Les Blancs et les Bleus, 3 e série, page
» Louis XVI, après avoir été jeté dans la fosse commune, a sa chapelle expiatoire ! »
Nous avons un peu insisté sur les Blancs et les Bleus, parce que c'est le dernier ouvrage de Dumas.
Nous voudrions inspirer aux lecteurs la curiosité de le lire; ils trouveront dans ce livre — qui n'est ni un roman, ni une histoire officielle, — des pages intéressantes, des pages qui rappellent le bon temps du romancier historien.
Les derniers mois de Dumas. — Maladie. — Découragement.— Détresse. — Le docteur Piorry. — Une saison à Roscoff. — L'hiver de 1869 et de 1870. — La déclaration de guerre. — Départ pour Puys. — Le» derniers jours. — Un louis conservé pendant cinquante ans. — L'abbé Andrieu. — Le 5 décembre 1870. — Mort du romancier.
Ces pages sur la huitième croisade furent les dernières qui tombèrent de la plume de Dumas.
Ces chroniques nationales devaient être son dernier thème d'écrivain. Du reste, il avait composé ces deux volumes, les Btancs et les Bleus en proie à un grand découragement moral, à une profonde lassitude physique. Depuis quelques mois, un changement alarmant s'était manifesté dans sa constitution, jusqu'alors si puissante.
La fin du romancier approchait.
A cette activité incessante, à cette vitalité électrique qui animait ce corps robuste, avait succédé une sorte d'engourdissement, une espèce de torpeur qui accablait tous ses ressorts.
Maintenant, il s'assoupissait au milieu des heures de la journée. •
14a démarche était devenue pesante, les membres semblaient faire mouvoir difficilement le corps.
Autre symptôme caractéristique à l'âge de Dumas : l'abdomen avait considérablement grossi, mais grossi à faire croire à un commencement d'hydropisie.
Ce surcroît d'embonpoint avait graduellement rendu les ïambes paresseuses.
La vieillesse se traduisait en lui par une torpeur qui envahissait tout son être comme une lente asphyxie.
Il demeurait inerte, engourdi, la plus grande partie de la journée, dans un fauteuil de son cabinet de travail.
Le sommeil le prenait par accès auxquels il lui était impossible de se soustraire.
Pendant les répétitions de les Blancs et'les Bleus,
l'acteur Taillade alla le voir chez lui, pour causer d'un
détail de la pièce. Au milieu de la conversation, les
yeux du romancier se fermèrent, et sa voix se tut
• subitement.
L'artiste, peiné, attendit respectueusement la fin de cet accès de sommeil.
C'était la réaction de cinquante ans d'activité physique et intellectuelle; les sources de la vie se trouvaient épuisées par cette dépense de vitalité qui avait duré un demi-siècle.
Son fils, sa fille, madame Petel, s'alarmèrent. On
consulta différents médecins, entre autres le docteur
Piorry, ami intime de Dumas. Il prescrivit un traitement qui n'eut, qui ne pouvait avoir de résultats efficaces.
La belle saison vint.
On conseilla l'air, le séjour de la mer.
Dumas partit pour la plage de Roscoff, en Bretagne.
Il passa dans ce petit pays les beaux jours de l'été de 1869.
Il éprouva un mieux relatif, passager. Mais, avec septembre, il fallut revenir à Paris; il rentra dans son petit cabinet de travail du boulevard Malesherbes, et bientôt il retombait dans cet affaissement physique 'qui constitua son existence pendant ses derniers mois. Cette torpeur du corps réagit sur cet esprit si vif, si alerte jusqu'alors.
Le cerveau devint graduellement lourd, paresseux; les idées n'y arrivaient plus que difficiles et brumeuses.
Gette verve, cette fécondité dans le travail, toutes oes brillantes qualités de l'imagination s'éteignaient.
Vint un moment où Dumas ne put même plus se faire illusion à lui-même. Quand il sentit son état réel, une navrante tristesse l'envahit.
11 pleura, et les rares intimes qui le voyaient alors entendirent s'échapper de sa bouche de lamentables plaintes.
11 avait compté sur sa robuste santé comme sur un instrument éternel; il espérait toujours qu'elle lui accorderait le temps — malgré l'âge auquel il était par-
venu — de trouver encore un grand succès littéraire qui rétablirait sa situation, qui restaurerait le lustre de son nom.
Mais, quand il reconnut que cette santé défaillait graduellement, quand il sentit que sa volonté ne ressaisissait plus la faculté du travail, il vit sa fin bien prochaine.
Le pauvre romancier passa tout l'hiver de 1869 et de 1870 en proie à ce malaise physique et à cette souffrance morale.
Une sortit que rarement; son état inspirait une sorte de respectueuse compassion à ceux du dehors qui le voyaient.
Comme il ne pouvait plus travailler, il ne gagnait pas d'argent; les affaires ne venaient pas à lui. La détresse s'assit définitivement à $on foyer. Il vécut au jour le jour, d'emprunts faits à son éditeur, d'avances déboursées par son agent dramatique. Encore ne conservait-il pas toujours l'entière possession de cet argent précaire : les poursuites de certains créanciers, les réclamations de fournisseurs de quartier, ou les doléances de quelque parasite, de quelque besogneux venaient lui en arracher souvent la majeure partie !
11 ne restait plus alors d'argent à la maison pour
finir la journée, et le cuisinier Yasily se demandait
comment il devait faire pour préparer le dîner de
l'ancien châtelain de Monte-Cristo.
Quand la gêne devenait trop aiguë, Dumas envoyait
porter au mont-de-piété quelque objet de valeur, épave de son opulence passée, ou il dépêchait vers son fils, Victor Leclerc, son secrétaire.
Dumas fils donnait toujours la. somme demandée.
Le romancier ne douta jamais de l'empressement, ou du plaisir de son fils à l'obliger; cependant une demande adressée à celui-ci le gênait toujours.
Cette gêne avait une nuance intime qui mérite une explication.
Dumas était timide devant son fils.
Il n'osait pas lui avouer toutes ses actions.
Cette insouciance de l'argent qui était un besoin de son tempérament, il s'efforçait de la cacher à son fils, ou du moins d'en atténuer les effets.
Il savait encore l'ailtipathie de ce dernier pour certaines gens de son entourage; il les faisait cacher dans son cabinet quand il attendait sa visite.
De son côté, l'auteur de la Dame aux Camélias avait essayé bien des avis, bien des conseils pour en rayer le genre de vie de son père.
Voyant que ses efforts étaient inutiles, il avait pris le parti de fermer les yeux; il ne faisait plus que de rares apparitions 'dans la maison paternelle, dont les allures le froissaient.
Cette désapprobation avait toujours contristé Dumas ; de là le motif de gêne qu'il éprouvait quand il avait recours à son fils.
Il sentait que l'évidence des événements se retournait contre lui; il reconnaissait — mais trop tard—
que les avis, les conseils de son fils lui eussent épargné les angoisses d'une vieillesse nécessiteuse.
Celte détresse n'était pas le seul tourment de Dumas,, elle, se compliquait aussi d'une souffrance intellectuelle ; il regardait vers la postérité, et il s'inquiétait.
— Il me semble, disait-il un jour, que je suis au sommet d'un monument qui tremble, comme si les fondations étaient assises sur le sable.
Son fils lui répondit :
— Sois en paix, le monument est bien bàfi, et la base est solide.
Sa santé ne se remettait pas.
A mesure que le temps s'écoulait, le découragement chez lui devenait de plus en plus profond.
Ce découragement, qui cependant ne dégénérait jamais en amertume, modifia un peu ses jugements sur les hommes et sur les choses. Il avait toujours été de tempérament optimiste; il avait cru fermement aux idées, aux opinions, aux théories courantes de son époque. Les vicissitudes des dernières années l'avaient rendu sceptique.
Au terme de la vie, il lui semblait que tous ces efforts dont, pendant cinquante ans, il avait été le témoin, n'avaient pas donné une somme proportionnée de progrès. Les faits ne lui paraissaient pas correspondre aux théories.
A ce propos, il disait aux quelques intimes qui Tenaient alors le visiter que les générations désillusionnées feraient une fin de siècle agitée.
Était-ce un éclair de divination ou une réflexion de vieillard découragé?
Tout l'hiver se passa pour lui dans cet état crépusculaire.
Au printemps, il lui vint un abcès persistant à la bouche; le docteur Déclat lui donna des soins.
On lui conseilla alors un voyage dans le Midi ; il réunit quelque argent et partit.
À la fin de juillet, il revint occuper son appartement du boulevard Malesherbes.
Il resta à Paris quelques semaines.
Sur ces entrefaites, la guerre avait été déclarée, apportant aussitôt les revers de l'invasion.
Dumas fils ne voulut pas que son père restât à Paris pendant le siège; il l'emmena dans sa propriété de Puys.
Sa fille, madame Pétel, l'accompagna.
C'était quelques jours avant le 19 septembre 1870.
Adroite du faubourg du Pollet, à Dieppe, s'ouvre, monte une route creusée dans le flanc de la falaise, qui borde la mer de ce côté! Cette route conduit à un plateau parfaitement cultivé.
Si le promeneur suit ce chemin pendant vingt ou trente minutes, il ne tarde pas à rencontrer une petite vallée, formée par un évasement de la falaise.
Cette vallée est singulièrement verte : elle est baignée par la mer, qui forme en cet endroit plutôt une anse qu'une plage.
De gentilles maisons, bâties sur les pentes de il
falaise, entourées de jardins plantés d'arbres verts, . donnent à ce site l'aspect d'un frais paysage.
Ce coin de campagne jeté au bord de la mer, c'est Puys.
Puys est aujourd'hui une plage habitée, fréquentée pendant Tété par des baigneurs qui veulent se tenir à l'écart du mouvement et des fêtes de Dieppe. Hais, en 1870, on y comptait à peine quelques maisons, entre autres celte de Dumas fils.
Sa propriété est au milieu de la vallée, bien en vue de la mer, très simple, très rustique d'apparence. Pas de murs, du moins, à cette époque; une clôture de bois entourait un jardin fait de tertres de gazon et de bouquets d'arbres verts.
Dumas fils installa son. père dans une grande chambre, dont les fenêtres ouvraient sur la mer.
Gomme l'année précédente, on espéra que cet air salubre, vivifiant, apporterait quelque amélioration dans l'état général du malade.
Mais l'organisme était trop épuisé chez lui pour recevoir l'influence du dehors; le mouvement vital semblait se retirer de plus en plus de ce corps jadis si puissant.
Sauf à l'heure des vepas, la somnolence clouait Dumas dans son fauteuil.
L'esprit était vague ; le cerveau sommeillait comme le corps.
Il ne souffrait pas; son état était l'inconscience.
Il se mourait graduellement, comme jadis Walter
Scott dans sa résidence d'Abbotsfoçd. Le grand romancier écossais, lui aussi, s'éteignit paralysé de corps épuisé de cerveau. -
Quand le temps était be?u , on conduisait le malade sur la plage.
Il restait là, assis pendant plusieurs heures. La vue de la mer, la chaleur du soleil paraissaient lui apporter quelque bien-être. La fin de Télé le priva de ces stations en plein air.
Octobre amena la mauvaise saison. Le temps devint froid et gris ; les vents soufflèrent aveè violence, et pendant de longs jours la petite vallée de Puys se trouva enveloppée de brouillards et de pluie.
Dès lors, Dumas ne sortit plus de la chaipbre.
11 ne quitta plus son lit ou son fauteuil. -
Il eut conscience que sa fin devenait de plus en plus proche, et il recommanda à sa fille de ne pas le laisser mourir sans lui avoir fait administrer les secours de la religion.
Il avait toujours eu l'esprit religieux; maintes pages de ses ouvrages révèlent ce sentiment.
Une longue vie — secouée par toutes les passions, — n'avait pas éteint en lui l'idée de Dieu et la croyance à l'immortalité de l'âme. ' • ' Les lignes suivantes, que nous détachons de ses Mémoires 1 , prouvent .la sincérité de cette suprême recommandation faite à sa fille :