Les dernières années d'Alexandre Dumas, 1864-1870
Quand il voyageait à l'étranger, il redevenait populaire à Paris; on s'inquiétait de lui; l'éloignement semblait rehausser sa renommée. Quelques détails rapides sur ce séjour de quatre ans en Italie ne seront ©as inutiles ici.
L'imagination vagabonde de Dumas et la lassitude de la vie parisienne — elle le tourmentait sauvent — l'avaient décidé à un long voyage, voyage qui devait rappeler cette excursion splendide faite par lui, peu d'années auparavant, à travers la Russie et te Caucase. Mais, cette fois, ce nouveau voyage devait s'effectuer dans les contrées de l'Orient.
Il publiait alors le Monte-Cristo, journal hebdomadaire, dont il était l'unique rédacteur; dans ses causeries, il raconte souvent au lecteur ce projet d'une excursion en Orient; il évoque le souvenir des précédents voyages de Chateaubriand et de Lamartine.
Il s'étend même avec complaisance sur son futur itinéraire.
Il équipera, pour deux ou trois amis et pour lui, un navire confortable où ils seront seuls maîtres.
Il visitera d'abord tous les ports de la Sicile ; il longera les côtes de l'Egypte; il verra successivement Sparte, Athènes, Corinthe; il fera halte au milieu des populations si pittoresques des îles Ioniennes.
Gonstantinople le retiendra quelque temps.
Puis il traversera les flots azurés du Bosphore, en
saluant au passage Abydos, son héroïne et le souvenir de Byron.
Il ira. visiter ensuite les antiques cités de l'Asie Mineure, et les champs où fut Troie.
Ce voyage devait être la réalisation d'un rêve de Monte-Cristo,
Ce projet s'affermit de plus en plus dans son esprit, et il- se rendit à Marseille pour commander à un armateur de cette ville une petite goélette, sur laquelle il devait effectuer ce" voyage si désiré.
La goélette fut construite à Syra, et reçut le nom de l'Emma; au milieu de l'hiver de 1860, le romancier retourna à Marseille pour recevoir et faire installer ce léger bâtiment.
Les événements dont l'Italie avait été le théâtre, à la suite de la guerre de 1859, avaient accusé la personnalité de Garibaldi.
Unr violent désir de voir le fameux chef de bandes s'empare de Dumas, et il se rend à Turin, où se trouvait alors celui-là.
Il passe quelques semaines avec lui, et recueille dans cette hospitalité les matériaux des Mémoires de Garibaldi, c'est-à-dire le récit des aventures et des prouesses de ce dernier dans l'Amérique du Sud.
De Turin, Dumas revint passer deux ou trois semaines à Paris : le temps de choisir les amis, les secrétaires, les artistes qui devaient l'accompagner dans son voyage. Escorté de cette joyeuse troupe, le romancier reprit, pour la troisième fois, le chemin de
la cité phocéenne, et, par un beau jour d'avril, On leva l'ancre de la goélette.
Toute la ville — dont Dumas était l'enfant gâté — assista à son départ; elles furent bruyantes, enthousiastes, les acclamations qui accompagnaient cet embarquement!
La verve méridionale trouvait dans cette circonstance un légitime motif d'expansion.
L'auteur des Trois Mousquetaires, joyeux comme un collégien qui va en vacances, répondait par de cordiales étreintes à toutes ces mains amies qui se tendaient vers lui.
Parmi les passagers de l'Emma se trouvaient, en qualité de secrétaires, Paul Parfait et Edouard Lockroy f - — le député actuel ; — dans le cours du voyage, ce dernier quitta Dumas, et alla rejoindre Ernest Renan, qui accomplissait en Phénicie une mission scientifique.
La Méditerranée fut propice à l'Emma; on longea d'abord la côte de Marseille jusqu'à Nice, par un temps splendide. Ceci se passait dans les premiers jours de mai 1860.
Dumas apprit alors le débarquement de Garibaldi et de ses mille aventuriers dans une petite baie de la côte de Sicile, voisine de Marsala.
Il fit immédiatement voile sur Palerme, et entra dans le port au moment où Garibaldi venait de s'emparer de la ville.
Le romancier et ses amis débarquèrent, puis traver-
sèrent toute la Sicile avec les garibaldiens, et assistèrent successivement à la prise de Calatifini, de Milazzo el de Messine.
Singulière épopée que celle qui se déroula pendant trois mois sous les yeux de l'auteur des Trois Mousquetaires! son esprit fantaisiste y recueillit une ample moisson d'aventures.
L'arrivée de Garibaldi en Sicile avait été le signal d'une débandade inouïe, immédiate; les troupes royales envoyées contre lui s'enfuyaient ou jetaient leurs fusils, après un simulacre de défense.
L'unité de l'Italie exaltait toutes les têtes; l'armée et l'administration de François de Bourbon étaient démoralisées.
La ville de Palerme seule essaya quelque résistance; elle fut prise après un siège de trois jours. Garibaldi se proclama alors dictateur de la Sicile, décréta la déchéance du roi de Naples, et, après avoir organisé militairement ses bandes qui s'élevèrent bientôt à trente mille hommes, il se disposa à traverser le détroit. La stupeur régnait dans le royaume de Naples.
François de Bourbon avait cependant encore quatrevingt mille hommes, une flotte intacte, de nombreuses forteresses : c'étaient des éléments plus que suffisants pour arrêter l'invasion. A Reggio, l'armée napolitaine s'enfuit, on fraternisa; Garibaldi marcha directement sur Naples.
Les habitants de la capitale attendaient tranquil-
lement farrivée du nouveau dictateur. Aucun trouble, aucune agitation ne remuait la ville ; on saluait même sans hostilité le roi, quand il passait en voiture dans la rue de .Tolède, avec sa femme Marie-Sophie.
Ce dernier — pour combattre le danger — avait eu la crédulité de se reposer sur les assurances de Liborio Romano, type étrange de premier ministre, qui avait trouvé moyen d'être à la fois l'homme de François de Bourbon, de Victor-Emmanuel, du comte de Gavour et de Garibaldi.
Au moment où le chef des chemises rouges se disposait à franchir le détroit, il avait donné à Dumas la mission d'aller en France acheter des armes pour ses hommes.
Le romancier exultait; ces événements le rajeunissaient, le reportaient à trente ans. en arrière, aux journées de juillet 1830, pendant lesquelles il avait combattu les Bourbons de France.
Il vint donc à Marseille à bord du Pausilippe — un bâtiment des Messageries maritimes — pour contracter un achat d'armes au nom de Garibaldi. Il avait une cinquantaine de mille francs à lui, il les avança pour les besoins de la cause qu'il avait adoptée ; puis il revint à Naples, ou plutôt dans la rade de Naples attendre sur l'Emma l'arrivée de Garibaldi.
Il n'attendit pas longtemps.
Quelques jours après, le dictateur entrait triomphalement à Naples sans avoir tiré ou essuyé un coup de fusil. Revêtu de la chemise rouge traditionnelle, il
était juché sur un fiacre qu'une foule délirante entourait et poussait.
Il prit tranquillement possession de la ville, et François de Bourbon courut s'enfermer à Gaète.
Dumas s'installa à Naples dans le palais Chiatamone ; eette demeure — très modestement meublée — était plutôt un palazzino qu'une fastueuse habitation : toutes les aventures dont il venait d'être acteur ou témoin avaient éteint chez le romancier le désir de son grand voyage en Orient.
Garibaldi le nomma conservateur des musées de Naples, et lui donna mission d'opérer de nouvelles fouilles à Pompéi. Il lui arriva à ce propos une petite aventure, très joliment racontée par Maxime Ducamp dans ses intéressants Souvenirs littéraires. Maxime Ducamp faisait partie d'un état-major garibaldien dans l'expédition de Sicile; il avait retrouvé Dumas à Naples et il était devenu un des hôtes assidus du palais Chiatamone.
c Alexandre Dumas, dit-il, était tout à ce projet de fouilles qu'il avait épousé avec son ardeur habituelle; les plans de Pompéi étaient étalés sur sa table; il me les montrait; nous les discutions, car je connaissais le terrain. Il me disait : « Vous verrez, vous » verrez ce que nous allons découvrir; à coups de » pioche, nous mettrons l'antiquité à découvert. » Il
1. Souvenirs littéraires, Revue des Deux-Mondes, numéro du 15 juin 1882.
voulait écrire à Paris pour qu'on fît partir immédiatement des savants, des archéologues, des artistes qui l'aideraient dans ses travaux, dirigeraient les tranchées, classeraient et numéroteraient les objets. Il n'était plus question ni de Capoue, qui tenait encore et menaçait de tenir encore longtemps, ni de Gaète, où Ton rassemblait des troupes, ni de Lamoricière, qui s'épuisait à équiper ses hommes.
* Il ne s'agissait que de Pompéi, de la maison de Diomède, du théâtre et de la caserne des Vétérans : — Hic jacet félicitas ! me disait-il avec son bon rire et en me répétant l'inscription gravée sur une des maisons de la ville endormie.
» Dumas espérait que Victor-Emmanuel pourrait mettre à sa disposition une compagnie de sapeurs du génie qui conduiraient le travail des fouilles. Il avait compté sans son hôte, c'est-à-dire sans le peuple de Naples, qui trouva mauvais que Ton pourvût un étranger d'une fonction — non rétribuée; — qui demanda si le régime des privilèges allait renaître, qui estima que l'intrusion d'Alexandre Dumas dans les cendres de Pompeï était un scandale, et qui murmura : Fuori straniero!
» De tout ceci Alexandre Dumas ne se doutait guère, mais nous étions prévenus et sur nos gardes. Parmi les popolani du quartier de Santa-Lucia, où se brassent à Naples toutes les émeutes, nous avions quelques amis qui n'étaient point avares de renseignements, lorsque ces renseignements pouvaient nous intéresser
et étaient suffisamment payés. C'est par un de ces hommes que l'on apprit au palais de la Forestiera, où se trouvait notre quartier général, qu'une manifestation se préparait contre Alexandre Dumas, dont on voulait exiger l'expulsion : le jour et l'heure furent indiqués. Je reçus directement les instructions du général, et, au moment indiqué, je me rendis chez Dumas en compagnie de deux officiers supérieurs qui avaient été avertis. La garde de Castelnuovo, située dans le voisinage du palazzino de Chiatamone avait été confiée à une compagnie hongroise.
» C'était vers la fin du jour.
» Dumas* était encore à table, entouré de quelquesuns de ces commensaux qui ne manquèrent jamais autour de lui; il était en verve et riait à gorge déployée des histoires qu'il nous racontait. Une rumeur vint du dehors, lointaine, indécise, comme un bruit' de flots sur les galets ; elle se rapprocha, Dumas dressa l'oreille et dit :
» — Il y a donc une manifestation ce soir? contre qui? contre quoi? que veulent-ils encore? n'ont-ils pas leur Italia una?
* Comme les clameurs commençaient à devenir distinctes :
» — Dehors Dumas ! Dumas à la mer!
» Les deux colonels et moi, nous sortîmes, et nous nous postâmes devant la porte du palais Chiatamone; au Castelnuovo, la compagnie hongroise était massée dans la première cour.
iO DERNIÈRES ANNÉES D'ALEXANDRE DUMAS
> Les sentinelles avaient été doublées; le capitaine, qui est actuellement général de brigade, se tenait les bras croisés, et le dos appuyé contre la muraille. La manifestation s'avança, précédée d'une grosse caisse, d'un chapeau chinois, et d'un drapeau aux couleurs de l'Italie. Elle était composée d'environ trois cents braillards qui vociféraient à toute poitrine; elle n'était guère redoutable, car il suffit de quelques paroles et de quelques gestes pour la disperser. La vue des fantassins qui prirent position dans la rue acheva de la mettre en déroute. Tout cela n'avait pas duré cinq minutes.
» Lorsque je rentrai dans le palais, je trouvai Dumas assis, la tête entre les deux mains. Je lui frappai sur l'épaule, il me regarda; ses yeux étaient baignés de larmes, il dit :
» — J'étais accoutumé à l'ingratitude de la France, je ne m'attendais pas à celle de l'Italie.
» Ce mot fera sourire, il me toucha. Dumas avait le droit de s'attendre, non pas à la reconnaissance, mais du moins au bon vouloir du peuple napolitain; il ne s'était pas ménagé pour lui ; il avait donné son temps, son argent, son activité, et ce n'était pas faire acte d'outrecuidance que d'espérer qu'on le lui pardonnerait.
» Le comte ***, qui était un des colonels dont j'étais accompagné lui dit :
» — C'est toujours la même racaille que du temps de Masaniello !
» Dumas leva les épaules, et répondit :
» — Bah ! le peuple de Naples est semblable à tous les autres peuples : exiger qu'une nation ne soit pas ingrate, c'est demander aux loups d'être herbivores. C'est nous qui sommes des naïfs de nous tant fatiguer pour ces espèces-là ! Quand je calcule ce que l'unité de l'Italie m'a rapporté, et me rapportera, ce n'est vraiment pas la peine de me le reprocher, travail perdu, argent dépensé; il faut avoir le caractère mal fait pour vouloir me mettre à la porte pour cela !
* Cet incident qui n'était que ridicule fut pénible à Alexandre Dumas.
» Dans notre état-major, chacun s'efforça d'effacer l'impression pénible ; on donna un grand dîner en son honneur; on organisa une excursion à Pompéi;on lui délivra une permission de chasser dans le parc de Capo-di-Monte. Il restait triste, il parlait de remonter à bord de l'Emma, et de s'en aller à Tripoli de Barbarie.
» Peu à peu l'insouciance, qui était une des forces de sa nature, reprit le dessus et le souvenir de sa mésaventure sembla s'être effacé. »
Cet incident ne rendit pas au romancier le séjour de Naples désagréable, car il y demeura quatre ans. Dans cet intervalle, il ne fit que deux ou trois apparitions très courtes à Paris.
Il travailla beaucoup.
Il écrivit les Mémoires de Garibaldi.
On avait mis à sa disposition les archives de la police des Deux-Siciles. Il fit l'Histoire des Bourbons de
Naples; il écrivit la San-Felice, grand roman publié qui fut par Y Avenir national. Enfin, U fonda un journal quotidien; il le rédigeait presque à lui seul. Cette feuille, empreinte des idées garibaldiennnes, lui suscita des difficultés avec la police de Victor-Emmanuel.
Dans l'hiver de 1864, ces tracasseries s'accrurent, et le dégoûtèrent du séjour de Naples.
Il écrivit à ses amis qu'il se disposait à revenir à Paris.
Les journaux imprimèrent alors l'entrefilet dont nous avons parlé en commençant ces pages.
Les cordialités du retour. — Polydore Millaud. — La San-pe lice. — L'été à Enghien. — La villa Gatinat. — Une chanteuse acharnée. — Musiciens et parasites. — Danger de renvoyer trois domestiques à la fois. — Un déjeuner embarrassant. — Le riz aux tomates. — Un triomphe culinaire.
Son ami Polydore Millaud lui avait retenu un appartement provisoire, dans cette grande maison qui forme le coin de la rue Richelieu et du boulevard Montmartre.
A celte époque, cette maison renfermait tout un monde, c'était le berceau de toutes les feuilles de Millaud.
Le rez-de-chaussée était occupé par la librairie et les bureaux de vente; à tous les étages se trouvaient des bureaux de rédaction.
L'appartement de Dumas était au quatrième ou au cinquième, sur le même palier que le local habité par le photographe Reullinger, qui s'y trouvait déjà installé, et qui s'empressa de tirer la photographie du maître.
Ces quatre ans d'absence n'avaient pas modifié l'apparence physique de l'auteur des Trois Mousquetaires.
C'était toujours le même homme, grand, fort, robuste, et si bien proportionné, que l'embonpoint ne s'accusait pas trop. La tête, attachée aux épaules par un cou puissant, était couronnée d'une forêt de cheveux gris et crépus. La figure, illuminée par la vivacité des yeux et la mobilité de la bouche, reflétait un épanouissement presque perpétuel. Jamais la bonne humeur, la cordialité, l'expansion, l'affabilité ne furent empreintes sur une physionomie humaine en traits plus expressifs que sur celle de Dumas.
La satisfaction de la vie éclatait dans tout son être, et ce sentiment était si intense en lui, qu'il devenait presque contagieux dans sa compagnie.
Aucune trace de pesanteur dans ce corps puissant,
— sauf pendant les deux dernières années de sa vie,
— mais une débordante activité et une incessante expansion de vitalité qui lui conservaient l'apparence de la jeunesse.
Inutile de dire si, dans les premiers jours de son arrivée, le romancier fut choyé, disputé, accaparé par ses nombreux amis.
— Jamais je ne suis plus populaire sur le boulevard disait-il en riant, que lorsque je reviens d'un lointain yoyage.
J)u reste, il aimait à faire des effets de retour; quelques années auparavant, revenant de son grand
voyage dans le Caucase, ii s'était montré à ses amis en costume de chef circassien. -
Toutes les feuilles de Millaud firent un bruit énorme, à propos du retour du célèbre romancier.
Timothée Trimm, le premier, emboucha la trompette et publia des alinéas ruisselants de lyrisme.
Par hasard, dans cette année, le mois de mai fut très beau, les jours étaient déjà chauds ; Dumas, se trouvant à l'étroit, dans son pied-à-terre de la rue Richelieu, songea à émigrer à la campagne.
Après quelques excursions dans les environs de Paris, il résolut de passer Tété à Enghien.
Il loua une jolie maison, spacieuse, confortable : la villa Catinat. Elle se dressait au milieu d'un vaste jardin semé de grands arbres, coupé de massifs, figurant assez bien un parc. La propriété était riveraine du grand lac d'Enghien. La situation était charmante, Dumas s'y installa avec toute sa maison; il s'était beaucoup prodigué pendant le mois qui avait suivi son arrivée, il avait à rattraper le temps perdu. Au second étage de la maison se trouvait une vaste salle de billard, éclairée par une grande fenêtre d'où l'on découvrait une jolie perspective sur la cam- * pagne. Le romancier en fit son cabinet de travail; le billard, recouvert d'une toile de coutil, sur lequel avaient été jetés pêle-mêle livres, brochures, papiers, devint une bibliothèque improvisée. Dumas n'avait pas tout à fait terminé la San-Felice, que. l'Avenir national publiait au fur et à mesure qu'il
i6 DERNIÈRES AMNÉEg D'ALEXANDRE DUMAS
hii fbtumissait de la copie ; il travailla à finir ce loàg roman.
Le directeur de- la Gaîté était venu lui demander un drame pour son théâtre. Dumas songea aux Mohicans de Paris, et se mit à la besogne pour tirer une pièce de cette œuvre touffue.
Cet été de 1864 fut agréable pour l'auteur des Trois Mousquetaires.
Les amis anciens, nouveaux ou improvisés s'empressaient autour de lui à Engbien.
- La villa de l'avenue Catinat était pleine de joyeux échos. Il est deux personnes que Dumas fréquentait souvent dans cette villégiature : la princesse Mathilde, qui habitait sa belle résidence de Saint-Gratien, et Emile de Girardin, encore propriétaire de cette splendide villa aux allures gothiques qui se dresse sur une des rives du grand lac.
Ce fut dans une causerie sous les grands arbres de cette propriété que Girardin parla pour la première fois à Dumas de cette pièce qui devait s'appeler le Supplice d'une femme. On sait que, plus tard, Girardin, fit la pièce avec Dumas fils.
Des amis anciens et improvisés abondaient à Enghien, avons-nous dit plus haut. L'empressement de ceux-là était tout naturel; mais la présence de ceux-ci demande une explication.
Dumas avait ramené de Naples une jeune femme assez jolie, Fanny G...; elle possédait un filet de voix agréable, à propos duquel elle se faisait d'ambitieuses
illusions. Elle se croyait cantatrice, et voulait, grâce à l'appui de Dumas, débuter au grand Théâtre-Italien.
Otf lui représenta qu'auparavant elle ferait peutêtre mieux d'étudier encore, et de travailler à étendre le volume de sa voix.
La jeune femme se rendit à ces raisons, et tenta une nouvelle éducation musicale.
Dès lors, commença à Engbien un interminable défilé de musicieus de tout genre : professeurs de piano, maîtres de chants, accompagnateurs, — la plupart inconnus, en quête d'un cachet, venus par raccroc, ou envoyés par un tiers.
Ils louaient le sujet, lui reconnaissaient des aptitudes vocales extraordinaires, et lui prédisaient un magnifique avenir théâtral, si on suivait leurs conseils.
La jeune femme prenait ces flagorneries pour argent comptant, et prodiguait surtout celui de Dumas.
A la fin de la visite, le musicien ne manquait pas de solliciter l'honneur d'être présenté à l'illustre maître. Au moins une fois par jour, Dumas s'entendait ainsi interpeller :
— Mon cher Dumas, je vous présente M. A..., un illustre pianiste qui veut bien me donner des leçons.
Ou bien :
— Mop cher maître, M. X..., un célèbre chanteur, dfligkje vais suivre les conseils, réclame l'honneur de . WpçJHre présenté.
L'auteur des Trois Mousquetaires tendait la main à l'illustre Machin, ou au célèbre Chose, et finalement l'invitait à dîner. Le musicierf se trouvait implanté.
A la seconde leçon donnée à la jeune femme, il restait à dîner à Enghien, sans même attendre une invitation.
 la troisième leçon, il amenait quelquefois un camarade besogneux, qui restait aussi à dîner.
Chose plaisante ! Dumas se trouva un jour avoir à sa table des musiciens dont il ne savait même pas le nom!
— Je suis la proie de la musique, répondit-il en souriant à un ami qui s'étonnait de cette avalanche de croque-notes.
Au fond, cela l'agaçait ! Comme tous les gens qui ont beaucoup vécu avec de vrais artistes, il avait expérimenté que le musicien — l'instrumentiste surtout — est le plus agaçant, le plus inintelligent des êtres créés.
Tous les dimanches, il y avait grand déjeuner à la villa Catinat.
Quiconque venait voir le maître pouvait rester à déjeuner. Cette perspective attirait très souvent nombre d'amis, et surtout de musiciens affamés.
La salle à manger présentait alors l'aspect d'un banquet; les conversations étaient bruyantes, et les
appétits superbes. * La jeune femme dont nous avons parlé plus haut
avait un défaut : outre celui de se croire une cantatrice d'avenir, elle était médiocre ménagère.
Elle aimait à renouveler souvent le personnel de la maison, dans des circonstances quelquefois inopportunes.
Sur les trois domestiques qui faisaient le service, parfois elle en renvoyait deux le samedi soir. Le lendemain, à l'heure du fameux déjeuner, cette diminution du personnel amenait de la gène.
Elle fit mieux un jour, — un samedi toujours, — elle congédia les trois domestiques à la fois!
Le lendemain, il faisait un de ces dimanches superbes, ruisselants de soleil, qui invitent les amis à quitter Paris, et à venir à la campagne, surtout quand les douceurs d'un bon déjeuner doivent les réconforter des fatigues de la route.
Les convives arrivent donc à Enghien vers dix heures du matin, vont saluer le maître et se répandent dans le jardin, attendant le signal habituel pour envahir la salle à manger.
D'une des fenêtres de la villa, Dumas contemplait avec une angoisse poignante cette foule affamée qu'il fallait satisfaire. La situation était critique.
Les domestiques étaient partis sans faire aucune provision ; il n'y avait rien sur le chantier.
Que faire ? Dire la vérité aux invités ? C'était lamentable ! Les requérir pour aller chercher des victuailles à Saint-Gratien ou à Enghien? C'était désobligeant!
Le romancier, bourrelé de perplexités, se décida à
descendre, et à informer à voix basse deux ou trois intimes du péril de la position.
On tint immédiatemement conseil et Ton se rendit à la cuisine.
Les fourneaux s'éteignaient tristement/ sans le moindre récipient sur leur bouche enflammée; on ouvrit les tiroirs, on inspecta les placards.
On découvrit plusieurs sacs de riz et deux ou trois livres de beurre de cuisine. Quelques invités, désireux de concourir au menu du déjeuner, avaient apporté du jambon, de la mortadelle et deux saucissons. Tout cela était maigre, et à peine suffisant pour fournir un hors-d'œuvre. On s'aperçut qu'on avait oublié de fouiller un placard.
On Touvrit, et on en retira un grand plat de faïence, où reposaient plusieurs belles tomates écarlates!
Cette trouvaille amena un éclair de rayonnement sur la figure de Dumas; une inspiration venait de jaillir en lui!
. — Ravivez les fourneaux, fit-il en allant décrocher lui-même une énorme casserole.
Il y précipita les tomates, après les avoir ouvertes.
— Maintenant, deux ou trois verres d'eau, demandat-il à un de ses aides de cuisine improvisés.
On lui obéit.
Au bout de quelques minutes, le fond de la casserole frémit, et les tomates ne tardèrent pas à se transformer en une sauce du plus bel écarlate. Dumas y incorpora alors un gros morceau de ce beurre jaune
safran — médiocre sur la table, mais exquis dans les sauces — et laissa bouillir encore un temps.
On se taisait autour de lui ; on devinait qu'il avait trouvé un joint pour parer à la situation.
L'auteur des Trois Mousquetaires, en effet, par goût et par étude, était devenu un véritable artiste culinaire. II avait l'invention, la fantaisie, la hardiesse des mélanges, la mémoire d'une foule de recettes apprises dans ses voyages ! La sauce faite, il y précipita les trois ou quatre livres de riz, ajouta de l'eau en quantité suffisante, remit le reste du beurre, saupoudra le tout de poivre et de sel, et couvrit la vaste casserole.
— Allez aider Fanny à mettre le couvert ; dans une heure, le déjeuner sera prêt. Je tiens un succès !
Les aides de cuisines sortirent.
Le couvert mis, ils revinrent, très curieux de voir le résultat du mélange improvisé par le romancier.
Le riz, en se gonflant par l'ébullition, avait augmenté de volume dans des proportions stupéfiantes. Transvasé de la casserole dans deux grands plats, il avait l'apparence de deux montagnes rosées de la meilleure saveur.
Çà et là des tranches de jambon, frites à part, crevaient la surface du riz, comme des ilôts de viande appétissante. En un mot, Dumas avait confectionné un plat très répandu en Amérique, inconnu chez nous, et assez copieux pour rassasier quinze ou vingt convives affamés.
— Servez ! fit il à ses aides, qui s'emparèrent des deux bienheureux plats ; puis ouvrant la fenêtre de la cuisine qui donnait sur le jardin : — Le déjeuner est prêt, exclama-t-il d'une voix qui retentit comme un son de trompe.
Par bonheur, la cave de la maison était bien garnie. Le riz aux tomates fut trouvé excellent.
Dans le cours du repas, Dumas conta la vérité.
On rit beaucoup ; on applaudit à son idée ; on loua surtout son talent de cuisinier. Jamais on ne mangea plus gaiement à la villa Catinat que dans ce dimanche mémorable.
Mais Dumas ne permit plus à son amie de renvoyer trois domestiques à la fois le samedi soir.
Les Mohicans de Paris. — Un drame pour la Gaîté. — Sévérité de la censure. — Une lettre à Napoléon III. — Les cochers d'Enghien. — Le professeur d'armes Grisier. — Histoire d'un jambonneau.
Stimulé par les instances du directeur de la Gaîté, — c'était Harmant, — aiguillonné par ce perpétuel besoin d'argent qui le tourmentait toujours, Dumas avait terminé le drame tiré des Mohicans de Paris.
L'opération n'avait pas été facile à faire !
Les Mohicans — œuvre très remarquée lors de sa publication — appartiennent à cette famille de romans, composés de trois ou quatre parties très touffues, coupés de longs récits, le tout se rattachant à un tronc, commun. En un mot, c'est le roman à épisodes, à tiroirs par excellence.
L'auteur des Trois Mousquetaires avait bâti son drame avec l'épisode le plus intéressant de l'ouvrage !
La lecture eut lieu en juillet 1864; aussitôt les répétitions commencèrent. La Gaîté avait alors une
bonne troupe dramatique. Dumaine, Lacressonnière, Paulin Ménier, Perrin, Alexandre eurent les principaux rôles de la pièce.
Dumas venait tous les jours à Paris pour faire répéter ses interprètes.
Les petites plaintes, les petites réclamations habituelles ne tardèrent pas à se produire.
Le rôle de M. Jackal — ce type de policier devenu légendaire grâce à la phrase : En tout, cherchez la femme t — était échu à Paulin Ménier. Celui-ci, estimant que ce personnage, un peu correct, ne prêterait pas assez à la fantaisie, à la composition, demanda à Dumas d'y introduire quelques changements.
L'auteur refusa.
L'artiste rendit le rôle, qui fut donné à Perrin.
Ce petit différend avec Dumas contribua beaucoup à établir une légende qui a toujours été grossissant depuis. On a fait à Paulin Ménier la réputation d'un refuseur obstiné de rôles, réputation qui afflige énormément cet artiste convaincu.
Mais un incident plus sérieux menaçait le drame des Mohicans de Paris.
L'action se passe en 1829, et contenait beaucoup d'allusions jugées trop libérales pour 1864.
La censure arrêta net la pièce quelques jours avant la première représentation. L'interdit officiel ne déconcerta pas Dumas. Il était accoutumé aux petites plaisanteries A'Anastasie. Il eut une idée comme lui en inspirait son imagination fantaisiste dans les circon-
stances critiques. Il écrivit à Napoléon III une lettre à effet. Elle fut très remarquée, très commentée, cette lettre !
Aujourd'hui, elle est oubliée, mais elle nous parait assez curieuse pour mériter d'être reproduite.
La voici :
« Sire,
» 11 y avait en 1830, et il y a encore aujourd'hui, trois hommes à la tête de la littérature française.
» Ces trois hommes sont : Victor Hugo, Lamartine et moi.
> Victor Hugo est proscrit, Lamartine est ruiné.
)> On ne peut me proscrire comme Hugo : rien dans mes écrits, dans ma vie ou dans mes paroles ne donne prise à la proscription.
» Mais on peut me ruiner comme Lamartine, et, en effet, on me ruine.
» Je ne sais quelle malveillance anime la censure contre moi.
» J'ai écrit et publié douze cents volumes. Ce n'est pas à moi de les apprécier au point de vue littéraire. Traduits dans toutes les langues, ils ont été aussi loin que la vapeur a pu les porter. Quoique je sois le moins digne des trois, ils m'ont fait, dans les cinq parties du monde, le plus populaire des trois, peut-être parce que l'un est un penseur, l'autre un rêveur, et que je ne suis, moi, qu'un vulgarisateur.
» De ces douze cents volumes, il n'en est pas un
qu'on ne puisse laisser lire à un ouvrier du faubourg Saint-Antoine, le plus républicain, ou à une jeune fille du faubourg Saint-Germain, le plus pudique de nos faubourgs.
» Eh bien, sire, aux yeux de la censure, je suis l'homme le plus immoral qui existe.
» La censure a successivement arrêté depuis douze ans:
» Isaac Laquedem, vendu quatre-vingt mille francs au Constitutionnel.
» La Tour de Nesle, après huit cents représentations (le veto a duré sept ans).
» Angèle, après trois cents représentations (le veto a duré six ans).
» Antony, après trois cent cinquante représentations (le veto a duré six ans).
» La Jeunesse de Louis XJV, qui n'a jamais été jouée qu'à l'étranger, et qu'on allait jouer au Théâtre- Français.
» La Jeunesse de Louis XFreçue au même théâtre.
» Aujourd'hui, la censure arrête les Mohicans de Paris, qui allaient être joués samedi prochain. Elle va probablement arrêter aussi, sous des prétextes plus ou moins spécieux, Olympe de Clèves et Balsamo, que j'écris en ce moment.
» Je ne rtie plains pas plus pour les Mohicans que pour les autres drames ; seulement je fais observer à Votre Majesté que, pendant les six ans de Restauration de Charles X, pendant les dix-huit ans du règne
de Louis-Philippe, je n'ai jamais eu une pièce ni arrêtée ni suspendue, et j'ajoute, toujours pour Votre Majesté seule, qu'il me paraît injuste de faire perdre plus d'un demi-million à un seul auteur dramatique, lorsqu'on encourage et que l'on soutient tant de gens qui ne méritent pas ce nom !
» J'en appelle donc, pour la première fois et probablement pour la dernière, au prince dont j'ai eu l'honneur de serrer la main à Arenenberg, à Ham et à l'Elysée, et qui, m'ayant trouvé comme prosélyte dévoué sur le chemin de l'exil et sur celui de la prison, ne m'a jamais trouvé comme solliciteur sur celui de l'Empire !
» Alexandre Dumas.
» Paris, 10 août 1864. »
Après cette lettre, qui peint si bien Dumas, la censure desserra les dents, et lâcha le drame. Il fut joué le 20 août 1864. Il obtint un très honorable succès.
La direction gagna même trente mille francs avec la représentation de cet ouvrage.
Affranchi des préoccupations de son drame, Dumas passa tranquillement à Enghien la fin de l'été et tout l'automne.
Le marquis de Gherville était un des hôtes assidus de la villa Catinat; ils nouèrent une collaboration et commencèrent ensemble le livre intitulé : Parisiens et
Provinciaux, qui parut quelques mois plus tard au rez-de-chaussée d'un grand journal politique.
Il commença un drame, tiré d'Olympe de Clèves, qui devait demeurer inachevé.
Même à cette époque, sa puissance de travail était étonnante. Tous les jours, il montait à la salle de billard et se mettait à la besogne, depuis six heures du matin jusqu'à quatre heures du soir, ne prenant, dans l'intervalle, que juste le temps nécessaire pour déjeuner.
Malgré ce labeur, c'est à peine s'il parvenait à boucher le passif courant et à couvrir les dépenses quotidiennes.
La maison était lourde, et le défaut d'ordre, le gaspillage et l'indiscrétion des parasites achevaient de ruiner le budget du romancier.
Oh ! les parasites ! on peut dire qu'ils ont dévoré les trois quarts du gain de la plume de Dumas !
Cependant, soit faiblesse, habitude ou facilité de tempérament, il ne pouvait se passer de ceux-ci ! Il aimait la vie, le mouvement-autour de lui ! L'existence de Dumas était une représentation; la figuration lui devenait nécessaire. Sa cordialité, du reste, encourageait singulièrement l'indiscrétion des parasites, ou le sans gêne des gens d'une éducation douteuse. Ainsi, un lundi matin, on vit venir à la villa Catinat plusieurs cochers, de la station de fiacres d'Enghien, qui réclamaient chacun le prix d'une course.
Le domestique, ne comprenant rien à cette ava-
lanche de réclamations, voulut renvoyer les cochers. Ceux-ci insistèrent. On va informer Dumas, qui déelare ne rien devoir du tout.
Alors un des cochers explique qu'un des visiteurs de la veille ne lui avait pas payé le prix de sa course de la gare à la villa Catinat, mais lui avait dit de venir en réclamer le montant le lendemain au maître de la maison.
Quelques invités, comme s'ils se fussent donné le mot, avaient usé du même sans-gêne, et voilà comment il se faisait que vingt-cinq cochers venaient réclamer à la fois vingt-cinq courses.
On les paya; mais on leur enjoignit de ne plus faire crédit dorénavant aux gens qu'ils conduisaient à la villa Catinat.
Combien de fois les meilleurs amis de Dumas ontils usé avec lui d'un sans façon pareil !
Un trait entre mille.
Un jour, le célèbre professeur d'armes Grisier lui écrit qu'il viendra dîner à Enghien dans le courant de la semaine, et il ajoute qu'il envoie un jambon pour corser le dîner. Le jambon arrive, ou plutôt un jambonneau, tant il était exigu.
Le port n'était pas payé, bien entendu. Dumas oublia ce dîneur qui s'invitait ainsi lui-même, et alla chassera Argenteuil.
Au jour indiqué, Grisier arrive. Il a emmené une femme avec lui, puis un.collégien qui, lui-même, traînait un chien en laisse.
Le domestique informe tout ce monde que le maître
de la maison est sorti, et ne rentrera probablement que très lard dans la soirée.
— Je reconnais bien la négligence de Dumas!
s'écrie Grisier en colère ; on n'invite pas les gens à dîner pour leur fausser compagnie.
Le domestique essaye quelques excuses.
— Enfin, je lui avais envoyé un jambon, reprend le maître d'armes. Ou est-il? je le veux.
On lui dit que le jambonneau doit se trouver à la cuisine ou à l'office.
Alors, voilà Grisier, la femme, le collégien et même le chien qui pénètrent dans la maison, visitent la cuisine, ouvrent les placards, décoiffent le garde-manger.
Rien!
— Il me faut mon jambon, glapit Grisier.
On monte explorer la salle à manger.
On trouve le jambon dans un placard.
Le maître d'armes pousse un cri de joie, enveloppe la victuaille dans un journal tiré de sa poche, et met le colis sous son bras.
Pendant ce temps, la femme et le collégien, suivi de son chien, avaient pénétré dans le cabinet de travail de Dumas, et avaient fait main-basse sur plusieurs volumes et autres objets qu'ils emportèrent en souvenir du maître !
Grisier — chargé de son jambon — donna enfin le signal du départ, non sans avoir chargé le domestique stupéfait de transmettre à Dumas l'expression de son plus vif mécontentement.
Eugène Delacroix. — Dumas conférencier. — Succès de ses conférences. — Ses deux secrétaires. — Un pays, de Villers- Cotterets .
Eugène Delacroix était mort quelque temps avant le retour d'Italie de Dumas.
Le peintre et le romancier professaient l'un pour l'autre une solide amitié, née pendant l'éclosion du mouvement romantique de 1830.
Dumas a raconté longuement dans ses Mémoires ses premières relations avec Delacroix.
M. Martinet — un impressario malchanceux — qui exploitait alors le local des Fantaisies-Parisiennes, sur le boulevard des Italiens, eut l'idée de réunir tous les tableaux de Delacroix et d'en faire une exposition publique.
Depuis, cette idée a été souvent exploitée. Un matin, M. Martinet vint à Enghien et demanda à parler à l'auteur des Trois Mousquetaires.
— Mon cher monsieur Dumas, lui dit-il, vous savez
que j'ai fait une exposition des œuvres de Delacroix. Maintenant il m'est venu une idée qui doit honorer la mémoire du peintre, et pour laquelle je viens réclamer votre concours.
— Voyons votre idée, mon cher Martinet.
— Voulez-vous, pouvez-vous faire une conférence publique sur les œuvres et la vie de Delacroix ?
— Y pensez-vous ? Je n'ai jamais fait de conférence... à Paris du moins !
— Raison de plus pour commencer; je vous prédis un succès colossal.
Dumas fit encore quelques objections ; mais Martinet l'endoctrina si bien, qu'il finit par le persuader.
L'annonce de la conférence fut publiée plusieurs jours d'avance.
Le local choisi était la salle des Fantaisies, encore tapissée des tableaux de Delacroix.
On avait mis le prix d'entrée à dix francs. Le soir de la conférence, une foule compacte envahissait l'entrée des Fantaisies.
Une faible partie seulement put trouver place.
A l'intérieur, la salle était littéralement bondée.
L'apparition sur l'estrade de Dumas, en habit et en cravate blanche, fut saluée par une triple salve d'applaudissements.
Les femmes se faisaient remarquer surtout par la vivacité de leur enthousiasme.
La conférence fut une causerie pleine d'anecdotes sur la vie, les tableaux, les luttes artistiques de Delà-
croix, causerie faite sur ce ton de bonhomie spirituelle, si familier à Dumas et qui le mettait si bien en communication avec ses auditeurs !
A sa sortie de la salle, mille mains amies cherchaient la sienne.
Le succès de cette première conférence fut si grand, qu'il détermina le romancier à en faire une seconde.
Tant de gens n'avaient pu trouver place la première fois !
Il reçut le même accueil euthousiaste !
La confiance, la bonté de Dumas l'avaient conduit à donner l'hospitalité à deux singuliers personnages, dont se souviendront peut-être ceux qui ont connu le romancier à cette époque.
Le premier de ces individus était un nommé X. . . — inutile de le nommer, il vit peut-être encore. — X... avait été primitivement clerc de notaire à Nantes; le dégoût delà province et du papier timbré l'avait pris à la gorge. Il avait déserté son étude pour venir à Paris, et pour tenter la fortune. . . la fortune littéraire.
Frédéric Soulié a dit quelque part que, lorsqu'un homme n'est même pas bon à faire un garçon épicier, il s'improvise généralement homme de lettres.
C'était le cas de X... ; il fit de la bohème littéraire. Un jour, il rencontra une choriste de l'Opéra, à laquelle il plut, et elle partagea ses appointements avec lui.
Cette rencontre releva un peu notre homme; il
parvint à faire éditer par Dentu une façon de roman historique. *
Il glissa quelques articles dans les journaux de Millaud ; il rasa même assez celui-ci pour lui donner envie de se débarrasser d'une manière quelconque de ce plumitif râpé et tenance.
Un des premiers soins de Dumas, en revenant d'Italie, avait été de demander à Millaud de lui procurer un homme à peu près présentable pour faire ses courses, porter ses articles et voir les huissiers.
Le père du Petit Journal pensa à X..., qui fut accepté d'emblée par le romancier. X... jubila; il était appointé ; il suivit Dumas à Enghien ; il eut sa chambre dans la villa; il prit le titre de secrétaire du maître.
A son tour, il entrevit un commencement de réalisation dans sa destinée littéraire.
Mais Dumas ne tarda pas à se donner le luxe d'un second secrétaire, taillé sur le même patron, à la suite des circonstances suivantes :
Un jour, on vit sonner, à la grille de la villa Catinat, un grand gaillard entre deux âges, aux épaules «carrées, aux cheveux coupés en brosse... toutes les allures, enfin, d'un sous-officier de cavalerie. Il venait de Villers-Gotterets ; il demanda à parler à Dumas, en Qualité de pays.
Il s'appelait Z... inutile également de le nommer. — Il était, en effet, de Villers-Gotterets, et fils d'un
meunier qui avait servi dans la brigade du général Dumas, le père du romancier.
Z... sortait d'un régiment de cavalerie, où il avait servi pendant plusieurs années. Se trouvant sans ressources, il s'était rappelé que Dumas était un pays, et il venait lui demander de lui procurer une situation.
Le romancier n'avait pas sous la main une position, pour la' servir à ce pays qui lui tombait des nues; mais la villa Catinat renfermait encore une chambre vide, il l'offrit à Z... en attendant qu'il lui eût trouvé quelque chose.
Ce dernier fut ainsi implanté dans la maison du maître; il eut l'art de faire durer pendant plusieurs mois l'hospitalité provisoire qui lui avait été offerte, il prit la qualification de secrétaire de Dumas, et partagea la besogne de X...
Ces deux personnages, qui se détestaient secrètement comme deux chiens aux prises sur le même os, formaient quelquefois le conseil de Dumas, quand celui-ci, pressé par le besoin d'argent, cherchait le moyen d'en trouver.
Ils mettaient alors sur le tapis des projets d'affaires plus ou moins fantastiques ; — affaires pleines d'avenir et de succès, disaient-ils, grâce au nom et à l'influence du maître.
Dumas approuvait quelquefois leurs idées et les invitait à tenter des démarches. Ils partaient fiévreusement en chasse, sachant que, s'il y avait butin, ils
36 DERNIÈfiES ANNÉES D'ALEXANDRE DUMAS
auraient leur part. Ces individus déconsidéraient l'auteur des Trois Mousquetaires par leurs allures quémandeuses; ils montraient trop crûment cette réalité nécessiteuse qui talonnait Dumas dans sa vieillesse.
1865. — Dumas, directeur du Grand-Théâtre parisien. — Les Gardes forestiers. — La montre du duc d'Orléans. — L'appartement du boulevard Malesherbes. — Jules Noriac et les Nouvelles. — Le Comte de Moret, — Gabriel Lambert. — Le dominicain et VArl d'accommoder la salade.
L'hiver venu, Dumas quitta Enghien pour aller s'installer dans un appartement meublé d'une maison située au coin de la rue Saint-Honoré.
Il mit alors à exécution une idée bizarre. On avait construit depuis quelques mois, sur un terrain de la rue de Lyon, une vaste salle qui prit le nom ambitieux de Grand-Théâtre parisien.
On parla un jour de cette salle à Dumas. La faillite ne l'avait pas encore hantée.
Il alla la visiter avec Millaud.
Il pensa que l'exploitation du drame populaire dans ce quartier populeux serait une excellente affaire d'argent.
Il s'emballait vite sur la pente de ce genre d'idées.
L'approche de l'été ne l'effraya point. Il loua donc
la salle pour quelque temps. Désireux de ne pas se replonger dans des embarras commerciaux, la location de la salle fut faite au nom de Z..., son secrétaire.
Z... rayonnait!
Il tenait la situation qui lui avait été promise par son pays.
11 était directeur de théâtre, et du Grand-Théâtre parisien encore. Il ne faut pas oublier qu'en 1865, cette qualification n'avait pas été vulgarisée comme elle Ta été depuis !
Le fait est que le poignet solide et les épaules carrées de l'ancien sous-officier n'étaient pas des qualités à dédaigner pour l'exploitation de ce théâtre, où, de temps à autre, l'imprésario doit faire preuve de biceps à l'égard de spectateurs trop turbulents.
On ramassa une troupe un peu partout, et Dumas choisit son drame des Gardes forestiers comme spectacle d'inauguration .
Les Gardes forestiers avaient été un essai de décentralisation dramatique; ils furent joués primitivement sur le Grand-Théâtre de Marseille, le 23 mars
Ce drame, qui contient deux ou trois grosses situations, fut inspiré â Dumas par ses souvenirs d'enfance.
L'action se passe à Villers-Cotterets ; tous les personnages sont ces vaillants forestiers avec lesquels il avait chassé, adolescent, dans les grandes forêts qui avoisinent son pays natal .
On distribua les rôles; tous les jours, Dumas se rendait au théâtre de la rue de Lyon pour faire répéter ses artistes.
Sa personnalité devint bientôt populaire dans le quartier. Les Gardes forestiers firent sensation et recette.
L'exploitation parut d'abord bien marcher, malgré la température.
Mais Z. . . était d'une probité grecque, il embrouillait la comptabilité du théâtre.
11 faisait des confusions dans la balance des frais . et des recettes, de manière qu'une partie de celles-ci tombait dans sa poche.
Le directeur ostensible gagna de l'argent, mais Dumas fut loin d'en récolter.
Z... réservait un dernier tour â son pays.
Dumas lui devait un arriéré de gages. Un jour, il lui confie — nous ne savons trop dans quelle circonstance — une très belle montre ornée de rubis, présent du duc d'Orléans, et â laquelle le romancier tenait beaucoup en raison de cette particularité. -
Trois ou quatre jours se passent.
Z... ne souffle pas mot de la montre.
Il oublie même complètement de la rendre.
Dumas se décide à lui rafraîchir la mémoire.
— Mon cher Z..., je voudrais bien ravoir ma montre, j'en ai besoin.
— Votre montre? reprend impudemment X... ; vous
savez bien que vous me l'avez donnée en dédommagement des gages que vous me devez.
Maintenant son mensonge avec aplomb, il refusa de restituer la montre.
Dumas pouvait faire arrêter ce personnage, il se contenta de le chasser.
Quant à X... , le romancier le congédia à la suite de nous ne savons trop quelle circonstance. Ce renvoi devait être la fin de la carrière littéraire du plumitif.
Dumas résolut vers cette époque de se remettre — comme on dit — dans ses meubles ; depuis son retour d'Italie, il logeait chez autrui : c'était dispendieux et peu confortable. Au commencement de 1866, il loua un appartement boulevard Malesherbes, 107, presque à côté du parc Monceau.
Il garnit ce local de différents meubles qu'il avait mis en dépôt chez des amis, avant son départ pour l'Italie.
L'auteur des Trois Mousquetaires devait occuper cet appartement jusqu'au mois d'août 1870, époque où son fils l'emmena dans sa maison de campagne de Puys, près de Dieppe.
Le succès toujours croissant du Petit Journal avait alors encouragé la naissance d'une foule de feuilles à un sou qui eurent une durée plus ou moins éphémère.
Une seule de ces feuilles résista plus longtemps que les autres, et parvint même à un tirage relativement considérable : ce furent les Nouvelles.
L'auteur du 101* Régiment, Jules Noriac, était le
rédacteur en chef de ce petit journal ; tous les jours il écrivait une causerie qui rivalisait avec celle de Timothée Trimra.
Noriac voyait souvent Dumas chez Millaud; il pensa qu'un roman de l'auteur de Monte-Cristo accroîtrait le succès de son journal.
— Cher maître, lui dit-il un jour, vous devriez bien nous donner un roman : ce serait une vraie bonne fortune pour les Nouvelles.
— Qnel genre de roman ?
— Mais un roman historique, comme vous savez si bien les faire.
— Très volontiers.
— Je vous prends au mot; je vais annoncer cette bonne nouvelle à mes lecteurs... Vos conditions sont les nôtres.
Bientôt Dumas écrivit à Noriac qu'il tenait un sujet de roman... Ce roman s'appellerait le Comte de Moret, c'est-à-dire l'histoire de ce bâtard de Henri IV qui disparut si mystérieusement au milieu de la bataille de Caslelnaudary, qu'on ne retrouva jamais son corps.
Noriac, flairant un récit plein de péripéties émouvantes, lui répondit qu'il approuvait d'avance le sujet et lui envoya, en même temps — pour le signer — un traité qui cotait le futur roman à cinquante centimes la ligne.
Les Nouvelles annoncèrent avec un grand luxe de publicité l'apparition du nouveau feuilleton.
Les premiers numéros intéressèrent, et promettaient un récit empoignant. Par malheur, d'autres préoccupations, d'autres travaux vinrent distraire Dumas du roman commencé.
Il le lâcha.
Sa copie n'était plus que de longs extraits des mémoires de Pontis, de Delaporte, et autres documents historiques du xvn° siècle.
Le feuilleton tournait à la compilation, une compilation sans action, sans péripéties.
Les lecteurs des Nouvelles se plaignirent. Noriac porta, à son tour, ses doléances à Dumas.
Celui-ci promit de soigner sa copie ; mais il avait perdu le fil du roman; il ne put s'y retrouver.
Bref, le Comte de Moret fut interrompu.
Jamais il ne devait être fini.
Quelque temps après les Nouvelles cessèrent de paraître.
Depuis les Mohicans de Paris, Dumas n'avait rien écrit pour le théâtre.
L'idée de tirer un drame de son roman de Joseph Balsamo l'arrêta un instant; il commença même un scénario, — scénario resté dans ses papiers.
Dumas fils a repris l'idée, et a terminé le drame.
Les nécessités de la vie courante empêchaient désormais l'auteur des Trois Mousquetaires d'élaborer et de terminer seul une œuvre de longue haleine. Il arriva qu'au lieu d'écrire Joseph Balsamo, il travailla à un
autre sujet dont la destinée fut peu heureuse à la scène.
Un homme d'esprit qui avait déjà fait ses preuves au théâtre, M. Amédée de Jallais, vint trouver Dumas, et lui apporta un scénario de drame tiré du roman de Gabriel Lambert.
Ce dernier avait toujours estimé très difficile de tirer une pièce de cet ouvrage.
Gabriel Lambert est un personnage antipathique ; c'est un type de vulgaire aventurier qui fabrique de faux billets de banque pour arriver à épouser la fille d'un riche banquier : caractère peu intéressant à la scène, comme on le voit.
Cependant, Dumas trouva si bien découpé le scénario que lui avait apporté M. de Jallais, qu'il vit alors la pièce possible, et résolut de l'écrire avec son nouveau collaborateur.
M. de Jallais, enchanté, s'occupa de la négociation de l'affaire; il alla à l'Ambigu trouver Chilly, alors directeur de ce théâtre, qui n'était pas devenu — comme aujourd'hui — la proie de la malechance et l'antre de la faillite.
Chilly, qui fit une jolie fortune pendant sa direction, était un homme de flair; il savait le goût de son public, aussi se trompait-il rarement dans le choix des pièces.
Il écouta H. de Jallais, accepta le nouveau drame, et promit même une prime.
Dumas et son nouveau collaborateur se mirent
activement à la besogne. La pièce fut lue et entra en répétitions à la fin de janvier 1866.
Le rôle de Gabriel Lambert échut à Lacressonnière. Mademoiselle Page eut, de son côté, le principal rôle de femme.
Au théâtre, on augurait bien de la pièce. Les répétitions marchèrent avec entrain.
Un jour, en revenant de l'Ambigu, Dumas trouva chez lui un moine dominicain qui arrivait de Naples — où il l'avait déjà vu — et qui ne voulait pas quitter Paris sans avoir serré la main du romancier.
Celui-ci l'accueillit avec sa cordialité accoutumée. A la fin de l'entretien, le moine parla de la pauvreté de son couvent, et fit même allusion à l'opportunité d'une offrande.
Dumas comprit. Il alla regarder dans cette coupe placée d'habitude au milieu de sa table de travail, et qui renfermait toute sa fortune au jour le jour.
A cette époque, le contenu de la coupe ne dépassait pas quotidiennement quelques louis.
déception ! Le romancier vit que la coupe était vide; la dépense de la maison l'avait sans doute déjà épuisée. Dumas laissa seul le dominicain, et passa dans une pièce voisine où l'attendait M. de Jallais, — revenu avec lui du théâtre pour causer de quelques modifications à faire dans la pièce.
Il le mit au courant de la situation.
M. de Jallais se tâta.
— Ma foi, cher maître, je n'ai rien d'offrable.
En effet, il avait vidé sa bourse pour payer plusieurs heures de la voiture qui les avaihattendus à l'Ambigu, et qui les avait ramenés boulevard Malesherbes.
— Je ne veux pas que ce révérend père sorte d'ici les mains vides; comment faire?
Et Dumas réfléchit deux ou trois minutes.
— Il me vient une idée !
— Laquelle, cher maître?
— Le Grand Journal me doit mon dernier article.
— Votre article sur VArl d'accommoder la salade?
— Précisément.
Dumas revint trouver le dominicain :
— Mon révérend, lui dit-il, je me trouve n'avoir pas assez d'argent pour vous remettre une offrande convenable; mais il m'est dû une certaine somme par un journal dont les bureaux ne sont pas très éloignés d'ici. Voulez- vous y aller avec ce bon?
Le dominicain prit le bon, remercia Dumas, et alla se présenter aux bureaux du Grand Journal, où on lui compta le prix de la copie du romancier.
Insuccès de Gabriel Lambert. — Miss Adda Menken, sa beauté, ses triomphes. — Les Pirates de la Savane. — Une rencontre à la Gaîté. — Une présentation à l'américaine. — Mort prématurée d'Adda Menken.
La première représentation de Gabriel Lambert eut lieu le 16 mars 186-5.
Elle fut bruyante et agitée, cette première; elle décida mal de la destinée de l'ouvrage. Le soir, cependant, Dumas se montra plein de confiance dans le sort du drame ; il avait une telle certitude d'un bon accueil, qu'il dit ces paroles à un ami avec lequel il se promenait dans les corridors de l'Ambigu, en attendant le lever du rideau :
— Je suis sûr de ma pièce;. ce soir, je me moque des critiques !
Ces propos furent entendus par les lundistes qui se rendaient à leur place; ils devinrent hostiles ; ils accrochèrent sans pitié quelques phrases malheureuses qui se trouvaient çà et là dans la pièce.
Seule, la partie comique du drame désarma les
mauvaises dispositions de la salle; une scène souleva l'hilarité générale : c'est celle où le chenapan de la pièce enlève une pendule en présence de son propriétaire avec un aplomb superbe.
Mais la verve de cette partie comique ne put sauver le drame de son vice originel : l'antipathie excitée par le personnage principal.
Aussi Gabriel Lambert eut-il une courte carrière; Chilly, qui n'aimait pas à s'attarder dans les affaires neutres, arrêta la pièce à sa vingt-troisième représentation.
Amédéede Jallais fut particulièrement contrarié du retrait de la pièce. Le directeur de l'Ambigu avait promis une prime de cinq cents francs à la première représentation, et une seconde prime d'égale valeur, après la cinquantième.
Hais il avait été convenu entre M. de Jallais et Dumas, que celui-ci loucherait la pretaière prime saris la partager ; à la cinquantième, son collaborateur toucherait intégralement la seconde prime.
Par malheur, la décision de Chilly empêcha l'infortuné Amédée de Jallais d'encaisser les bienheureux cinq cents francs !
Ce fut vers cette époque que commença la liaison de Dumas avec la fameuse Adda Menken.
Cette liaison devait d'abord être révélée au public par l'indiscrétion d'un photographe qui mit dans la circulation des portraits-cartes, représentant Dumas en compagnie d'Adda Menken.
Un procès maladroit — fait à ce même photographe ' — vint augmenter la publicité de cet incident.
Toutes ces circonstances donnèrent trop de retentissement à cette liaison pour que nous puissions nous dispenser d'en parler — très rapidement d'ailleurs — dans une étude des dernières années de Dumas.
A cette époque — 1866 — Adda Menken était une superbe fille de vingt-neuf à trente ans; elle ne paraissait pas cet Age, du reste. Elle était Américaine.
Son remarquable talent d'écuyère lui avait valu de nombreux succès dans son pays.
Souple, agile, robuste, Adda Menken faisait penser aux amazones de l'antiquité.
La nature avait largement doté celte jeune femme; elle ne lui avait pas seulement donné la souplesse du corps; elle lui avait octroyé £u^i la séduction du visage, le rayonnement de la, physionomie.
On oubliait difficilement — quand on l'avait vue une fois — cette figure .aux yeux brillants, aux traits mobiles, au front couronné d'une forêt de cheveux bouclés : Menken faisait impression.
Sa beauté et son originalité l'avaient jetée dans maintes aventures; c'était une nature ardente et fantaisiste.
La légende avait grossi ses aventures.
Ainsi on disait qu'elle avait contracté aux États- Unis plusieurs mariages, toujours suivis de divorce.
Elle quitta l'Amérique et vint en Europe, précédée d'une grande réputation de fantasia.
Une circonstance bizarre l'avait prédestinée à devenir l'amie de Dumas.
Elle avait lu — traduits en anglais — plusieurs romans de celui-ci; cette lecture l'avait enthousiasmée !
— Quand je viendrai en Europe, je serai l'amanle de cet homme extraordinaire, avait-elle dit.
Elle se trouvait à Londres à la fin de 1865; elle figurait dans un spectacle de l'Alkambra.
Dumaine — alors directeur de la Gaité, e sage à Londres — la vit, Tut frappé de son lité, de son adresse comme écuyère. II lui pi venir à Paris et de débuter à son théâtre.
Adda Henken accepta-, elle promit de se rendre â Paris aussitôt que son engagement avec l'Alhambra serait expiré. ,
A son retour, Dumaine commanda à un faiseur du boulevard un drame, qui devait être un prétexte d'un rôle pantomine pour l'écuyère américaine.
Celle-ci, parlant à peine français, ne pouvait remplir qu'un rftle muet, qu'un personnage d'exhibition.
Elle vint bientôt se mettre à la disposition du directeur delà Galté.
11 se trouva que le drame commandé par Dumaine ne lui parut pas satisfaisant; il songea à faire débuter Adda Henken dans un mélodrame — les Pirates àe la Savane — qui avait eu quelque succès en 1859.
11 y a dans cette pièce une scène, où le traître fait attacher sur un cheval sauvage le héros sympathique,
et l'envoie se perdre dans le désert; à un moment donné, Facteur chargé du rôle de ce personnage disparaissait dans la coulisse, et Adda Menken prenait sa place .
L'inspiration était excellente.
Quand, le soir de la première représentation, on vit s'avancer cette belle fille aux formes sculpturales , à la physionomie expressive, il y eut comme un élan d'enthousiasme dans la salle. On n'était pas alors blasé sur les exhibitions de ce genre; aussi le public fit-il à Técuyère américaine une chaleureuse ovation, après ses exercices terminés.
La presse constata et étendit ce succès; en quelques jours, Adda Menken devint à la mode; tout le monde voulait la voir; la Gaîté faisait salle comble chaque soir.
A son tour, Dumas eut la curiosité de voir miss Menken.
Pendant une représentation, il se rendit dans les coulisses de la Gaîté.
Il assista aux exercices de l'artiste; il admira sa souplesse, sa grâce, sa hardiesse. Ce soir-là, comme d'habitude, miss Menken fut couverte de bouquets et rappelée maintes fois par le public.
Après la toile baissée, au moment où elle traversait le théâtre pour rentrer dans sa loge, on lui désigna, on lui nomma Dumas.
Elle s'arrêta alors, et contempla en silence cet homme dont les œuvres l'avaient si prodigieusement
intéressée; puis, comme saisie d'un élan d'enthousiasme subit, elle se jeta à son cou, et... l'embrassa.
C'était une présentation < à l'américaine ». Le caractère si sympathique de Dumas acheva de la gagner ; elle lui voua une amitié passionnée qui devait durer jusqu'à sa mort .
Le romancier .se laissa prendre à cet attachement enthousiaste; ce fut comme un dernier reflet de jeunesse sur ses vieux ans. Le succès avait adopté Adda Menken, elle s'installa dans un confortable appartenant de la rue de la Chaussée-d'Antin, et elle fut de toutes les fêtes du Paris artistique.
Un imprésario de Vienne lui fit des propositions magnifiques pour venir, pendant quelques semaines, produire ses exercices équestres dans la capitale de l'Autriche.
Elle accepta ces offres.
Elle eut moins de succès à Vienne qu'à Paris.
Elle revint un peu découragée.
En 1867, — pendant l'Exposition, — elle reparut au Chàtelet dans la pièce qui avait servi à ses débuts ; elle retrouva, devant le public cosmopolite qui nous inondait alors, son succès de l'année précédente.
Pendant une représentation, elle faillit devenir victime d'un grave accident. Sous le poids du cheval qui la portait, l'échafaudage du décor s'effondra, et miss Menken tomba avec sa monture — d'une assez grande hauteur — au milieu de la scène. On la releva évanouie, contusionnée, l'oreille déchirée.
*â DERNIÈRES ANNÉES D'ALEXANDRE DUMAS
Cet accident fit impression'sur elfe; désormais elle tfe se livrait plus à ses exercices habituels qu'avec un sentiment de pénible inquiétude.
Pendant l'hiver 1867-1868, elle refusa plusieurs engagements avantageux pour l'étranger ; elle préféra demeurer à Paris.
L'été venu, elle alla s'installer dans une petite'villa de Bougival.
Elle fut atteinte d'une péritonite aiguë. On la soigna à la mode anglaise ; mais cette médication énergique jusqu'à la brutalité acheva de la mettre dans un état désespéré.
La jeune femme eut une douloureuse agonie ; elle conserva jusqu'au bout sa connaissance.
Et elle pleura la vie qui la quittait si prématurément, avec tous les regrets de sa nature ardente.
Elle n'avait pas trente-trois ans !
Projet d'un théâtre par souscription. — Une circulaire. - La guerre de 1866. — t)umas 'part pour l'Allemagne. — Les Prussiens à Francfort. — Anecdotes. — : Une contribution de guerre. — Le général de Falkensteia et le sénateur Fellner.
Malgré les amertumes et les pertes que Dumas avait eu à subir pendant et après sa direction du Théâtre- Historique, le désir d'avoir une scène à lui était resté dans son esprit.
11 aurait voulu de nouveau posséder un théâtre pour faire jouer d'abord ses drames, puis aussi pour donner asile à des œuvres telles que son tempérament les comprenait.
11 sentait que l'art dramatique achevait de s'abîmer dans une décadence irréparable; en 1866, l'opérette, qui venait de naître, faisait fureur, et s'élevait déjà à la hauteur d'un genre.
Dumas s'affligeait également de voir nos principales scènes de drame livrées à l'industrialisme; il s'indignait de voir la majorité des auteurs obligés de
subir de mortifiantes capitulations ou de désobli- • géantes combinaisons pour faire jouer leurs ouvrages. " Ce désir amena Dumas à former un projet : le projet d'un théâtre, élevé par souscription.
L'auteur des Trois Mousquetaires croyait à ses idées d'affaires; aussi écrivit-il de sa meilleure plume ce curieux prospectus, oublié aujourd'hui, et il le lança dans la circulation à plusieurs milliers d'exemplaires :
« A mes amis connus ou inconnus de la France
et de l'étranger.
» On m'a souvent dit que mes amis inconnus étaient mes meilleurs amis: cela, je suis tenté de le croire, la quantité leur permettant de se retirer sur la qualité. Puis il est vrai que, dans mes bons et mauvais jours, j'ai expérimenté mes amis connus. Ce que je n'ai pu faire à l'endroit de mes amis inconnus.
» Aujourd'hui j'entreprends une œuvre dans laquelle j'ai besoin de tout le monde, de mes amis pour la soutenir; de mes ennemis pour l'attaquer.
» Je ne puis dépenser vingt mille francs en annonces et en prospectus, et il me les faudrait dépenser pour mener à bien mon projet ; mais je puis dire : J'ai dépensé un demi-million dans des aumônes plus ou moins légitimes, mon habitude étant, lorsque je vois un malheureux, de le secourir, sans lui demander pourquoi il est malheureux !
» On m'a souvent parlé de la popularité que m'avaient value mes œuvres, de la sympathie que j'avais inspirée pour mes œuvres.
» Or il me semble, à moins que Ton ne m'ait menti, que ces deux mots : sympathie quand il s'agit de la France, popularité quand il s'agit du monde, valent bien vingt mille francs d'annonces et de prospectus!
» Vous avez entendu raconter qu'à peu près vers le même temps où Samson renversait le temple des Philistins, il y avait, aux jeux Olympiques, un athlète nommé Alcidamus, lequel, couronné vingt fois pour ses victoires, et présumant trop de ses forces, se trouva dans une maison qui craquait, menaçant de s'écrouler.
* Tous ceux qui se trouvèrent avec lui dans cette maison s'enfuirent éperdus; lui resta seul, et, levant ses deux mains il dit :
» — Je soutiendrai le plafond ou je serai écrasé par lui.
» Le plafond s'écroula, et, comme Porthos, cet athlète des temps ihodernes, l'athlète antique fut écrasé sous ses débris.
» L'art dramatique croule en France : aussi présomptueux, aussi fou qu' Alcidamus, tandis que chacun déserte le beau, le simple, le vrai, je dis :
» — Mieux vaut, comme Alcidamus, essayer de soutenir une maison qui croule que, comme Samson, renverser un temple, ce temple fût-il celui des Philistins.
» Que ceux qui croient que l'art dramatique est là où l'avaient placé les hommes de 1830 viennent à moi et me disent ;
» — Nous voulons deux places au nouveau Théâtre- Historique, pour applaudir encore une fois ce que nous avons applaudi jadis et pour que nos fils puissent applaudir ce qu'ont applaudi leurs pères!
» Et qu'ils souscrivent pour la somme qu'ils voudront, afin que ce qui n'est encore qu'un projet, c'est-àdire un rêve, devienne une réalité, c'est-à-dire un fait.
» Jusqu'à ce qu'il y ait cinq cent mille francs de souscription, aucune somme ne sera versée, et, comme cette somme sera versée aux mains d'un des banquiers les mieux famés de Paris, toutes les dépenses doivent être faites par moi, afin que, si le projet manque, toutes les dépenses retombent sur moi.
» Que chacun de mes amis connus ou inconnus m'aide donc, et de ses moyens et des moyens de ceux qui l'entourent, et je serai payé de ces quarante ans de travail incessant qui me donnent le droit d'écrire les quelques lignes quelque peu orgueilleuses qui précèdent mon nom!
» Alexandre Dumas.»
Il demanda la publicité de cette circulaire à tous les journaux.
Généralement on la lui accorda.
Dumas avait imaginé de rembourser ainsi ses souscripteurs.
Le théâtre devait rendre, en billets de spectacle qui auraient eu droit d'entrée, le double de la souscription; la personne qui aurait souscrit pour cent francs, aurait eu droit à deux cenls francs de billets.
Le projet eût été viable à la condition de rencontrer une grande unanimité. Mais on ne le prit pas au sérieux; il avorta dans l'indifférence.
On ne recueillit que quelques souscriptions isolées.
Un malin, cependant, quelques élèves de l'École polytechnique vinrent voir Dumas, et lui remirent — à titre de souscription pour le nouveau Théâtre- Historique — une collecte qu'ils avaient faite entre eux.
L'auteur des Trots Mousquetaires fut touché de la démarche particulière de ces jeunes gens ; il les remercia chaleureusement, ce* fut comme un adoucissement à l'indifférence que son projet rencontrait dans le grand public. Cette indifférence qu'accueillit son appel lui fut sensible; il y vit un signe de la diminution de son crédit, de son influence et de sa popularité.
Vingt ans auparavant, avec quelle faveur le public n'eût-il pas accueilli l'idée d'un projet comme celui qu'il lui soumettait aujourd'hui.
En juillet 1866, Dumas partit pour Francfort.
La rapide campagne de la Prusse contre l'Autriche, terminée par la bataille de Sadowa, avait ému l'Europe.
Partout les curiosités étaient surexcitées; chacun calculait les conséquences de ce grand fait qui s'appelait désormais la prépondérance de la Prusse en Allemagne.
Cet événement — on doit se le rappeler — éveilla aussitôt en France une violente émotion et de pénibles pressentiments.
En même temps, les journaux rapportaient d'étranges choses dont étaient le théâtre Francfort et les autres États de la Confédération germanique qui — au début de la guerre — avaient pris parti pour l'Autriche. La curiosité de l'auteur des Trois Mousquetaires s'éveilla aussitôt; il partit pour Francfort afin d'observer les événements de près.
Francfort était alors en proie à une véritable panique.
En voici la raison :
Cette ville libre, au milieu de la Confédération germanique, n'avait pu fournir, pendant la guerre, aucun contingent militaire, soit à la Prusse, soit à l'Autriche ; mais ses sympathies, ses vœux avaient été pour cette dernière puissance.
L'antipathie des Francfortois pour les Prussiens était proverbiale; on raconte à ce sujet une anecdote plaisante :
Un officier prussien faisait visiter à quelques amis les curiosités de Francfort.
On arriva au dôme.
Là, parmi quelques ex-voto ordinaires, représen-
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tant soit des cœurs, soit des mains, soit des pieds, le sacristain montra aux curieux une souris en argent.
— Oh! qu'est-ce que cela?
— Par une vengeance du ciel, répondit le sacristain, tout un quartier de Francfort se trouva un jour plein de souris qui le dévoraient. On eut beau faire venir tous les chats des autres quartiers, tous les terriers, tous les bouledogues, tous les animaux mangeurs de souris, rien n'y fit. Alors, une dame dévote eut l'idée de faire fabriquer une souris d'argent et de la consacrer à la Vierge en manière d'exvoto. Au bout de huit jours, toutes les souris avaient disparu.
Et, comme cette légende jetait ceux qui l'entendaient dans un certain étonnement :
— Sont-ils bêtes, ces Francfortois, dit le Prussien, de raconter ces choses-là et d'y croire !
— Nous les racontons, dit le sacristain, mais nous n'y croyons pas. Si nous y croyions, il y a longtemps que nous aurions offert à la Vierge un Prussien d'argent.
Quand la guerre fut déclarée, le régiment prussien et le régiment autrichien qui tenaient garnison à Francfort durent quitter la ville.
Les habitants, qui avaient laissé partir silencieusement les Prussiens, accompagnèrent les Autrichiens jusqu'à la gare du chemin de fer, avec mille démonstrations de sympathie, avec mille souhaits d'un glorieux et prompt retour dans leurs murs.
Les Prussiens vainqueurs se souvinrent de cette hostilité secrète de Francfort; aussi, quelques jours après la bataille de Sadowa, le général de Falkenstein -r-avec un corps d'armée respectable — vint occuper les environs de la ville ; il fit garnir de canons les principales voies stratégiques; puis, deux heures après, il adressait aux sénateurs Fellner et Muller une note dans laquelle il disait que, les armées en guerre devant se procurer en pays ennemi ce dont elles ont besoin, la ville de Francfort fournirait à l'armée du Mein placée sous ses ordres :
1° Pour chaque soldat, une paire de bottes, d'après le modèle qui sera fourni ;
2° Trois cents bons chevaux dressés à la selle, pour remplacer le nombre considérable de ceux que l'armée a perdus ;
3° La solde de l'armée du Mein pendant un an ; solde qui devait être envoyée à l'instant à la caisse de l'armée; or la somme réclamée pour la solde de l'armée du Mein s'élevait à sept millions sept cent quarante-sept mille huit florins (7 747 008 florins).
Il se passa alors une scène caractéristique qui est déjà de l'histoire ancienne, mais qui mérite d'être rapportée. Lès deux sénateurs francfortois se rendirent au quartier général pour faire leurs observations.
Le général de Falkenstein les fit introduire auprès de lui.
— Eh bien, messieurs, m'apportez-vous mon argent?
— Nous voudrions d'abord faire observer à Votre Excellence, répondit le sénateur Fellner, que nous n'avons pas mission de décréter le payement d'uoe pareille somme, puisque les autorités de la ville, étant dissoutes, ne peuvent nous donner leur consentement.
— Cela ne me regarde pas, dit le général; j'ai conquis le pays, je lève une contribution. C'est dans les habitudes de la guerre.
— Voulez-vous me permettre de faire observer à Votre Excellence, répondit le sénateur Fellner, que Ton ne conquiert que ce qui se défend. Francfort, ville libre, s'est crue défendue par les traités, et n'a pas eu un instant l'idée de se défendre elle-même.
Francfort a bien trouvé vingt-quatre millions pour les Autrichiens, s'écria le général, elle en trouvera bien quinze ou seize pour nous. D'ailleurs, si elle ne les trouve pas, je me charge de les trouver, moi. Quatre heures de pillage, et nous verrons bien si la rue des Juifs et les caisses de vos banquiers ne nous produisent pas le double.
— Je doute, général, reprit Fellner, que des Allemands consentent à traiter ainsi des Allemands.
— Bon! qui vous parle d'Allemands? J'ai un régiment polonais que j'ai amené tout exprès pour cette expédition.
— Nous n'avons jamais fait de mal aux Polonais; nous leur avons donné asile contre vous et contre les Ausses toutes les fois qu'ils nous l'ont demandé. Les
Polonais ne sont pas nos ennemis; les Polonais ne pilleront pas Francfort.
— C'est ce que nous verrons, dit le général en frappant du pied et en laissant échapper un juron. Peu m'importe à moi, que Ton m'appelle un second duc d'Albe.
Le général de Falkenstein était tenace; en présence de cette perspective de pillage, Francfort dut s'exécuter : elle paya la rançon demandée.
Mais, quelques jours après, le général de Falkenstein partit, et le général de Manteuffel vint à son tour prendre possession de la ville ; il décréta une nouvelle contribution de guerre pour subvenir aux besoins de l'année du Mein.
Le même sénateur Fellner fut requis — comme bourgmestre de Francfort — pour désigner au quartier général les citoyens riches de la cité, et qui paraissaient devoir fournir dans le plus bref délai la rançon demandée*
Mais Fellner, plutôt que de dénoncer ses concitoyens, préféra se pendre.
Le suicide de cet homme de bien jeta en Allemagne une profonde émotion.
La Terreur prussienne* — Le journal la Situation. — Pressentiments. — Origine de la fortune du prince de Bismarck.
— Le roi Georges V de Hanovre. — Bataille de Langensalza
— Bravoure des Hanov riens.
Dumas arriva à Francfort quelques jours après ces événements.
Il recueillit une ample moisson de renseignements, de faits, d'anecdotes sur la rapide campagne de 1866. Il alla à Gotha, à Hanovre, à Berlin; il visita le champ de bataille de Langensalza, où le roi Georges V de Hanovre, après avoir d'abord battu les Prussiens, fut cerné et obligé de se rendre ; il visita aussi le champ de bataille de Sadowa, où Benedeck laissa tomber la suprématie de l'Autriche en Allemagne.
Ce voyage terminé, il revint à Paris muni de renseignements précieux, bourré de documents inédits; et il écrivit ce roman d'histoire contemporaine qui s'appelle la Terreur prussienne.
Cet ouvrage parut en 1867 dans le journal la Situation.
Il est intéressant par les faits historiques et par une intrigue passionnée.
Chez Dumas, l'histoire — contemporaine ou passée
— est toujours essentiellement vivante ; mais, ici, on sent qu'à chaque ligne de sa narration, il est inquiet, impressionné des conséquences du triomphe de la Prusse.
Il semble dire au lecteur : « Veillez ! le danger est proche, imminent ! » Le romancier devient d'une clairvoyance prophétique.
Son imagination ne lui voile pas le péril; sous l'obsession de ces idées, sa plume s'élève parfois à une grande hauteur de pensée.
* Sur la route du progrès, dit-il, la France est le
symbolique conducteur de la raison humaine ; elle est
la colonne de fumée, le jour, la colonne de feu, la
nuit.
» Sa politique peut se résumer en deux sentences :
— Ne jamais marcher assez lentement pour arrêter l'Europe. — Ne jamais marcher assez vite pour empêcher, le monde de la suivre! »
Dans ces circonstances, le romancier se rencontre en communauté de pressentiments et d'inquiétudes avec Lamartine — le poète historien — et Thiers — l'homme d'État divinateur.
La Terreur prussienne renferme de curieuses anecdotes sur les antécédents et sur les hommes de la Prusse.
En voici une qui prétend expliquer l'origine de la
fortune du prince de Bismarck auprès de l'empereur Guillaume.
On sait jusqu'à quel point est portée en Prusse l'exagération de l'étiquette militaire 1 . M. de Bismarck aurait préservé l'empereur d'Allemagne, à l'époque où il n'était encore que prince royal, d'une cruelle humiliation.
C'était en 185... Le comte de Bismarck était attaché d'ambassade à Francfort. Lorsque le prince royal fit halte dans la ville libre, en allant passer la revue de la garnison de May en ce, M. de Bismarck eut l'honneur d'accompagner ce dernier dans le trajet de Francfort à Mayence.
On était au mois d'août.
On faisait la route en chemin de fer ; la chaleur était étouffante et avait, en dépit de l'étiquette prussienne, forcé chacun, le prince royal comme les autres, à ouvrir son habit.
En arrivant à Mayence, on devait être reçu par les troupes rangées de chaque côté de la gare.
Le prince reboutonna son habit, mais il négligea un bouton!
Par bonheur, au moment où il allait descendre, M. de Bismarck s'aperçut de l'erreur et, s'élançant Ters lui :
^ Oh ! mon prince, s'écria-t-il, qu'alliez-vous faire?
Et, oubliant à son tour un instant l'étiquette royale,