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CHAPITRE VI

Il est impossible, si l'on esQniine les plantes qui poussent sur un talus ou au bord d'un bois épais, de douter que leurs jeunes tiges et leurs feuilles ne prennent les positions convenables pour assurer à ces derniers organe»

l'éclairage le plus complet et les rendre ainsi capables d'opérer la décomposition de l'acide carbonique.

(Dakavik, la Faculté motrice dans les plantes.)

PARCE qu'ils ne sont pas pauvres, Rœmerspacher et Saint-Phlin jouissent de la plus noble des libertés : ils s'orientent vers le point où sont amassés leurs véritables matériaux de nutrition. Ils se passionnent pour la connaissance des phénomènes de l'esprit, c'est-à-dire pour les différents sentiments ou états de conscience. Reconnaissons-leur un don pour distinguer l'évolution des diverses formes de l'intellijience dans les individus, dans les peuples et dans les races; ils discutent volontiers sur les moyens de servir

le plus utilement la ^jraudeur de l'humanité.

Saint-Phlm, en qui le vieux duché de Bar et M. Le Play unissent leurs voix, pensait que l'on aurait beaucoup à emprunter aux coutumes du passé. Rcemerspacher, en plus de la médecine, étudiait l'histoire, non l'histoire éloquente, mais l'érudite, à l'École des Hautes Études; sa belle vigueur physique et morale le poussait à avoir confiance dans l'esprit de nouveauté. Leurs conclusions ne s'accordaient pas. Mais, comme les tireurs qui ont l'habitude de faire des armes ensemble, ils se rendaient hommage l'un à l'autre. Dans leurs discussions, ils goûtaient un grand plaisir : la franc-maçonnerie d'un langage commun; d'ailleurs, elle les amenait fréquemment à soupçonner les autres d'inintelligence, quand eux-mêmes n'avaient su ni comprendre, ni se faire comprendre. Enfin, ils étaient gourmands. C'est de chez Foyot qu'à certains jours ils se plaisaient à examiner les transformations insensibles des mœurs et la date où elles seront légalisées par un nouveau statut social. De là, fort échauffés, ils se rendaient au café Voltaire.

Au terme de leurs colloques, ils s'apercevaient qu'ils étaient nés pour conclure à des vérités différentes, mais que, sur la méthode, ils s'accordaient. Depuis le lycée, ils n'avaient pas perdu leur temps; le caractère scrupuleux de Saint- Phlin, qui jadis faisait rire, forçait maintenant l'estime; et tous deux, ils avaient compris une chose très importante : nous pouvons admirer ou

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blâmer Tordre social, — c'est un agréable exercice de conversation, et pourquoi s'en priver! — mais, si nous prétendons le rectifier, il faut d'abord que nous le prenions très au sérieux par ce fait seul qu'il existe. Attachons-nous à reconnaître ce qu'il a d'excellent parmi des défauts qui nous ont facilement frappés. Sans posséder une force d'analyse qui leur permît de fixer leur attention sur Gambetta et son équipe, assez longtemps pour saisir en quoi le système a modifié le milieu préexistant, ces jeunes gens entrevoyaient que le clan gambettiste a fourni à la France un gouvernement, une administration, des moyens et un état d'esprit qui durent.

— Quoi que puisse faire notre intelligence pour se dégager, disait Rœmerspacher, nous réagissons selon le gambettisme, où nous sommes plongés.

— Oui, dit Saint-Phlin, Bouteiller nous a ouvert les fenêtres sur la France,

Quian gœtula ducetn portaret bellua luscutn. , .

o quand l'énorme béte de Gétulie portait sur son dos le général borgne ! . . . »

Le poète Léon Valade, à une table voisine, leva la tète et regarda avec douceur ces jeunes gens qui aimaient les vers pittoresques.

Grâce aux bons offices de ce charmant homme qu'aimaient alors tous les lettrés, la table de Rœmerspacher, au café Voltaire, prit une valeur

réelle par la variété de sa composition. On n'y vit pas de dessinateurs, de peintres, de sculpteurs : Rœmerspacher et ses amis, faute d'éducation, n'avaient aucun sens des habiletés manuelles; mais beaucoup de jeunes littérateurs encore inconnus, qui dans la suite eurent du talent, s'y asseyaient, et parmi eux, ces poètes qui — ayant fait leurs humanités dans le temps où l'on supprimait des prog^rammes scolaires l'exercice du vers latin — modifièrent la prosodie française. Avec bon sens, mais avec trop de dédain, Rœmerspacher souriait de ces compagnons vaniteux; il avait le tort de juger leur œuvre future sur ro[)inion bistournée qu'ils prétendaient donner d'eux-mêmes. Un homme n'est jamais que le spectateur de son talent et ne peut se prévoir.

Disons-le en passant : des jeunes gens qui se croient doués pour écrire n'ont qu'à laisser les sentiments qui, cette semaine, avec le plus d'intensité les hantent, s'exprimer sous la forme qui, pour l'instant, leur parait la plus aimable — et entasser le tout dans un tiroir. Se relisant après quelques mois, ils sentiront dans ce fouillis ce qui leur fait le plus de plaisir. Et si quelque page, une sur mille, est enveloppée d'un fluide, comme le visage émouvant d'une femme porte partout une atmosphère, c'est qu'ils sont nés pour dépasser la commune polygraphie. . . Plutôt que de faire le commis voyageur et de se perdre en vanteries à la table de Rœmerspacher, ces artistes débutants devraient en eux laisser agir la nature.

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Seule, cette puissance silencieuse saurait leur dire la direction de leur génie. A leur dam, parfois, dans la suite ils se croiront obligés de se conformer aux images qu'à l'avance ils ont proposées d'eux-mêmes.

Suret-Lefort souvent les rejoignait. La merveilleuse mémoire, la précision et l'autorité de ce jeune homme élancé et sec étonnaient sans faire sourire. De quel ton souverain il disait, en posant son verre de bière : « Mes amis politiques et moi, nous pensons!... » Parmi ses coreligionnaires, il rangeait Rœmerspacher, mais il se désintéressait des interprétations philosophiques que l'excellent carabin et historien donnait des actes de M. Clemenceau, objet de leurs préférences, et son inattention, toujours courtoise d'ailleurs, indiquait un peu de mépris qu'on se perdit dans ces billevesées.

Renaudin, l'homme au monocle, quand il pouvait s'échapper de ses journaux, leur apportait les bruits de couloir du Palais-Bourbon, les racontars des rédactions. Sa puissance est de tuer en eux la notion du respect : sa faiblesse, c'est qu'après avoir discerné les intrigues, — généralement des ventes d'influence qui dégradent tel député ou publiciste, — il conclut, épanoui d'admiration : " Gomme il est fort! »

Pendant la première année, le délicat Sturel vint rarement au café Voltaire. Il passait les soirées à la villa, auprès de Mlle Alison, ou rue de Chateaubriand, chez Mme Astiné Aravian.

Elle s'était installé un vrai salon oriental : un divan circulaire, avec un grand tapis de Smyrne, au centre un brasero, sous un lustre de mauvais goût et chargé de cristaux. Elle avait fait creuser aux murs de petites niches présentant les courbes persanes, où elle plaçait ses bibelots, colliers de perles, de corail, reliques précieuses, poignards et ceintures circassiennes ornées de turquoises. De ces mêmes objets, beaucoup étaient épars sur le divan, miroirs ronds, amulettes en forme de triangles pendues à des chaînes de cou, collections de voiles légers aux couleurs tendres. Sa fleur était le jasmin, qui toujours avec la rose enchanta l'Orient. Parfois, une longue tunique descendait jusqu'à ses pieds, ouverte devant sur une robe que serrait à la taille une ceinture en étoffe d'argent ornée de rubis. Des amis lui dirent, sans doute, que Paris est las des turqueries, car elle ferma presque aussitôt cette pièce à la fois singulière et banale, pour vivre — comme devrait raisonnaldement faire avec ses intimes toute jolie femme — dans le plus élégant des cabinets de toilette.

Sturel était de ces gens qui, de propos délibéré, excluent absolument de leur imagination les réalités mesquines. Il avait en horreur les parties basses de la vie, toutes les nécessités physiques, et tenait pour de simples misérables ceux qui se plaisent à y faire allusion pour nourrir leurs plaisanteries. Cette délicatesse le conduisit à passer dans la chambre des femmes de

plus longs moments de sa jeunesse qu'avec ses amis. Naturellement dédaigneux et exclusif, il exagérait encore ce caractère, parce qu'il se rappelait toujours que deux femmes raffinées l'appréciaient. Rœmerspacher, qui n'en était pas à se réjouir des trivialités, en tolérait pourtant de ses camarades, dont la moindre faisait souffrir l'ami de Thérèse Alison et d'Astiné Aravian. Aussi, les deux jeunes gens se voyaient-ils peu.

Mais l'Asiatique avait de romanesque tout ce que peut en contenir une âme sans tourner à la niaiserie. Elle avait fréquemment dit à son ami : fl Vous allez me jnger sévèrement! Dès que je n'ai plus un très grand plaisir à voir celui que j'aime, soudain sa vue me devient pénible : il me fait souvenir qu'une chose heureuse est morte. » En novembre 1883, après des vacances où il avait tant souffert de ne recevoir aucune lettre, Sturel, qui de la gare de l'Est s'était fait conduire rue' de Chateaubriand, apprit que depuis deux mois la jeune femme avait disparu. Tous ses meubles déposés chez son tapissier, elle avait pris le train de Marseille, sans laisser d'adresse ni d'instructions. Une hirondelle émigrante s'enfonce dans les airs. Il fut mélancolique et fréquenta la table de Rœmerspacher.

Il est certain que ce Renaudin, comme Mouchefrin et Racadot et, pour dire franc, Suret-Lefort aussi sont de basse société ; mais on ne se fait pas une psychologie, pas plus qu'on ne

devient chimiste sans se tacher un peu, et par ces expériences, Rœmerspacher , Saint- Phlin, Sturel lurent rendus attentifs à bien des choses. On en va voir un splendide témoignage.

Mouchefrin et Racadot, toujours assurés de trouver à la table de Rœmerspacher un verre de café et des cigarettes, y étaient assidus, et Mouchefrin expliquait volontiers qu'il n'avait pas mangé de vingt-quatre heures. En outre, ils s'attachaient à Renaudin, dans l'admiration de ses appointements de trois cents francs et avec l'espoir qu'il leur procurerait une place de secrétaire, de reporter.

Aussi quelle fureur de haine les saisit, quelle abondance de désespoir les envahit, ces deux malheureux, le soir où Renaudin, sans même les regarder, dit à Rœmerspacher, à Saint-Phlin, à Sturel :

— Un des journaux où j'écris, la Vraie République, accueillerait des collaborateurs capables, fussent-ils jeunes et inconnus. J'ai eu du mal à les convaincre!... Si quelqu'un de vous trois, mes maîtres, avait un morceau à imprimer, je m'en charge.

Et quelle joie sur le visage de Renaudin! Il a parlé à peine assis, et de l'air essoufflé d'un homme qui apporte des choses joyeuses, inattendues. . . Plutôt des choses impatiemment attendues! Depuis le lycée, qu'ils en prennent conscience ou non, ils attendent d'écrire dans les

journaux. La proposition de iîenaudin est un hasard que tout nécessitait.

Renaudin, de ces êtres tout abstraits, est le premier, le seul qui ait trouvé sa corporation. Et il tend naturellement à la fortifier en lui adjoignant des amis dont il fait grand cas.

Or, sa profession, sa corporation, il les conçoit d'après celui qui Tinitia, d'après ce Portalis, qu'il compte toujours voir à la tête d'un journal ou du gouvernement, et de qui il est devenu une âme de reflet.

Pour connaître ce que peut le prestige d'un homme, il faut voir Renaudin à la table de Rœmerspacher, après qu'il a détaillé les vilenies des personnages en vue, passer enfin à son ancien patron et dire, en ajustant son monocle :

— Oh! celui-là, mes petits! ...

Ce reporter bohème et qui ricane derrière son monocle, il a tout de même une hérédité de fonctionnaires respectueux et gobeurs : comme ces commerçants parisiens toujours flattés d'un brillant faiseur qui veut bien les exploiter, il appartient corps et âme à ce personnage de grand vol. Je ne dis pas que tout au fond il l'aime, ni même qu'il professe de bouche des sentiments dévoués. C'est plus grave : l'ensemble des règles de conduite que l'imposant Portalis affiche est devenu pour cet adolescent encore amorphe la seule vérité viable, la vie même. Le jeune Alfred Renaudin, c'est un poisson des eaux troubles de Portalis.

Son admiration pour les intrigues d'argent et d'ambition de l'ex-directeur de la Vérité heurte Rœmerspacher, Sturel, Saint-Phlin; ils lui répliquent par Bouteiller, « de qui personne ne peut nier la valeur 55 et qui pourtant a de la moralité. Alors Renaudin prétend leur faire admettre que le professeur se fait des buts et des moyens exactement la même conception que le journaliste. Il les plaisante et les protège, les traite en « poètes » qui n'ont pu mesurer les difficultés de la politique et des affaires. Il n'ose pourtant pas leur présenter l'argument qu'à part soi, et bien à tort, ce jeune repoiter, qui comprend les faits et non les esprits, juge décisif : le conseil que lui donna Bouteiller d'espionner pour Gambetta.

Admirons, dans une certaine mesure, que cet enfant dont personne n'a formé le goût sache sentir l'énergie insolente d'un PortaHs qui parfois le brusqua, mais ajoutons — et nous l'étonnerions fort — qu'il se méprend lourdement s'il confond à cette date un Bouteiller et un Portalis, et s'il juge que ce dernier possède mieux que des tt poètes » les moyens d'agir et de s'élever dans le milieu national. Voilà la vérité; le Renaudin qui se croit un grand admirateur des esprits réa listes ne juge pas sainement la réalité de la vie française. Comme son « patron » , il manque de bon sens; — ce que nous allons démontrer du premier.

Cette démonstration importe pour caractérise! les influences que subit cette petite équipe : par

la force de l'air que déplace en se développant une masse comme est Portails, ces jeunes (jens, feuilles détachées du grand chêne lorrain, allaient être entraînés sur un assez long espace dans la direction au moins suspecte où s'enfonçait, selon la pente de ses appétits, cet individu implacable et correct. De plus, à souligner ce défaut de bon sens, nous trouverons un enseignement utile de psychologie politique.

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