La Terreur prussienne
qui ne veut pas que Ton touche aux princes, il força le bouton de rentrer dans la boutonnière.
Le prince royal remercia cet attaché -d'ambassade qui se montrait si diligent; et grava dans sa mémoire son nom et ses traits.
Si c'est là l'origine de la fortune deM. de Bismarck auprès de l'empereur Guillaume, on conviendra qu'elle est singulière !
La Terreur prussienne de Dumas, entre autres choses intéressantes de cette rapide campagne de 1866, met en relief un fait émouvant, passé inaperçu dans le fracas des événements.
Ce fait est la belle défense du roi Georges Y et de l'armée hanovrienne sur le champ de bataille de Langensalza. Ce fut une vaillante protestation du courage contre la force brutale du nombre. Le roi Georges V de Hanovre, en 1866, était un prince libéral, bienveillant, adoré de ses sujets.
Il était aveugle de naissance.
Possesseur de grands biens patrimoniaux — particularité originale chez un monarque — il ne coûtait pas un sou de liste civile à son peuple.
Il se contentait de sa fortune privée.
Il protégeait les arts et les lettres avec empressement et semblait devoir faire encore pendant de longues années le bonheur des Hanovriens, quand éclata la guerre entre la Prusse et l'Autriche.
Dès le 45 juin 1866, M. de Bismarck lui envoyait une dépêche dans laquelle, au nom du roi son maître,
il offrait au Hanovre une alliance offensive et défensive, à la condition que le Hanovre soutiendrait, dans la mesure de ses moyens, la Prusse, de ses hommes et de ses soldats, et donnerait le commandement de son armée au roi Guillaume.
Le roi Georges assembla son conseil des ministres.
La dépêche de M. de Bismarck ajoutait que, si la proposition pacifique n'était point immédiatement acceptée, le roi de Prusse se regardait comme en élat de guerre avec le Hanovre.
Malgré celte menace, le conseil du roi Georges répondit à la dépêche par un refus ainsi formulé :
Sa Majesté le roi de Hanovre refuse les propositions de Sa Majesté le roi de Prusse, ainsi que l'obligent à le faire les lois de la Confédération germanique.
Cette réponse — transmise p'ar dépêche — arriva à minuit à Berlin; à minuit un quart, des troupes prussiennes, concentrées à Minden, entraient en Hanovre.
Un quart d'heure avait suffi à la Prusse pour recevoir le refus, et donner l'ordre d'entrer en campagne.
La rapidité dans l'exécution a toujours été une des causes du succès de M. de Bismarck. Immédiatement, des ordres furent transmis aux différents corps d'armée hanovriens de se mettre en mouvement et de se réunir à Gœttingue.
Le lendemain, le roi Georges quittait la capitale pour se rendre dans cette dernière ville.
Celte circonstance montra au prince l'étendue de sa popularité. Toute la ville, debout, malgré l'heure matinale, l'accompagna jusqu'à la gare du chemin de fer en criant :
— Vive le roi! vive Georges V! Qu'il revienne victorieux !
Ce dernier monta dans le wagon royal au milieu d'un concert de larmes et de sanglots. Oa eût dit que chaque fille perdait un père, chaque mère un fils, chaque sœur un frère. Les femmes se précipitaient sur les marchepieds pour lui baiser les mains. Il fallut faire siffler cinq ou six fois la locomotive, donner cinq ou six fois le signal du départ, enfin arracher la foule des portières où elle se cramponnait.
Deux jours après, l'armée, accourue de tous les points du royaume, se pressait autour de Georges V, qui devait établir son quartier général à Gœttingue.
L'enthousiasme était universel; dans cette guerre qui commençait, tous les vœux, toutes les sympathies étaient pour l'Autriche. On savait gré au prince d'avoir obéi à ce courant d'opinion.
Tous les vieux soldats en congé, qu'on n'avait pas eu le temps de rappeler, accouraient d'eux-mêmes rejoindre leur drapeau. Chacun parlait joyeux, faisant dans son village et tout le long de la route le plus de recrues possibles.
Le troisième jour, le roi Georges donna le signal du départ : son objectif était de réunir son armée, — forte de seize mille hommes environ, — à l'armée bavaroise,
qui comptait quatre-vingt mille soldats, sous les ordres du prince Charles de Bavière.
Le roi de Hanovre envoya donc un courrier à ce dernier pour l'avertir de son mouvement en avant.
Pendant ce temps, les Prussiens, de leur côté, avaient manœuvré ; trois corps d'armée, venus par trois directions différentes, s'étaient approchés de Gœttingue, en enfermant les Hanovriens dans un triangle.
Le roi Georges se dirigea vers Gotha ; sur la route se trouve la petite ville de Langensalza, où campa l'armée hanovrienne.
Dès le lendemain, son avant-garde était attaquée par deux corps prussiens; la rapidité de leur feu indiqua tout d'abord qu'ils devaient être armés de fusils à aiguille, — cette infernale surprise de la guerre de
Ce premier engagement se passait sur les bords d'une petite rivière appelée l'Unstrut.
Au bruit de la fusillade, le roi mit son cheval au galop pour arriver le plus tôt possible sur l'emplacement où allait se livrer la bataille.
— Y a-t-il un point élevé d'où je puisse dominer le combat ? demanda le roi à l'officier d'état-major qui tenait par un imperceptible bridon le cheval du souverain aveugle.
— Il y a une colline à un demi-kilomètre de l'Unsrut, mais sous le feu de l'ennemi.
— C'est là ma place, dit le roi. Allons, messieurs! Il remit sa monture au galop et se plaça sur le
sommet le plus élevé de la petite colline. Son cheval était le seul qui fût blanc, et pouvait servir de mire aux boulets comme aux balles.
A côté du roi, se tenait son fils, le prince royal, qui lui rendait compte de tous les mouvements.
La bataille était engagée.
Les Prussiens avaient repoussé les avant-postes hanovriens; ceux-ci avaient été forcés de repasser la rivière.
Bientôt une canonnade très vive s'échangea entre l'artillerie hanovrienne et l'artillerie ennemie placée de l'autre côté de TUnstrut. Puis, — toujours derrière la rivière, — sur le versant très peu rapide d'une montagne, des masses prussiennes s'avancèrent, précédées d'une formidable batterie qui faisait feu tout en marchant.
Le roi Georges, qui dominait le champ de bataille, comme une statue équestre, avait été reconnu; les boulets ricochaient jusque dans les jambes de son cheval.
— Sire, lui dit l'offlcier d'état-major, qui retenait sa monture, peut-être serait-il bon de chercher un point un peu plus éloigné du champ de bataille.
— Pourquoi cela? demanda le roi.
— Les boulets viennent jusqu'à Votre Majesté 1
— Qu'importe! Ne suis-je pas partout entre les mains du Seigneur?
Le prince royal se rapprocha de son père.
— Sire, lui dit-il, les Prussiens s'avancent par
masses serrées vers l'Unstrut, malgré le feu de l'artillerie.
— Notre infanterie, que fait-elle?
— Elle marche à la rencontre de l'ennemi pour prendre l'offensive.
— Et... elle marche bien?
— Comme à la parade, sire.
— Les troupes hanovriennes ont été autrefois d'excellentes troupes; en Espagne, elles ont tenu en échec l'élite des troupes françaises. Aujourd'hui qu'elles combattent en présence de leur roi, elles seront dignes d'elles-mêmes, je l'espère.
En effet, toute l'infanterie hanovrienne, formée en colonne d'attaque, s'avançait sous le feu des batteries prussiennes avec le calme de vieilles troupes habituées au feu. Après avoir été étonnée une seconde de la grêle de balles que faisaient pleuvoir sur elle les fusils à aiguille, elle avait repris sa marche, et, après avoir traversé les eaux marécageuses de l'Unstrut, elle enlevait à la baïonnette des bouquets d'arbres où s'était réfugié l'ennemi et luttait corps à corps avec luit
On instruisait le roi des péripéties de la lutte.
— Courez dire à la cavalerie de charger, fit- il à un capitaine de son étal-major.
Celui-ci lança son cheval an galop eu criant :
— Hourrah !
Un instant après, on entendit comme un ouragan.
C'étaient les cuirassiers de la garde qui chargaient.
Il serait impossible de dire l'enthousiasme de ces
hommes passant au bas de la colline où se tenait cet héroïque roi qui avait voulu être au poste le plus dangereux.
Les cris de « Vive le roiJ vive Georges V! vive le Hanovre ! d faisaient trembler l'air comme une tempête.
En voyant cet ouragan humain qui fondait sur eux, les Prussiens s'étaient formés en carrés. Le premier que rencontra la cavalerie hanovrienne disparut sous les pieds des chevaux ; puis, pendant que l'infanterie la fusillait de face, les cuirassiers prirent à revers l'armée prussienne.
Celle-ci — après une lutte désespérée — essaya de se mettre en retraite ; mais, poursuivie avec acharnement, elle se trouva bientôt en pleine déroute.
Le champ de bataille appartenait aux Hanovriens; l'ennemi se retira jusqu'à Gotha.
* Lès résultats furent : huit cents prisonniers, deux mille morts ou blessés, deux canons enlevés. Après avoir parcouru le champ de bataille pour consoler les blessés, le roi rentra dans la ville de Langensalza.
La situation eut été excellente, si en ce moment les Bavarois fussent venus opérer leur jonction avec les Hanovriens.
Le lendemain de la bataille de Langensalza se passa à attendre des nouvelles de l'armée bavaroise, et à lui envoyer de nouveaux courriers.
Les Prussiens se tinrent tranquilles : ils avaient été
trop bien battus, la veille, pour ne pas se reposer un jour.
Le prince Charles de Bavière continuait à ne pas donner signe de vie; il était, comme Grouchy à Waterloo, invisible!
Le troisième jour, à onze heures du soir, les avantpostes annonçaient un corps d'armée considérable qui s'avançait dans leur direction.
Étaient-ce enfin les Bavarois? Hélas! non: c'était un nouveau corps prussien, sous les ordres du général Manteuffel.
Toute la petite armée hanovrienne, qui, alors, ne comptait que quinze mille hommes, se trouva entourée, cernée par trente mille Prussiens.
Le lendemain, vers midi, un officier supérieur vint en parlementaire, de la part du général Manteuffel, proposer au roi de se rendre.
Georges V répondit qu'il savait parfaitement qu'il était cerné de toutes parts; mais lui, son fils, son étatmajor, ses officiers, ses soldats, étaient décidés à se faire tuer, depuis le premier jusqu'au dernier, si une capitulation honorable ne leur était pas offerte.
En même temps, il réunit un conseil de guerre, qui déclara par écrit que l'unanimité des voix était pour une capitulation, pourvu que la capitulation fut honorable.
Une capitulation était urgente.
L'armée n'avait plus que trois cents coups de canon à tirer.
Elle n'avait plus de vivres que pour un jour.
Toute la cour, le roi compris, avait dîné d'un morceau de bœuf bouilli et de pommes de terre; la soupe avait été distribuée aux blessés.
Chaque convive n'avait eu qu'un verre de mauvaise bière.
On discuta chaque article de la capitulation, traînant en longueur le plus possible.
On espérait toujours la venue des Bavarois. Enfin, pendant la nuit, les conditions suivantes furent arrêtées, entre le général Manteuffel,pour le roi de Prusse, et un oificier supérieur, pour le roi de Hanovre :
L'armée hanovrienne est dissoute et renvoyée dans ses foyers.
Tous les officiers demeurent libres, ainsi que les sous-officiers.
Ils gardent leurs armes et leurs équipages.
Le roi de Prusse leur garantit leur solde à perpétuité.
Le roi, le prince royal et leur suite sont libres d'aller où ils voudront.
C'était la fin de l'antique monarchie de Hanovre.
Quand la capitulation fut signée, le général Mantcuffel vint au quartier général.
En entrant dans le cabinet du roi, il lui dit :
— Je suis désolé ? sire, de me présenter devant Votre Majesté dans des circonstances si douloureuses ; nous devons comprendre ce que souffre Votre Majesté, nous autres Prussiens qui avons eu Iéna. 'Je priç Votre
Majesté jte me dire où elle veut se retirer et de me donner des ordres. Je veillerai à ce que rien ne lui manque dans son voyage.
— Monsieur, répondit le roi avec froideur, je ne sais encore où je me retirerai en attendant qu'un congrès décide si je dois rester roi ou redevenir un simple prince anglais; mais ce sera probablement chez mon beau -père, le duc de Saxe-Altenbourg, ou chez Sa Majesté l'empereur d'Autriche. Dans l'un et l'autre cas, je n'ai nullement besoin de votre protection, dont je vous remercie.
Le roi Georges V se retira à Vienne. Depuis, il est toujours resté en exil, et il est mort à Paris au mois de juin 1878.
Mort de Méry et de Roger de Beauvoir. — Deux contemporains littéraires. — Prodige d'improvisation. — Les bout* rimes. — Un concours poétique. — 5280 vers. — Un quatrain de Victor Hugo. — Le docteur Favrot. — Fin mélancolique de Roger de Beauvoir.
Dans le cours de cet été 1866, et pendant son voyage en Allemagne, Dumas perdit deux amis, deux intimes, deux contemporains de sa vie littéraire, Méry et Roger de Beauvoir.
Méry mourut d'une méningite; il a laissé plutôt un nom que des œuvres ; il a touché à tout, et en tout il se montra improvisateur.
a Ce fut en 1827, dans le jardin du Luxembourg, que je fis connaissance avec Méry, écrit Dumas quelque part dans ses Mémoires. On me présenta à lui. Nous nous accolâmes l'un à l'autre comme le fer à l'aimant ; et, depuis, je ne sais lequel de nous deux est le fer, lequel de nous deux est l'aimant, mais nous ne nous sommes plus quittés. »
Pendant quarante ans, cette amitié littéraire ne se
démentit pas ; à un esprit étincelant, Méry joignait une grande sociabilité dans les rapports de la vie.
Il paraît avoir laissé cette double impression à (ous ses contemporains.
« L'homme le plus spirituel a ses bons et ses mauvais jours, continue Dumas, en parlant de son ami, ses lourdeurs et ses allégements de cerveau, Méry n'est jamais fatigué ; Méry n'est jamais à sec. — Quand, par hasard, il ne parle pas, ce n'est point qu'il se repose, c'est tout simplement qu'il écoute; ce n'est point qu'il est fatigué, c'est qu'il se tait.
» Voulez-vous que Méry parle ? Approchez la flamme de la mèche et mettez le feu à Méry ! Méry partira : laissez-le aller; ne l'arrêtez plus; et, que la conversation soit à la morale, à la littérature, à la politique ou aux voyages, vous aurez la plus lumineuse improvisation que vous ayez jamais entendue ; ei puis quelque chose d'incroyable au milieu de tout cela : jamais une critique, jamais une amertume, jamais une médisance sur ses amis l ! »
Il est peu d'écrivains dont on puisse, n'est-ce pas? tracer aujourd'hui un pareil portrait. Entre autres talents, Méry possédait une verve poétique intarissable; sur n'importe quel sujet donné, il improvisait des vers faciles, spirituels, nombreux. Dans ce genre d'exercice, il exécutait des prodiges qui étonnaient même ses amis les mieux accoutumés à sa souplesse d'esprit.