‹ Les dernières années d'Alexandre Dumas, 1864-1870Chapitre 18 sur 23 · Mes Mémoires · texte numérisé non relu

Mes Mémoires

f En somme, à tout cela, j'ai dû un grand tespect pour les choses saintes, une grande foi dans la Providence, un grand amour en Dieu.

» Jamais, dans le cours d'une vie assez longue, je n'ai eu, dans les heures les plus douloureuses de cette vie, ni une minute de doute, ni un instant de désespoir. Je n'oserais pas dire que je suis sûr de l'immortalité de mon âme, mais je dirai que je l'espère. Seulement je crois que la mort, c'est l'oubjidu passé sans être la renonciation de l'avenir.

» Si Ton arrivait à donner la mémoire aux âmes, on aurait résolu le grand mystère dont Dieu garde U nom.

» Les âmes alors se souviendraient et l'immortalité serait révélée I »

Le malade végéta tout octobre, tout novembre, confiné dans sa chambre, plongé dans cet état cataleptique.

Quand le sommeil n'appesantissait pas ses yeux, son fils, sa fille, venaient lui tenir compagnie.

Souvent se joignait à eux M. Montigny, le directeur du Gymnase, propriétaire d'une maison voisine de celle de Dumas, et qui avait quitté Paris au moment de l'investissement.

On évitait de parler devant lui du présent et des sinistres événements qui se passaient alors.

On lui laissa ignorer les désastres de la guerre et lesprogrès de l'invasion.

Quand le cerveau recouvrait une lueur éphémère de

lucidité, la pensée chez Dumas se reportait vers le passé.

Il parlait alors avec son fils des événements de sa vie; c'était comme un reste<le mémoire qui surnageait et qui s'accrochait à certains actes de son existence.

Quand on l'avait emmené de Paris, il avait vingt francs sur lui.

Ce louis était toute la fortune monétaire de cet homme qui avait gagné des millions.

Arrivé à Puys, il déposa celte pièce sur la cheminée de la chambre ; elle y resta tout le temps de sa maladie,

Un jour, assis dans ce fauteuil, près de la fenêtre d'où l'on découvrait la mer, il causait avec son fils.

Ses yeux tombèrent sur la pièce d'or.

Une réminiscence du passé traversa alors son esprit.

— Il y a cinquante ans, quand je suis venu à Paris, dit-il, j'avais un louis. Pourquoi, m'a-t-on accusé de prodigalité? Je l'ai toujours conservé, ce louis; tiens, il est là.

Et il montra à son fils la.pièce d'or en essayant de sourire.

Dans les derniers jours de novembre 1870, le froid sévit avec intensité; le temps se maintenait mauvais f et sans éclaircie; le ciel était gris et bas, la mer houleuse et sale.

Tout ce coin de campagne — si gai l'été — avait alors un aspect de mortelle mélancolie.

Celte tristesse du dehors faisait sombre la chambre du malade.

Il ne voulut plus se lever.

Il garda le lit; l'état comateux était devenu continu.

Au sommeil de la nuit succédait le sommeil du jour, presque sans intervalle dé veille.

Le dernier moment de la fin était venu. Dans la nuit du 4 au 5 décembre, la maladie livra à ce corps usé un suprême assaut.

Une attaque d'apoplexie séreuse se déclara.

Le malade perdit totalement connaissance.

Une médication énergique — aussitôt employée — ne put rappeler le sentiment de la vie extérieure.

Le cerveau demeura congestionné.

L'abbé Àndrieu, curé de la paroisse Saint-Jacques, de Dieppe, averti, appelé par madame Petel, vint à Puys dans la matinée.

Introduit dans la chambre, il s'agenouilla au pied du lit et récita la prière des agonisants.

La fille et la belle-fille du moribond l'imitèrent.

Au moment de.lui administrer le saint sacrement, l'abbé Andrieu se pencha sur Dumas et l'appela par son nom.

A cet appel, il remua les paupières, mais il ne parla point.

Dans l'après-midi, il expira, sans avoir recouvré la parole, sans souffrance apparente.

Il avait soixante-dix ans.

Les Prussiens dans la Seine-Inférieure. — Émotion produite par la. mort de Dumas. — La Vigie de Dieppe. — Le conseil municipal de Dieppe. — Inhumation dans le cimetière de Neuville. — Discours de M. Lebourgeois. — Un mot de Michelet .

Le même jour r un détachement de l'armée prussienne prenait possession de Dieppe.

Les soldats allemands, musique en tête, défilèrent dans la grande rue.

Toutes les fenêtres étaient closes; les habitants, humiliés, attristés, se tenaient renfermés dans l'intérieur des maisons.

Dieppe comptait alors un surcroît considérable de population : tous les baigneurs de Tété retenus par le siège de Paris.

La mort de Dumas produisit une profonde émotion, — émotion qui égala celle de l'occupation de la ville par les Prussiens. — On le savait malade chez son Gis; mais on ne croyait pas que cette maladie pût avoir un dénouement fatal.

• Comment ! il était mort, l'auteur des Trois Mousquetaires, de Monte-Cristo, et de tant d'autres romans si merveilleux?

C'était un malheur de. plus ajouté aux calamités de l'époque. '

Beaucoup, croyant cette nouvelle erronée, couru» rent à Puys, chez Dumas fils, pour se la faire. confirmer.

Voici en quels termes le journal la Vigie de Dieppe, du 6 décembre, annonçait la mort du grand romancier :

« M. Alexandre Dumas père est mort hier à Puys.

» Etrange destinée! l'homme qui aimait à remplir le monde de son nom, l'écrivain humoristique et fécond..., meurt dans une villa solitaire, loin de ce Paris dont il était une des personnalités les plus marquantes.

» Son inhumation aura lieu jeudi prochain, 8 courant, à onze heures, dans le cimetière de Neuville. »

Le conseil municipal de Dieppe, malgré les douloureuses préoccupations que lui causait la présence des Prussiens, décida que cinq de ses membres assisteraient aux funérailles de Dumas.

Dumas fils voulut que la cérémonie funèbre se fit à Neuville et non à Dieppe même.

Les soldats allemands occupaient tous les postes, tous les monuments de la ville. Le cercueil d'A-

lexandre Dumas passant 'devant une patrouille, prussienne!

Neuville est une petite paroisse qui s'étend à l'extrémité du faubourg du Pollet, dans la direction de la falaise; elle est habitée par une population de pêcheurs et de paysans.

Les obsèques avaient été fixées pour onze heures.

Bien avant ce temps, une nombreuse et sympathique assistance, venue de Dieppe à Puys, envahissait la maison et le jardin de Dumas fils.

Le cercueil avait été exposé dans le rez-de-chaussée de la villa.

A l'heure indiquée, le convoi funèbre partit et prit la route qui conduit à Neuville. Tous les habitants de la petite paroisse étaient dehors, saluant respectueusement le passage du corps.

L'église se trouva trop petite pour contenir tous les assistants; beaucoup durent rester dehors, attendant la fin de la cérémonie.

Une indicible émotion serrait tous les cœurs.

L'humilité de ces funérailles, en opposition avec le nom de celui qu'on enterrait, formait un contraste qui impressionnait péniblement l'esprit.

Chacun se représentait la pompe, la solennité des obsèques de Dumas, mort à Paris, sans cette horrible guerre, sans cette douloureuse invasion qui avait conduit les Prussiens jusqu'à Dieppe.

La messe terminée, on porta le cercueil dans le cimetière.

Le cimetière de Neuville est proche de l'église.

C'est un modeste champ de repos, semblable à tous ceux de ces petits villages de Normandie : quelques pierres tombales, des tertres semés de haut gazon, séparés les uns des autres par des pieds de saule, des touffes de romarin et de rosiers sauvages.

Quand la bière de Dumas fut descendue au fond de

la fosse, un des conseillers municipaux de Dieppe,

M. Lebourgeois, s'avança au bord, et, d'une voix émue, au milieu du recueillement de tous, dit les paroles suivantes :

« Dans les temps malheureux où nous vivons, le salut du pays absorbe toutes nos pensées.

» Cependant, nous devons un adieu à celui qui oous quitte, désormais à l'abri des misères de cette viç, et nous le devons surtout quand ce mort a été un illustre vivant !

» Alexandre Dumas père, après une longue et brillante carrière, est mort chez son fils, aux portes de notre ville.

». Le conseil municipal de Dieppe a pensé qu'il devait assister à ses obsèques, et nous a commis peur le représenter.

» Le nom d'Alexandre Dumas, verbe de raison littéraire, qui veut dire esprit et talent, déjà populaire à Dieppe, l'est devenu davantage dès que le fils a créé, dans le vallon de Puys, une colonie désormais célèbre, puisque son père vient d'y mourir.

» Il n'appartient guère au représentant d'une ville de pêdieurs et de bourgeois d'entreprendre l'éloge funéraire d'un littérateur tel qu'Alexandre Dumas; cependant, la bénédiction du plus humble, quand elle est cordiale et sincère, doit, à cause de sa simplicité même, toucher les cçenrs généreux tout autant qu'un éloge académique.

> Nous ne sommes pas tous initiés aux jouissances de la littérature ; cependant, il en est bien peu, parmi nous, qui ne doivent à Alexandre Dumas beaucoup de ces heureuses veillées, où la dernière page du livre arrive toujours trop tôt. Il a su, dans ses nombreuses chroniques, aplanir les difficultés de l'histoire et forcer le lecteur à s'instruire en s'amusant ! Presque toutes les créations de sa verve littéraire sont devenues populaires; mais ce n'est pas à nous qu'il appartient de juger ses œuvres ; c'est peut-être le temps, mais ce n'est pas le lieu ; d'autres plus compétents sauront le faire.

» Disons seulement que tous ceux qui l'ont lu doivent l'aimer; car, à chaque trait de son humeur primesautière, de son esprit si français, on reconnaît l'élan d'un cœur généreux !

» Voyez, messieurs, quelle misère est la nôtre, en ces affreux temps d'invasion ! En temps ordinaire, la mort d'Alexandre Dumas eût occupé Paris et la France; toutes les notabilités de la littérature auraient tenu à honneur de l'accompagner à sa dernière demeure. Que d'adieux éloquents ! que d'éloges noble-

meut exprimé*! Et, aujourd'hui, quelques mots seulement tombent sur sa fosse, d'une bouche inconnue. Mais ne perdons pas courage. La Frstace vit encore; nos pauvres enfants, que nous suivons du cœur, combattent tous les jours pour la sauver ! La force brutale, aidée de je ne sais quelle mystérieuse complicité, a pu nous imposer des pertes matérielles; mais l'esprit français n'émigrera jamais en Allemagne!

» Alexandre Dumas, le nom que vous avez rendu célèbre était un héritage lourd à porter ; mais il était recueilli d'avance, et vous avez emporté cette consolation dans la tombe !

» Oui, messieurs, aussitôt que des jours meilleurs — et la date n'en est pas éloignée — viendront luire sûr notre beau pays, nous verrons reparaître avec un nouvel éclat le nom d'Alexandre Dumas ! »

La cordiale simplicité, les allusions patriotiques de ce discours émurent profondément tous les assistants.

M. Hontigny, directeur du Gymnase, prit ensuite la parole au nom du monde littéraire.

Un peintre de talent, M. Bénédîct Hasson — qui se trouvait alors à Dieppe — s'avança à son tour sur le bord de la fosse et dit un suprême adieu au grand homme, au nom de l'art et des artistes.

Le prêtre récita les dernières prières.

Chacun se pencha encore une fois pour contempler ce cercueil qui allait disparaître.

Puis les fossoyeurs ramassèrent leur pelle et couvrirent de terre les restés de celui qui, suivant la belle expression de Michelet, avait été une des forces de la nature 1 !

1 . En mai 1872, Alexandre Dumas fils a fait exfeumer le corps de son père du cimetière de Neuville. Le grand romancier repose aujourd'hui à Villers-Cottereis, dans un tombeau de Camille.

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