LA FRANCE DISSOCIÉE ET DÉCÉRÉBRÉE
monie et, pour tout dire, notre besoin du divin. Probablement il sera de ceux qui s'efforcent, par la transformation des consciences, à faire entrer la France, l'Europe, dans une phase de civilisation nouvelle. — Les autres, hélas! qu'ils sont isolés! L'ordre des avocats donne à Suret-Lefort des commodités et des gènes, mais non pas un esprit, une foi. Il en use sans y être rattaché par aucune fibre vivante. Le journaliste Renaudin, qui croit avoir des confrères, est plus seul qu'au coin d'un bois. Il s'aj^^ite, pour gagner son pain, sans s'intéresser à sa corporation, ni à aucune œuvre commune supérieure. Sturel, Racadot, Mouchefrin plus évidemment encore sont déliés de tout.
De cette situation les bureaux sont respon^ sables. Le Bureau de l'Enseignement public lésa dégoûtés de leur petite patrie, les a dressés par l'émulation et sans leur inculquer une idée religieuse, — religion révélée ou idéal scientifique, — qui leur fournirait un lien social. Le système des « humanités » ne rend pas l'homme apte à l'agriculture, au commerce, à l'industrie, mais au contraire l'en détourne. L'administration les a préparés seulement pour elle et pour qu'ils deviennent des fonctionnaires. Ils s'y sont refusés... Ce n'est donc pas assez que les corps sociaux soient dissociés : il y a des déserteurs. Ce n'est pas assez qu'il y ait dans ce pays de nombreux ressorts d'action antagonistes : voilà des jeunes gens et d'une espèce fréquente, qui, dans
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le vaste et puissant atelier qu'est une patrie, ne sont mis en mouvement que par leur ressort individuel et ne travaillent que pour eux-mêmes. Ils sont mal servis et ils servent mal.
En vérité, il ne faut pas craindre d'y insister. C'est en maintenant le plus longftemps possible notre reg^ard sur ces Lorrains que nous comprendrons l'ensemble de la situation. Et déjà nous entrevoyons ceci : dans le massif national, entre les blocs descellés, il se trouve une nombreuse poussière d'individus. C'est un gaspillage de forces. Quand même ce déchet serait formé de déments, d'incapables, d'hommes de mauvaise volonté, il serait regrettable, car dangereux : dans une ville mal balayée, où le service de voirie pèche, le moindre orage détermine des boues insalubres.
Cet émiettement se retrouve jusque dans les consciences. Un homme, en effet, n'appartient pas à une seule œuvre, à un seul intérêt : il peut êlre, au même moment, engagé dans des groupements distincts. Que ceux-ci, grâce à l'état général de notre pays, soientantagonistes, voilà un homme en contradiction intérieure, et par là diminué, sinon annulé.
En conséquence, ce qui fait question, c'est la substance française.
Qu'entendons-nous par là?
En principe, la personnalité doit être considérée comme un pur accident. Le véritable fonds
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du Français est une nature commune, un produit social et historique, possédé en participation par chacun de nous ; c'est la somme des natures constituées dans chaque ordre, dans la classe des ruraux, dans la hanque et l'industrie, dans les associations ouvrières, ou encore par les idéals religieux, et elle évolue lentement et continuellement. Si nous admettons que nos forces constitutives sontdissociées et contradictoires, le fonds de notre vie, notre vraie réalité, notre énerg^ie, ne sont-ils pas gravement atteints? Ce qui nous confirme dans cette vue, c'est de constater que la puissance de reproduction est en baisse, et que la résistance faiblit sur les frontières de l'Est, d'où l'esprit allemand fuse dans tous les sens sur notre territoire et dans nos esprits.
Mais si la substance nationale est atteinte, vraiment il devient fort secondaire de savoir qui sera vainqueur de M. Clemenceau ou de M. Jules Ferry, en qui se concentre à cette date tout l'intérêt parlementaire. — D'ailleurs ils font un jeu qui permet à chacun d'eux d'exister, et si l'un d'eux venait à disparaître et n'était pas sur l'heure remplacé, l'autre devrait également disparaître.
Il devient secondaire de savoir si la France, par ses troupes au Tonkin et à Madagascar, par sa diplomatie en Egypte et au Congo, par une convention financière en Tunisie, mènera à bien son extension coloniale dans l'Extrême-Orient. — D'ailleurs, l'extension de la France a-t-elle rien à
voir avec des succès militaires en Extrême- Orient? Ces possessions lointaines ne vaudront que par notre action sur les bords du Rhin.
Il devient secondaire de savoir si les théories révolutionnaires d'une minorité évidemment faible, qui excitent au vol et au pillage par protestation contre la propriété et la misère, sont dangereuses et significatives d'un temps nouveau. — D'ailleurs, l'évolution sociale dans le sens du « collectivisme » se fera fatalement et s'accomplit déjà sous nos yeux, avec le concours de ceux mêmes qui en combattent les formules, et quant à des accents de révolte contre l'ordre établi, on les a toujours entendus, on les entendra toujours.
Il devient secondaire de savoir si l'honneur et le bénéfice d'avoir perré l'isthme de Panama reviendront à la troisième République. — D'ailleurs, les accents d'humanitarisme lyrique parlésquels la Banque, la Presse, les agents du gouvernement saluent l'entreprise de M. de Lesseps expriment simplement le plaisir que les subventions donnent à ces messieurs; elles coûtent plus cher à la Compagnie que les pelletées de terre utilement enlevées dans l'isthme.
Quand de telles questions sont considérées comme essentielles par ceux qui discutent les affaires de ce pays et par ceux qui les mènent, on penche vraiment à conclure que la France est décérébrée, car le grave problème et, pour tout dire, le seul, est de refaire la substance nationale entamée, c'est-à-dire de restaurer les
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blocs (lu pays mi, si vous répujjnez à la méthode rétrospective, d'organiser cette anarchie.
De leur anarchie, ces bacheliers mêmes, qui errent sur le pavé de Paris comme des Tonkinois dans leurs marais, sans lien social, sans règle de vie, sans but, se rendent compte. Quand ils essaient de se grouper selon le mode primitif du clan, quand ils sont hantés par l'idée césarienne, c'est un instinct de malades . Ils voudraient prendre appui les uns sur les autres; ils se tournent aussi vers le dictateur, et vers celui dont l'histoire a dit: «Le vrai mérite, dès qu'il lui apparaissait, était sûr d'une immense récompense. » Leur énergie et leur malchance les rendent sympathiques. S'ils travaillaient d'accord avec des forces sociales honnêtes et utiles, ils pourraient faire des choses honnêtes et utiles. Mais des hommes qui n'ont pas de devoirs d'état, qui sont enfiévrés par l'esprit d'imitation en face d'un héros, et qui prétendent intervenir avec leurs volontés individuelles dans les actions de la collectivité, c'est pour celle-ci fort terrible!... Caries héros, s'ils ne tombent pas exactement à l'heure et dans le milieu convenables, voilà des fléau.x.