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CHAPITRE XIV

L'homme d'action est toujours sans conscience; il n'y a d'hoiinné consciencieux que le contemplatif.

(Goethe.)

LA première déception de Racadot fut de ne trouver qu'une vingtaine d'abonnements sur les cinq cents qu'il avait espéré recruter, à l'aide d'un numéro spécimen, parmi les relations de ses collaborateurs.

On vendit une moyenne de 2 000 numéros par jour dans les kiosques, et les crieurs en placèrent 2 500, ce qui donna une recette de 4 700 francs par mois, soit pour l'année 52 400 francs. C'était un déficit de 37 000 francs sur les prévisions.

Racadot s'efforçait à l'optimisme. 11 mentait, comme c'est la coutume, pour déterminer le succès en l'affirmant, et cédait à d'épouvantables colères quand on formulait devant lui ces mêmes inquiétudes qui secrètement l'angoissaient. Il s'en ouvrit au seul Renaudin. Il lui parlait à voix basse, et il guett lit avec un cœur épouvanté s'il

aurait le malheur d'être approuvé dans ses sombres pressentiments par cet homme compétent, son maître.

— Pas de défaillance! répliqua paisiblement Rcuaudin, que le pauvre colosse soudain eût voulu embrasser. Tous nos lettrés sont satisfaits. Maintenant passons au sérieux!

— Je sais, dit Ilacadot, qu'un journal ne vit pas de sa vente !

— Je te demande 33 pour 100 de toutes les affaires que fera la Vraie République, je te dirig^erai.

ïlenaudin allait commencer l'impitoyable succion qu'il s'était proposée. Il g^agnait péniblement 300 francs par mois; il serait heureux, lui, sa mère et sa .sœur, s'il doublait cette somme et s'assurait un budg^et de sept à huit mille francs. Pour ce chétif résultat il n'hésitait pas à dépouiller Racadot de quarante mille.

Après un naufrage qui fit grand bruit, le seul survivant d'un canot de douze personnes raconte ceci : « Je ne savais pas si j'échapperais, mais je m'étais juré à moi-même de demeurer le dernier. Il y avait une femme. Pendant deux jours, étendue au fond, elle me léchait les mains parce qu'elle mourait de soif; quand elle fut morte, je me chauffai les pieds dans son corps. Le onzième de nos compagnons agonisa : presque incapable de me soulever moi-même, je le surveillais, car, sitôt son dernier souffle, j'avais l'intention de lui boire le sang. Il est vrai que dasis cet état d'anémie, et

chez ces morts par la soif, par le froid, on trouve peu de sang. Mais j'avais ma langue collée à mon palais, une goulte m'eût soulagé. »

Renaudin s'inspire d'un individualisme également exaspéré. Pour une goutte qui le rafraîchisse, il guette l'instant de saigner ses compagnons de navigation. En outre, il se dit : w Bah! qui sait les raisons d'un succès? Il y a le hasard!... » Voilà une phrase tout à fait misérable et qui suffit à dénoncer l'insuffisance, la veulerie, quand même, de ce cynique. Le hasard ! qu'est-ce là? Le groupe de forces dont ce mot est le pseudonyme nous sert seulement dans la mesure où nous le prévoyons. Nous devons pénétrer par notre analyse les ombres où habite cette puissance mal nommée et la soumettre à nos calculs.

— Trente-trois pour 100! et sur l'ensemble des affaires !

Racadot s'essuya le front. Il supporta le coup; mais ce qui restait en lui de croyance à l'amitié s'écroula.

Renaudin prit Racadot ou la victime des idéologues par la main et le mena sur le plan des réalités.

— Il y a deux ans, nous aurions trouvé une mensualité de 2 000 francs dans la première banque venue... Aujourd'hui, je ne vois que Panama. En tout temps ils donnent des allocations, et maintenant qu'ils préparent une émission pour septembre, ils seront encore plus coulants. C'est Marius Fontane qui est chargé de la distri-

bution : je ne le connais pas, mais je veux moimême te présenter au baron de Reinach, un des plus puissants financiers de Paris, que la Compagnie écoute beaucoup et qu'elle intéresse en première lig^ne dans tous ses syndicats d'émission.

En réalité, Renaudin, qui comptait bien frapper pour son compte personnel chez Marins Fontane, n'entendait pas s'user pour Racadot. Il se proposait de le mettre dans la filière, pour en avoir le mérite, et de s'effacer aussitôt, afin que les bureaux de Panama ne lui disent pas plus tard : « On vous a déjà donné, bonhomme ! »

Sous le titre de publicité, la Gompag^nie comprenait les concours qu'elle recherchait ou qu'elle devait subir. Elle employa en réclames de presse, en achats de ministres, de députés et de g^ens du monde 23 millions d'après ses livres; encore faut-il supposer que beaucoup de dépenses de cet ordre durent être dissimulées et qu'on les inscrivit sous d'autres rubriques. La g^estion d'un service aussi considérable fut confiée d'abord à M. Lévy-Crémieux, puis, pour l'émission de septembre 1884, comme le dit fort bien Renaudin, à M. Marins Fontane. C'est à partir de 1886 que M. de Lesseps, jugfeant les circonstances critiques, prit en main ce service essentiel et le dirig^ea jusqu'à la catastrophe, avec l'aide du baron de Reinach. On dressait un budget de prévision : aux journaux et aux revues des sommes étaier>t attribuées d'après leur tirage et aussi d'après l'influence supposée de leur directeur politique;

on tenait compte ensuite des bulletiniers, puis de certains ag^ents. Ceux-ci recevaient des sommes dont le détail n'était pas prévu et qu'ils répartissaient çà et là, en se promenant dans les divers mondes parisiens, au mieux des intérêts généraux. Cette première liste des élus n'était jamais close. Les administrateurs pressés de sollicitations, de menaces, ajoutaient des noms, augmentaient des sommes. Dans l'intervalle des émissions même, les libéralités n'étaient pas suspendues.

C'était fort raisonnable à ces jeunes gens de solliciter par l'intermédiaire d'un financier considérable. La féodalité n'est pas morte : chaque puissant a sa clientèle qu'il domestique et qu'il défend.

Reçus par le baron de Reinach , les deux novices développèrent leur boniment. Renaudin disait le journal lu par tous les jeunes gens.

— Ils n'ont pas d'économies, répliqua le baron avec le sourire du grand escrimeur qui de sa parade fait en même temps une leçon pour le débutant.

— Nous allons aussi dans les petits ménages universitaires ! ajouta hâtivement Renaudin, mortifié de sa faute.

Un publiciste et un financier, s'ils discutent une subvention, doivent être interprétés comme deux adversaires qui ferraillent. Et quand, malgré une brillante défense, le journaliste parvient à toucher, ils se serrent la main et s'estiment. Reinach, à tàter une épée aussi inexpérimentée, se

trouvait diminué. Tout en causant, il parcourait, avec nég^ligence, quelques numéros de la Vraie Répuhliqixe .

— Vous avez vingt-cinq ans, et il n'y a pas là une seule pornographie! Seriez-vous naïfs?

Il feuilleta encore, puis reprit : j

— Premièrement, je ne suis pas conseil auto- ' risé de la Compagnie; et en outre, nous n'aidons que celui qui peut l'exiger. C'est ce que vous n'êtes pas en mesure de faire.

— Baron, dit Renaudin, allez-vous pour cent louis vous faire un ennemi?

Ce fut un mot de génie, m.ais le génie du carottier plutôt que du bandit. Tel était Renaudin ' jeune, et sa manière s'en ressentit toujours. Jac- i ques de Reinach voulut bien sourire et leur pro- 1 mit de les faire inscrire. i

Renaudin et Racadot, peu de jours après, se ] présentèrent rue Caumartin, à la Compagnie de j Panama. On était prévenu, mais, au lieu de la mensualité de deux mille francs qu'ils espéraient, on leur remit un bon pour pareille somme à toucher, une fois pour toutes. Et comme ils n'étaient | pas des seigneurs qu'on ménage, on pria Racadot j de poser sa signature bien lisible au dos de la pièce . \

En sortant, ils croisaient les pires vautours de la presse et du parlement. Renaudin les nommait à Racadot, et celui-ci, que sa déconvenue aigrissait, de dire :

— En voilà qui iront au bagne avant moi!... i Il se trompait grossièrement. ,

■ Al

— Patience! fit Renaudin, quoi qu'en jure le vieux Lesseps, leur canal n'est pas encore creusé. Nous avons le temps de le contraindre à nous apprécier. Je suis content que sa ladrerie nous dispense de toute reconnaissance. Considère ses cent louis comme un acompte. . . D'un tel argent, il faut que tu t'égaies. Emmène-moi diner chez Foyot. Je te prodiguerai mes conseils au moment du cigare. C'est toujours agréable à donner, et ça profite quelquefois à recevoir.

Quand de bons plats et la bouteille l'eurent disposé à l'optimisme, Renaudin posa la main sur l'épaule de son ami, assura son monocle, et, le contemplant :

— Tu veux faire des affaires et tu organises un journal exclusivement avec des garçons qui auront du talent! et de quelle espèce? des idéologues!. .. Que j'aille à la réunion du tombeau des Invalides, c'est naturel, parce que je suis un reporter qui ne frissonne plus, même aux exécutions capitales ; mais toi, tu risquais d'y troubler ton jugement. Ils te détournent de tes affinités naturelles. As-lu vu Bouteiller?

— C'est un égoïste, peut-être un pharisien ! . . . Il se mit à commenter avec passion la fameuse

visite de Rœmerspacher et de Sturel à Bouteiller.

— Je connais l'histoire ! . . . Je te demande si tu l'as vu toi-même. Ne prends jamais d'intermédiaire! Nos amis l'ont effrayé. Bouteiller aurait soutenu des hommes de valeur marchant avec lui; mais il a reconnu des idées qui peut-être

mangeront les siennes... Un plus habile que toi, Racadot, serait déjà fonctionnaire.

— Mon malheur, c'est de m'être embarqué avec des hommes qui seront ministres dans quinze ans. Ils ne céderont sur aucun détail; ils briseraient plutôt des camarades pauvres.

— Durez quinze ans et vous serez leurs hommes de paille. A ce moment-là, si tu es encore sentimental, pour te venger, tu les feras chanter.

Racadot, voyant que les cigares coûtaient un franc cinquante, déclara préférer les cigarettes qu'il roulait lui-même. Dans ce milieu plutôt gai, on eût dit un penseur : il cherchait comment avec quarante billets de mille maintenir le journal pendant quinze ans.

Il revint sur le baron Reinach : il prétendait que le banquier leur avait promis une mensualité ; il lui reprochait sa fausseté et l'admirait.

— C'est une vieille canaille, dit Renaudin, mais un garçon obligeant. Il apporte le monde politique aux financiers, et le monde financier aux politiques. Il tient tout ; voilà sa force.

Elles sont courtes, les vues de Renaudin! Il croit que ses supérieurs immédiats sont le bout de la hiérarchie. Il y a une féodalité à degrés nombreux. UnBouteiller, un Jacques de Reinach, commandent un Renaudin, un Racadot, mais tout de même obéissent à des puissances supérieures. Celles-ci, on ne les connaît pas au « Madrid » , au « Cardinal » où Girard et les rabatteurs de Poftalis opèrent. Renaudin, tout vaniteux d'apporter

à son camarade l'esprit de ces cafés, que Spiiller appelle les « salons de la démocratie » (il voulait dire du parlementarisme), conclut en disant :

— Voilà un bon cours d'histoire, et qui vaut bien un dîner d'un iouis.

— Tu connais beaucoup de ces financiers? dit Racadot en rougissant de la perspicacité de Renaudin.

— Connaître à fond des hommes, c'est un sûr moyen de faire leur connaissance. Ces puissants tremblent devant un écho de journal.

— Je pourrai donc faire payer à ce Reinach sa déloyauté !

. — Il vaudrait mieux lui faire payer le déficit de la Vraie République!

Et Renaudin dicta sur-le-champ à son naïf élève :

" De bons patriotes nous signalent avec étonnementla place considérable qu'occupent dans le monde gouvernemental certains salons de financiers allemands. On tiendrait justement à l'écart un réactionnaire , rallié depuis vingt-quatre heures. Gomment se fait-il que certains individus nés à Francfort, à peine naturalisés, soient toutpuissants dans les ministères et notamment à la Guerre? C'est un scandale. J'espère que nous n'aurons plus à y revenir, n

Racadot courut à l'imprimerie. La note parut dans le numéro du lendemain. Renaudin la porta aussitôt rue Murillo.

■—Baron, dit-il, je m'excuse de vous avoir

présenté mon confrère de la Vraie République. Il aura été mécontent de l'accueil un peu sévère qu'il a trouvé à la Gompagfnie. Ce n'est pas un mauvais homme, mais il est inexpérimenté. Voilà une attaque que je me chargée d'arrêter.

Le banquier lut le journal et se méfia d'une demande d'arg^ent.

Renaudin, pour donner de l'autorité à la Vraie République, expliqua qu'elle était rédigée par des élèves, des disciples de Bouteiller.

— J'ai pour M. Bouteiller la plus haute estime, interrompit Reinach; nous le verrons dans la prochaine Chambre, il y prendra une g^rande place.

Renaudin, après une conversation prolongée autant qu'il put, se leva et dit :

— Enfin, cher monsieur, pour la note, soyez tranquille, il ne paraîtra rien. Mais que ma démarche reste entre nous. Et pour tout faciliter, soyez donc absent, si le propriétaire de la Vraie Republique se présente ici .

— Entendu, mon cher Renaudin. Croyez qu'à l'occasion je serai enchanté de vous être agréable. Vous êtes un garçon de valeur et d'esprit.

— Dites cela aux directeurs de journaux.

— Mais je le leur dirai ! . . . Ètes-vous chasseur? Il faudra que vous veniez avec quelques-uns d entre eux tirer un perdreau à Nivilliers.

Deux jours après, Racadot qui comptait bien sur une forte mensualité, se présenta chez M. le baron de Reinach. Une façon de secrétaire le

reçut et, dès ics premiers mots, renversa le pot au lait.

— M. le baron est occupé.

— Quand pourrais-je le voir?

— M. de Reinach est très pris ! ... Je crois qu'il va s'absenter. Si vous le jugiez à propos, je puis me charger de votre communication.

— Je voudrais voir le patron ! continua Racadot avec une grossièreté qu'il croyait utile.

— On vous dit qu'il ne reçoit pas ! répliqua du même ton le commis en se levant pour le reconduire.

— Soit! cria Racadot avec l'expression d'un chien auquel on retire sa pâtée. La Vraie République s'expliquera sur M. Jacques de Reinach.

— Monsieur, je ne traite pas les questions personnelles; mais je vais chercher la police quand on fait du scandale.

Racadot conta la scène à Renaudin, qui rit longtemps de son rire en u et sans chaleur. Qu'on fit du tapage au financier, cela lui semblait bien (irôle. Il différa quelques jours de fournir à Racadot les éléments d'une campagne, puis l'en iilssuada : « Il vaut mieux, disait-il, quand on est le plus faible, donner l'exemple de la courtoisie. » La Vraie République fit sa paix avec le baron de Reinach en mentionnant une chasse où avaient pris part Bouteiller, Renaudin et des grands journalistes.

Le rôle de Renaudin demeura confus dans l'esprit de Racadot. Mais il ne faisait pas de psycho-

log[ie ; il avait touché une première somme, espérait toucher encore. Tout se termine par une transaction entre Toptimisme de nos rêves et les duretés de la réalité, et par une nouvelle construction d'espérances.

Sturel, malheureusement, contrarie le génie architectural de ses deux amis. Il surveille son journal de la première à la dernière ligne. Parce qu'elles lui paraissaient dénuées d'intérêt, il a refusé des notes de Mouchefrin où l'on sentait l'éducation de la rue Montmartre. Ces délicatesses irritent Racadot, qui juge que le maître, c'est celui qui paie. Fin septembre, on a déjà mangé une quinzaine de mille francs. Cependant il ne brusque rien. Se méfiant un peu de Renaudin et mal secondé par le dévouement inférieur de Mouchefrin, de la Léontine et de Fanfournot, il voudrait garder ses vieux amis, tout en faisant un journal « plus moderne, plus raisonnable » . Qui sait, d'ailleurs? un jour ils seront riches, pourront aider la Vraie République !

— Mon cher rédacteur en chef, dit-il à Sturel, le journal est admirablement rédigé, mais il perd beaucoup d'argent. C'est que nous sommes un peu naïfs. On m'a indiqué un collaborateur très précieux, parce qu'il s'occuperait en même temps de publicité. Un journal vit par les affaires, n'estce pas?

Qu'objecterait Sturel?... On prit rendez-vous pour dîner aux Champs-Elysées.

De quel air courtois et important le nouveau collaborateur se déclara heureux de donner la main au rédacteur en chef de la Vraie République! Si Sturel était resté en Lorraine, de sa vie, il n'aurait vu de souliers si vernis, ni un chapeau si miroitant. Dans toutes les manières de ce convive providentiel, quand il saluait, — comme sur le terrain, — quand il s'excusait et vous cédait la parole, quand il parlait d'argent, — avec dédain et toujours par louis, — on reconnaissait un homme susceptible, voire pointilleux, un homme d'honneur, enfin. Il n'avait de douteux que le linge et le regard.

A ce diner, comme par hasard, Renaudin assista :

— Voilà M. Renawdin, disait le gentilhomme, qui est très sérieux et qui poui'ra vous dire avec moi que tous les journaux vivent de publicité,

— Mais quelle publicité et quelles affaires? Racadot, qui bout quand on boude contre son

rentre, réplique :

— Une affaire, s'entend, est bonne, si elle rapporte de l'argent.

La figure de Sturel s'attrista. Et il commençait de regarder les dineurs voisins, trouvant que ses ponvives parlaient bien haut.

— Permettez, dit l'homme. Je devine monsieur. Je vois bien qu'il ne lui conviendrait pas de faire n'importe quelle affaire. Pour un commerçant, cela n'a pas d'importance; mais pour M. Sturel, qui se destine sans doute à la vie poli-

tique, il y a des Inconvénients, parce qu'on peut, en période électorale, mal interpréter un rien.

— Dame! jette Racadot, décidément invité à la franchise par la truite sauce verte, c'est certain qu'il y a des inconvénients. Mais c'est bon aussi de gagner de Fargcnt.

— Enfin, dit Sturel, prêt à s'irriter, il y a des journaux qui gagnent de l'argent sans rien faire de suspect.

— Vraiment? et lesquels, cher monsieur?

Sturel cita des noms. A chacun, l'homme en

souriant se tournait vers Renaudin. Racadot, avec le zèle d'un néophyte, ricanait. Pendant une demi-heure, ils passèrent en revue les plus estimés des publicistes contemporains, dont Sturel aimait trois ou quatre pour leur générosité. Ces accusations ne le convainquirent pas; mais il souffrait qu'on osât, devant lui, supposer de telles ignominies. Pour couper court :

— Auriez-vous raison, ce que je ne crois pas,

— car la qualité de leur esprit me semble un témoignage plus sur que des racontars infâmes,

— ceci demeure que, moi, je ne me prêterai pas à ces tripotages.

— Racontars infâmes ! tripotages ! murmurait l'homme, que Renaudin calma. Eh ! l'on ne force personne !

Offensé dans sa dignité, il alla jusqu'à vouloir jiaver sa part de l'addition.

Racadot lui disait :

— Allons, mon cher ami, un verre de kunimcl?

— Vous n'avez pas compris Sturel, affirmait Renaudin.

L'homme fut magnanime et, laissant de côté toute susceptibilité mesquine, il précisa loyalement, en posant sur la table sa main, les doigts écartés :

— Je comprends toutes les façons de voir; au cas où nous entrerions en relations utiles, M. Sturel garderait toujours la liberté de refuser une affaire qui lui déplairait. Je lui ferai des offres, il jugera et je m'inclinerai devant ses convenances, car, qui suis-je? un galant homme pour qui le baccara a été sévère, mais, vive Dieu ! . . . un galant homme !

Starel, touché des affres de Racadot, craignit le ridicule d'être moraliste à l'heure du cigare.

— En avez-vous seulement, des affaires? Nous disputons sur les nuances du poil de l'ours.

— Mon cher ami, dit Renaudin, exposez à M . Sturel une affaire que vous ayez en vue dans ce moment-ci.

— Eh bien ! voilà! — il baissait la voix. — Je sais une histoire de mœurs qui va venir devant le tribunal, où sont compromis un commerçant et un avocat. Dans une note, nous citons l'avocat qui n'a pas le sou, puis nous annonçons une enquête pour connaître le nom du gros commerçant. Sous prétexte d'interview, je passe chez lui, et, pour qu on se taise, il allonge la forte somme.

Ayant dit, il regarda son mon' e avec contentement.

— Suffit! s'écria Sturel, qui rassemblait son chapeau, sa canne, ses gants, payait, se levait, décampait.

— Soit! fit l'homme, blessé, mais je ne réponds même pas qu'on puisse réussir l'affaiic avec /a Vraie République.

Renaudin accompagna Sturel, qui lui dit :

— Tout cela me déplaît.

Il lui répondait, comme à un enfant nerveux :

— Je vois bien ce qui t'inquiète. Le bonhomme est un peu à surveiller. Mais c'est un honnête garçon : tu lui expliquerais ton système, il s'y conformerait.

Sturel, en écoutant la plaidoirie de son compagnon et les distinctions qu'il établissait entre les ventes de silence « qui réellement ne sont pas dangereuses » et les articles de pression « dont il faut en effet se défier » , se le représentait humble, défait, subtil, au banc des accusés en correctionnelle, et il pensait : « Gomme c'est plus simple d'avoir des partis pris! » Il voyait clair que dès maintenant la notion d'honnêteté était détruite en son vieux camarade. Un praticien habile, en posant de petits tampons d'arsenic sur le nerf dentaire d'un patient, arrive à le détruire totalement et avec triomphe il conclut : « Vous ne sentez plus rien! » — Du même ton que le névralgique soulagé, Renaudin, quand on essaie d'irriter les délicatesses de l'honnêteté, peut répondre :

— Rien, je ne sens rien du tout.

Ce n'est pourtant pas que cet élève de Portails et des « salons du parlementarisme » n'ait (jardé telle naïveté d'âme qui ferait rire au boulevard, un touchant réalisme lorrain, — notamment quand il expliqua d'une façon dég^oùtante et familière une éruption qu'il avait eue au visag^e :

— Je suis heureux maintenant; ma santé est excellente. J'ai une maîtresse qui a eu l'idée de me faire à minuit, chaque jour, une côtelette aux épinards.

Cette ingénue reconnaissance d'un amant rattache Renaudin à l'humanité, mais acheva de dégfoùter Sturel qui résolut de rompre avec la Vraie Republique.

Pour avoir senti sous son pied mollir la rive (lu vaste cloaque de la presse, telle que l'a faite le système de chantage général qu est le parlementarisme français, voilà Sturel qui recule! Dès ce moment, on voit bien que s'il a l'esprit élégant, plein de feu, il ne possède guère la faculté de le gouverner. C'est délicatesse native, c'est aussi la culture héroïque de l'Université. Certains jeune» gens, à vingt-quatre ans et avec notre éducation idéaliste, ne sont pas prêts pour la vie. Ils ont dans le sang toute la poésie des livres. C'est au point que le premier argent qu'ils toucheront les fera rougir. Ils n'éprouveront pas la jBerté d'un jeune homme élevé à la Franklin et qui met la main sur son premier salaire, mais une diminution morale, la honte d'un travail mercenaire.

De ce diner par un beau soir profond sous les

arbres des Champs-Elysées, Sturel emporta le pressentiment que jusqu'alors il avait vécu dans une convention, dans l'ignorance des choses. C'est un thème banal, l'opposition qu'il y a entre la vie, telle qu'on se l'imagine, et sa réalité, mais cette banalité soudain pour Sturel devint douloureusement vivante et agissante. Elle infecta toutes les opinions qu'il s'était composées des hommes et des choses. Chaque jour de celte semaine, il fut plus déniaisé, mais plus sombre. Il apprit que si toutes les convictions ne sont pas déterminées par l'argent, presque toutes du moins en rapportent, ce qui atténua leur beauté à ses yeux. 11 constata que si certains hommes prennent certaines attitudes sans subvention, certains autres sont subventionnés pour les prendre, et qu'ainsi le plus désintéressé, toujours ■ suspect aux malveillants, n'a même pas la pleine ] satisfaction de se savoir en dehors des combinaisons pécuniaires : sans en profiter, il les sert. ^ Sturel dut encore admettre que la meilleure ; des causes a besoin, pour réussir, d'appuis eni- ; pruntés aux forces existantes. Les métaphysiciens, les moralistes en chambre agencent des > mots auxquels ils ne demandent que d'être con- ^ formes aux définitions du dictionnaire ; par leurs \ fenêtres fermées sur la vie, nulle poussière ne . peut pénétrer jusqu'à eux; et, d'autre part, les serfs, les fellahs, les éternels soumis, s'ils sont couverts de poussière, ont le droit de penser devant Dieu et devant les hommes : « Je ne dois

pas être tenu pour souillé, car ù travers les siècles toujours j'ai subi et jamais je n'ai pris une résolution. " Mais ceux qui agissent, qui assument des responsabilités?... Les nécessités de leur action les empêchent de demeurer irréprochables . Ils ne se bornent pas à coudoyer les pourris, ils collaborent avec eux, les ménagent et les sollicitent.

Au 1" octobre, Sturel abandonna la rédaction en chef, ne vint plus aux bureaux du journal, mais envoya toujours des articles. Le dîneur qui lui avait si fort déplu fut installé avec le titre de secrétaire général à la place de l'administrateur qu'on expulsa. Cette brillante recrue multiplia les démarches auprès de tous les grands établissements financiers, compagnies de chemins de fer, messageries maritimes, etc. Après huit jours de vains efforts, toujours optimiste, il dit à Racadot :

— La Vraie Ré/nillirjue n'est pas prise au sérieux : il faut la faire valoir.

Moyennant quelques pièces de vingt francs, il obtint des indiscrétions d'employés et pubha une série d'articles contre diverses maisons de crédit. Racadot paraissait regretter ces dépenses, qui demeuraient sans résultat.

— Ils sont touchés! lui répliquait son convive. Mais c'est question d'amour-propre : ils ne veulent pas qu'on ait compté sur eux pour faire vivre le journal. Il faut leur prouver qu'on a d'autres ressources.

On chercha un bailleur de fonds. Le maître chanteur croyait au hasard, à sa bonne étoile : tous ces gens qui finissent en correctionnelle sont des esprits mous; incapables d'embrasser la série des causes et des conséquences, ils parlent du hasard.

— On ne sait jamais, disait niaisement celuilà, quel est l'homme capable de mettre de l'argent dans un journal.

Il présenta à Racadot des personnes qui n'avaient pas de semelles à leurs souliers, et qui fortifiaient chacune de leurs phrases des adverbes « loyalement, franchement » . Il feuilleta le Bottin, s'informa en tous lieux des négociants " susceptibles de s'intéresser à un journal » , — qu'il appelait tour à tour des « enrichis intelligents » ou des « parvenus vaniteux » . Il eût fallu être en mesure d'offrir la croix ou la députation.

— Ah! disait avec envie le secrétaire général, si, comme M. Renaudin, je fréquentais Portalis!

On ne trouva pas le bailleur de fonds, mais les établissements commencèrent à s'émouvoir. Mille bruits en coururent à la honte de la Vraie République. Hélaô ! de ces bruits, dix à peine étaient justifiés.

— Patience ! patience ! répétait l'ingénieux gentilhomme. Ils m'estiment et ils chanteront!

C'est vrai que Racadot manquait de patience. Il n'était pas un spéculateur d'esprit libre, qui se sent une année devant lui et supporte allègrement les mois de baisse parce qu'il peut « tenir

le coup » . A toutes les minutes, il voulait savoiioù il en était. On atteignait seulement le cinquième mois et déjà son capital était à demi détruit. Comme si la vie même faiblissait en lui, il avait des insomnies. Un matin il tendit à Renaudin un article de sa façon :

— Voilà de quoi peser sur les Rothschild. L'autre haussa les épaules :

— Personne ne fera chanter Rothschild : si jamais il donnait un sou, toute sa fortune n'y suffirait pas.

Racadot alla aux renseignements rue Laffitte, et apprit que la Vraie République était inscrite pour une mensualité de 500 francs.

Ainsi Renaudin l'escroquait! Jugeant qu'il pouvait désormais évoluer sans guide, il saisit cette occasion pour se libérer du courtage de 33 pour 100 que son déloyal camarade prélevait. Tout le journal, d ailleurs, témoignait d'un génie sordide. Mouchefrin lui-même, de grand matin, dispensait d'un des j)orteurs, distribuait les exemplaires dans les kiosques, chez les libraires. On croit généralement que le premier reporter féminin fut Mme ^ivert, qui, dans le Soleil, rendit compte de l'exécution d'Emile Henry : on ignore donc que la Léontine allait tous les jours à la Préfecture de police? Aucune économie ne paraissait négligeable à Racadot. Naturellement, il vendait les billets de théâtre; il vendait les livres sollicités des auteurs, des éditeurs. Un ouvrage de 3 fr. 50 est repris par les bouqui-

nlstes à 1 fr. 25 ; coupé, il ne vaut plus que 60 ou 75 centimes. A la Vraie République, on lisait les ouvrages en écartant les feuillets et en clig^nant de l'œil, la tête penchée comme un buveur qui tient le verre et fait claquer sa langue. Le directeur d'un journal a une carte de pesage qui trouve acquéreur pour 1 500, voire 2 000 francs. On peut aussi négocier les permis de chemin de fer. Lors d'une exécution capitale» Racadot parvint à placer pour 100 francs deux billets de presse donnant le droit d'approcher de la guillotine. Aussi le journal se déclarait, en toute circonstance, partisan de la peine de mort.

Au milieu de ces vilenies et mesquineries mêlées, Sturel, Saint-Phlin, Rœmerspacher, Suret- Lefort, avec le délicieux égoïsme des idéalistes, poursuivaient leurs constructions abstraites. Ils étaient disposés à tenir Kacadot comme engagé envers eux. Et lui, de leur quiétude ressentait une haine accrue par son impuissance à la leur témoigner.

Le journal les avait rapprochés de littérateurs connus, dont ils ne tirèrent pas d'agrément sérieux. Ces messieurs, même habiles et déliés dans leur art, leur parurent grossiers : il faut aimer si sottement la notoriété pour l'obtenir! Dans une même époque beaucoup d'individus sont intéressants à observer, en tant que spécimens rares, comme des monstres enfin, mais trois ou quatre au plus peuvent nous donner de l'exquis ou une excitation héroïque; ceux-là ont

des habitudes de méditation et ne se prêtent pas aux connaissances hâtives.

En réalité, de leur collaboration à la Vraie Répuhlique, Rœmerspacher et Sturel retirent cet avantage qu'à détacher d'eux-mêmes des idées pour les insérer là, ils se fortifient, — comme un fraisier cueilli, élagué, taillé, fructifiera d'autant plus, — mais ils ne trouvent point dans ce journalisme sans but un mobile à leur activité. Le centre de Rœmerspacher devint plus que jamais l'école des Hautes Études; Sturel se replie sur les souvenirs d'Astiné, et, par reflet, sur Mlle Alison; Suret-Lefort, chaque jour plus affamé d'applaudissements, ne voit dans l'univers qu'une vaste " Mole » . — Quant à Saint-Phlin, en plein hiver il regagna la Lorraine, à la suite d'une crise sentimentale où l'on trouve un mot de Mouchefrin qui, tombé dans un coin de café, demeure pourtant le témoignage le plus grave contre ce mauvais homme.

Il faut savoir que Saint-Phlin n'avait pas beaucoup d'usage des femmes. Il s'était épris d'une petite créature blonde nommée Mauviette. C'était une Alsacienne du territoire de Belfort, très soumise parce qu'elle avait été débauchée et formée par un gros commerçant, qui jugeait que celui qui paie a le droit d'imposer sa discipline. Quand elle fut si malade que ce négociant l'abandonna et après une période d'absolu dénùment, — car elle ne pouvait songer à retourner dans son honnête village alsacien où sa mère d ailleurs était

morte et son père remarié, — avec quelle ardeur tendre cette fille de vingt-quatre ans s'attacha à Saint-Phlin! Ardeur de phtisique et tendresse d'Alsacienne pour un jeune homme aimahle, presque son compatriote, qui succédait à un bourru. Avant que Saint-Phlin se fixât et quand il fallait bien manger, coucher, fut-elle un peu commune à ces jeunes gens? Ils ne savaient plus au juste qui d'entre eux l'ayant rencontrée l'avait menée dîner avec toute la bande, puis le soir au café, où elle revint durant une quinzaine. Il est certain qu'elle se préoccupa d'isoler Saint-Phlin quand elle fut son amie. Mais quoi! elle avait le goût de la lecture, une religion assez poétique et le pressentiment de la mort, et si quelques-uns la connurent, elle n'apparut avec ces qualités-là, c'est-à-dire vraiment elle-même, qu'au seul Saint-Phlin. Ils passèrent des jours et des jours, tantôt ravis, tantôt désespérés, à chercher dans le silence, l'un à côté de l'autre, le moyen d'éviter à leur amour le chemin du cimetière. Le jour vint pourtant que le pauvre amant y conduisit son amie. Il en revint vieilli, les yeux aisément pleins de larmes, insensible aux questions qui naguère lui semblaient essentielles, enfin plus du tout un adolescent, mais démoralisé par l'effacement de cette gentille servante.

Or, un soir de décembre qu'il était venu au café et que son silence gênait, apitoyait Rœmerspacher, Sturel, Renaudin même, Mouchefrin, lui, par goût de l'infamie, l'interpella :

— Tu sais, Saint- Phlin, ta Mauviette? il ne faut pas non plus que tu t'exagères les choses... Moi. . . moi. . .

— Je le savais, répliqua Saint-Phlin pâlissant, qui prit son chapeau, sortit, s'en alla jusqu'à Varennes.

Tous se levèrent, laissant là Mouchefrin.

Ces messieurs ont bien du loisir d'avoir tant de délicatesses! Quand Racadot met la main sur son cœur, il constate combien s'amincit la liasse de ses billets de mille.

On n'est vaincu qu'au jour où l'on s'avoue vaincu! Voilà l'exacte formule. Il espère envers et contre tous. Non par sottise, mais parce qu'il découvre toujours une issue et, immédiatement, y marche. Il est parvenu à s'assurer un certain nombre de mensualités. Le défaut de ce provincial est dans l'évaluation : remarquable d'activité, d'audace, il attend trop des ressources qu'il entrevoit. Sa lourde main de paysan n'a pas le tact pour soupeser les valeurs imaginaires dont vit un intrigant de la presse. Et puis, dans les chantages, il est un peu goujat : il presse trop.

Pour l'instant, il tient une bonne affaire que lui a procurée Mouchefrin. Et par qui? Par Astiné.

Mouchefrin, qui n'a pas un bon tailleur et qui n'a pas le cœur noble, déplaît; il fait voir tout de même quelque chose d'analogue à la fierté. Gomme la sèche trouble l'eau par l'émission volontaire de son encre pour aveugler l'ennemi qui

la poursuit, il sécrète et projette, en façon de sépia, des propos acres, insultants. A Mme Aravian qui l'interroge sur Sturel, il répond :

— Il aime de plus en plus la petite Alison et ne m'a même pas écouté quandje Iwi disais votre retour.

Astiné joue avec ses turquoises et ses perles ; elle n'a rien à dire contre cette dureté de Sturel, mais, si nerveuse, elle ressent une jolie honte secrète, car elle veut être celle qui ne tourne jamais la tète. Désormais ce Mouchefrin, parce qu'il l'a blessée, existera pour elle. Qu'il soit insultant, elle en est agréablement excitée ; elle le bafoue d'une façon supérieure et goûte l'affreux plaisir d'avilir un être : elle se fait de lui, peu à peu, un besoin comme d'un bouffon. Elle s'en explique joliment dans une lettre à un ami, diplomate français, avec qui jadis elle a visité le pays d'Egypte et pour le moment en résidence àX...

«... J'ai trouvé ici un étrange claque-patins; c'est un paysan qui a fait des études et qui est venu à Paris. Certainement sa mère aura cédé dans son pays à quelque kobold ou chercheur de trésors dont il est le fils, car il passe son temps à chercher des piécettes. Malheureusement, madame sa mère a tout à fait perdu la tête dans l'instant de son bonheur, et quand il fallait saisir la baguette de coudrier indicatrice. Il est domestique d'un journaliste et, par là, journaliste luimême. Si vous demandez aux journaux, mon

cher, les chances de succès du canal de Panama, la jolie ftimme à la mode, les sentiments intimes du tsar, pensez que mon claque-patins vous renseigne.

« En moi, je crois qu'il n'apprécie que mes perles, mais il distingue dans ma femme de chambre la bonne odeur de la cuisine. Elle frissonne en lui tendant, de la même façon qu'aux ours et aux gros chiens des jardins zoologiques, des morceaux de viande, des verres de vin; elle retire vite la main; mais, à ses yeux, on voit bien que ce n'est pas la main qu'il lui prendrait. . .

« — Rose, luiai-je dit, songez, ma fille, que ce n'est pas une belle espèce à propager. Je la crois déjà nombreuse ici.

t II m'a fait voir son « patron » , le propriétaire de son journal, un moujik lettré, lui aussi, mais, celui-là, un bourru tout à fait dénué de grâce. Au moins, mon Mouchefrin a-t-il cette vulgarité agréable, à la française, qui, dans tous les pays, distrait les femmes.

« Ces messieurs, qui ont des relations dans la police, m'ont présenté un certain nombre de voleurs et d'assassins. Nous visitons plusieurs fois la semaine les cabarets mal famés. Avez-vous exploré le quartier Maubert? Je m'y suis fait des amis. Nous irons ensuite aux boulevards extérieurs et sur les berges de la Seine. J'aime à goûter ce qu'a de plus rare chaque pays. Dans cette belle Egypte, nous avons vu ensemble des

400 LES déraci:nés

enfants frémissants de la fièvre du soir, divins et que leur nombre fait sans valeur; le soleil qui se meurt, comme un poisson du Nil dans la main d'un Dieu, et passe du jaune au rou^e, au lilas pour se fondre, de passion pâmé, hors de la vie; les rossignols éperdus sur les palmiers assombris, les siècles demi-dég^agés de leurs bandelettes, et les solitudes liquides de la paix égyptienne. Mai^ 1 à Paris, des dégénérés qui boivent des mélanges de Locuste dans une atmosphère d'hôpital et de bagne, cela aussi me sort de l'ordinaire,

« A.STINÉ Aravian. »

Dans chaque administration, les agents ont coutume d'user des journaux pour peser sur leurs chefs hiérarchiques, ou pour obtenir du gouvernement ce que celui-ci, toujours craintif des difficultés, accordera seulement à un mou- ' vement de l'opinion. Le diplomate avec qui correspondait Mme Aravian saisit au vol cette occasion. 11 lui demanda, courrier par courrier, d'être sa discrète intermédiaire auprès de ces messieurs qu'elle lui peignait si plaisamment en Scapins tragiques. Il y avait lieu d'émouvoir le public français sur la situation qui était faite à nos compatriotes à X... «■ C'est besogne patriotique et dont ne pourra que profiter un journal jeune, ardent, désireux de bion faire et d'attirer l'attention. )) Une note tchnique accompagnait.

Racadot, par Mouchefrin, répondit :

UNE ANNEE DE LUTTES ftOl

— C'est mille francs.

Astiné les avança de son propre argent. Elle avait enfjagé quelques pierres chez des marchandes à la toilette, dont elle aimait la société. Racadot s'accusa d'avoir manqué d'exig^ence. Il marcha huit jours dans le sens promis, puis fit savoir que celte campagne nuisait à son journal. Astiné le pria de passer chez elle et, l'ayant invité à parler vite et net, ne manifesta aucun étonnement quand il dit qu'à moins de 30 000 francs il allait se taire. Les billets de banque n'ont pas pour cette jolie femme la même force émouvante que pour Racadot, qui guette tous les mouvements de son visage. Parce qu'elle a répondu avec flegme : « Je vous transmettrai la réponse » , il se crie en dedans de soi-même : « L'affaire est dans mon sac ! »

Quelle maladresse par avidité ! Il y a moyen de trouver là dedans les 750 francs à payer chaque mois pour la location de la Vraie République; Racadot prétend en vivre totalement. Et parce qu'une Astiné n'est pas surprise d'une grosse somme, il croit que l'intéressé n'hésitera pas davantage. Même, ces ressources aléatoires, déjà il les fait entrer en compte dans ses prévisions. C'est qu'il en est aux expédients • le 1" janvier 1885, il vient de donner une délégation sur le fermier de ses annonces, aliénant ainsi une recette de 2 500 à 3 000 francs par mois.

Le 15 février, il connut la réponse : le diplomate et les commerçants syndiqués pour la cii-

constance ne croyaient pas devoir consentir plus de 5 000 francs.

Le son de voix de la jeune femme transmettant cette décision à Racadot n'était pas encore évanoui qu'il la haïssait. Elle avait un air si indifférent à prononcer des chiffres! Tel qui, dans un tripot, est en train de se faire dépouiller s'exaspère de l'impassibilité des perdants ou des gagnants que l'argent n'émeut pas. Racadot, c'est un paysan, et la vie qu'il se fait exigerait un tempérament de joueur. Ce gros homme fortement j membre serait heureux devant une prairie; de- ; vant un tapis vert, il respire mal, son sang s'alourdit et l'engorge. De là, peut-être, certaines fureurs de bêle campagnarde, jointes à une dure personnalité. Quelques années plus tard, aux couloirs de l'Opéra-Comique en feu, il J eût été de ces terribles fuyards dont les couteaux a furent retrouvés fichés dans le dos des brûlés. j

A cette date de la mi-février, Racadot n'avait ] plus que 8 000 francs en poche et des ressources | mangées à l'avance. Il crut que Rœmerspacher et Sturel demanderaient à leurs familles un sacrifice en faveur du journal compromis : ils n'y virent aucun intérêt. Il lui fallut bien accepter l'offre de Mme Aravian. Mais fin mars, elle lui fit connaître que décidément on se passerait de ses offices. Comme le taureau bondit avec une épée maladroite dans le garrot, Racadot courut chez Bouteiller. Depuis quelques mois, il lui demandait des interviews que le professeur consentait

moyennant qu'on tùt son nom. 11 lui exposa qu'il s'était engagée trop légèrement, sur le désir d'un diplomate, à publier des documents propres à contrarier le gouvernement. Il les lui soumit. On avait abusé sa bonne foi : il désirait, dans un sentiment patriotique, se dégager de cette obligation. C'étaient quelques mille francs à restituci .

Bouteiller le laissa tout au long s'expliquer et se contredire. L'affaire avait la plus mauvaise odeur. Mais les hommes qui veulent réussir dans la vie publique tiennent à la réputation de soutenir ardemment leurs amis. Et pour qu'on le croie, le plus simple est encore que ce soit vrai. Voilà, sans nul doute, ce qui décida Bouteiller. Et s'il accédait au désir de ce protégé suspect, il eut raison, étant donné son système, de se placer sur le terrain du devoir.

— Monsieur Racadot, dit-il en lui tendant la main, vous agissez en loyal garçon et en bon serviteur de la République. A chacun il peut arriver de se tromper; vous vous êtes immédiatement ressaisi : le gouvernement, s'il a conscience de son rôle, voudra vous aider dans une tâche utile.

Racadot, excité par ce vent de bonheur, entrevit dans un éclair une solution définitive. Et, avec une simplicité dans l'audace qui, si elle réussissait, devait ressembler à du génie, il offrit la Vraie République à Bouteiller.

— Elle sera, mon cher maître, votre organe, votre instiumeut, votre chose.

Ce professeur fort répandu, et considéré, mais pour qui la politique n'était pas un milieu naturel, manquait de petites gens, de ces émissaires effacés qu'un politicien a besoin de posséder dans les couloirs des assemblées, dans les journaux, et qui, plus utilement que de gros personnag^es, peuvent en certains cas battre le terrain et le jalonner. Les manières serves de Racadot lui agréaient. Il le pressa de questions précises sur l'état de la Vraie République . Bien que le malin paysan fut parvenu à voiler le pire, Bouteiller ne considéra pas qu'il put s'engager de sa personne en cette galère, mais il souhaita qu'elle se maintînt à flot.

Il laissa entrevoir qu'avant peu certaines circonstances pourraient se produire où, cédant à de nombreuses sollicitations, il prendrait une part active à la politique. A ce moment il reparlerait avec Racadot de ses intentions. Immédiatement, il promettait de s'employer à lui obtenir une mensualité régulière au ministère de l'Intérieur. L'autre remercia chaleureusement, multiplia des protestations qui étaient sincères, mais se désola, disant :

— Une mensualité, c'est parfait, mon cher maître, mais je me suis lié pour cette histoire de diplomate ; c'est une somme à rembourser : si je pouvais toucher tout de suite quelques billets de mille francs?. . .

— Eh bien ! dit Bouteiller, je passerai aussi quai d'Orsay.

La répartition des fonds secrets se fait sans métliode sérieuse, par à peu près, les ministres étant éphémères et mal servis.

Le principe est que chaque parti qui passe au gouvernement subventionne les journaux de sa nuance. Mais la préoccupation qui prime tout pour le ministre, c'est d'associer le plus de journaux à ses intérêts, de façon qu'ils retardent sa chute, et, quand elle est venue, qu'ils s'emploient à le rappeler au pouvoir.

En fait, voici comment on procède. Tous les journalistes fonds-secrétiers se connaissent, forment une association de frères. Quand un ministre nouveau apparaît, ils se concertent, s'en viennent rassié(jer. Celui-ci étant neuf, s'informe. Dans les bureaux ou dans les couloirs, on lui dit : « 11 y a un tel qui est au courant. » Le ministre et son conseiller examinent la nomenclature des g^ens achetables, petits ou puissants, qu'ils fassent passer des échos ou de longes articles. Un ministre qui réfléchit se rend compte jqu'on agit sur l'opinion par des faits, bien plus ique parla manière de les présenter : le publiciste iqui vaut réellement de l'arguent, c'est celui qui est |en posture d'inventer ou de lancer une nouvelle jpropre à remuer, un jour ou deux, le public. En conséquence, la liste qu'arrête le ministre ne diffère pas sensiblement de celle qu'avait dressée son prédécesseur. Ce sont toujours les mêmes journaux et les mêmes journalistes que les partis au pouvoir subventionnetit.

Ce premier travail pourtant n'a rien de définitif. Chaque jour, des publicistes demandent le chef du cabinet :

— Il se prépare une campagne. Il y a des gens qui se promènent dans les journaux, qui colportent des papiers; ce serait très facile à avoir. C'est une affaire de 500 francs.

A ceux-là, on ne donne rien. Celui qui obtient est plutôt le quémandeur obstiné qui geint :

— On me donne 3 000 francs depuis des années. J'ai pris des arrangements. C'étaient des promesses formelles... Que vais-je devenir? Ma femme est très malade... Il faut pourtant que je vive !

On l'inscrit pour 500 francs.

Le publiciste parlementaire ne tire'pas seulement sur le ministèi'e de l'Intérieur. Par ricochet, il peut aussi toucher aux Affaires étrangères. A l'une et l'autre caisse, les subsides sont distribués par paquets ou par mensualités. Le système des paquets lie moins, met une plus grosse somme dans les mains et ménage la délicatesse du personnage. Un esprit ingénieux et économe eut même l'idée de payer à la ligne; il tendait des pièces de 20 francs : une tempête le balaya. Bouteiller compte faire inscrire Racadot pour une mensualité à l'Intérieur; il prévoit plus de difficulté à lui obtenir une forte somme au quai d'Orsay.

Pour le ministère des Affaires étrangères, le chapitre des dépenses secrète.s montait, en 1885,

à 500 000 francs. Ces ressources, raisonnablement, devraient être employées à peser sur l'opinion publique à l'extérieur, sur les parlements et sur les cours. Que d'embarras n'évite-t-on pas, si, dans une crise, à l'étranger, on peut avec tact sacrifier une forte somme en faveur d'un puissant ministre ou d'un chef d'opposition, voire d'un parti! Malheureusement, les journaux de Paris, pour leurs bons offices, et les chefs arabes, pour leurs indemnités, prélèvent déjà d'importantes parcelles. Il y a, en outre, des subventions aux œuvres d'Orient. Pour suppléer au travail des ambassadeurs nonchalants, on expédie en mission des personnages capables d'approcher des hommes publics à l'étranger. Ce serait une dépense utile si le ministre se préoccupait d'assurer la réussite de la mission; mais, trop souvent, mal renseigné et tiraillé, il se borne à être agréable, par le choix de l'agent, à des protecteurs influents. L'homme du monde qui connaît la sœur de tel ministre, la maîtresse de tel prince, à Londres, à Rome, a besoin d'une grosse somme pour savoir plus exactement une nouvelle dont il a des indices. Attaqué de toutes parts, le demi-million s'émiette en fractions infimes, sans emploi réellement utile. Aussi la coutume est-elle établie qu'un ministre énergique lève sur les financiers des contributions importantes dont il use, selon sa moralité, pour ses besoins personnels, pour l'intérêt de son parti ou pour le bien public.

Racadotfut sur l'heure inscrit à la place Beau-

AaS LES DERACINES

vau. Quai d'Orsay, et devant les g^ens de la car^ rièrc, Bouteiller compte moins qu'auprès des politiciens purs. Tout avril on différa de le satisfiire. Racadot, d'ailleurs, était un mauvais client : il attaquait la maison depuis trois mois ; on n'aime pas à payer pour que des campag^nes soient interrompues, parce que c'est primer les attaques. L'affaire pendait encore, quand au début de mai, à l'une des soirées hebdomadaires de la villa Sainte-Beuve, le baron de Nelles, toujours attaché au cabinet du ministre, dit à Sturel, devant les dames Alison, d'un air mystérieux :

— Votre affaire va bien .

— Quelle affaire? interrogea le jeune homme, déjà sur la défensive, en face de ce garçon à la grosse face irritante de contentement.

Tant il le pressa que l'autre s'expliqua :

— Nous arriverons à vous donner la forte somme pour la Vraie République

— C'est une indignité! Nous n'avons rien demandé.

— Je ne puis pa& croire, s'écriait Mlle Alison avec dédain, que M. Sturel sollicite l'argent de votre ministre !

— Je vous demande pardon; je regrette de contrarier M. Sturel qui, je le vois bien, y est étranger, mais je ne puis passer pour inexact. Une demande de subvention existe, appuyée par un personnage considérable. Je ne vois rien en cela, d'ailleurs, qui puisse émouvoir M. Sturel.

Mlle Alison, de ses beaux yeux animés, jetait

à son ami une telle interrojjation que Suret-Lefort, présent à cette scène, se disait : « Ce n'est pas pour Sturel une question de mensualité, mais de 50 000 francs de rente. »

— J'affirme, répondit Sturel, que s'il y a quelque demande de cet ordre, je l'ignore et j'y suis absolument opposé.

— A mon avis, dit Nelles, avec cette courtoisie affectée qui passe l'insolence, le sacrifice ne valait que pour vous être ag^réable ; et si mon opinion a quelque valeur, on refusera.

— Je vous en serai obli(jé, monsieur, conclut Sturel, tout pâle de ce qu'il tenait pour une agression.

Il sortit avec Suret-Lefort et voulut, sur l'heure, prévenir Rœmerspacher.

— J'en ai assez de Racadot; coupons court et quittons-le.

— 11 faut avouer, répondit Rœmerspacher, qv 3 tu n'avais pas le droit de faire le délicat en 80 \ lieii et place. Tu pouvais quitter son journal; iT lis pourquoi anéantir sa subvention?

Sturel fut interloqué, non détourné par ce juste reproche.

— Enfin, tout est louche là dedans. Je veux vivre indépendant et selon mes idées très simples sur l'honneur ; Racodot et son journal salissent mes imagfinations.

Rœmerspacher fumait sa pipe en silence. Il admirait et méprisait, amicalement, d'ailleurs, ce joli type de nerveux fatig^ué.

— Si tu fais toi-même cette démarche auprès de Racadot, tu t'ag^aceras et tu seras trop brusque . Je désire ne pas m'en mêler, puisque, aussi bien, je ne quitte Racadot que pour vous suivre : ses combinaisons ne me gênaient pas. Charge Suret- Lefort de l'opération. C'est de nous le seul qui s'occupe assez activement de la politique pour se froisser des fonds secrets.

Le lendemain 4 mai, vers les six heures du soir, Suret-Lefort monta au journal et, de son plus grand air, fit connaître à Racadot qu'eux tous se retiraient d'un journal désormais domestiqué. L'autre niait d'abord, puis protestait de son dévouement et de son admiration. Suret-Lefort prétendait insérer une note où ses amis et lui prendraient congé de leurs lecteurs. Racadot épouvanté lui rappela leur camaraderie du lycée et ne parvint même pas à le faire asseoir. A la fin, il s'emporta :

— Suret-Lefort, tu n'es pas sincère, tu n'es pas un démocrate! Qu'est-ce que M. Sturel, M. Rœmerspacher et toi vous avez besoin de faire les gentilshommes avec ma peau?

Deux fois, pendant leur entretien, des créanciers essayèrent de pénétrer dans le cabinet de Racadot, et par leur grossièreté ils ajoutaient à cette scène les plus pénibles effets.

Dès le matin, Racadot était chez Bouteiller. Ses yeux tombèrent sur un calendrier pendu au mur : « 5 mai, mort de l'Empereur » , anniversaire de leur entente au tombeau de Napoléon. Ils

UNK ANNEE DE LtJTTES 411

n'avaient pas juré alors de se soutenir, mais de triompher. Il reconnut qu'ils étaient logfiques avec eux-mêmes et, sans l'appeler par son nom, il maudit l'individualisme.

Bouteiller l'accueillit avec humeur :

— M. Sturel a fait savoir au ministre que votre journal refusait toute subvention. Qu'est-ce que cela signifie? Était-il nécessaire de consulter M. Sturel?

Le pauvre garçon protesta qu'il n'avait parlé à personne.

— Nous ne sommes pas ici pour éclaircir des mystères, continua le professeur; quoi qu'il en soit, le ministre refuse de s'intéresser davantage à l'affaire.

Racadot effondré voulut insister.

— C'est un principe absolu, lui dit l'autre, de ne pas demander à ses amis plus qu'ils ne peuvent faire. Laissons le quai d'Orsay. Contentez-vous de la subvention de l'Intérieur.

— Elle ne me suffira pas.

Mot malheureux, d'un accent trop sincère! Bouteiller en comprit la vérité et, dès lors, envisagea Racadot comme un raseur incapable.

— Durez jusqu'aux élections générales. Vers ce moment, je pourrai peut-être quelque chose pour vous.

Là-dessus, il se leva. Sur le trottoir, le directeur de la Vraie République pensa pleurer.

Il est très difficile de calculer les conséquences d'un acte. Si Sturel se figiuait avoir agi pour le

412 LES DÉRACIMÉS

mieux, c'est qu'il ignorait la vig-ueur des soubresauts d'un Racadot qui agonise. Celui-ci n'eut pas le courage de raconter par le menu à Mouchefrin la catastrophe. Il résuma ainsi :

— Tous nous lâchent. Il ne me reste que trois crétins, toi, la Léontine et Fanfournot.

Ce dernier, par délicatesse, sortit et s'enfonça, le ventre et les poches vides, dans l'immense Paris. La femme et le nain, pendant deux heures, se répandirent en injures affreuses contre Sturel, llœmerspacher, Renaudin, Bouteiller, Suret-Lefort et Saint-Phlin. Abandonnés dans le fossé, ils souhaitaient avec fureur que la voiture emportant les vainqueurs, les traîtres, les Judas, se rompit et leur cassât les reins.

— Assez ! dit Racadot. Les pauvres n'ont pas le droit d'être fiers.

11 écrivit à Rœmerspacher, à Sturel, à Suret- Lefort, trois billets de la plus plate mendicité. Mouchefrin, ayant porté ces lettres, rentra vers neuf heures, sans réponse. Pour avoir du pain, ils vendirent des timbres-poste.

Et pourtant Racadot, dans son portefeuille, gardait deux billets de cent francs. Mais, sous le coup, ce pauvre, qui avait dissipé en moins de onze mois 40 000 francs, redevint subitement un de ces Lorrains qui, pendant les longues guerres dont fut ravagé son pays, se fût laissé chauffer par les Suédois plutôt que d'avouer où il cachait son blé. Le malheur fait ainsi sortir diu civilisé, comme le loup du bois, le bandit, celui des pays

de famine, de Sicile on de Lorraine, la Bête de proie universelle. Plus particulièrement, une crise financière détermine une fièvre. » Au temps de Law, dit un historien, la Seine ne roulait que des cadavres. «

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