaine. Je veux parler de la fusion qu'il imagina et tenta « entre la démocratie et les Napoléons », un des plus fameux épisodes de l'intrigue politique sous la troisième République.

C'était en 1873 ; la monarchie semblait faite. On

femme, H°" de Brimant, qui la leur avait ménagée. A peine les premières paroles de politesse échangées : « Eh bien I » dit le prince, monsieur Portalis, que dites-YOua de la situation? — « Monseigneur, je n'en dis rien. » — Le prince le poussa assez brutalement, laissant entendre qu'il n'aimait pas les rendez-vous inutiles, a Ëtes-vous homme à tuer votre cousin ? ■ lui dit en face Portalis. On entend qu'il s'agissait du prince impérial, seul obstacle entre l'Empire et le prinee. Celui-ci sursauta. Peu après, il se leva et prit congé. « Votre gros homme, dit Portalis k M"* de Brimont, n'a dit que des banalités. » Au bout d'un quart d'heure, il descendait l'escalier. Au moment où il franchissait la porte, un bras se passa sous le sien : c'était le prince. « Comme vous y allez devant les femmes, dit-il I » Et venant à son but: a Qu'allez-vous faire pour empêcher la Restauration î » — a Ce n'est pas une question de presse, • dit Portalis, « c'est une question militaire ». — « J'ai plus d'hommes qu'on ne croit », répliqua le prince, « mais il faut qu'on s'entende. »

On ât des plans. On pensa à faire marcher de Lyon le général Bourbaki sur Paris. On s'arrêta il UD coup de main renouvelé du général Hallel. Le prince croyait pouvoir disposer, dans ce pacte d'alliance entre la démocratie et les Napoléon, contre la monarchie, des éléments bonapartistes très nombreux encore dans l'armée : « La question », dit-il, o c'est qu'il n'y ait pas de blouses devant les régiments dont je peux disposer. L'armée tirerait sur les blouses et ne tirera pas sur l'uniforme. Voire

rôle dans le journal c'est de disposer Topinion Ae telle sorte qu'il n'y ait pas de blouses, ou qae les blouses ne crient pas. »

A cette alliance entre la « Démocratie et tes Napoléon », tout le monde s'employa, approuvant la campagne de V Avenir national. Trois lettres furent écrites à Thiers, à Gambetta, au prince Napoléon, rédigées par Pierre Denis et que devait successivement pa» blier V Avenir national. On avait pressenti Thiers qui se montra disposé à une campagne où il ne risquait pas sa personne et qui lui vaudrait de la popularité. 11 voulut lire la lettre qu'on lui destinait. Il y fit de légères corrections et promit d'y répondre Gambetta, inquiet du progrès rapide du courant socialiste, avait traité avec les monarchistes. Laurier, autre Girard, s'était dévoué jusqu'à se donner en gage. On connaît les conditions de Gambetta. Assuré de demeurer rééligible, c'est-à-dire qu'on laisserait de côté le règlement des comptes de la défense nationale, il se contentait du rôle d'un général Foy, d'être le chef des libéraux, c'est-à-dire d'une opposition assurée de dominer même sous la monarchie. On ne lui communiqua pas la lettre publique qu'on devait lui adresser, car l'adhésion de Thiers devait entraîner la sienne.

C'est la lettre au prince Napoléon qui fut tant d'abord imprimée. Admirable morceau d'éloquence I Portails la lui porta à neuf heures du soir. Le prince dit : « J'y répondrai. » A dix heures et demie, son officier d'ordonnance apportait la réponse fameuse, adhésion à « une alliance pour soutenir le drapeau tricolore en face du drapeau blanc étranger à la France moderne ». Cette hâte.

de Girard pour les animaux et poussé à ce point qu'il achetait des chevaux malades à vil prix pour les soigner, ce qui lui permit dans une fortune assez modeste d'avoir un cheval de trait et un de selle, ce dernier lui gagnant des paris.

Girard se chargea d'aller trouver le prince Napoléon et de maintenir des relations utiles que Portails ne pouvait avouer. Celui-ci n'abandonnait pas l'idée de son triumvirat républicain; il voulait aller vite et à l'américaine, c'est-à-dire acheter des concoiurs comme a fait depuis le Boulangisme. Son premier soin devait être de rallier ses collaborateurs. A prix d'argent, il y parvint. Alceste fît sa rentrée avec un article : « A bas ChambordI » qui fit supprimer le Corsaire. Portalis réorganisa un nouveau journal : la Ville de Paris, qui tout de suite eut le même sort. Sur ces entrefaites, le comte de Chambord se retira. Les monarchies étaient en déroute. C'était la République. Mais Portalis, tout de même était par terre, accablé, excommunié, et l'état de siège durait. Le prince se lassa. Portalis à la fin de 1873 disparut.

Portalis vaniteux, égoïste, comme tous les fils de famille avait de l'allure, mais pas de résistance. Son père lui offrit de 12 à 15,000 francs par an à condition qu'il ne ferait plus rien.

Après quatre années il réapparut. Sa situation était difficile. C'était le centre droit, Broglie et les ducs, qui tenaient le pouvoir tandis que Gambetta était reconnu comme le chef de l'opposition. Son équipée napoléonienne lui fermait la politique à moins qu'il ne redevint une force.

Un GambQtta est en mesure de maintenir son journal dans les discussions d'idées» sans y mêler

des affaires et sans l'attrait du scandale, soil que son autorité attire assez d'abonnés, soit que ses amis le soutiennent; mais an Portails, avec son talent brillant et tous ses appels à la curiosité, n'est jamais sûr que sa vente durera six mois, ou qu'un procès ne le tuera pas demain. Un Gambetta, de plus, peut nourrir un personnel : il place ses pauvres auprès de ses amis riches, et même, par Laurier, jusque dans la droite; on peut dire qu'il a fait de l'amitié une &anc-maçonnerie. Le problème, de ce point de vue, se résume à trouver l'argent pour créer et nourrir sa clientèle, et c'est bien ainsi qu'il devait apparaître à un Portails, infatué d'américanisme. Il résolut de demander aux affaires l'argent indispensable à son organisation politique.

Elles étaient fort h la mode. L'aristocratie ruinée et qui disposait alors du pouvoir s'y jetait. Il collabora d'abord à l'organisation des Messageries Générales. — Les compagnies n'avaient pas de tarifs pour les petits paquets. Au-dessous de cinq kUos, on payait pour cinq kilos. La Société dont Portails fut UD des organisateurs imagina de faire le rassemblement des petits paquets ; c'était un système de poste qui se mettait & la disposition des grands Magasins, groupant leurs envois et s'engageant & en faire la distribution dans les quarante-huit lieures. Les compagnies firent des procès de toutes parts ; puis elles s'avisèrent d'abaisser le minimum de poids. C'est ainsi que d'une affaire excellente Porlalis sortit avec de grosses parts de responsabilité civile qu'il s'agissait de diminuer, d'éteindre. Girard faisait les courses, apaisait les créanciers.

Dans le même temps, le Corsaire qu'il avait recons-

litué sans s'y mettre en nom, pour avoir sous la main un instrument, lui mangeait en six mois 60,000 fr., car le public 4 cette date, n'appréciait que les feuilles erotiques. La pornographie exploitée par de prétendus lettrés enthousiasmait le public. Portalis mit sur pied Taffaire du Gra»d-Café. Girard aurait pu s'en tirer : la serviette du gérant de café n'eut pas plus gôné cet excellent esprit que la serviette du professeur; Portalis ne pouvait pas surveiller les plongeurs. Faute de surveillance dans le détail, ce théoricien manqua encore cette exploitation que de plus humbles eussent réalisée.

Ses échecs, comme il arrive toujours, lui firent la «réputation d'un homme d'affaires. Tous les bandits de Paris apportèrent dans son cabinet leurs combinaisons. Avec ces faiseurs, il accentua son ton brutal, son air de dompteur. Sa vanité lui composa l'attitude d'escarpe que les délicats lui reprochent, pajroe qu'il préféra cette réputation à celle de maladroit. Roulé par les uns et responsable envers les autres, 41 cboiiit de paraître associé à la malhonnêteté des pjpo* miers plutôt qu'à la naïveté des seconds.

Le Seize Mai arriva. Le centre droit fut bouleversé. Portalis aurait voulu un siège h Paris. Mais parmi tant de champignons électoraux surgis au lexideœam des orages, il n'y avait pas de place. C'est alors que Lepelletier (le banquier de la rue de Londres); q\ii avait affermé tout le Petit Lyonnais^ journal considérable de Lyon et d'un tirage de 100,000, offrit à Portalis de lui céder une partie de son droit, soit la direction politique. Girard fut nommé président du conseil des intéressés. La politique de Lyon est très difficile. Les partis y sont des partis d'intérêts. G*est

un point de vue juste, mais auquel Portalis se devait trop étroitement tenir. Il y fit du radicalisme avec le souci de ne pas avoir contre lui les oi^portunistes. Il flirta si fort que le Petit Lyonnais diminua de tirage.

II fit sa rentrée à Paris avec un livre : « les Deux Républiques » c'est-à-dire la République des légistes et la République américaine. C'est là que la première fois on parla de la Revision. Cet ouvrage oti il y a de belles pages sur la loi et de bonnes idées sur l'émancipation régiontde, eut un certain succès. Tous ces efforts lui permirent de ramener dans la Vérité^ qu'il fonda, des collaborateurs (Sigismond Lacroix, Henri Maret, Tony Révillon), dont la défection l'avait perdu en 1873. C'était se raccommoder avec le gambettisme et le radicalisme. De nouveau il avait sous la main une belle partie à jouer. Girard lui dit : « Vous avea fait assez de bêtises; je veux quitter mon établissement et gérer votre journal. »

Avec le concours de cet administrateur, il trouva enfin sa vraie manière qui mariait les affaires et le journalisme. Elle témoigne gravement contre le régime parlementaire; mais dans son principe elle n'est point du chantage. C'est une conséquence et une application du système gouvernemental. A cette époque, l'argent n'était pas rare : pour lancer une entreprise, un banquier ne demandait pas qu'elle fût bonne, mais seulement qu'elle pût fournir un prospectus. De cette prospérité industrielle et de la spéculation, Portails jugea que les journaux devaient plus largement profiter. La Vérité^ d'un petit tirage et peu connue en dehors des salles de rédaction et du Parlement, avait une très grande influence, parce qu'on y discutait les questions sans phrases et que

beaucoup de députés, ministrables ou anciens ministres, y écrivaient.

Bien doué pour comprendre les afiFaires, sinon pour les mener à fin, il se faisait expliquer une combinaison par rintéressé, en recevait un dossier, établissait des calculs, créait des arguments, puis, de sa personne ou le plus souvent par un homme sûr, parlait aux ministres, aux présidents de commission, aux députés. 11 se chargeait encore d'exposer ou de faire expose»» aux compagnies, aux diverses administrations publiques ou privées, les. propositions ou doléances de ses clients. C'est un avocat d'affaires, mais qui plaide Tescopette au poing. Fût-ce pour tm bec de gaz nouveau à installer dans une administration, il savait obtenir qu'il y eût un arrêté pris. Avaitil rencontré des propriétaires préoccupés de Tendiguement d'une rivière, des financiers désireux de constituer quelque banque coloniale, il usait en leur faveur de son influence sur les membres du cabinet et sur des particuliers auxquels l'humeur de son journal ne pouvait être indifférente.

La mise en œuvre de ce système exige du tact. Pour comprendre les rapports du fils de famille politicien qu'est Portails et de cet excellent cerveaupeuple qu'est Girard, il faut noter que Portalis lui avait dit tout d'abord : « Vous êtes un fou ». Mais quand il vit les résultats, il crut que tout était possible, et c'était une querelle permanente entre eux. Girard disait : ^ J'ai ma conscience à moi. »

Tant que le journaliste qui pratique ce système demeure gouvernemental, les magistrats n'y voient que les démarches d'un homme influent. Les journaux de PortQlis n'intervenaient iamais. Girard di-

m LES DÊRACIXÏS

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