CHAPITRE XII
Es le 6 mai Mouchefrin reçut un petit hieu :
« On désirerait connaître ce que vous vouliez dire hier, 5 mai, dans la cour des Invalides.
« AsTiiNÉ Ara VIAN,
«Villa des Anglais, rue de Balzac.»
Le lendemain, ilg^agna, vers dix heures du matin, la montagneuse petite rue. Il attendit longtemps dans ce qu'on appelle un élégant appartement garni ; on lui avait apporté du vin de Porto et des cigarettes de dames. Astiné enfin apparut : certainement, elle était toujours une créature de haut luxe et une personne très décidée. L'affreux garçon, en se dandinant, l'accueillit avec des sens très montés, que la timidité qu'elle lui imposa ne parvint pas complètement à abattre.
La conversation ne prit pas les chemins qu'il avait imaginés.
— Il me semble vous avoir vu chez M. Sturel? Il habite toujours au même endroit? Que fait-il?
— Il tâche d'épouser une petite fille, Hélène Alison.
Il parlait au hasard, mais son désir de porter un coup à la questionneuse le servait assez heureusement. Elle ne fit rien paraître.
— Je connais cette demoiselle : c'est une bonne petite, dans son espèce, mais c'est un ridicule pour M. Sturel de penser déjà à se procurer des enfants.
Mouchefrin s'attardait, fort déçu par cet accueil. Elle s'étonna de s'être intéressée à un garçon qui avait des amis aussi laids que ce nain. Elle lui tendit la boîte de ci^jarettes :
— Tenez! voilà une petite provision... Peutêtre avant de fumer, vous voudriez déjeuner? On va vous servir. . . Vous n'avez pas faim ? Eh bien ! à l'occasion, prévenez M. Sturel de mon retour; et puis vous m'apporterez sa réponse.
Le petit homme sortit enragé de cette conclusion. Il était venu pour plaire; on l'avait traité à peu près comme le facteur à qui, dans les fermes de Lorraine, on offre un verre de vin. Néanmoins, il se rendit chez Racadot pour se vanter.
Il le rencontra qui courait au café Voltaire, à un rendez-vous de toute la bande pour l'organisation du journal. Il se plaignit qu'on ne l'eût pas convoqué.
— Est-ce que Foyot soumet la carte aux clients à qui, sur le trottoir, chaque matin, il distribue ses restes ? lui expliqua grossièrement, mais avec amitié tout de même, Racadot.
La crainte de risquer son argent le rendait bilieux et, d'ailleurs, il aimait à jouer les domp-
teurs. Au Voltaire, deux minutes plus tard, devant Rœmerspacher, Saint-Phlin, Sturel, ce Bidel fut magnifique d'émotion sincère, de déférence, de générosité. Il mettait le journal /a Vraie République à la disposition de ses amis ; il les reconnaissait plus intelligents et mieux favorisés que lui par la naissance ; mais il en attendait un appui fraternel. Sur ses ressources, de quelque façon qu'on le poussât, il fut bref. Il avait fait son héritage et le risquait, parce qu' « après la visite au tombeau de Napoléon, il avait foi dans ses vieux camarades. . . »
— Et puis, on doit gagner de l'argent!
Avec Mouchefrin, il passa dans la petite salle de la rue de l'Odéon, pour laisser leurs amis délibérer. Ceux-ci pressèrent Renaudin de questions. Fallait-il s'engager là dedans? Racadot refusait de s'expliquer sur ses fonds : en avait-il? et d'où?
— C'est son affaire, dit Renaudin. Il ne vous demande aucun sacrifice : qu'est-ce que vous aventurez?... Il me tâtait, me pressait, depuis le soir où j'ai invité Rœmerspacher à écrire dans La Vraie République. J'ai servi d'intermédiaire. On lui donnera le journal en location pour 750 francs par mois ; au bout de trois ans, il deviendra sa propriété. Ainsi, pas de capital à avancer. Je vois, d'ailleurs, à ce brave Racadot, un joli génie; je le guide : bientôt il me dépassera. Pour la rédaction, tout de suite il m'a dit : « Je ne paierai pas » ; pour la composition, loin de s'adresser à des ouvriers syndiqués, il emploiera des femmes; ne se proposant pas de faire un journal d'informa-
tions, il évitera à peu près le travail de nuit : une colonne de nouvelles en dernière heure lui suffira. Enfin, il se charge de Tadministration avec le concours d'un meurt-de-faim que Portails a chassé pour escroquerie : un très habile homme qu'il suffira de surveiller... Quant au loyer, c'est là que je l'admire : il a trouvé un imprimeur en faillite qui, trop heureux de travailler, se passe de bénéfice. . . juste les cent sous pour manger. . . Je regrette que vous n'ayez pas la compétence d'apprécier le devis mensuel où déjà nous sommes arrivés! C'est un chef-d'œuvre!... Et Racadot fera mieux encore !
Sur cette table de café, il leur expliqua ses calculs :
DEPE^iSES
Papier. — 15 000 exemplaires à 10 francs le mille ....
Composition et tirage.
— Jusqu'à 20 000, 190 francs par jour.
Départ et poste, 30 fr.
par jour
Administration
Porteurs pour distribution dans Paris, 80 francs par jour
Fermage .
Loyer
Contributions
Rédaction
Feuilie'.on .
Havas . .
Fr. 16 050