Les dernières années de l'impératrice Joséphine
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRE! PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE d'ORLÉANS
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DE
INTRODUCTION
La destinée de presque toutes les femmes célèbres a quelque chose de symbolique, et, dans la carriè'-e de ces héroïnes de l'histoire, les femmes obscures retrouvent sur un plus grand théâtre les émotions et les péripéties de leur existence. Si la reine Marie-Antoinette résume en elle tous les prestiges et toutes les angoisses de son sexe, l'impératrice Joséphine représente les tristesses de la femme à l'automne de la vie. Toutes les victimes d'un abandon trouvent dans le drame du divorce comme un symbole tragique et mémorable de leurs souffrances. Dans combien de maisons ignorées n'a-t-on pas vu se produire des scènes aussi déchirantes que celles qui eurent
lieu dans le palais des Tuileries, au mois de décembre 1809 ?
Joséphine résume aussi en elle la mélancolie qui s'attache au sort des beautés illustres^ quand arrive l'heure du déclin, quand apparaît la première ride, la première déception, quand les hommages deviennent moins sincères et plus étudiés, quand l'horizon a encore des clartés, mais des clartés de soleil couchant. Période d'attendrissements et de regrets, où les ombres de la vieillesse et de la mort commencent à descendre peu à peu du haut des collines de la vie; où les femmes, désabusées de toute chose, ont comme un surcroît de propension à la souffrance, et où leurs chagrins sont d'autant plus profonds qu'ils demeurent plus mystérieux et plus intimes.
Qui pouvait mieux que Joséphine méditer sur cette parole de V Imitation de Jésus-Christ: « La gloire du monde est toujours accompagnée de tristesse. » Ayant vu de près toutes les grandeurs, elle en avait compris le néant. Sa vie passée devait lui laisser comme le souvenir d'un songe. 11 y avait eu dans sa carrière étrange de telles vicissitudes, de telles surprises, de tels contrastes, qu'elle devait parfois se demander à elle-même si son existence avait été un roman ou une réalité. Une mélancolie douce survivait aux agitations et aux crises qui tant de fois avaient déchiré et bouleversé son âme. Elle se recueillait, die pensait, et dans ses réflexions il n'y avait ni
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amertume, ni rancune, ni colère. Le malheur, au lieu d'aigrir son caractère, Pavait amélioré. Elle était chaque jour plus résignée, plus affable, et plus indulgente que la veille. Douce à l'heure des disgrâces, comme elle l'avait été au moment des triomphes, elle gardait dans sa retraite une mansuétude et une sérénité d'esprit inaltérables. La poésie qui d'ordinaire meurt si vite dans le cœur des hommes, ne périt pas dans le cœur des femmes; il y a au fond de leur âme un perpétuel rajeunissement, et leur imagination, qui ne perd rien de sa fraîcheur, conserve une vivacité, un éclat qui se prolonge jusqu'à la tombe. L'automne de leur existence a les reflets d'une suave et pénétrante lumière.
Nous allons essayer de retracer les dernières années de l'impératrice Joséphine, depuis le 1^' janvier 1808 jusqu'au 29 mai 18 14, jour de sa mort, en invoquant toujours des témoins oculaires et auriculaires. Le divorce nous sera raconté par les personnes mêmes qui assistèrent à ce drame douloureux : par M°^° de Rémusat, qui, en sa qualité de dame du palais, put en suivre un à un tous les signes précurseurs ; par Constant qui, comme valet de chambre de Napoléon, constata le chagrin de son maître ; par Stanislas de Girardin et par la duchesse d'Abrantès, qui assistèrent aux dernières fêtes où parut Joséphine ; par M. de Bausset, le préfet du palais, qui, le 3o novembre 1809, transporta l'impéra-
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trice évanouie du premier étage des Tuileries, oii demeurait Napoléon, au rez-de-chaussée où elle logeait; par M"° Avrillon qui accompagnait la souveraine détrônée, le i6 décembre, jour où elle quitta les Tuileries, pour n'y jamais revenir. }Jine Avrillon et M"' Decrest, qui firent partie de la petite cour formée par Joséphine après le divorce, ont laissé des Mémoires qui permettent de la suivre pas à pas en Savoie et en Suisse, à la Malmaison et à Navarre. M"''' de Rémusat, qui resta fidèle à sa bienfaitrice, et préféra la cour de Joséphine répudiée à la cour de Marie- Louise triomphante, nous donne, dans ses lettres à son mari, des détails qui font de plus en plus aimer Joséphine. Nous procéderons, pour la présente étude, comme pour nos essais précédents, interrogeant les morts, dans l'espoir de faire revivre le passé.
Les années 1808 et 1809 furent pour l'impératrice deux années d'angoisses perpétuelles. Suspendue entre la crainte et l'espérance, voulant lutter encore contre sa destinée, et ne pouvant se résigner à l'idée qu'elle serait obligée de boire jusqu'à la lie le calice d'amertume du divorce, elle surveillait avec une inquiétude profonde les moindres symptômes de son malheur, épiait les gestes, les paroles, le silence même de son époux, et ressemblait, dans ses anxiétés fébriles, à une accusée qui désire et redoute à la fois de connaître la sentence par laquelle elle sera absoute ou con-
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damnée. C'est ainsi que la crainte de la catastrophe fut peut-être plus douloureuse que la catastrophe elle-même, l'agonie étant un plus grand supplice que la mort.
Lorsque le sacrifice eut été consommé, la souveraine délivrée éprouva dans sa solitude un sentiment de volupté sainte qui est la récompense de rimmolation de soi-même. Entre le divorce et les premiers revers de la France, il y eut, dans son existence si troublée, une période de calme relatif, qui fut pour elle comme une sorte de halte sur le chemin de la douleur. De 1810 à 18 12, elle eut comme un moment de répit. Son âme, fatiguée par tant d'émotions, se reposait. Jamais cette femme d'élite n'avait paru aussi auguste que depuis que son front était privé du diadème. Aucune de ses grandeurs ne l'avait poétisée autant que son infortune. On était sérieusement touché par tant d'humilité, d'abnégation et de douceur. C'est un grand mérite, pour une souveraine, de savoir abdiquer avec dignité. C'est un mérite peut-être plus grand encore, pour une beauté célèbre, de savoir vieillir avec résignation. Joséphine renonça sans murmure et au trône et à la jeunesse. Moins elle était heureuse, plus elle était aimable. Ne régnant plus par le sceptre, elle régnait par le plus doux des talismans, par la bonté. N'ayant plus de courtisans, elle avait des amis. Elle prouvait, par les sympathies unanimes, par le mélange de respect et de compas-
sion qu'elle inspirait, que Fon avait aimé en elle la femme plus que la souveraine. Elle continuait, dans sa retraite, à exercer sa bienfaisance inépuisable, et, si parfois encore son nom retentissait dans les palais de celui qui avait été son époux, c'est qu'elle voulait essayer si du crédit qu'elle avait perdu pour elle-même, il lui restait encore quelque chose pour être utile à son prochain. Le peuple la bénissait. Les petits enfants se mettaient à genoux sur son passage, tandis que leurs parents, la saluant avec vénération, avaient peine à retenir cette acclamation toujours prête à s'échapper de leur poitrine : Vive l'impératrice 1
La naissance du roi de Rome, au lieu d'affliger cette femme généreuse entre toutes, lui causa la joie la plus sincère. Elle se disait avec bonheur que son sacrifice, s'il avait été douloureux, avait été du moins utile. S'imaginant que Timmense empire, ayant un héritier, était devenu inébranlable, elle jouissait à la fois du triomphe de Napoléon et des prospérités de la France. Mais quand vinrent les premiers revers, quand la retraite de Russie fut le présage fatal de tant d'autres cataclysmes; quand^ en i8i3, la victoire elle-même, comme l'a dit le Père Lacordaire dans l'oraison funèbre du général Drouot, fut mélancolique et découragée, parce qu'elle donnait la gloire sans donner le salut ; quand la France, après vingt-deux ans d^efforts héroïques, fut vaincue, outragée, envahie, mutilée; quand les hom-
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mes de fer qui avaient noblement vieilli sur tant de champs de bataille virent avec désespoir la chute des deux géants, l'empire et l'empereur, Joséphine, qui était patriote dans l'âme, Joséphine, qui avait vu Taurore des jours resplendissants, Joséphine, qui naguère portait bonheur à son époux, tomba dans une tristesse mortelle, qui, en la plongeant dans un découragement maladif, en lui faisant verser jour et nuit des larmes brûlantes, la conduisit promptement au tombeau. Hélas ! la fin de sa vie ne fut pas le soir d'un beau jour. La femme qui avait connu toutes les extrémités de la fortune, la prison et le trône, qui avait failli être guillotinée, et qui avait été couronnée, devait terminer sa carrière au milieu d'angoisses indicibles. Il était dit que cette femme, qui avait supporté avec tant de courage ses souffrances personnelles, ne pourrait se résigner à celles de sa patrie, et qu'elle mourrait de chagrin le jour oii la France serait vaincue, et où Napoléon serait malheureux.