‹ Les déracinésChapitre 16 sur 25 · RECETTES · texte numérisé non relu

RECETTES

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— Vous voyez que la situation n'est pas mauvaise. Quinze cents francs par mois à trouver. .. Le titre est bon; seulement un peu oublié. Avec cinq mille francs, on fera un lancement fort convenable... Ah! le propriétaire actuel est malin de se réserver une part dans les bénéfices. Enfin, ne l'oubliez pas, au bout de trois ans, la Vraie République appartiendra en propre à Racadot.

Tous, d'abord, crurent devoir admirer.

— Ce serait superbe, dit Rœmerspacher, mais une seule chose est sûre : à savoir que dans l'année il devra payer cent quatre-vingt-douze mille six cents francs. Les a-t-il?

— Tu supposes qu'il ne ferait aucune rentrée I C'est inadmissible... Vous vous rappelez qu'il nous a toujours parlé de l'héritage de sa mère? Son père le lui aura livré.

— Pauvre garçon ! dit Saint-Phlin. Avec cette somme-là, comme il aurait des vignes et qu'il serait tranquille à Custines !

Renaudin, pendant deux minutes, fit les gestes d'un homme d'action qui entend radoter. Puis il parla :

— Pour que votre journal eût à peu près une certitude de réussite, il faudrait un million! Sans ce capital, tout dépend du hasard, c'est-à-dire, au cas particulier, de la curiosité que vous inspirerez au lecteur. Ainsi V Luransigeant n'a jamais touché au versement de ses souscripteurs : il a vécu sur la vente de son premier numéro. Raca-

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dot, probablement, n'est pas pas millionnaire; c'est votre effort qui y suppléera.

Devant un problème ainsi posé, ces enfants qui n'avaient qu'une éducation de héros, se fussent méprisés de reculer.

Quand Racadot connut qu'ils acceptaient, il alla se promener au Luxembourg en tenant Mou chefrin par le bras. Il avait le sang à la tête et il aimait tendrement son compagnon, car il avait besoin d'un confident.

Dans ce beau jardin, des petits garçons jouent, jettent du pain au cygne, éprouvent des sentiments confus pour des petites filles, s'emplissent des sensations obscures qui pour jamais donnent de la vie aux dames en pierre, aux vieux arbres, à tout ce décor. Il est pour les Parisiens nés sur la rive gauche une patrie qui se prolonge dans le passé. Racadot et Mouchefrin, accoudés aux terrasses italiennes, ne voient de repos et de plaisir que dans l'avenir : une telle journée est trop mélangée d'inquiétude pour que les lieux où ils la passent deviennent jamais selon leur goût pleinement agréables. Aux yeux de l'étranger qui vient visiter ce sable célèbre, ils sont des figurants de cette fameuse et fantaisiste jeunesse des Écoles, mais en vérité, ils ont dans l'âme moins d'idylle que le cygne du bassin qui, tout le jour, se préoccupe exclusivement de sa nourriture. Le cygne après tout n'a jamais eu de mécompte : il est assuré par son expérience quoti-

dienne de trouver à heures fixes une bonne pâtée. Racadot, à la belle heure du soleil tombant, songe à réduire encore un budg^el que le compétent Renaudin a déclaré incompressible.

Plus tard, dans la nuit pourtant, il a besoin d'ouvrir son cœur, il dit à Mouchefrin :

— Promets-moi qu'à personne tu ne révéleras le chiffre exact de mes ressources, . .

Il lui tendit une lettre de son père, le marchand de bois :

« Mon cher Fils,

« Puisque tu as le grand tort de l'exiger , je te mettrai en possession. Tu ne te figures pas le mal que j'ai en ce moment pour faire face à mes affaires de commerce; le détail en serait trop long. Si tu voyais mes comptes et le retard de mes paiements , et les marchandises que j 'ai sur le chantier !

« Tu me dis que tu ne pourrais pas vivre avec M. Glaudin, le notaire de Pont-à-Mousson, qui t'aurait cédé son étude dans huit ans. Celui qui doit gagner sa vie doit supporter tous les caractères. Quand on fait bien son travail, on ne craint pas son maître. Moi, lorsquej'étais ouvrier, c'est toujours les maîtres qui dépendaient de moi : et loi, qui travailles bien, tu t'entendrais avec les patrons les plus méchants... »

— Passe la morale ! criait Racadot.

Le marchand de bois concluait en annon^iantà

32i LES DERACINES

son fils un premier envol de dix mille francs sur les quarante mille, montant réel du fameux héritage.

— Avec cela on pourrait vivre indéfiniment ! dit Mouchefrin d'un ton respectueux.

— Mouchefrin , répliqua le géant, tu as toujours été sensuel. Crois-tu que les parents de Sturel, de Saint-Phlin, de Rœmerspacher se sont contentés dès qu'il ont eu le nécessaire?...

Quarante billets de mille ! C'était une fortune durement gagnée, épargnée monnaie par monnaie, en province, dans ces villages de Lorraine où l'argent ne représente devant l'imagination que la nourriture, l'habitation, le vêtement, quelques outils, et puis l'impôt, ce qu'on donne à la puissance mystérieuse de l'État, c'est-à-dire à la civilisation qu'on entretient sans la connaître. Tous ces humbles objets de nécessité, ce pain, cette cotonnade, cette chétive maison, on allait délibérément les transformer en quelque chose de supérieur même à l'État : l'argent de la pauvre mère Racadot va servir à contrôler l'État, la civilisation... C'est le petit-fils des serfs de Custines qui montre cette audace. Peu importent ses intentions secrètes et s'il veut simplement gagner de l'argent; son acte est prodigieux.

Avec eux tous, nous sommes allés au tombeau de Napoléon ; quand leurs pensées se gonflaient, on craignait qu'il n'en arrivât comme des ballons rouges qui amusent les enfants dans les promenades et qui, après vingt-quatre heures, tout

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flasques, deviennent de tristes vessies. Maintenant, quand Rœmerspacher réfléchit, quand Stiirel rêve, quand Saint-Phlin s'enorgueillit de ses aïeux et croit qu'ils lui ont légné des devoirs, nous sommes rassurés : par Racadot, ces esprits vont passer à l'acte. Et même, par la nécessité de s'exprimer, ils auront davantage à exprimer.

Rœmerspacher, que désignait le succès de son article sur Taine, s'excusa sur son travail pour refuser la rédaction en chef. Sturel accepta. — Parmi les causes qui ont aidé à la formation de Sturel, l'une des plus importantes est l'action continue des femmes. Leur nature nerveuse se communiquait au jeune homme, et les alternatives de plaisir passionné et de mélancolie où elles le plaçaient l'affinaient en l'usant insensiblement. Sturel n'a que faire de ces amples loisirs dans lesquels une nature virile saurait se développer; il lui faut des soucis et une tâche qui pèse sur sa vie comme pèserait un maître. Ainsi lui convient ce que repousse son sage ami. Tous les deux cependant, avec Saint-Phlin et Suret-Lefort, formèrent le comité de rédaction.

— Je ne suis ni philosophe ni politicien, avait dit Renaudin mécontent : je ne puis écrire dans ton journal s'il ne paie pas; c'est ma moralité professionnelle. Mais donne-moi les théâtres : ils n'intéressent ici, je le pense, que la Léontine ; je lui enverrai des loges.

— Nous les vendrons, dit Racadot : la Léontine ira au paradis.

— Et moi, se plaignit Moiichefrin, parce qnc je suis pauvre, me repousse-t-on du comité?

On Fallait inscrire, sans l'opposition de Racadot :

— Depuis quand paie-t-on le maçon avant que la maison soit bâtie? Tu es homme de peine, Mouchefrin. Toi, la Léontine et moi, nous nous enfermons dans l'administration.

Le comité de rédaction crut voir ces deux-là qui, nus jusqu'à la ceinture, descendaient, chauffeur et mécanicien, dans la machinerie brûlante du joli navire de plaisance et de guerre qui les allait promener sur le monde. Tous échangèrent des poignées de main, d'une espèce qu'ils ignoraient encore : en associés.

On jugera une étrange folie d'entreprendre un journal avec 40 000 francs, quand il y faudrait, selon les connaisseurs, un million, et que le plus strict devis monte à 192 600 francs. Reportonsnous toutefois à ces dates.

De 1872 à 1882, pendant les années de grande spéculation, chaque maison de coulisse servait gratuitement un journal aux capitalistes de province pour les renseigner et les tenter. A ces organes spéciaux, les financiers préféraient la presse politique qui est en contact quotidien avec un public qu'elle passionne. De là, ces feuilles qui pullulaient et dont quelques-unes firent de vraies fortunes. Les émissions les nourrissaient. Sans doute, le krach de juin 1882 a, depuis deux ans.

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suspendu ces ressources et, précisément, déterminé la décadence de la Vraie République ; mais, dans le milieu de l'année 1884-, et quand les plus habiles annoncent tous les jours une reprise, Racadot est excusable de ne pas reconnaître cette mort du marché. Il se sent capable d'un effort auquel tout devrait céder, — l'effort d'un pauvre ; et, de fait, il témoigna, à comprendre et utiliser chaque situation, une volonté et une promptitude telles que la fortune eût été séduite si l'intensité pouvait suppléer à la continuité. Il montra le dur génie du gendarme lorrain, fameux durant des siècles de misère et de discipline et que d'injustes ennemis définissaient : « Lorrain, mangeur de boudin, traître à Dieu et à son prochain... »

Dans la suite, plutôt que de faillir à leurs espérances, Racadot, Mouchefrin et la Léontine pourront trahir les lois divines et humaines; dès maintenant, dans le bureau de la rue du Croissant, en hâte ils déjeunent d'un morceau de charcuterie. La convention est signée; ils ont un délai de six semaine* avant l'entrée en possession, pour se mettre au courant. Racadot apprend la typographie en causant avec le metteur en pages qui se vante et déclare, la main sur la poitrine :

— Écoutez, monsieur Racadot, je ne veux pas qu'on dise : « Pinel est un cochon. »

L'administrateur modèle que Portalis a chassé pour escroquerie, mais qui est «très fort» , ancien sous-officier de cavalerie, avec une jolie figure, une voix insinuante, explique le métier :

— Mon cher maitre, le premier point, c'est qu'un administrateur ait toujours deux portes de sortie.

Gomme chez les jeunes médecins, en province, accourent tous les incurables et les mauvais payeurs du canton, c'est dans ces bureaux un défilé des «pas-de-chance» dujournalisme. Cent honnêtes gens mêlés d'une vingtaine de canailles, et qui n'ont pas réussi, — à cause d'infirmités de caractère ou d'intelligence, aussi faciles à distinguer que la boiterie, la surdité, la cécité, mais qu'ils s'obstinent à nommer la déveine — faisaient, dans l'escalier encombré, une véritable cour des Miracles. Racadot, avec mille politesses, leur disait :

— Au début, on ne paiera pas.

Et, loyalement, à la manière des hommes d'affaires véreux, il ajoutait :

— Ayez confiance en moi.

Mais le sixième jour, il les chassa parce qu'il portait tout son effort sur Renaudin.

Le reporter, sans connaître au juste les ressources de Racadot, l'avait poussé dans cette entreprise en lui faisant miroiter d'admirables affaires. Quand tout fut signé, il devint moins précis. Aux interrogations de Racadot, pour qui la publicité commerciale et financière devenait une nécessité pressante et vitale comme le boire et le manger, il opposait la force d'inertie. Avec l'émotion d'un homme qui fait appel à des sentiments d'enfance, Racadot lui dit :

« LA VHAIE RÉPU15LIQUE » 329

— Mon vieux, comment organiser mon bulletin financier?

— Eh! dit Renaudin, c'est l'œuvre du buUetinieri C'est à lui de chercher les affaires. Quand ton journal sera important, ton buUetinier aura sous ses ordres des courtiers, des rabatteurs; jusque-là il courra lui-même. Il ira où les affairas s'org^anisent et il traitera à forfait : il s'engag^era soit à insérer une mention dans le bulletin, soit à faire paraître un article dans le corps du journal. Pour qu'il cherche le client avec activité, je te conseille de ne pas lui donner de traitement fixe, mais une commission de 15 à 25 pour 100.

— Vingt-cinq pour 100? s'écria Racadot; je serai mon buUetinier!

— C'est prudent, car tu ne saurais pas surveiller un employé ; mais sauras-tu où frapper? Ce n'est pas toujours au siège de l'affaire. Très souvent le financier emploie un intermédiaire, un agent de publicité auquel il indique le but à poursuivre, la somme qu'il y peut consacrer; cet agent de publicité se charge de distribuer aux journaux. Voilà l'affaire de Panama, qui est distribuée par MM. Batiau et Priva : ils ont à marchander huit cents personnes. Comment te mettre en relations utiles avec eux?

— Je me ferai craindre.

Renaudin haussa les épaules.

— Il faudrait que tu possédasses la vérité ou des fragments de la vérité : on ne s'improvise pas maître-chanteur.

Les yeux de llacadot, convaincu de son impuissance, s'injectèrent de sang. Il n'avait plus que cinq jours avant l'apparition du journal.

— Qu'est-ce que tu me veux, Renaudin? disaitil. Pourquoi me parles-tu ainsi? Tu vois bien que tu me fais du mal!... Toi, un vieux camarade, tu ne veux pas m'aider?

Enfin, Renaudin fut satisfait : Racadot, qui ne pouvait se passer de ses conseils, lui consentit un traitement mensuel et payable d'avance de trois cents francs. Il en reçut immédiatement un excellent avis : moyennant deux cents francs par mois, le reporter d'un grand journal s'engagea à communiquer à la Vraie République la feuille de l'agence Havas, qui coûte six cents francs.

Sturel , Rœmerspacher, Saint-Phlin, Suret- I Lefort demeurent étrangers à ces détails matériels. Le journal est une occasion de classer leurs , idées, de préciser et libérer leur personnalité. I Comme elle augmentera, et avec les plus graves résultats, cette divergence aujourd'hui peu sen- j sible , qu'entraînent leurs conditions économiques î SI opposées! ■;

Du moins, mai 1884 est, pour eux tous, une période d'allégresse vitale : c'est enfin un objet extérieur qui est le mobile de leurs jeunes éner- i gies. On ne les a élevés qu'avec des livres : les voici arrivés au moment où leur éducation pro- ' duit son effet normal et complet; ils vont ajouter à la masse des imprimés. Tous les jeunes Français, dans les lycées, sont dressés pour faire des

" LA VRAIE UÉPUBLIQUE » 331

hommes de lettres parisiens. C'est l'affirmation de leur virilité totale, leur premier acte après tant de sing^eries qui les y préparaient.

Un tel bonheur décolore le monde. Que nous souffrions, voilà ce qui le nuance et qui lui donne une voix. Joyeux soldats en marche, ils voilent de leur poussière la jeune robe du printemps. Ces mois de mai et juin 1884, où les premières journées douces et le vert tendre des arbres font une volupté dont il y a peu de chances pour qu'un homme — l'enfance ne comptant guère — jouisse plus d'une quarantaine de fois dans sa vie, ils les passent, comme Racadot, comme Mouchefrin et la Léontine, ces ilotes, dans l'abominable rue du Croissant, tous pêle-mêle, à combiner, chacun de son point de vue, les meilleures conditions de réussite du journal.

Ils sont inexpérimentés, mais c'est précisément pour cela qu'ils prennent un si vif intérêt aux événements où ils se mêlent et qu'ils ont l'éner.orie et la fantaisie de former des vœux et d'étudier des plans.

— Il ne serait pas mauvais, avait dit Racadot; d'intéresser à la Vraie République quelques personnalités.

Rœmerspacher et Sturel montèrent un matin les trois étag^es de Bouteiller, qui habitait alors rue Denfert-Rochereau. Us prenaient fort au sérieux leur démarche et n'en éprouvaient aucune gêne, parce qu'une haute intelhgence apparais-

â32 LES DÉRACINÉS

sait à ces jeunes illusionnés synonyme de parfaite bienveillance. Ils avaient conscience de ne déranger leur ancien maitre qu'avec à-propos et pour un objet de sa compétence.

Quand ils eurent fait passer leurs cartes, le professeur du lycée Charlemag^ne les accueillit sans phrases, avec une simplicité ag^réable, plaçant tout de suite la conversation sur un ton sérieux et aisé. Et, de cette belle voix g^rave qu'ils reconnurent avec émotion, car depuis Nancy elle était mêlée à des parties profondes de leur être :

— Vous êtes Parisiens, messieurs... les années ont passé, et vous voilà des hommes. Quels devoirs avez-vous acceptés? Gomment servez-vous votre pays?

Il avait été convenu que Rœmerspacher parlerait le premier.

Il approcha sa chaise jusqu'à s'appuyer du bras sur le bureau de Bouteiller et, avec un embarras qui peu à peu se dissipait :

— Quand vous avez quitté le lycée de Nancy, vous avez dit à vos élèves que vous aimeriez à ne les perdre jamais de vue. Nous sommes ici une demi-douzaine : Suret-Lefort, qui s'est inscrit au barreau. ..

— Je le vois quelquefois, interrompit Bouteiller.

— ... Mouchefrin, qui avait commencé sa médecine et qui doit gagner son pain ; Racadot, qui a quitté le droit pour la même raison; Sturel, qui termine sa licence; et moi-même, Rœmer-

spacher, qui tout en faisant ma médecine, m'intéresse plus particulièrement aux sciences historiques. Aujourd'hui, les études de mes amis sont à peu près terminées ; ils veulent entrer dans la vie, ou — pour employer une expression plus prétentieuse, que vous jugerez exacte, — trouver un motif de vivre. Jusqu'à cet instant nous remettions de vous déranger.

— Je sais, dit Bouteiller, que M. Suret-Lefort veut plaider; l'on m'a dit son élocution agréable et qu'il possède du sang-froid et, qualité plus rare à son âge, de l'autorité. Je sais aussi que M . Mouchefrin a la vie difficile . Mais vous , qu allez-vous faire?

— A nous tous, nous organisons un journal.

— Ah! dit Bouteiller.

Et sur sa belle figure, soudain animée, son regard brilla, ardent et moqueur. Ce fat un éclair, à peine saisissable; mais l'accent demeurait dans l'air, qui inquiéta, blessa les deux jeunes gens : car ce « Ah ! » d'une extraordinaire intensité de raillerie, voulait dire : « Ah! vraiment, chers messieurs ! rien que cela ! peste ! vous êtes toujours un peu de Nomeny et Neufchàteau ! , . . » Sturel, si nerveux, sentit bien qu'il n'y avait pas de bonté, mais une dure gouaillerie, dans cette intonation où l'on sentait la supériorité du politicien plutôt que la maîtrise du philosophe. Bouteiller rectifia sa physionomie, son regard, son ton, il reprit :

— C'est curieux!

Il parle maintenant en homme qui a rajusté sou masque. Ces jeunes g^ens viennent à Timproviste d'évoquer un objet de ses rêves. Il aborde rcssentiel :

— Il faut beaucoup d'argent.

Rœmerspacher expliqua que le journal aurait

peu de frais, grâce à sa rédaction gratuite.

Boutelller avait reconnu tout de suite des enfants prodigieusement ignorants des réalités, mais ils pouvaient au moins avoir de l'argent. Il les méprisa et retrouva son indifférence glacée. Quand l'eau dans un récipient atteint au degré de congélation, elle est transformée en masse solide par le moindre mouvement.

— Dites-moi, messieurs, leur dit le grand homme. Si vous voulez faire un journal, vous mêler de la vie publique, vous connaissez sans doute la situation des partis, la caractéristique de leurs chefs, de leurs orateurs ou publicistes?... Quelles sont vos sympathies? Comment vous classez-vous?

— Mais, dit Sturel, nous exprimerons nos idées, et l'opinion nous classera.

Bouteiller, qui ne cessait jamais d'être grave, devint sévère :

— Moiisieur Sturel, dit-il, vous êtes de bonne éducation, d'esprit lettré, intéressé par les affaires publiques. Vous devriez vous attacher pour quelques années à un homme politique comme secrétaire. Vous trouveriez cela aisément.

Slurel rougit. Il se tourna vers Rœmerspacher,

» LA VRAIE IIÉPUIJLIQLJE » 335

comme pour le prendre à témoin, et celui-ci intervint aussitôt :

— Sans doute, votre avis serait excellent, si nous choisissions la vie publique à la façon d'une carrière et pour notre utilité propre.

Le sourcil de Boutr iller se fronça, il étendit la main.. . Comme entre gens qui ne pensent pas de la même façon, cela commençait par des froissements de mots.

— Vous vous trompez, monsieur Rœmerspacher, je ne vous donne pas un conseil utilitaire. Je vais plus loin et je vous étonnerai : je ne me demande pas si vous avez du talent et si vous le produirez en écrivant. Gela, je l'admets... et cela, c'est peu. Je cherche à m'éclairer et à vous éclairer sur voire devoir.

De quel ton il a dit : « devoir » ! Rœmerspacher en pourrait être décontenancé; mais, d'instinct, ce Lorrain à tête solide sait, quand il discute, garder sa direction. Si l'on part sur des mots, on ne commande plus, on subit son contradicteur, on s'expose à faire ou à dire ce que l'on ne voudrait pas. Rœmerspacher laisse cette question du H devoir •> , inopinément soulevée, et se maintient dans son sillon.

— Voici : j'ai beaucoup de travail; néanmoins j'ai accepté de m'associer à l'effort de mes amis qui jusqu'à cette heure n'avaient pas de tâche à leur goût et qui ne veulent point d'une vie languissante. Ce journal nous tente comme un moyen d'exprimer le retentissement de notre époque en

nous... c'est-à-dire notre idéal propre. Si nous parvenons à le dégager et à le faire entendre, très probablement il sera représentatif.

— Monsieur Rœmerspacher, monsieur Sturel, je vais vous étonner, dit Bouteiller; j'ai deux amis, l'un est un petit tailleur de Nancy, l'autre un modeste jardinier, aussi Lorrain. Quand mon travail, mon devoir, — il accentua encore le mot, — me laissent du loisir, mon délassement, mon bonheur, c'est d'aller causer avec eux. Pourquoi je les aime? Pour l'exemple qu'ils me donnent d'un respect absolu à la discipline. Ils ont fait leur devoir en 1870 contre les Allemands, ils ont fait leur devoir depuis en combattant pour le programme que le chef du parti républicain, que Gambetta a formulé. Voilà des hommes utiles et que j aime et respecte.

— Et nous vous paraissons blâmables?

— Secrètement vous répugnez à la discipline!... Vous pensez qu'une nouvelle génération apporte un idéal! Voilà un mot qui me dénonce un abime entre nous. . . La discipline, c'est l'abnégation, plus nécessaire dans un parti que l'intelligence; c'est la première des vertus. Qu'est-ce que des idéals viagers, individuels? Certes, je vois avec plaisir apparaître des besoins nouveaux dans les masses : c'est un témoignage de leur élévation ; et je vous le dirai en passant, dans l'état de la démocratie française, si le nombre des citoyens sachant signer leur contrat de mariage est augmenté de deux pour cent, c'est un résultat infini-

ment plus important que l'expression originale d'une pensée ingénieuse ou rare. Ne cherchez pas je ne sais quels prétextes de vous particulariser. Faites pour le mieux en vous joignant aux forces de votre pays ; ne vous y opposez pas en révoltés, en sacrifiés.

Tout n'est pas mauvais dans ces affirmations de Bouteiiler! Un homme raisonnable, et qui a dépassé la trentaine, se dégoûte des mensonges, de la fausse poésie, des truculences d'un tas de génies; il en arrive très vite à ne plus pouvoir supporter que les idées qui marchent bonnement sur leurs quatre pattes, qui reposent sur des réalités. Cette disposition, louable en soi, amène les hommes qui se trouvent sur le plan de l'action à considérer seulement les vérités qui paraissent vraies à un grand nombre de personnes. Qu'estce qu'une vérité que contredit le sentiment de tout le monde? Ce ne peut être qu'une vérité du lendemain. Un homme d'expérience le disait au dîner Reinach : « En politique, c'est duperie de regarder plus avant que six mois. » Sturel, Rœmerspacher, — eussent-ils la décision, la précision, la concision, qualités qui sont rares chez les prophètes, — seraient tout de même, jusqu'à ce que leur vérité fût reconnue par un grand nombre deleurs compatriotes, des poètes, des gens en l'ar, sans valeur sociale. Aussi m'expliquerais-je qu'un journaliste, un agent électoral sourie de ces guérilleros et les invite à s'enrégimenter, — mais Bouteiiler ! . . . C'est lui qui , loin d'atténuer ou de

nationaliser leur moi, l'a exalté; il les a placés dans des situations auxquelles nulle longue habitude ne les préparait et sans que l'on voie pour eux un moyen normal d'y renoncer ou de s'y satisfaire.

Aujourd'hui, dans son cabinet, ils viennent au rendez-vous qu'en mai 1880, quatre années plus tôt, date pour date, il leur a fixé. Il ne les reconnaît pas. Lui-même a bien changé! Il était un philosophe, un éducateur d'âmes, et voilà qu'il refuse avec obstination de sortir du plan politique. De toute évidence, il est décidé à ne pas entendre le langage de ses visiteurs. C'est qu'il ne s'agit plus, pour ce passionné, de dominer la classe de philosophie de Nancy, mais la ligue immense des comités politiques, et, comme il en prend les moyens, il parle déjà leur langage. Il se lève et, pour conclure, avec cette voix dont l'autorité sur eux est irrésistible :

— Messieurs, il y a deux sortes de républicains : ceux de naissance, qui ont horreur qu'on discute la République; ceux de raisonnement, qui s'en font une conception à leur goût. Vous êtes des républicains de raisonnement. Je puis les estimer, je ne les accepte pas. Nous nous rencontrerons dans la vie, nous ne nous entendrons jamais.

Sturel et Rœmerspacher étaient debout. Il les reconduisit, et ils se saluèrent sans s'être serré la main.

Quand ils furent dans la rue, les deux jeunes gens se re^jardèrent, plus stupéfaits qu'irrités.

Arrivés au bureau de la rue du Croissant, et leurs amis au courant, ils continuaient à n'y rien comprendre.

— Enfin, dirent-ild tous deux, quelles sont ses opinions?

— Opportuniste, radical, selon les milieux, répliqua Renaudin.

— Exactement, rectifia Suret-Lefort, c'est un gambettiste qui répugne aux modérations qu'a apportées Ferry dans trois ou quatre questions, telles que les conventions de chemins de fer... C'est la nuance d'A.llain-Targé et de certains gardiens scrupuleux de la pensée du chef, qui vont au radicalisme.

— Alors, ces grands mots : « devoir..., révoltés..., sacrifiés..., » cette excommunication, c'est parce que nous ne nous sommes déclarés ni opportunistes, ni radicaux?

Quand on examine soigneusement ces chocs de sensibilité et leurs conséquences, on trouve toujours que la plaie a des aspects différents selon la profondeur où Ton sonde. La plus approchante définition ne serait-elle point ceci : formés sur uns terre qui n'a pas perdu toute puis'^ance et par une première éducation dans la famille, les meilleurs de ces jeunes gens sont délégués pour affirmer un idéal distinct de celui que sert passionnément ce déraciné supérieur Bouteiller, que nous pouvons dire, dans les termes étroits de notre

thèse, un sans-famille et un sans-patrie. — Toutefois, pour la commodité, on peut se borner à déclarer « qu'ils ont des opinions politiques différentes » , surtout si l'on entend (et qui serait assez naïf pour l'oublier?) que nos partis sont des Français groupés selon leurs tempéraments plutôt que sur des programmes.

Renaudin, qui trouvait ses amis bien jeunets de s'émouvoir, déclara, avec le ton désintéressé d'un expert :

— Tout cela, c'est du batelage. Il fallait mettre votre journal à sa disposition.

Ils se récrièrent. Bouteiller serait un hypocrite, un pharisien! L'explication leur déplut.

— Non, disait Rœmerspacher. C'est un philosophe qui croit posséder la vérité.,. Mais enfin, j'ai causé avec M. Taine. Celui-là autant qu'un Bouteiller, honore et sert la vérité. Il n'a pas prétendu me soumettre, ni m'entraver! Que Bouteiller ait accordé les principes de sa philosophie avec les dispositions de nos lois et la pratique du gouvernement, cela lui crée-t-il le droit de nous interdire la recherche de notre vérité propre? Le dogmatisme est permis seulement à qui se réclame d'un principe que la raison n'est pas compétente à discuter, d'un principe religieux. Pour que ce soit « notre devoir » , comme il disait et répétait, de servir un parti, c'est-à-dire, n'est-ce pas, un groupe d'individus, il faut qu'il nous montre le lien de ces individus et de leur doctrine à un principe que nous acceptions. Ce n'est pas assez

que ses amis affichent des certitudes économiques, financières, militaires, etc. : pour justifier de telles exigences, leur système social devrait satisfaire non seulement l'ordre matériel, mais encore les aspirations, les idéals... C'est cela, Bouteiller ne serait compréhensible et légitime que si sa politique découlait d'un principe religieux. Vous comprenez bien ce que j'entends par religion : une certitude affirmée en commun.

Suret-Lefort, à part soi, trouvait que, dans leur visite, ses amis s'étaient perdus en susceptibilités enfantines : il se félicitait de ne pas les avoir accompagnés. La conversation lui paraissait fastidieuse ; il saisit d'instinct, pour l'interrompre, le dernier mot de Rœmerspacher.

— Vous rappelez-vous, dit-il, certain rapport de Robespierre sur les relations des idées religieuses et morales avec les principes républicains?

Depuis trois ans il formait son grand talent par l'étude des orateurs illustres. Il se leva, et de mémoire, commença de déclamer ce magnifique témoignage qui affirme aux siècles, toujours en suspens sur ce héros inhumain, son élévation et sa puissance :

« Toute doctrine qui console et qui élève les âmes doit être accueillie; rejetez toutes celles qui tendent à les dégrader et à les corrompre. Ranimez, exaltez tous les sentiments généreux et toutes les grandes idées morales qu'on a voulu éteindre. Qui donc t'a donné la mission d'annoncer au peuple que la divinité n'existe pas, ô toi, qui te

passionnes pour cette aride doctrine, et qui ne te passionnas jamais pour la patrie? Quel avantage trouves-tu à persuader à l'homme qu'une force aveugle préside à ses destinées et frappe au hasard le crime et la vertu? Que son âme n'est qu'un souffle léger qui s'éteint aux portes du tombeau?

« L'idée de son néant lui inspirera-t-eile des sentiments plus purs et plus élevés que celle de son immortalité? Lui inspirera-t-elle plus de respect pour ses semblables et pour lui-même, plus de dévouement pour la patrie, plus d'audace à braver la tyrannie, plus de mépris pour la mort?. .. )i

8uret-Lefort, appuyé au mur, faisait voir une physionomie passionnée, expressive des plus nobles émotions, car ces rythmes en oppressant son âme oratoire la forçaient à épouser, pour un instant, la doctrine avec la cadence. Saint-Phlin, les yeux pleins de larmes, Rœmerspacher, Sturel, qui méprisaient la Conférence Mole, admirèrent leur ami et ressentirent une sorte de déférence pour un talent qu'ils ne lui soupçonnaient pas. Ils le prièrent d'aller plus avant et de leur faire encore entendre les accents d'un juste justement sacrifié . . . Toutes ces formules fameuses leur donnaient l'enivrante illusion que ce qui exalte l'âme est nécessairement une vérité :

« L'innocence sur l'échafaud fait pâlir le tyran sur son char de triomphe. Aurait-elle cet ascendant si le tombeau égalait l'oppresseur et l'opprimé?...

« Un g^rand homme, un véritable héros s'intéresse trop lui-même pour se complaire dans l'idée de son anéantissement ! . . .

" Plus un homme est doué de sensibilité et de gfénie, plus il s'attache aux idées qui agrandissent son être et qui élèvent son cœur, et la doctrine des hommes de cette trempe devient celle de l'univers...

« L'idée de l'Être Suprême et de l'immortalité de l'âme est un appel continuel à la justice : elle est donc, cette idée, sociale et républicaine, u

Cette forte politique, à laquelle l'accent de Suret-Lefort restituait une atmosphère de tragédie, redonna aux jeunes gens mis en désarroi par l'accueil de Bouteiller un haut sentiment de leur tache.

Gallant de Saint-Phlin dit précipitamment :

— Mon aïeule a été guillotinée en 93. Nous sommes une vieille famille du Barrois autonome. Ainsi la Révolution nous a été imposée ; et la France aussi nous a été imposée. Mais enfin, bien que la Révolution et la France aient été faites contre nous, nous ne pouvons empêcher que nous ne soyons leurs fils. Si Bouteiller partage les opinions de Robespierre, pourquoi nous a-t-il crus indignes d'y acquiescer? ^

— Moi non plus, dit Sturel, je ne reprocherais pas à Bouteiller son accent religieux et de parler de devoirs. Je n'ai pas peur du grand jacobinisme : ne vous ai-je pas menés à Bonaparte? Que Bouteiller nous propose un principe qui agrandisse

notre être, alors de toutes nos sensibilités, nous nous attacherons à ses conséquences.

— Robespierre a raison, dit Rœmerspacher; pour créer le devoir social, il faut une religion. Pas la religion d'un côté et la science ailleurs, mais l'une et l'autre se pénétrant. Seulement, à qui demander cette unité vitale?

— Au catholicisme, dit Saint-Phlin.

— Le catholicisme en France, répliqua dédaigneusement Suret-Lefort, c'est les congrégations, le parti jésuite : immédiatement, vous serez impopulaires. Robespierre s'est tué à vouloir ressusciter Dieu et pourtant il avait pris ses précautions :

0 Prêtres ambitieux, s'écriait-il, n'attendez pas que nous travaillions à rétablir votre empire ! Une telle entreprise serait même au-dessus de notre puissance. . . »

Saint-Phlin surexcité l'interrompit :

— Tu réduis le catholicisme au cléricalisme, état d'esprit éphémère entretenu par des taquineries administratives. Les catholiques, qu'on chasse le plus possible du gouvernement, contre qui l'on gouverne, sont des gens du type français, et on leur substitue le plus possible des protestants et des juifs, dont beaucoup possèdent encore des habitudes héréditaires opposées à la tradition nationale. Sturel, Rœmerspacher, laisserez-vous confondre avec sa caricature de sacristie une reli- ;;ion d'une puissance de vie sociale incomparable et qui depuis des siècles anime ce pays?

— Écoute, mon bon Saint-Phlin, répondit Rœ-

« LA VKAlE RÉPUBLIQUE « 345

merspacher, ce n'est pas nous qui avons créé cette confusion! Suret-Lefort constate qu'elle existe. D'autre part, est-ce ma faute si mon intelligence se refuse à croire à une révélation, alors même qu'elle reconnaît l'utilité de l'admettre?... Ne compliquons pas la discussion; quanta moi, j'admets pour notre santé sociale la nécessité de rattacher à un principe sacré nos mœurs pénétrées de YEncyclopédie : fortifier et unifier la nation par un sentiment religieux, les grands penseurs de la première moitié de ce siècle en furent préoccupés. Si Bouteiller y parvenait, son ton qui nous fait hausser les épaules serait légitime. Suret-Lefort s'entêtait :

— J'admire le génie sentencieux de Robespierre, mais il a échoué! La tradition de notre pays est politique, rien de plus. Nous sommes un pays de gouvernement. Que la République montre de l'autorité, voilà tout le nécessaire; c'est chimère de chercher une force dans je ne sais quel sentiment religieux qu'annulera toujours le sarcasme d'un Vadier.

Sturel et Saint-Phlin debout protestaient violemment. Rœmerspacher les pria de remarquer qu'un accord était possible :

— Saint-Phlin a dit un grand mot : «Nous, Lorrains, nous acceptons et voulons belle la France qui s'est faite contre nous. Nous voulons belle l'idée révolutionnaire, qui a pu molester quelques-uns. " C'est donc que nous sommes patriotes français, et c'est encore que nous servons la tra-

dition encyclopédiste. Il est vrai aussi, comme l'aflirme Suret-Lefort, que la France aime à être {gouvernée, — non pour qu'on la dirige, mais pour qu'on exécute ses indications, pour qu'on réalise l'idéal qu'elle sécrète. Patriotes, dictatoriaux, encyclopédistes, voilà les trois termes auxquels il faudiait qu'un principe supérieur donnât une autorité indiscutable, une valeur religieuse. Tous convinrentque c'étaitun beau programme pour la Vraie République. Mais Racadot tristement pensait : « Tout de même, Bouteiller aurait procuré une subvention !»

CHAPITPE XIII

IE 24 juin 1884, dès le matin, tous se réuj nissent pour arrêter la composition du premier numéro, qui va paraître le lendemain. Au début de l'été! Racadot excité par l'optimisme de Renaudin avait tremblé, s'il attendait jusqu'à l'automne, que le journal ne lui fût « soufflé » .

De quelle forte activité Racadot vient tout ce mois d'enfiévrer son affaire ! Il apprend la tvpo- j g^raphie, l'administration, les secrets delà publi- ' cité ; il n'y met pas d'amour-propre et se fait répéter les choses, harcèle chacun pour être sur de bien comprendre. Parfois il se sent faible, il doute. Alors son imagination exagère la science ; de Rœmerspacher, la finesse de Sturel, les belles relations de Saint-Phlin, Suret-Lefort, Renaudin. Il leur prête tous les talents, toutes les influences, et du dévouement. C'est l'hallucination du paysan pour qui ses vaches, son veau, son mouton sont les plus beaux du marché.

Le rendez-vous est « aux bureaux » , — trois petites chambres qui donnent sur une cour intérieure de la rue Saint-Joseph. Quand Racadot

entend ses rédacteurs dans l'escalier, il se sent ému comme un jeune homme que ses témoins viennent chercher pour son premier duel.

— Va-t'en, va-t'en! dit-il à Léontine, en la poussant dans la pièce voisine.

Il passe une redingote qu'il s'est achetée sur le chapitre des frais généraux. Lui qui depuis sou enfance faisait voir dans toute sa tenue un certain abandon canaille, il atteint à la dig^nité grave d'un galant homme en deuil. Renaudin s'installe envoyeur, Mouchefrin s'agite. Les autres tirent de leurs poches, de leurs serviettes, leurs articles. Racadot les remercie , les complimente par avance, cherche à leur faire aimer le journal... Le voici qui s'interrompt pour fermer un encrier de peur que l'encre ne s'évapore. Dans ce geste qui porte tout son buste en avant, on voit comme jamais la puissance de sa nuque. Que c'est beau, ces muscles qui font saillie, cette attache épaisse de sa colonne vertébrale ! Il semble qu'une hache s'y briserait.,. C'est une idée exagérée : la guillotine brise tout. Mais ce cou admirable supporterait, à la guerre et dans l'amour, les plus étonnantes aventures.

Et pourtant cette énergie-là, qu'est-ce que vous croyez qu'elle offrirait de résistance à une série de malheurs? On ne se rend pas compte combien les forces d'un homme s'épuisent vite. Dans l'espèce, ce jeune taureau est lié aux destinées de quarante frêles chiffons de papier. Parfaitement! Selon qu'un mince paquet de quarante

billets de mille francs diminuera ou s'aug^nientera, Racadot ira s'affaiblissant, se fortifiant. Voilà son secret. Il peut nous parler de trente-six choses, s'enthousiasmer, s'indig^ner : une seule lui chaut, cette liasse. Qu'il descende à l'imprimerie, qu'il mesure avec le metteur en pages la longueur des articles, c'est encore son portefeuille qu'à part soi il calcule. Cette obsession tue son allégresse vitale, ne lui laisse plus de gestes inutiles, d'activité en façon de jeu. ÎMais elle constitue comme un roc en lui, et lui-même, dans cette salle de rédaction, est un roc où s'appuient ces jeunes gens parce que, suivant eux, il fera vivre le journal. De cela, ils se remettent à lui; ils l'interrogent seulement pour savoir si leurs articles seront imprimés et corrigés avec soin.

A leurs physionomies, on voit bien qu'ils ont pris au sérieux leur collaboration. Ils prient Rœmerspacher de leur faire connaître son travail. Un tel collaborateur, à première vue, donne de l'espoir, paraît utile.

Dans cette période où il échange les caractères de l'adolescence contre une allure déjà un peu lourde, il a le négligé et l'attractif du gros travailleur, du fort mangeur et du grand parleur. C'est vrai qu'il parle trop, mais avec précision. Ce qu'il y a de remarquable en Rœmerspacher, c'est à la fois l'étendue et la plénitude, la bonne qualité de ce qu'il sait. A l'écouter, on est vite assuré qu'il joint aux fortes intuitions d'un

abstracteur la vision concrète d'un esprit positif. Il est capable d'accomplir une besogne énorme et très bien faite, grâce à sa force de coordination et à la faculté de mettre de la clarté dans les idées qu'il envisage. Voilà des qualités aujourd'hui rares en France, où dominent presque exclusivement les charmantes vivacités parisiennes; il fallait pour produire ce jeune homme les provinces de l'Est et spécialement cet excellent bassin de la Seille.

Capable autant que personne des voluptés de la rêverie et de l'isolement contemplatif, auxquelles s'abandonne Sturel, il restreint chaque jour avec une étrange dureté envers soi-même la part de l'imagination et de la sensibilité. Ce n'est point ascétisme, c'est plutôt l'instinct de la conservation : il faut s'interdire de mettre perpétuellement en discussion ses motifs de vivre.

Il répète volontiers un aphorisme qu'il a recueilli d'un de ses maîtres préférés, à l'École des Hautes Études. Parlant des savants qui, enfermés dans un étroit domaine, trouvent chacun des parcelles de vérité et créent les sciences, Jules Soury a dit : " Avec plus d'étendue d'esprit, ils auraient été des critiques et non des inventeurs. » Que Rœmerspacher approuve cette phrase où l'on nous fait entei d;e comment les intelligences créatrices sont enfermées dans leur tâche et dominées par une part d'illusion, un esprit perspicace en augurera favorablement pour le concours qu'il peut donner à Racadot. Sa clairvoyance

philosophique pourra fournir une force de bon sens, assez analogue au cynisme pratique qu'apporte un gros brasseur dans le maniement des hommes. Les chimistes ont de ces façons froides et objectls^es de juger les faits, les caractères et les situations.

Au bref, pour avoir confiance dans ce collaborateur, il sufHt de voir comment, sans vanité ni timidité, en garçon qui sait ce qu'il dit et qui est prêt à s'en expliquer, il va commencer sa lecture... Si les cinq autres le valent, la Léontine a sans doute raison qui , pour passer le temps , exilée dans la pièce voisine, annonce déjà le succès à Verdun. Sur un beau papier, avec entête de la Vraie République, elle écrit à une amie : « Tu me demandes le nouveau métier d'Honoré. Tu connais bien Victor Hugo? Eh bien! il est cela, un Victor Hugo! » Et dépeignant les bureaux du journal : « A Paris, il faut de l'étalage, beaucoup. Nous habitons le quartier le plus commerçant, à dix pas de la rue Montmartre, trois pièces et le cabinet inodore renfermé chez soi. Il ne faut pas que du logement; il y a des meubles. C'est le cabinet de travail en meubles noirs, avec les doubles rideaux de reps vert, qui est le plus beau. Quand j'ai vu le gas Racadot installé là dedans, j'ai failli en tomber sur le derrière, tant j'étais contente... »

La lecture un peu philosophique qui lui parvenait à travers la cloison, ne gâtait ni la manière ni le bon sens de la Léontine.

Rœmerspacher avait voulu donner un complément à son étude sur Taine. L'idée parut bonne à Sturel, à Saint-Phlin, à Suret-Lefort : un article qui avait plu à Taine n'était-il pas un article à succès? Que le lecteur en juge :

« Soit que nous voulions nous réjouir de la bonne santé de notre pays, soit que, le croyant malade, nous voulions le soigner, il y aurait intérêt à connaître, au long de leur développement, les transformations des forces nationales et les divers instants de l'énergie française.

« Aux deux extrémités de notre histoire, nous avons deux beaux livres, et dans l'intervalle, le vide. Vi" Histoire des Institutions politiques, de Fustel de Goulanges, et les Origines de la France contemporaine, de Taine, voilà deux blocs admirables, deux assises pour notre jugement. Mais entre ces deux points de repère, quels historiens philosophes nous guideront? Ce n'est pas qu'on oublie, certes, la sublime épopée, si pathétique et si vraie, de Michelet, mais on sait bien qu'elle est d'une autre sorte.

a Qui nous fera comprendre le treizième siècle? Au bout du travail si remarquable de M. Fustel de Goulanges, après qu'il a étudié l'apport des Germains dans le monde gallo-romain, nous devrions être à même de saisir cette merveilleuse poussée de la France débordant sur le monde. Il faut qu'on nous fasse voir comment dans le passé était contenu tout ce qui est notre pays; que

nous touchions ce qui s'est atrophié, ce qui s'est développé. Et, plus avant dans notre histoire, il faudrait aussi qu'on nous rendit compte du coude brusque de l'esprit français à la Renaissance. M. Taine nous donne une brillante formule de ce qu'il appelle « l'esprit classique » . Va donc pour l'esprit classique! Mais il ne nous en a point fourni une analyse suffisante, puisqu'il n'a pu nous dire par où et comment cet esprit était apparu dans la nation.

" Pourquoi, dans quelles conditions et par quels éléments s'est transformée si gravement l'àme môme de nos institutions, nulle étude n'importe davantage à la vie française. »

Rien qu'au son de cette voix, la Léontine à travers la cloison devrait être inquiète : il a lu son affaire avec bien de la gravité. Son fameux article sur Taine, c'était déjà lourd; mais ceci, pour le lancement de la Vj^aie Républiq ue transformée ! C'est un désastre, dans le premier numéro d'un journal, même à deux sous. En revanche, c'est bien intéressant pour ceux qui suivent le développement de Rœmerspacher. Depuis que ce jeune homme a vu M. Taine, sa sensibilité s'est transformée. Jusqu'alors il avait fait jouer sa forte intelligence ; il travaillait parce que tel était son emploi naturel et son effort agréable. Avant la visite au Platane des Invalides, pas une fois encore il n'avait entendu un appel à son sens religieux. Maintenant c'est un homme

de conscience : aussi n'a-t-il pas daifjné se représenter qu'un journal est une eatreprise commerciale, que le g^oût public en 1884 est particulièrement tourné à la pornographie, qu'avec un capital probablement léger Racadot ne durera pas assez pour changer le goût public — et qu'ainsi, lui, Rœmerspacher, pour le plaisir de penser par écrit, assassine Racadot.

Celui-ci cependant désirait trop espérer pour ne pas se joindre au concert des éloges de Saint- Plilin, Suret-Lefort et Sturel.

Quand ce fut son tour, Sturel s'intimida. Il dit son titre : « L'utilité des hommes-drapeaux, » Puis, sur un geste de Renaudin, qui n'avait rien osé objecter à l'article Rœmerspacher, mais qui paraissait maintenant accablé par trop de philosophie, il jugea nécessaire de lancer dans une sorte de préface :

— Rœmerspacher m'a souvent chicané sur l'importance que j'attribue aux grandes individualités. « C'est une conception amusante, me dit-il, mais simpliste, qu'il faudrait laisser aux enfants, au petit peuple, à tout ce qui ne peut saisir l'ampleur et la complexité des causes... " Très bien! nous sommes d'accord; mon thème n'est pas qu'un individu faitj'histoire, mais c'est comme exaltants et pour leur vertu éducatrice que j'entends vanter les individus. Je crois à l'utilité passagère des hommesdrapeaux, à la nécessité de reconnaître systématiquement et de créer, dans des période*

de désarroi moral du pays, uii homme national. . .

... A ce point de son explication, Sturel se déconcerta de la parfaite immobilité de ses amis, — immobilité qui, chez Rœmerspacher, était de l'attention; chez Renaudin, un blâme; chez Racadot, de l'inquiétude. Il renonça à lire son manuscrit et pria que chacun à son tour en prît connaissance. Racadot le tenant en main, les uns lisaient par-dessus son épaule, tandis que les autres se passaient les feuillets.

Ce nerveux Sturel, en dépit de ses vingf-trois ans, a g^ardé des timidités d'enfant. Nulle femme, d'ailleurs, ne s'y tromperait : ce ne sont pas des caresses enfantines qu'elles apporteraient à ces cheveux noirs, à ces long^s yeux mêlés de tristesse et d'ardeur. Cette voix basse intéressait les plus frivoles; seulement, elles se plaignaient d'une certaine réserve qui, dès le premier instant, laissait comprendre qu'il se prêterait peutêtre, mais jamais ne se donnerait, fût-ce pour une heure d'expansion. Il aimait la solitude et la i perfection : timide, avide et dégoûté, il faisait des objections à tous les bonheurs et ne jouissait pleinement que de la mélancolie. Au reste, il sentait avec une intensité prodigieuse, mais, désireux de mille choses, il était incapable de se plier aux conditions qu'elles imposent. En voilà assez pour comprendre que celui-là aussi servira mal la tentative commerciale de Racadot. Il ne s'occupera que de s'exprimer.

C'est un b&au spectacle quand Rœmerspacher, ce véritable homme, s'émeut et non point sur des individus, à la manière romantique, mais sur la nation française, sur celte collectivité qui s'est formée à travers les siècles et dont avec amour il voudrait relever les hauts et les bas, établir la courbe d'énerfjie, — en carabin historien, convaincu qu il n'y a point d'interprétation rationnelle des manifestations de l'intelligence sans la connaissance des principes de la biologie... Pour jouir de la sensibilité de Slurel, qui n'a pas de talent d'écrivain et qui ne saura pas mettre dans un article les mouvements de son âme, pour entendre sa pensée quand il préconise « la nécessité de reconnaître, de créer un homme national 1) , c'est peu de lire son article par-dessus l'épaule de Racadot; il faudrait se transporter loin de ces bureaux, à Neufchàteau (Vosges) .

Neufchâteau n'est point un endroit où l'on affiche, comme dans les bureaux de la Vraie Rô" pulHque, la prétention de modifier les âmes; on y suit modestement toutes les inventions de Paris, et cependant, c'est un lieu qui durant des siècles a créé des âmes.

C'est là que Sturel naquit, qu'il a passé ses dix premières années et qu'il va trois fois l'an embrasser sa mère. C'est un petit coin perdu où il y a d'antiques églises et quelques «bonnes familles» . Mais peu à peu les gens ayant une saveur terrienne ont disparu. Il ne reste plus que des très

vieilles femmes, adonnées sans mysticisme, par désœuvrement et par instinct autoritaire, à la dévotion : des sortes de mères de FÉjlise, interprétant les usages pieux, surveillant le curé, lui en remontrant au besoin, capables de médisance et d'une certaine violence à trop parler de premier jet, mais prêtes à s'en excuser si Ton fait appel à leur cœur. Elles aiment l'arguent, parce que la famille Ta amassé péniblement et qu'elles se savent bien incapables de l'augmenter, voire de le défendre; elles lui préfèrent la considération et ne feraient pas tort d'un sou à leur prochain. Elles ont un haut sentiment de la dignité de leur rang et, se sachant des bourgeoises, metfent leur juste orgueil à être de bonne bourgeoisie . Ellies connaissent des histoires du passé et les content avec une verve pittoresque. Elles aiment la jeunesse et sont indulgentes aux garçons. Sans qu'on puisse en rendre un compte exact, on voit qu'avec elles meurt une part essentielle de la France, la vieille vie provinciale, celle qui avait ses racines profondes.

De quoi ces petites villes perdent-elles l'âme? Du départ des fils pour la ville; de l'arrivée des Allemands. La race germaine se substitue à l'autochtone dans tout l'est de la France. Vaut-elle moins? — Oui, car elle est étrangère. Par œs immigrés, le type se modifie et se gâte. Il se maintient encore en Sturel qui fut vraiment l'enfant des femmes. Il doit tout à sa chère mère, si curieuse de la vie, à ses grand tuâtes, qui

furent les plus caractérisées de ces vieilles Lorraines. Sturel serait porté à leur reprocher leurs idées stationnaires, et même rétrog'rades, parce qu'elles s'opposaient à son départ pour Paris. Il les juge superficiellement : elles conservaient tant bien que mal l'esprit de cette honorable et vig^ouicdse bourgeoisie provinciale, qui semble aujourd'hui saignée ou supprimée par les grandes secousses de la Révolution, par les guerres de l'Empire, par le fonctionnarisme, mais qui tout de même a duré assez pour assurer aux idées de l'Encyclopédie une diffusion telle que jamais plus, semble-t-il, la France ne sera privée de leurs parties essentielles.

En vain Sturel est-il légèrement prévenu contre ses excellentes parentes par son grief de jeune homme : il jouit sans en prendre conscience du contact avec ce qui subsiste de cette forte espèce disparue; il trouve parmi ses vieux compatriotes et dans les parties anciennes de sa petite ville le bien-être de sympathiser. Peu importe qu'il soit incapable d'analyser, à la façon d'un Rœmerspacher, les éléments de son pays! L'intelligence, quelle petite chose à la surface de nous-mêmes ! Certains Allemands ne disent pas « je pense » , mais li il pense en moi » : profondément, nous sommes des êtres affectifs.

A l'occasion des vacances de Pâques, Sturel, cette année même, passant quelques jours à Neufchâteau, de sa fenêtre du rez-de-chaussée apercevait des juifs arrivés de cet hiver et qui avaient

loué la maison en face : ils reconduisaient des visiteurs jusque dans la rue. C'était peut-être la dixième fois depuis le matin; et toujours des personnes que Sturel, né dans cette ville, ne connaissait pas. Chez le père et la mère étaient venus se log^er le fils et la bru. Le dernier dialog^ue sur le trottoir, à chaque visite, — on le devinait aux gestes, aux physionomies, — c'étaient des compliments sur la naissance d'un enfant survenu le mois d'avant. Et, devoir les quatre juifs recevant ces amabilités, parlant eux-mêmes de leur fils et petit-fils avec amour, c'était un spectacle beau et touchant, oui, un spectacle d'une animalité émouvante... On sentait que ces gens-là eussent été magnifiques dans leur ghetto de Francfort, prolifiques et préparant des humiliés et des vainqueurs du monde; mais ceci restait que, ruisselant d'une certaine intelligence, ils étaient laids tout de même, avec leur mimique étrangère, sous le porche d'une vieille maison de Neufchâteau. Sturel, tout imbu des idées que, petit garçon, il avait prises au collège de Neufchâteau, mais sans nulle animosité, se sentit, à les regarder, envahi de tristesse : « Avec ceux-là, comment avoir un lien? Comment me trouver avec eux en communauté de sentiments?... Moins instruits que ces nomades, moins liseurs de journaux, moins renseignés sur Paris, les bourgeois de Neufchâteau, qui sont en train de périr, submergés sous leurs bandes, avaient une façon de sentir la vie, de goûter le pittoresque, de s'indigner et de s'at-

tendrir, enfin, qui faisait qu'avec eux je m'accordais et je profitais. Nous avions, ce qui nes'anaîyse pas, une tradition commune : elle nous avait fait une même conscience... »

Ce dernier voyag^e à Neufchâteau aura été très utile à Sturel. Quitte à les élucider plus tard, il a emmag'asiné ces sensations. C'est sous leur influence mélancolique qu'il vient d'écrire un article dont voici le sens : En ces années, et depuis le 18 mai 1882, Paul Déroulède et la Ligue des Patriotes , quand ils proposent aux Français le serment : « Nous nous engfageons à poursuivre par tous les moyens en notre pouvoir le relèvement complet de la patrie » , quand ils honorent Metz et Strasbourg et quand ils mettent à l'index les produits allemands, font une œuvre excellente, car leur sentiment, s'il était partag^é par tous, aboutirait fatalement à faire surgir ce héros qui imposera une revision du traité de conquête et de commerce signé à Francfort en 1871. Mais nous n'avons pas subi seulement un Sedan militaire, politique, financier, industriel; c'est encore un Sedan intellectuel. Avec l'intégrité du territoire à reconstituer, il y a aussi l'intégrité psychologique à sauvegarder. La phrase d'un patriote du seizième siècle reprise par Déroulède est magnifiquement exacte : « Le tout est que tout ce qu'il y a de Français en notre France se réveille, se rallie et ait une parfaite intelligence ensemble. »

L'appel de Sturel au Français- type ne serait-il pas plus puissant s'il nous disait son voyage à Neufchàteau, la genèse de cet article? Il y manque par défaut de talent et par défaut de lucidité. Il n'a pas encore filtré, clarifié ses idées pour que, nettes et pures, elles apparaissent à lui-môme et au public, disant : « La France débilitée n'a plus l'énergie de faire de la matière française avec les éléments étrangers. Je l'ai vu dans l'Esl. où sont les principaux laboratoires de Français. C'est pourtant une condition nécessaire à la vie de ce pays : à toutes les époques la France fut une route, un chemin pour le Nord émigrant vers le Sud ; elle ramassait ces étrangers pour s'en fortifier. Aujourd'hui, ces vagabonds nous transforment à leur ressemblance ! »

Tel quel, cet article devait contenter Rœmerspacher, qui y retrouva ses préoccupations. Devant l'admiration que les plus importants de ces jeunes gens se témoignaient ainsi les uns aux autres, Racadot n'osa pas exprimer une inquiétude qui venait de l'envahir. Ayant surpris Mouchefrin, dans la pièce voisine, en train de raconter à la Léontine que les articles étaient assommants, il se soulagea par un accès de colère contre ces deux oiseaux de malheur. Ses éclats à travers la cloison interrompirent Saint-Phlin qui maintenant communiquait son travail à ce conseil de rédaction improvisé. On blâma le tapage sans même en demander la cause.

Saint-Phlin a poussé plus loin encore que ses

amis l'indifférence aux intérêts de la Vraie République. Il tourne tout net le dos au public. Et, pour Rœmerspacher et Suret-Lefort, qui contredisent volontiers le christianisme, il a traité ce thème :

« Le ton de sacristie vous dégoûte. Mais les Homais, les Bouvard, les Pécuchet, les professionnels de l'anticléricalisme vous semblent-ils préférables aux bedeaux? C'est dans leurs expressions éle^'ées qu'il faut comparer le système scientifique et le catholique. Celui-ci fournit aux nations modernes une discipline morale que jusqu'à cette heure personne n'a pu dégag^er de la science. Pourquoi chercher autre chose? La vérité, c'est ce qui satisfait les besoins de notre âme, comme une bonne nourriture se reconnaît à ce qu'elle assure notre prospérité physique. "

Rœmerspacher, décidément, soit qu'il fût le plus capable de rendre des services, soit qu'il eût plus de décision, prenait l'emploi de rédacteur en chef dont il avait refusé le titre ; c'est lui qui contesta l'article de Saint-Phlin :

— Pardon, dit-il, j'admets bien le catholicisme comme supérieur à toutes les doctrines révélées actuellement en cours ; il a fourni à l'humanité une discipline sociale incomparable. Mais que voulez- vous que j'y fasse si ma raison s'insurg^e contre un certain nombre de ses dogmes et si ces incrédulités partielles entraînent l'écroulement de tout l'édifice !

Slurel, qui n'a pas encore éliminé le poison

d'Astiné, le {joùt oriental de la mort, se désintéresse de ce qu'il appelle «le catholicisme administratif» pour louer la poésie de l'ascétisme, la doctrine du sacrifice volontaire, toutes ces parcelles de pessimisme auxquelles Saint-Phliu répugne, car, de nature, il n'attribue une force ag^issante qu'à l'optimisme.

Surel-Lcfort, de qui la mémoire, véritable Conciones, est pleine de mag'nifiques appels relig^ieux, se montre pourtant incapable de comprendre l'importance d'une théolog-ie et que c'est la base de toute civilisation. Intérieurement, il ricane. Mais il s'est imposé d'être aussi parfaitement aimable avec les individus, fussent-ils ses adversaires, qu'il serait implacable sur les principes. Et il a bien raison : on pardonne tout, excepté les froissements personnels. Dans cet esprit, il déclare :

— Il est évident que chacun de nous a ses vues sur la religion. J'admire Saint-Phlin ; je demande seulement que nul n'ait à endosser les idées de ses collaborateurs. Je ne pourrais pas écrire à la Vraie République s'il n'était bien entendu que la profession de Saint-Phlin l'engage seul.

Saint-Phlin, qui connaît mal les usages de la presse, offre de s'effacer. Sa délicatesse s'alarme :

— Je ne veux gêner personne : je me retire. Rœmerspacher et Sturel ne peuvent consentir

à sa retraite. Ils apprécient la saveur naturelle de leur ami. Dans ses idées, ils reconnaissent quelque chose de la beauté d'une vieille maison bourgeoise

bâtie au dix-septième siècle, qui ne fut jamais élégfante, mais qui a la noblesse de ses bons matériaux où rien n'est frelaté. Rœmerspacher disait :

— Les fjens dont l'extérieur trahit qu'ils sont nés hors Paris ont un air départemental; Saint- Phlin, lui, a le ton provincial. Cette petite différence est d'un défaut à une perfection.

Cependant Suret-Lefort trouve que voilà bien des gestes inutiles, et répète dédaigneusement à part soi : «Poètes! poètes!... » Il en est un luimême, s'il entend par ce mot, comme je crois le comprendre, des individus qui reçoivent des choses une impression plus grande que ne sont ces choses. Les conséquences de cette sensibilité peuvent être admirables, parfois aussi pitoyables. Il ne faut pas que le bruit d'un sou qui tombe dans notre sébile couvre pour nous toutes les voix de l'univers : Suret-Lefort, qui méprise ses amis de tant disserter sur le développement national, sur la nécessité d'un homme-drapeau, sur la possibilité de retrouver un lien social religieux en dehors des religions révélées, tient pour le centre de l'univers la Conférence Mole, dont il est l'un des membres les plus considérés. Il se propose de lui consacrer dans la Vî-aie République une série d'articles.

On sait que « la Mole » a été fondée en 1832 par les frères Bocher, les fidèles de la famille d'Orléans, et par quelques-uns de leurs amis^ pour débattre des questions de législation, d'his-

toire et d'économie politique. Les séances de ce simili-parlement se tiennent une lois par semaine, de novembre à juin, dans la salle de l'Académie de médecine où il y a des pupitres comme à la Chambre, un bureau, une tribune, un centre, une extrême droite et une extrême g^auche. La Conférence publie un bulletin hebdomadaire, contenant un résumé des discussions et des discours, le texte des amendements et propositions. Parmi ses anciens présidents on peut citer Wolowski, Goulard, Ferdinand de Lasteyrie, Morlimer-Ternaux, Frédéric Passy, Ernest Picard, Paul Target, Ferdinand Duval, Albert Leguay, Clamageran, Lefèvre-Pontalis, Floquet, Clément Laurier, Léon Renault, Gambetta, Hervé, Ribot, Méline. C'est le laboratoire où des jeunes gens qui auraient pu être sincères, brefs et respectueux de la vérité, se dressent et s'entraînent à estimer leurs honorables contradicteurs, à développer indéfiniment ce qui pourrait tenir en deux cents mots, et à utiliser, quand l'erreur va apparaître, une cinquantaine de tours inventés par les vieux prestidigitateurs de la tribune. Éducation incomplète pourtant, et c'est fatal ! les sujets formés dans le tumulte de ces déclamations d école ont un dernier stage à accomplir, ils ignorent la partie commerciale du parlementarisme : il leur manque de s'être exercés au marchandage et à la vente de leurs votes.

L'année 1884, où Suret-Lefort se formait l'àrne à la Mole, vit peut-être la session la plus brillante.

Le nombre des présents à chaque séance variait de quatre-vingts à deux cent vingt membres. Dans ses articles, qui par là demeurent intéressants, Suret-Lefort passa en revue les physionomies les plus notables de ses jeunes collègues.

Il connut et décrivit, à l'extrême gauche : Laguerre et Millerand dont les noms suffisent; Revoil, d'une ironie incisive, dialecticien vigoureux, clair, sobre, amusant.

A la gauche radicale : G. -A. Hubhard, éloquence à l'espagnole, très admiré, qui promettait beaucoup; André Berlhelot, avec des facultés puissantes d'organisteur, esprit abstrait, orienté vers le socialisme par son peu de goût des individualités.

A la gauche opportuniste : Ollendorff, dont la parole chaleureuse, la bonne humeur étaient connues partout, depuis le siège de Paris, où il avait figuré à l'âge de quinze ans; Joseph Reinach, Tlîéodore Reinach, omniscient; Ledru, avocat, très ferré sur les questions financières; Henry Deloncle, doué d'une facilité inouïe pour parler de n'importe quoi.

Au centre gauche : Royer-Gollard, neveu du grand, âgé d'une cinquantaine d'années, et qui patronnait les jeunes, s'attardant à les reconduire pour causer plus abondamment de la conférence, qu'il prenait au sérieux; Prache, républicain catholique, taciturne et fort en droit.

A la droite monarchique : Auffray, qui avait discipliné son parti, comme Laguerre lextrême

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g^auche : qualités de commandement, dialecticien très vigoureux; plus catholique que monarchiste; on devait beaucoup attendre d'un tel homme ; Lamarzelle, professeur à l'Université catholique, aimé comme orateur et comme galant homme; Deville, bon avocat d'affaires; beaucoup déjeunes figurants titrés.

A la droite bonapartiste, un monde très remuant, divisé, mais en majorité victorien : Gaulot, littérateur, orateur spirituel ; Las Cases, avocat de grand talent; Rendu, ancien officier... Bureau, secrétaire de M. de Mackau, hésitant entre les monarchistes et les bonapartistes, traitait les questions d'affaires.

Suret-Lefort dénombra tout ce personnel, où il distinguait surtout Laguerre et Auffray ; puis il s'attacha à mettre en valeur un grand débat sur la revision de la Constitution, qui était alors l'essentiel des travaux de la Mole. Il s'agissait d'un projet déposé en 1883, débattu par une commission durant six séances, rapporté par André Lebon et discuté en 1884. Le principe de la souveraineté nationale, contre lequel votèrent tous les monarchistes, venait d'être acclamé par quatrevingt-dix voix sur cent soixante. La consultation directe, plébiscite ou référendum, avait été acceptée par l'extrême gauche et rejetée seulement à une voix. Enfin, le système parlementaire fut écarté à une écrasante majorité : quatre contre un. Conclusion admirable! dans cette école du parlementarisme, on vit, à la dernière séance de cette

discussion fameuse, repousser successivement la Monarchie, l'Empire et la République !

Suret-Lefort donnait une très grande importance à ces résultats. Il prétendait avoir vérifié ; comme une loi constante que les fluctuations de ^ la Mole précèdent celles du pays électoral, attestant la recrudescence d'énergie des états-majors, La majorité venait, en 1884, de passer de gauche à droite, dans la Conférence : Suret-Lefort en augurait, pour les prochaines élections générales, une orientention réactionnaire du suffrage universel. — Pour nous, la protestation de ces jeunes politiciens contre la Monarchie, l'Empire, la République, c'est le signe de ce même malaise dont témoignent les articles de Rœmerspacher, de Sturel, de Saint-Phlin. . .

Nous n'avons pas craint de laisser ces jeunes Lorrains prendre devant nous leur tournant un peu large, aujourd'hui qu'ils entrent dans la vie publique. Il s'agit de savoir ce qu'il y a de social chez les anciens élèves d'un Bouteiller, C'est d'observation constante que chacun dans son premier écrit veut faire tenir tout ce qu'il a pensé depuis sa naissance. Pour certains amateurs de vie, ce numéro de la Vraie République représente une superbe énergie à l'état chaotique, mais pour la moyenne des estomacs un compact pudding, bien indigeste.

Le plus journaliste de l'équipe, c'est peut-être Mouchcfriii, qui sait qu'on ne demande pas à son

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journal des pensées élevées, mais des faits, petits ou g^rands, du jour. Et dans les cafés de la rue Montmartre, où il commençait à se glisser, il a recueilli quelques diffamations d'un agrément canaille.

Aussi bien, cette salle de rédaction, quel étrange endroit! Rien peut-il différer davantage de ces journaux, d'ailleurs fort réels, dont Balzac nous a dit le tourbillon, la verve, les amertumes, les frivolités, les soupers, les jolies femmes? Sur quels êtres singuliers ce pauvre Racadot est-il donc tombé ! Et, voulant contenter un public qu'il n'a pas le temps de créer, pourquoi les circonstances l'ont-elles réduit à ces personnages qui, depuis le matin, dans cette salle glacée, glacée par leur sérieux en ce chaud mois de juin, travaillent, discutent, raturent! Racadot pourtant sait les conditions d'une entreprise commerciale. Mais voilà! il se fait du tort pour s'être confié à des hommes supérieurs. Dans cette occasion, nous pouvons constater tout ce qu'il faut de travail, de volonté, de constance, de méditation pour organiser même un échec.

A deux heures du matin, quand le journal fut «bouclé», et que Rœmerspacher, Saint-Phlin, Sturel, Suret-Lefort se furent retirés, la Léontine jeta par terre deux matelas. Mouchefrin passa dans la première pièce. Et tous trois ils s'endormirent au bruit de l'imprimerie ronflant au-dessous d'eux. Réveillé dès cinq heures,

Racadot déploya son journal et il soupçonna que ce magnifique document était illisible. Vers midi, il alla dans quelques brasseries de journalistes. On l'y recevait bien, parce qu'il pouvait prendre de la copie ; mais, par cette même raison, on lui dénigra plus que de justice «es rédacteurs. Aussi fut-il ému quand chacun de ceux-ci, un peu plus tard, à sa question : « Que m'apportes-tu? » répondit paisiblement : « La suite. »

Mais ils étaient les rameurs de sa barque et il avait trop d'intérêt à les avoir bien choisis pour ne pas se solidariser avec eux. Sans argent, par qui les remplacer? Tout de même, il les sentait d'aplomb, et ce solide paysan lorrain, demiavoué, méprisait comme des farceurs leurs dénigreurs de calé.

Au bout de troisjours, pourtant, il dit à Sturel :

— Un journal, ce n'est pas de la poésie, ni de l'histoire, ni de la philosophie. J'aime les genre» tranchés.

C'était l'opinion de Napoléon; surtout c'est l'opinion du plus grand nombre; et cette autorité-ci plus que la première touche Racadot, car il ne fait pas d'esthétique en l'air, mais d'après les données positives de la vente.

Sturel répliqua :

— Précisément nous tranchons fortement sur les autres journaux. Nous posons des idées, etqui ont chance d'avoir un public jusqu'alors peu servi. C'est une expérience intéressante

— Je ne peux pas faire d'expérience, conclut Racadot.

Sturela vu juste en allant droit an public. C'est éviter bien des impertinences et s'éparg^ner les malendus avec des personnages compétents, qui sont fixés et incapables de modifier leur point de vue. Mais pour trouver des esprits disponibles, pour les trier, pour les créer, il faut une dispersion considérable, c'est-à-dire un tirage bien supérieur aux vingt mille exemplaires quotidiens de ce journal-ci, et un capital qui permette de durer.

Cette première semaine pourtant, Racadot eut deux satisfactions : un jeune garçon maussade, malpropre, avec des yeux enthousiastes, se présenta aux bureaux et sollicita d'aider ces messieurs parce qu'il admirait le journal. C'était le petit Fanfournot, le fils du concierge qui jadis avait été chassé du lycée de Nancy par les soins de Bouteiller. Il était orphelin, sans ressources. Comme il ne demandait pas d'appointements, on ne lui demanda pas d'explications, et il devint le servant de Mouchefrin. En outre, des députés exprimèrent à Renaudin le désir de collaborera /a Vraie République .

— Mais comment les rémunérer?

— Le député, répondit le reporter, cherche continuellement l'hospitalité d'un journal, au point que, s'il ne la trouve pas, il vole pour l'acheter. A l'origine des grands scandales parlementaires, il y a toujours le besoin qu'eut un

représentant du peuple de publier une chronique politique, et sa chronique est toujours illisible,

— Mais alors ?

— Cela te fera des relations, Racadot se demanda si Renaudin ne se f. .. pas

de lui et regretta iiûuleiller.

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