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CARACTERE D UN GRAND JOURNALISTE PARLEMENTAIRE

Dans cette longue file de politiciens que, tout le long de l'histoire récente de notre parlementarisme, nous voyons s'acheminer vers Mazas, l'intéressant d'un Portalis, et qui lui compose d'abord une figure balzacienne, c'est qu'il possède un beau nom, de la fortune, du tempérament, tout ce qu'on peut trouver dans un berceau, et que pourtant, par une suite absolument logique, sa destinée le mène en correctionnelle, à la ruine et au déshonneur.

Il fait partie de l'équipe chargée du maniement de l'opinion pour le compte du parlementarisme français, les Camille Dreyfus, les Canivet, les IMagnier, les Henry Maret, les Eugène Mayer, les Edwards, les Hébrard, cohorte intelligente que les difficultés de la vie ont décimée. Mais avec un commun idéal mercenaire et cynique, ces mes-

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sieurs présentent des nuances. L' ex-directeur de la Vérité n'est pas de ces gens grossiers, menés par leur fringale et leur verbe bourbeuse, et qui, après un instant de fortune excessive, trouvent une fin qu'on avait toujours jugée vraisemblable : s'il fait la culbute, il trompera les premiers pronostics.

Frappé avec le même coin que les autres, mais dans une matière plus noble, il est partant un sou mieux venu. Il offre l'attrait d'une forte figure qui peu à peu se dégrade. Son allure puissante, son expression fermée jusqu'à l'hypocrisie et dure jusqu'à l'insensibilité, son mutisme évoquent, ce me semble, certaines figures terroristes et austères des grands magistrats de jadis.

Ayant le choix entre divers patronages, Renaudin montre une sorte de goût puisqu'il a particulièrement senti la maîtrise de Porlalis. Parfois, en vérité, ce vulgaire reporter trahit les mouvements d'une certaine poésie intérieure. Ainsi, quand, traversant la place de l'Opéra, aux premiers temps de son arrivée de Nancy, il répétait : « Me voilà au centre de Paris. . . le centre de Paris. . . » , c'était l'accent d'un poète. C'est encore une imagination poétique, celle qui s'émeut pour ces formes insolentes, âpres, réches qui voilent en Portalis un feu plus destructeur de l'être que toutes les ardeurs d'un débauché. Cet homme qui sondait tout pour en extraire l'argent n'a jamais joué ni joui ; il n'aimaitcomme distraction que la marche, l'équitation, les sports violents. Sa seule fête

était d'actionner l'opinion par des arguments et les hommes par leurs intérêts. C'est l'ambitieux, qu'on peut définir : l'homme sans plaisir. — Un second élément de romanesque qu'avait entrevu confusément Renaudin dans les bureaux de la Vérité, c'était autour de Portalis l'extraordinaire dévouement de son administrateur Girard. Les relations de ces deux hommes donnent des indications à ceux qui savent goûter ces amitiés émouvantes que Balzac a présentées dans son Vautrin et son Rubempré. Elles sont, dans la réalité, très fréquentes.

Girard qui fit trembler toutes les sociétés financières, grâce à son génie de comprendre leurs pirateries et de s'y associer, est pour le psychologue tout simplement un homme à qui de tristes circonstances ont interdit d'avoir un fils, et chez qui le sentiment de la paternité était extrêmement développé. Dans la physionomie de Girard auprès de Portalis, on pouvait distinguer à la fois la douleur d'aimer un égoïste, l'ironie d'un homme tout à fait clairvoyant à l'égard d'un malin un peu alourdi par la vanité, enfin l'admiration que lui inspiraient, comme d'un fils à son père, les moindres mouvements de son Portalis...

Un nom met dans le sang de celui qui le porte toutes les vertus des traditions familiales qu'il évoque. L'arrière-petit-fils du grand Portalis, avocat, membre des Anciens, conseiller d'État et

ministre des cultes, le petit-fils du second Portalis qui fut, lui aussi, conseiller d'Etat du premier empereur, se devait d'être un autoritaire et un lég^iste.

Pourtant chez ce blond de grande taille, le type anglo-saxon mâtine fortement l'hérédité napoléonienne; son grand-père, né à Aix, épousa en Saxe une comtesse de Holck. Comme Wilson, avec qui il présente de fortes analogies par son allure physique et par sa conception de la domination politique, il est parmi nous un étranger.

Et voilà le secret profond de la conduite de ces hommes, un Wilson et un Portails, ou encore un Camille Dreyfus et un Mayer, fort intelligents, mais qui se détruisent eux-mêmes parce qu'ils ne sentent rien en accord avec notre pays où ils évoluent. Quant aux autres, c'est le principe de chantage qu'il y a dans le parlementarisme français qui les a détruits et qui les livre à l'histoire, déjetés, comme elle les recueillera.

Le premier point pour être selon le type i national, c'est de réaliser en soi, ou de donner comme formule-programme à son énergie propre, cette définition dont on peut se contenter en attendant meilleure analyse : « Générosité, progrès, humanité . » Les êtres qui , par leur naissance ou leur libre choix, appartiennent à une tradition opposée, se reconnaissent toujours : à leurs paroles, à leurs sentiments qui nient, contredisent le type français, puis à leurs actes. L'éducation | fortifia rhérédilé étrangère dans Portails. ;•

Enfant, il était indomptable. Son père, qnl fut receveur général sous les divers (gouvernements et qui résidait alors à Orléans, ne put obtenir que M. Dupanloup, ami de la famille, le gardât. Trente-six collèges l'expulsèrent. Nulle discipline ne le domptait; à seize ans, sa manie particulière était de dévisser les serrures. Un maître de boîte à bachot, décidé à tout supporter pour garder un pensionnaire riche et de beau nom, lui fit remettre une clef sous main. Dès lors le jeune homme respecta les serrures. Mais non les professeurs! Tous se plaignaient. Un colleur de mathématiques, enfin, prit de l'empire sur ce terrible élève qui, un jour, avec ce singulier mélange de franchise et d'effronterie dont il devait plus tard, et les grâces de l'enfance passées, user moins heureusement sur les banquiers et tenanciers de cercle, lui dit : " C'est curieux, vous seul m'intimidez. » Le colleur amusé, flatté, s'intéressa à cette nature singulière.

C'était un nommé Girard, un blond à l'œil bleu, fils de paysan bourguignon, trapu et vigoureux, d'une parole douce, qui, ayant fait sa médecine en donnant des répétitions, s'attardait, par une sorte de bohème, dans cette cette besogne nonchalante. Il prit plaisir à causer fréquemment avec son élève qui lui dit un jour : " Pourquoi n'auriez-vous pas vous-même un établissement comme celui-ci? — Je gagne largement ma vie, répondit Girard. Je vais au théâtre, c'est ma passion, et je suis indépendant. — Je vous amènerai

mes amis, les plus beaux noms de France. — Je n'ai point d'argent. « Le père de Portails prêta les cinq mille francs nécessaires, et Girard s'installa avec succès dans une impasse du quartier Marbeuf .

Quand Portalis avait dix-neuf ans, ses parents, installés à la recette de Versailles, eussent désiré qu'il s'accommodât auprès d'eux d'une oisiveté de bon ton. Mais ce jeune bomme, trop ardent pour s'amuser exclusivement des petits théâtres, des filles et des soupers, à l'une des fêtes offertes aux souverains étrangers pour l'Exposition de 1867, eut le pressentiment des catastrophes prochaines. Dans l'Hôtel de Ville, embrasé d'illuminations splendides, son imagination ambitieuse distingua Paris en flammes : « Ce soir-là, disait-il souvent, j'ai connu les sentiments que dut avoir un Ninivite aux derniers jours de sa patrie. » Pour être prêt à profiter de la chute de l'Empire, il voulut étudier, comme c'était la coutume, la démocratie américaine.

Outre-mer, ce jeune Anglo-Saxon, qui dans son enfance pensait en langue anglaise, se retrouva parmi ses pareils. Il y vit des sénateurs de vingt-cinq ans. Il en rapporta le goût de voir net et d'agir brutalement, et en outre, un livre de valeur : Le Césarisme et la Liberté.

Le parti de l'opposition devait s'intéresser à un débutant de ce nom et d'esprit ouvert. Portalis fonda avec Ernest Picard l'Électeur Libre, dont il se procura les fonds par des expédients de fils de famille.

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Ainsi préparé à la g^rande curée, an 4 septembre 1870, il s'élança. Pour la meute parlementaire l'entrée en chasse sonnait. Vers le 12 septembre, Ernest Picard, membre du g^ouvernement, fit savoir à Portails que l'armée allemande tournait Paris par le sud, que Châtillon était désarmé, qu'il fallait ameuter la population. Portails fit l'article dont l'effet fut effrayant sur la rue déjà surexcitée; on le mit en arrestation. Son cas, fort grave, relevait de la cour martiale. Picard ne bougea pas ; c'est Girard qui intervint et se démena. Dans cette tourmente sa maison avait sombré, faute d'élèves, mais par eux il gardait de belles relations; il fit tant de démarches et si pressantes qu'on relâcha Portails. D'ailleurs Châtillon avait été pris par les Allemands sans coup férir. Portalis irrité contre Picard attaqua Gambetta et la Défense nationale. Son attitude violente lui fit une réputation rapide. Le parti de l'opposition, qui allait être la Commune, s'intéressait à ce jeune homme dépourvu de ménagements. Il traita les fédérés d'étourdis, — modération dont ils lui furent plus ou moins reconnaissants, — tandis qu'il invectivait Versailles. Pour ses amis et pour <« le monde » , il fut un renégat.

Après ces terribles agitations dont il avait tant espéré, Portalis se retrouvait étranger à tous les partis et les mains vides. Il fut étonné et dépité. Résultat fort explicable, pourtant! A bien examiner sa manière dès le début, on voit comment

sa vie penchera. Ces premières années sont les assises branlantes d'une fâcheuse destinée. Par la logique de ses idées générales, ce jeune politicien était voué à l'isolement et aux besoins d'argent.

A l'isolement : — il venait de rompre avec ses anciens amis devenus le personnel gouvernemental, par une confiance excessive en soi qui résulte d'une certaine énerg^ie d'homme de sport, et surtout d'une vanité fréquente chez les fils de famille.

Aux besoins d'argent : — il croyait avoir constaté en .Amérique qu'une seule chose veut qu'on la respecte, — la force, — et que la force unique, c'est l'argent. S'assurer des concours en payant et multipliant les journaux, tel fut le système où il s'acjjarna et dissipa ses ressources réelles, puis imaginaires.

Portalis, après avoir éprouvé que l'opinion n'admettait pas qu'on fût républicain contre Gambetia, essaya de traiter : « Vous êtes écrasé, lui disait-il; on parle de vous mettre en cour d'assises pour vos comptes. Eh bien ! moi je vous prends. Voulez-vous lier nos parties? Je serai effacé et n'apparaîtrai qu'après votre installation! » C'est ainsi que parut dans la Consiituiion un article intitulé : « Le Prétendant de la démocratie» etqui venait de Gambetta Ces deux génies de l'intngue — dont l'un toutefois n'eut jamais d'amis — pouvaient s'entendre, car sceptiques l'un et l'autre, sauf devant les forces, ils ne se souciaient que des résultats. Mais Gambetta

savait déjà que Portails n'était pas maniable. Spuller, Ranc, Phéphaut réunirent assez d'argent pour fonder la République française . « Vous avez quarante mille francs, dit au grand orateur le publiciste, profondément froissé, mais vous aurez les coups. Un journal, pour un chef de parti, c'est un désavantage. " Les deux équipages suivirent une marche parallèle, tempérée de mauvais procédés, comme c'est la coutume, jusqu'au discours de Grenoble. Portalis se hâta de reprocher à Gambetta la phrase fameuse : « Il n'y a pas de question sociale! » Ce n'est pas qu'il fût socialiste. Il croyait bien trop à l'argent comme à la réalité suprême de la force. Puis son sentiment aristocratique ne lui laissait voir dans la République, en dehors des combinaisons parlementaires, que démagogie. Mais il cherchait plus avant que Gambetta un levier contre celui-ci.

Par ces attaques où il satisfaisait sa vanité froissée, Portalis retardait indéfiniment la réussite de ses ambitions de pouvoir. Il s'en rendait mal compte. A cette époque Gambetta n'était pas la puissance qu'on vit depuis : Portalis, avec un journal à dix centimes et d'un tirage considérable, croyait pouvoir marcher de pair. C'est le Corsaire qui fit l'élection Barodet contre Rémusat. candidat de M. Thiers et que Gambetta tout d'abord avait pensé soutenir. Tolain ayant demandé que le gouvernement ouvrit, comme avait fait l'Empire, un crédit de 100 000 francs pour envoyer des ouvriers à l'exposition de Vienne,

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Teisserenc de Bort répondit : « La Révolution n'est pas article d'exportation ; nous faisons voyafjer les ouvriers dans les trains de nuit, u Le Corsaire ouvrit une souscription qui permit de réunir à nouveau les syndicats et obtint 71000 francs. Portalis expédia cent ouvriers à Vienne, mais son journal fut suspendu. On vint lui offrir l'Avenir national, qu'il org^anisa.

Ainsi ses journaux étaient supprimés quand ils avaient du succès ou mouraient faute de fonds. Ces difficultés marquèrent plus fortement encore les traits de son caractère. Sa morgue lui inspira dans ces crises de belles audaces : ainsi quand il ouvrit brutalement une mensualité de 500 francs à un secrétaire de M. Thiers qui accepta. De tels souvenirs gardés par les bureaux de rédaction émerveillaient Renaudin. Et vraiment c'est assez bien de ne pas ruser avec les coquins. Souvent aussi ce mépris profond des individus prêtait à ses raisonnements une sorte de logique à coup de poing, qui a les apparences du bon sens. Mais cette conception cruelle de l'humanité engage nécessairement celui qui l'adopte dans les voies du chantage. Et d'autre part, ne croire qu'à la force et surtout à la force de l'argent, c'est, en France du moins, se priver de plusieurs éléments d'action. Le mépris des individus a de l'allure, mais nulle fécondité : à l'usage, il ne vaut pas plus que la philosophie du doute subjectif, il fait partie des vérités de cabinet; pour que les hommes aient de l'àme,

un bon moven, c'est que le chef leur en prête.

Ce goût de la logique et cette nécessité de trouver de l'argent pour des journaux, sans cesse tués et renaissants, ce mépris hautain de réalités sentimentales et cette conviction qu'on capte des forces morales comme on groupe des capitalistes amenèrent, dès 1873, Portalis à une grave opération qui lui valut de perdre définitivement l'orthodoxie républicaine. Je veux parler de la fusion qu'il imagina et tenta « entre la démocratie et les Napoléon » , un des plus fameux épisodes de l'intrigue politique sous la troisième République.

C'était en 1873; la monarchie semblait faite. On savait quelles étaient les voix acquises. Portalis et le prince Napoléon eurent une entrevue chez une femme, Mme de Brimont, qui la leur avait ménagée. A peine les premières paroles de politesse échangées :

— Eh bien! dit le prince, monsieur Portalis, que dites- vous de la situation?

— Monseigneur, je n'en dis rien.

Le prince le poussa assez brutalement, laissant entendre qu'il n'aimait pas les rendez-vous inutiles.

— Ètes-vous homme à tuer votre cousin? lui dit en face Portalis.

On entend qu'il s'agissait du prince impéria;, seul obstacle entre l'Empire et le prince.

Celui-ci sursauta. Peu après il se leva et prit confié.

— Votre [jros homme, dit Portalis à Midc de Brimont, n'a dit que des banalités.

Au bout d'un quart d'heure, il descendait Tescalier. Au moment où il franchissait la porte, un bras se passa sous le sien : c'était le prince.

— Gomme vous y allez devant les femmes! dit-il.

Et venant à son but :

— Quallez-vous faire pour empêcher la Restauration?

— Ce n'est pas une question de presse, dit Portalis, c'est une question militaire.

— J'ai plus d'hommes qu'on ne croit, répliqua le prince, mais il faut qu'on s'entende.

On fit des plans. On pensa à faire marcher de Lyon le général Bourbaki sur Paris. On s'arrêta à un coup de main renouvelé du gfénéral Mallet. Dans ce pacte d'alliance de la démocratie et des Napoléon contre la monarchie, le prince croyait pouvoir disposer des éléments bonapartistes, très nombreux encore dans l'armée :

— La question, dit-il, c'est qu'il n'y ait pas de blouses devant les régiments dont je veux disposer. L'armée tirerait sur les blouses et ne tirera pas sur l'uniforme. Votre rôle dans le journal, c'est de disposer l'opinion de telle sorte qu'il n'y ait pas de blouses, ou que les blouses ne crient pas.

A cette alliance entre la « démocratie et les Napoléon " , tout le monde s'employa, approuvant la campagne de l'Aveni?' national . Trois

lettres furent écrites à Thiers, à Gambetta, au prince Napoléon, rédig^ées par Pierre Denis et que devait successivement publier l'Avenir national. On avait pressenti Thiers qui se montra disposé à une campagfneoù il ne risquait pas sa personne et qui lui vaudrait de la populaiité. Il voulut lire la lettre qu'on lui destinait. Il y fit de lejjères corrections et promit d'y répondre. Gambetta, inquiet du progrès rapide du courant socialiste, avait traité avec les monarchistes. Laurier, autre Girard, s'était dévoué jusqu'à se donner en g^age. On connaît les conditions de Gambelta. Assuré de demeurer rééllgible, c'està-dire qu'on laisserait de côté le règlement des comptes de la défense nationale, il se contentait du rôle d'un général Foy, d'être le cliet" des libéraux, c'est-à-dire d'une opposition assurée de dominer même sous la monarchie. On ne lui communiqua pas la lettre publique qu'on devait lui adresser, car l'adhésion de Thiers devait entraîner la sienne.

C'est la lettre au prince Napoléon qui fut tout d'abord imprimée. Admirable morceau d'éloquence! Portails la lui porta à neuf heures du soir. Le prince dit :

— J'y répondrai.

A dix heures et demie, son officier d'ordonnance apportait la réponse fameuse, adhésion à « une alliance pour soutenir le drapeau tricolore I en face du drapeati blanc étranger à la France moderne » . Cette hâte, comme on va voir, eut

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pour la combinaison de désastreuses conséquences. Le sens d'étiquette de Portails, cette morgue ou plus exactement ce snobisme que nous avons déjà signalés, furent ici un facteur important. Logiquement la lettre adressée au prince eût dû paraître seule ce soir-là et la réponse venir dans le numéro suivant. Non seulement Portails voulut qu'elle parût sitôt apportée au journal, mais encore qu'elle parût en tête du numéro. Il faut se souvenir de ce qu'était en septembre 1873 s ce nom de Napoléon et l'effet terrible de cette signature éclatant en lettres formidables en première colonne d'unjournal républicain. La rue, le Parlement, la presse, tous crièrent à la trahison. 11 n'y avait pas alors d'argumentation qui pût tenir contre le sentiment. La plupart des rédacteurs donnèrent leur démission; Portalis s'affaissa ; Girard vint à son aide.

Durant ces années, Girard s'était tenu à l'écart; il venait en ami aux journaux de Portalis quelquefois, mais le plus souvent pour l'accompagner au théâtre, sa grande passion, déjà nous l'avons dit. Il avait reconstitué sa « boite à bachot » avec déjeunes Américains et quelques jeunes gens de grande famille. Il mangeait avec eux du bœuf bouilli, lisait, faisait des mathématiques et de la chimie. Sa volupté profonde semble avoir été de boire des bocks et de fumer sa pipe avec une vieille houppelande sur le dos. Son vice était le jeu. Dans les cercles où l'on ignorait sa qualité exacte, il s'était fait une situation considérable

par l'audace de ses mises. Et certes, nul des amis que très fier et habile il y comptait n'aurait soupçonné que chaque matin il allait lui-même aux Halles faire ses provisions . Un trait qu'on signale, c'est l'amour de Girard pour les animaux et poussé à ce point qu'il achetait des animaux malades à vil prix pour les soig'ner, ce qui lui permit dans une fortune assez modeste d'avoir un cheval de trait et un de selle, ce dernier lui gagnant des paris.

Girard se chargea d'aller trouver le prince Napoléon et de maintenir des relations utiles que Portalis ne pouvait avouer. Celui-ci n'abandonnait pas l'idée de son triumvirat républicain : il voulait aller vite et à l'américaine, c'est-à-dire acheter des concours comme a fait depuis le boulangisme. Son premier soin devait être de rallier ses collaborateurs. A prix d'argent il y parvint. Alceste fit sa rentrée avec un article : «A bas Chambord! » qui fit supprimer le Ccrsaire. Portalis réorganisa un nouveau journal, la Ville de Paris, qui tout de suite eut le même sort. Sur ces entrefaites, le comte de Chambord se retira. Les monarchistes étaient en déroute. C'était la République. Mais Portalis tout de même était par terre, accablé, excommunié, et l'état de siège durait. Le prince se lassa. Portalis à la fin de 1873 disparut.

Portalis vaniteux, égoïste, comme tous les fils de famille avait de l'allure, mais pas de résistance. S«n père lui offrit de 12 à 15 000 francs par an à condition qu'il ne ferait plus rien.

Après quatre années il réapparut. Sa situation était difficile. C'était le centre droit, Bro(jlie et les ducs, qui tenaient le pouvoir tandis que Gambetta était reconnu comme chef de l'opposition. Son équipée napolénienne lui fermait la politique à moins qu'il ne redevint une force.

Un Gambetta est en mesure de maintenir son journal dans les discussions d'idées, sans y mêler des affaires et sans l'attrait du scandale, soit que son autorité attire assez d'abonnés, soit que ses amis le soutiennent ; mais un Portalis, avec son talent brillant et tous ses appels à la curiosité, n'est jamais sûr que sa vente durera six mois, ou qu'un procès ne le tuera pas demain. Un Gambetta, de plus, peut nourrir un personnel : il place ses pauvres auprès de ses amis riches, et même, par Laurier, jusque dans la droite; on peut dire qu'il a fait de l'amitié une franc-maçonnerie. Le problème, de ce point de vue, se résume à trouver l'arguent pour créer etnourrir sa clientèle, et c'est bien ainsi qu'il devait apparaître à un Portalis, infatué d'américanisme. Il résolut de demander aux affaires l'argent indispensable à son or(janisation politique.

Elles étaient fort à la mode. L'aristocratie ruinée et qui disposait alors du pouvoir s'y jetait. Il collabora d'abord à l'organisation des Messageries Générales. — Les compagnies n'avaient pas de tarifs pour les petits paquets. Au-dessous de cinq kilos, on payait pour cinq kilos. La Société dont Portalis fut un des organisateurs imagina

de faire le rassemblement des petits paquets; c'était un système de poste qui se mettait à la disposition des grands mag^asins, groupant leurs envois et s'engageant à en faire la distribution dans les quarante-buit heures. Les compagnies firent des procès de toutes parts ; puis elles s'avisèrent d'abaisser le minimum de poids. C'est ainsi que d'une affaire excellente, Portalis sortit avec de grosses parts de responsabilité civile qu'il s'agissait de diminuer, d'éteindre. Girard faisait les courses, apaisait les créanciers.

Dans le môme temps, le Corsaire qu'il avait reconstitué sans s'y mettre en nom, pour avoir sous la main un instrument, lui mangeait en six mois 60 000 francs, car le public, à cette date, n'appréciait que les feuilles erotiques. La pornographie exploitée par de prétendus lettrés enthousiasmait le public. Portalis mit sur pied l'affaire du Grand-Café. Girard aurait pu s'en tirer : la serviette du gérant de café n'eût pas plus gêné cet excellent esprit que la serviette du professeur; Portalis ne pouvait pas surveiller les plongeurs. Faute de surveillance dans le détail, ce théoricien manqua encore cette exploitation que de plus humbles eussent réalisée.

Ses échecs, comme il arrive toujours, lui firent la réputation d'un homme d'affaires. Tous les bandits de Paris apportèrent dans son cabinet leurs combinaisons. Avec ces faiseurs, il accentua son ton brutal, son air de dompteur. Sa vanité lui composa l'attitude d'escarpe que les délicats

lui reprochent, parce qu'il préféra cette réputation à celle de maladroit. Roulé par les uns et responsable envers les autres, il choisit de paraître associé à la malhonnêteté des premiers plutôt qu'à la naïveté des seconds.

Le Seize Mai arriva. Le centre droit fut bouleversé, Portalis aurait voulu un siégea Paris. Mais parmi tant de champignons électoraux surgis au lendemain des orages, il n'y avait pas de place. C'est alors que Lepelletier (le banquier de la rue de Londres) , qui avait affermé tout le Petit Lyonnais, journal considérable de Lyon et d'un tirage de 100 000, offrit à Portalis de lui céder une partie de son droit, soit la direction politique. Girard fut nommé président du conseil des intéressés. La politique de Lyon est très difficile. Les partis y sont des partis d'intérêts. C'est un point de vue juste, mais auquel Portalis se devait trop étroitement tenir. Il y fit du radicalisme avec le souci de ne pas avoir contre lui les opportunistes. Il flirta si fort que le Petit Lyonnais diminua de tirage.

Il fit sa rentrée à Paris avec un livre : Les Deux Républiques , c'est-à-dire la République des légistes et la République américaine . C'est là que la première fois on parla de la Révision. Cet ouvrage, où il y a de belles pages sur la loi et de bonnes idées sur l'émancipation régionale, eut un certain succès. Tous ces efforts lui permirent de ramener dans la Vérité, qu'il fonda, des collaborateurs (Sigismond Lacroix, Henry Maret,

Tony Révillon) , dont la défection l'avait perdu en 1873. C'était se raccommoder avec le g^ambettisme et le radicalisme. De nouveau il avait sous la main une belle partie à jouer. Girard lui dit :

— Vous avez fait assez de bêtises; je veux quitter mon établissement et grérer votre journal.

Avec le concours de cet administrateur, il trouva enfin sa vraie manière qui mariait les affaires et le journalisme. Elle témoig^ne g^ravement contre le régime parlementaire; mais dans son principe elle n'était point du chantag^e. C'est une conséquence et une application du système gouvernemental. A cette époque, l'argent n'était pas rare : pour lancer une entreprise, un banquier ne demandait pas qu'elle fût bonne, mais seulement qu'elle put fournir un prospectus. Ue cette prospérité industrielle et de la spéculation, Portalis jugea que les journaux devaient plus largement profiter. La Vérité, d'un petit tirage et peu connue en dehors des salles de rédaction et du Parlement, avait une très grande influence, parce qu'on y discutait les questions sans phrases et que beaucoup de députés, ministrables ou anciens ministres, y écrivaient.

Bien doué pour comprendre les affaires, sinon pour les mener à la fin, il se faisait expliquer une combinaison par l'intéressé, en recevait un dossier, établissait des calculs, créait des arguments, puis, de sa personne ou le plus souvent par un homme sur, parlait aux ministres, aux présidents de commission, aux députés, il se

chargeait encore d'exposer ou de faire exposer aux compagnies, aux diverses administrations publiques ou privées, les propositions ou doléances de ses clients. C'est un avocat d'affaires, mais qui plaide l'escopettc au poing. Fût-ce pour un bec de gaz nouveau à installer dans une administration, il savait obtenir qu'il y eût un arrêté pris. Avait-il rencontré des propriétaires préoccupés de l'endiguement d'une rivière, des financiers désireux de constituer quelque banque coloniale, il usait en leur faveur de son influence sur les membres du cabinet et sur des particuliers auxquels l'humeur de son journal ne pouvait être indifférente.

La mise en œuvre de ce système exige du tact. Pour comprendre les rapports du fils de famille politicien qu'est Portalis et de cet excellent cerveau-peuple qu'est Girard, il faut noter que Portalis lui avait dit tout d'abord : « Vous êtes un fou. » Mais quand il vit les résultats, il crut que tout était possible, et c'était une querelle permanente entre eux. Girard disait : « J'ai ma conscience à moi. w

Tant que le journaliste qui pratique ce système demeure gouvernemental, les magistrats n'y voient que les démarches d'un homme influent. Les journaux de Portalis n'intervenaient jamais. Girard disait : « Quand on parle d'une affaire dans un journal, elle est fichue. » Celui qui étudierait les collections des feuilles dont les directeurs ont le plus exigé et le plus obtenu pourrait

n'y rien voir de suspect. Il disait encore : « On peut menacer les g^ens d'un poignard de carton, mais il ne faut pas le leur montrer, car ils vous rient au nez. « Leur journal était leur moyen de relations.

De 81 à 86, au café de Madrid, au café de la Porte-Montmartre, au café Cardinal, il y eut la Bourse aux décorations et aux places. Le ministère Rouvier (84-85) fut l'apogée de ce système, que le général Boulanger interrompit, et qui réapparut en 87. Les gens de province affluaient. Décorations, avancements, concessions, tout était trafic. Renaudin fut mené quelquefois sur ces marchés par les agents divers qui rabattaient pour Portalis. Dans les bureaux de la Vérité courait cet axiome : « Avec les hommes politiques, le tout c'est de pouvoir offrir. Trouver l'intermédiaire et construire la phrase de proposition, voilà les deux points délicats. » L'orgueil de Portalis écartait rudement les combinaisons de quatre sous; il n'acceptait que les grosses sommes.

La FeVïVe avait rapporté des bénéfices énormes qui servirent à payer les dettes des entreprises personnelles où régulièrement son directeur échouait. Ainsi ses besoins d'argent n'étaient pas satisfaits, et d'autre part, pour peser utilement sur les ministres, en faveur de tous ses clients, il demeurait dans une sorte d'opposition bizarre qui ne satisfaisait ni les opposants déterminés ni les gouvernementaux. Il n'était pas encore député. On le craigrnait. et partant on le prisait

très haut; mais, en dépit d'une inflence incontestable, il demeurait plus longtemps que des médiocres éloigné du pouvoir, — qui faisait pourtant son véritable objet.

Peut-on dire intelligent celui qui sacrifie la fin aux moyens? Il faut être Parisien et dénué de toute méditation pour prendre au sérieux des génies qui travaillent si âprement à gâter une situation facile. Cet homme fort est en réalité un personnage du plus haut comique. Mais, comme il est dur, il ne fait pas rire.

Renaudin, extasié par un champion politique «si bien en machine » et dont le style plaisait tant aux connaisseurs, rêve de «coller à sa roue» comme un cycliste à son entraîneur et, tête baissée, il pédale, pédale, sans vérifier vers quels paysages désolés cette belle course l'égaré.

C'est tout à son honneur vraiment que séduit par une telle performance il ait encore de la curiosité, de la sympathie pour le développement obscur de ses camarades. Par son activité, il a réussi à se faire une place d'informateur habile; sa promptitude à se dégager des scrupules de sa première moralité lui donne bon espoir de devenir un homme d'affaires, mais il se sait peu instruit et mal à l'aise avec les idées. Voilà pourquoi il se rapproche toujours si volontiers de Roemerspacher, de Sturel, de Saint-Phlin, de Suret-Lefort qui laissent en jachère des forces que lui saurait cultiver.

Précisément une circonstance semble favorable à cette exploitation.

La spéculation financière s'est ralentie en 1884, et la Vraie République, un des journaux où collabore Renaudin, entre en demi-sommeil ; c'est-àdire qu'on la fabriquera chaque matin avec la composition d'autresjournaux en n'y donnant de neuf qu'un ou deux articles littéraires non payés. Gela s'appelle « mettre un journal en pension » . L'ing^énieux Renaudin entrevoit que ses amis et les jeunes littérateurs de leur entouragfe pourraient rédiger le journal, lui donner de l'allure et que Portalis ou Girard, séduits par cette collaboration originale et gratuite, pourraient s'intéresser à la Vraie République et, qui sait, lui en confier la sous-direction.

Gomment s'étonner si ces jeunes gens accueillent l'offre de leur camarade. Quand une société reconnaît ses vérités vitales à ce signe qu'elles obtiennent la majorité des suffrages exprimés, l'art du polémiste ou de l'avocat — c'est tout un — tient le premier rang. Dans leur cité naturelle, ces Lorrains auraient un emploi utile ; on leur offrirait un mandat de conseiller municipal ; si jeunes, ils organiseraient la fanfare, se préoccuperaient de la voirie, des eaux et des centimes additionnels. Dans cette cité artificielle qu'est le Quartier latin, des organisateurs ne trouvent d'autre emploi que de mener laGonférence Mole, comme fait Suret-Lefort, de discuter, comme fait Rœmerspacher, les règlements et les cata-

logues des bibliothèques et de la Faculté, de rêver avec Sturel. Mais enfin, pour mener, réclamer et divapfuer, le journalisme, voilà le vrai moyen des êtres livresques.

Rœmerspacher propose et esquisse immédiatement un article sur les premiers volumes des Origines de la France contemporaine , de Taine.

Cet écrivain — vénérable par la masse de ses richesses, par sa puissance de coordination et par sa perception du divin moderne — vaut spécialement comme professeur pour les esprits robustes et capables de supporter l'inévitable lourdeur de la véritable intelligence. L'enthousiasme du laborieux garçon pour un si honnête homme égale en intensité les sentiments que, de ses vils parloirs, Renaudin rapporte pour Porlalis. Avec autant de jolie ardeur que les jeunes gens de Platon, Rœmerspacher et Renaudin, ignorants de la vie, pensent avoir besoin de maîtres. Le désintéressement, la reconnaissance de la supériorité sont deux qualités fréquentes. Seulement l'étudiant est né avec une âme pleine de goût, et il n'a pas l'esprit tendu à gagner sa vie : voilà comment il s'est choisi un modèle qui passe celui du reporter. Toutefois, ces deux jeunes gens s'apprécient.

— Parfait, dit Renaudin. Le croiras-tu? moi, qui ne comprends rien à la littérature telle que l'entendent tes amis les poètes, j'ai lu, j'ai compris les livres de Taine. Ils ont justifié à mes yeux le mépris de notre système social auquel arrivent,

par d'autres chemins, mes amis des réunions publiques.

Rœmerspacher ne releva pas cette phrase qui le frappait. Il la commenta avec Sturel. Elle leur fournit une de ces vérités que notre jeunesse découvre avec fierté, et par la suite a toujours du plaisir à vérifier; la plus forte besogne de né^jation dans notre société n'aura pas été faite par ses ennemis affichés ; auprès des grands philosophes admis par les pouvoirs officiels, les nihilistes révolutionnaires sont de naïfs idéalistes.

Renaudin, avec une sincérité qui toucha Saint- Phlin, Sturel et Rœmerspacher, ajouta :

— Si je n'étais pas un misérable journaliste, voilà pour quels hvres je voudrais préparer des documents...

II conseilla quelques précautions à Rœmerspacher :

— La Vraie République est un journal opportuno-radieal, c'est-à-dire d'esprit classique, et fidèle au système césarien que Taine bat en brèche...

— Ne crains rien, dit Rœmerspacher, je donnerai à mes idées une expression philosophique et non politique. Vos « inspirateurs politiques » ne les reconnaîtront pas. Et comment se froisseraient-ils? Les hommes d'action ne prennent pas au sérieux les théories qui émanent d'une personnalité sans mandat, telle que M. Taine.

Tous étaient joyeux. Us avaient bon espoir pour Rœmerspacher. L'un d'eux, et leur préféré, allait

déployer des forces que chacun sentait accumulées en soi; pour eux tous s'ouvrait la barrière.

— Que coûte un journal? dit alors Racadot d'une voix dont l'expression étonna.

— A trois sous et avec une rédaction utile, daigna lui répondre Renaudin, c'est une opération très possible. Ce qui tue les journaux, c'est de se vendre un sou et d'attribuer quarante mille francs par mois à des rédacteurs de parade, influences de coterie, mais sans action utile sur le public.

A onze heures, Racadot et Mouchefrin se levèrent, ne voulant pas entendre la fin d'une conversation qui les faisait trop souffrir.

— Voilà ceux qui désirent le plus, pensa Renaudin, mais je n'ai pas besoin d'eux.

Dehors il pleuvait.

— J'ai le parapluie de la Léontine, dit Racadot; je t'accompagne jusque chez toi; j'irai la prendre à sa brasserie vers deux heures.

Après qu'ils eurent fait trois cents mètres en silence sous la pluie glacée, Mouchefrin, dans l'obscurité, fit un faux pas du trottoir au milieu du ruisseau... Il lança un juron obscène et ajouta :

— Je leur souhaite la gale !

Le domicile de Mouchefrin était au premier étage d'une affreuse maison de la rue Saint- Jacques : un cabinet obscur, empesté par une étroite cour intérieure où s'ouvrait sa fenêtre.

Ses amis s'étaient cotisés pour lui assurer un trimestre à trente francs. Trop tard, d'ailleurs : dans la longue série des chambres g^arnies d'où il décampait sans payer, il avait ég^rené son très modeste trousseau. Jamais une femme de ménage n'avait introduit un balai dans cette écurie empoisonnée, ce soir-là, de hideuses petites charognes : Mouchefrin vivait de préparations anatomiques; douze écureuils qu'il travaillait répandaient dans l'atmosphère une odeur fade intolérable. La fausse cheminée, le lit, tout était encombré d'ossements et de squelettes.

— Si j'étais au bagne dans des conditions aussi peu hygiéniques, Renaudin protesterait dans son journal, et Suret-Lefort organiserait une pétition à la Chambre ! dit Mouchefrin avec amertume.

Racadot, ce vigoureux paysan, n'en était pas à s'offenser de besognes répugnantes.

— Ce qui est grave, répliqua-t-il, ce n'est pas que tes rongeurs tombent en pourriture ; ils ne sentent guère plus mauvais qu'une chambre de caserne pour un fils de famille, ou le lit d'un cholérique pour un docteur. C'est ton avenir qui a mauvaise odeur, mon garçon! Médecin sans protection et sans argent, tu mourrais de faim comme tu fais étudiant. Seule l'agrégation garantit un salaire. Mais onze années de frais ! , . . Quand tu empaillerais tous les écureuils de France, tu n'y parviendrais pas.

Mouchefrin, qui n'avait pris qu'une inscription

à la Faculté, ne voulait pas s'avouer sa déchéance. Pour lui, le titre de bachelier, la qualité d'étudiant en médecine gardaient d'autant plus de valeur qu'à Villerupt et à Longwy, où il avait ramassé tous ses préjugés, on peut encore en tirer vanité.

— Je vaux bien Roemerspacher, répliqua-t-il

— Et moi, Sturel ! Mais nous sommes des pauvres.

— Combien a Roemerspacher? dit Mouchefrin.

— Peut-être trois cents francs par mois.

— Qu'on m'en donne cent cinquante ! je vivrai deux fois mieux que lui, et je saurai comprendre un ami qui meurt de faim.

— Serais-tu assez sot pour te brouiller avec eux? dit Racadot en le dévisag^eant. Us sont encore notre seul lien avec le monde des heureux.

— Je les exècre, dit Mouchefrin.

Dans cette minute et au point de croire que son souffle avait empoisonné l'air, mais en réalité parce que la bougie venait à bout, la mèche tomba en jetant quelques sales lueurs. Les deux hommes lancèrent à pleine volée deux jurons.

— Écoute, dit Mouchefrin.

Et, s'approchant de la cloison :

— Ma voisine a quelqu'un. . . Quand l'homme sera parti, elle me prêtera bien un bout de chandelle.

Ces deux grands garçons, barbus et dont l'un était un hercule, demeurèrent dans le silence à

écouter gémir la paillasse de la prostituée.. Sache, lecteur offensé, qu'il leur eût été plus ag^réable d'avoir des sentiments délicats. Précisément, c'est la conscience qu'ils ont de leur ignominie qui crée l'ignominie : car c'est encore de la solidarité de faire appel à une fille; mais Mouchefrin songeait que ses amis eussent usé de celleci et l'auraient payée, tandis que lui était son obligé. L'horreur de cette obscurité et de cette attente ajoutait de la force aux sentiments de ces deux parias. Mouchefrin, préparé dès l'enfance, eût fait un délicieux et heureux Scapin : il pillerait l'argent des filles sans en souffrir; au contraire, pour un élève de la morale kantienne, c'est une humiliation intolérable, — Encore, s'il avait eu, comme Gil Blas, le bachelier de Salamanque, des maîtres sans dignité!... Hélas! le bachelier de Nancy, par Bouteiller, a connu des mouvements de l'àme héroïques.

Quand la porte s'ouvrit et que le consommateur descendit l'escalier, Mouchefrin sortit et rapporta une bougie. Tout en faisant couler du suif pour la fixer, il mêlait à d ignobles injures les noms de Rœmerspacher, de Suret-Lefort, de Sturel, de Saint-Phlin, de Renaudin. Dans la demi-obscurité, ce gnome à la voix pointue, et qui marchait comme un boiteux, semblait cuisiner quelque sorcellerie de haine.

— Assez! dit Racadot, les exécrer, c'es' an luxe sentimental. Il vaudrait mieux t'en faire aimer.. . La plupart d'entre eux arriveront haut;

non qu'ils aient du génie, mais parce qu'il faut trouver dans chaque génération des hommes pour tous les rangs de l'Etat. Désarmés comme nous sommes, nous avons pour unique ressource de maintenir le rapport où nous nous trouvons avec eux, et de telle façon que le jour où ils seront députés, millionnaires, ministres, nous puissions leur demander un service qui sera, avec leur nouvelle situation, dans la proportion de la pièce de quarante sous qu'ils te lâchent quelquefois.

— Au lycée j'avais plus de prix que Saint- Phlin, ce nigaud ! répliqua avec fureur le carabin, — dont j'atténue le vocabulaire, — et j'ai passé en trois mois mon baccalauréat es lettres et mon restreint es sciences. Que je sois ivrogne, c'est possible, mais je gagne quelques sous; ils n'ont jamais travaillé de leurs doigts. Et tu fixerais pour espoir à ma vie de maintenir avec eux une relation de patron à protégé, de maître à domestique !

— Pendant huit ans, j'ai rossé Sturel, dit Racadot avec âpreté, mais alors nous étioîis dans l'égalité parfaite, dans le communisme du lycée. Aujourd'hui nous avons à subir les lois d'un ordre social criminel.

— Je ferais sauter avec joie tout Paris ! — prononça Mouchefrin, mais d'une voix étouffée : car les pauvres croient à l'existence réelle de la police.

— Petite tête, toute petite tête, répondait

Racadot, en lui tapant du doigt sur le crâne ; mauvais bélier pour abattre les hôtels des Champs- Elysées ! Tu feras mieux de t'y installer avec eux vers quarante ans.

Mouchefrin avoua ce qui lui crevait le cœur :

— Eh ! ce soir, ont-ils seulement pensé à nous ouvrir la Vraie République?

Sur ce mot, ils se regardèrent, et, incapables d'exprimer la fureur, l'humiliation qui dans cet instant faisaient d'eux des frères misérables, ils s'étreignirent.

— Antoine, dit Racadot, nous sommes des gêneurs dont on aspire à se débarrasser. Notre diplomatie, c'est de les lier en leur rendant service : en un mot, les obliger.

— Obliger qui? Rœnierspacher, Sturel, Saint- Phlin, Benaudin, Suret-Lefort?...

— Et Bouteiller, ajouta Racadot, imposant par son regard son énergie à son compagnon.

— Comment leur être utile? moi qui pourrais bien mourir ici sans qu'ils s'en aperçussent !

— Les chiens maigres doivent se mettre en chasse plus tôt que les gras. Et ceux-ci pourtant commencent à donner de la voix, . . Tu te plains que tes écureuils ne te soient pas un gibier suffisant : eh bien! si tu n'agis pas, ils demeureront ton ordinaire. .. Ah! mon petit Mouchefrin, — et il s'animait, — tu ne veux pas travailler en souffrant, ce qui est un des moyens pour jouir plus tard de la vie ! A défaut de la puissance du labeur, ayons du moins quelque ingéniosité d'expédients.

— Tu as un plan? dit Mouchefrln.

— Les cuistres! continuait Racadot. Ils ont besoin de Taine pour apprécier les égoïsmes et les gaspillages du système social. Il ne nous regarde donc jamais, ce Rœmerspacher!... Des minutes comme celles-là m'expliquent la haine qui m'emplissait déjà quand je tapais sur eux au lycée... Mais voilà des querelles qui ne se règlent pas à jeun, mon petit! Et si pour obtenir une place à table, il faut leur concours, agissons de telle sorte qu'ils nous l'offrent.

De la bouche d'Honoré Racadot, si elle avait été débarrassée de sa gêne paysanne, on sentait qu'une voix tonnante fût sortie, mais faite pour des dénonciations personnelles, pour une campagne étroite de haine dans un milieu limité.

— Ils nous méprisent! s'écria Mouchefrin.

— Les aristocrates vaniteux! Moi, je saurai leur rendre des services qui les forceront à m'accepter et à partager! dit Racadot dans un accès de fureur orgueilleuse, soufflant et se balançant comme un ours.

Mouchefrin se crut diminué de la supériorité que son compagnon s'attribuait et il lança comme un sarcasme d'infirme :

— Tu sommeilles, Racadot! Tu temporises, donc tu trahis...

Racadot lui saisit le bras comme à un enfant qui ramasse de la boue.

— Nous ne sommes pas assez riches pour les moyens réguliers : il faut que nous recueillions

notre énergie et que nous lui trouvions une courte voie. Tu souffres de ton déniment? Il y a beaucoup de puissants qui à nos â^jcs étaient méprisés et qui, dix années plus tard, assez jeunes encore pour jouir, avaient de l'argent, des maitresses au théâtre, des habits à détruire, des poignées de main sur tous les boulevards, et qui payaient au restaurant sans même vérifier la note. Je te dis cela dans le détail banal... Tu installerais ton bonhomme de père, si tu pousses le goût du superflu jusqu'à te piquer de piété filiale, et si tu veux écraser les gens de Villerupt! La voix de Racadot donnait à ces rudes grossièretés une telle force sur une imagination avide de les accîueillir, que le regard de Mouchefrin s'animait, sa tête se redressait, il défiait la destinée... Jurons, évocations d'un épais bonheur, c'est le cri de 1796 : «Soldats, vous êtes mal nourris et presque nus. Je vais vous conduire dans les plus riches plaines du monde ! . . . i>

— Crois-tu, conclut le brutal excitateur, que Bouteiller, à notre âge, geignait?... Avant trois mois, j'aurai organisé une occasion... Tu m'as dit ton père propriétaire d'une maison de quarante-cinq mille francs?

— Sur laquelle il en doit quarante-cinq mille.

— Tu hériteras bien quelque petite chose.

— J'ai mes frères, mes sœurs.

— Non, Antoine, voilà ce que je voulais te faire dire : tu n'as ni frères, ni sœurs, ni père; tu n'as que moi. Je réaliserai l'argent de ma

mère, que mon père injustement détient; malgré Rœmerspacher, Saint-Phlin, Suret-Lefort, Renaudin et les autres, Racadot et Mouchefrin se maintiendront à Paris.

Dans cet instant, Mouchefrin était heureux. Ses habitudes de boire et de mal manger, les duretés soudaines du désert parisien avaient déjà détruit en lui une bonne part du jeune homme assez doux et intelligent qu'il était à Nancv. Maintenant, comme un impulsif, il espère tout de Racadot et tient pour assuré l'avenir... Et puis, ce pauvre Mouchefrin, il est content d'entendre des mots affectueux !

Racadot se leva :

— Les deux heures approchent! il faut que j'aille chercher la Léontine. Prête-moi tes souliers : les miens n'ont plus de semelles. Qu'il fasse sec ou non, je te les rapporterai avant midi.

A son tour, Mouchefrin mendia, il n'avait pas un sou pour sa journée du lendemain.

— Je t'apporterai cinquante centimes avec tes chaussures. Pour le café du matin, tu as ta voisine. A ton âge, mon garçon, le premier déjeuner et le souper ne font pas difficulté.

Le vaniteux célibataire acquiesça; mais, demeuré seul dans sa solitude infecte, il soupirait :

— Ah î si j'avais la Léontine ! . . .

Vers sa Léontine, corps dégradé et qui pour eux cependant incarne le bonheur, Racadot s'en va, avec les yeux bandés de la jeunesse. Il jouit de ses pieds secs dans les chaussures pourtant

un peu étroites de son camarade, et, comme il a vingt-trois ans, et que, dans une heure, il sera près de sa maîtresse, il a envie de courir et de sauter comme un jeune taureau. De tous ses appétits, et avant le boire et le manger, la femme était le plus impérieux. La certitude d'en trouver une mettait dans tous ses centres nerveux une sensation de force, et plus spécialement dans son cerveau une philosophie optimiste.

S'il croisa douze gardiens de la paix avant de rentrer dans sa tanière, quelques observateurs, considérant cet homme dans la vigueur de l'âge, et qui n'est pas intéressé à la bonne organisation de la collectivité, jugeront que le budget de la police n'est pas encore assez élevé. Vraiment aucune force armée n'y peut suffire : un garçon qui a de l'audace et qui ne raisonne pas le rapport des moyens avec leurs conséquences, des efforts avec les obstacles, c'est tout ce qu'il y a de plus dangereux. Que les pauvres aient le sentiment de leur impuissance, voilà une condition première de la paix sociale.

Ce Racadot, ce Mouchefrin, avec leur méconnaissance tout universitaire des conditions d'une réussite, que n'oseront-ils pas entreprendre? Et la mise en relations d'un Portalis avec Rœmerspacher, les Sturel, voilà encore un principe de désordre qu'une police idéale devrait surveiller.

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