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montrait, s'il était possible, encore plus infatué que la reine elle-même. Joignant à son titre de premier ministre celui de généralissime et celui de grand-amiral, Godoy avait épousé une fille de l'infant don Louis, frère du feu roi Charles III. Il était en fait souverain. Mais l'Espagne n'acceptait qu'en frémissant un pareil joug. Elle reprochait au favori d'être l'esclave de Napoléon et de lui sacrifier les finances et les flottes espagnoles. Au moment delà campagne de Prusse, Godoy avait eu un instant l'idée de prendre parti contre la France. Mais, à la nouvelle de la bataille d'Iéna, il s'était humilié devant l'empereur, et avait envoyé à la grande armée un contingent de quatorze mille Espagnols qui avait été placé sous les ordres de Bernadotte. Napoléon avait imposé, en outre, à la cour de Madrid un traité signé à Fontainebleau, le 27 octobre 1807, par lequel vingt-cinq mille Français, assistés de vingtquatre mille Espagnols, devaient faire la conquête du Portugal. Il était convenu que ce royaume serait partagé en trois portions : le nord devait être donné au petit-fils de Charles IV, le jeune roi d'Étrurie, qui céderait en échange la Toscane à la France ; le midi serait érigé en souveraineté au profit d'Emmanuel Godoy; le centre resterait sous le séquestre.
Au moment même où se concluait le traité de Fontainebleau, les querelles de Charles IV ei de son fils aîné, Ferdinand, prince des Asturies,
étaient arrivées à Pétat aigu. Détesté de sa mère, en butte à l'hostilité du favori, éloigné entièrement des affaires, Ferdinand, conseillé par son ancien précepteur, le chanoine Escoïquiz, avait conçu le projet de s'emparer du gouvernement. Il écrivit à l'empereur, le ii octobre 1807, une lettre où, témoignant un enthousiasme sans limites « au héros qui effaçait tous ceux qui l'avaient précédé », il lui demandait « l'honneur de s'allier à une princesse de son auguste famille. » La jeune personne que Ferdinand, veuf d'une fille de la reine Caroline de Naples, avait ainsi en vue, ne taisait même point partie de la famille impériale. C'était M" Stéphanie Tascher de La Pagerie, une simple particulière, qui, aux yeux de l'héritier de la couronne de Charles-Quint, n'avait d'autre mérite que d'être la cousine de l'impératrice Joséphine et la nièce de l'ambassadeur de France à Madrid, M. de Beauharnais. Rappeler l'ardeur avec laquelle un descendant de Louis XIV, un futur roi d'Espagne et des Indes, un prince veuf d'une princesse nièce de la reine Marie-Antoinette, sollicitait une union si disproportionnée, au point de vue du blason royal, c'est montrer à quel degré prodigieux était arrivée en ce moment la fortune de Napoléon.
Charles IV, instruit des trames secrètes de son fils Ferdinand, se mit à la tête de ses gardes, le 29 octobre 1807, se rendit, avec ses ministres, dans l'appartement du jeune prince, et le cons-
titua prisonnier. Puis il ordonna des prières publiques pour remercier Dieu d'avoir échappé au danger, et il écrivit à l'empereur Napoléon la lettre suivante : « Monsieur mon frère, depuis le moment où je m'occupais de coopérer à la destruction de notre ennemi commun, quand je croyais que tous les complots de la ci-devant reine de Naples avaient été ensevelis avec sa fille, je vois avec une horreur qui me fait frémir que l'esprit d'intrigue le plus horrible à pénétré jusque dans le sein de mon palais. Hélas! mon cœur saigne en faisant le récit d'un attentat si atfreux. Mon fils aîné, l'héritier présomptif de mon trône, avait formé le complot horrible de me détrôner ; il s'était porté jusqu'à l'excès d'attenter contre la vie de sa mère. Un attentat si affreux doit être puni avec la rigueur la plus exemplaire des lois. Un de ses frères sera plus digne de le remplacer et dans mon cœur et sur le trône. Je suis, dans ce moment, à la recherche de ses complices, pour approfondir ce plan de la plus noire scélératesse; et je ne veux perdre un seul moment pour en instruire Votre Majesté, en la priant de m'aider de ses conseils. »
Le prince des Asturies implora son pardon de son père avec une extrême humilité, et lui adressa cette lettre suppliante : « Sire, je me suis rendu coupable; j'ai manqué à mon père et à mon roi; mais je m'en repens, et je promets à Votre Majesté la plus humble obéissance. Je ne devais
rien faire sans le consentement de Votre Majesté, mais j'ai été surpris. J'ai dénoncé les coupables, et je prie Votre Majesté de me pardonner et de permettre à votre fils reconnaissant de baiser vos pieds. »
Pendant ce temps, les armées françaises envahissaient l'Espagne. Junot, à la tête de vingtcinq mille hommes, avait franchi la Bidassoa, le i8 octobre 1807, et s'était avancé sans difficultés jusqu'aux portes de Lisbonne. Alors la flotte portugaise, chargée de la famille royale et de quinze mille nobles qui emportaient toutes les richesses du royaume, était partie pour le Brésil. Les Bourbons espagnols allaient bientôt avoir la tentation de suivre cet exemple. Plusieurs armées françaises occupaient la péninsule, et, sous le voile de l'alliance, en ayant l'air de menacer le Portugal et Gibraltar, ces troupes, qui vivaient aux dépens du pays, commandaient de la Bidassoa jusqu'au Tage. Le i"*^ mars 1808, Napoléon, abandonnant le traité conclu à Fontainebleau, le 27 octobre de l'année précédente, déclarait à la cour de Madrid que l'état actuel de l'Europe exigeait la réunion à l'empire français des provinces situées entre les Pyrénées et TEbre, et qu'il offrait en compensation le Portugal tout entier à la monarchie espagnole. C'était faire une province française de la péninsule, dont les pays de l'Ebre sont le boulevard par l'âpreté de leur sol, l'importance de leurs places fortes, le caractère
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martial de leurs habitants. La cour de Madrid, frappée de stupeur, n'osa point repousser ouvertement une pareille offre; mais, convaincue de l'hostilité de Napoléon, et persuadée qu'il voulait mettre sur le trône d'Espagne un membre de sa famille, elle résolut de s'enfuir en Amérique, et fit secrètement à Aranjuez ses préparatifs de départ.
On allait voir la parodie de ce qui s'était passé à Lisbonne, quatre mois auparavant. La ville d'Aranjuez était fort éloignée de la mer. Il n'y avait point de flotte anglaise pour prêter mainforte, et, si le peuple espagnol apprenait le projet de la famille royale, il s'y opposerait certainement. Ce qu'on méditait, c'était une espèce de fuite à Varennes. Pour réussir, il aurait fallu arriver mystérieusement à Cadix, sans escorte, sans s'arrêter, et s'embarquer sur le premier vaisseau qu'on aurait trouvé prêt dans le port. Mais rien de tout cela n'était possible. On donna des ordres. On ébruita le secret. Charles IV le communiqua au prince des Asturies. La population d^Aranjuez, habituellement d'environ dix mille âmes, se trouva presque triplée par l'arrivée d'une foule de paysans, qui, venus des villages voisins, manifestaient hautement l'intention de s'opposer, même par la force, au départ de la famille royale. Il avait été fixé pour la nuit du 17 au 18 mars. Des relais étaient déjà placés sur la route de Séville, les bagages de la cour
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s'emballaient. Dans la matinée du 17, le prince des Asturies, qui avait pourtant promis de suivre son père et sa mère, dit à un garde-du-corps : « C'est ce soir que se fait le voyage, mais je ne partirai point. »
Un incident imprévu fut le signal du tumulte. Dans la soirée du 17, une femme voilée sortit de chez le prince de la Paix, accompagnée de quelques gardes. Une patrouille voulut la reconnaître. Elle résista. Un coup de feu fut tiré. Les troupes et le peuple se mirent alors en mouvement. La multitude, exaspérée contre Godoy, qu'elle regardait comme l'auteur principal des maux de la patrie, envahit son palais, brisa les portes, les meubles. Sa femme se montra sur l'escalier; on l'accueillit avec respect, et on la conduisit à la demeure royale. Mais les cris de mort contre le favori étaient poussés avec fureur. Pour n'être pas mis en pièces, il dut se cacher sous un tapis, dans un grenier, où il resta trente-huit heures, mourant de frayeur et de faim. Charles IV, à qtii le sort d'un autre Bourbon, Louis XVI, revenait sans cesse à l'esprit, frissonnait, en pensant à la fuite à Varennes, au 20 juin, au 10 août, au 21 janvier. L'ambassadeur de France, M. de Beauharnais, arriva de Madrid, à cinq heures du matin, et se rendit auprès du roi et de la reine. Le lendemain, Charles IV, alléguant ses infirmités, abdiquait en faveur de son fils, le prince des Asturies, qui prit le nom de Ferdinand VIL
Dans le décret d'abdication, il disait avoir besoin, pour rétablir sa santé, de jouir de la vie privée, dans un meilleur climat.
Ferdinand VII était roi ; mais serait-il reconnu par l'empereur ? Telle était la question que chacun se posait. Dans l'ignorance des événements d'Aranjuez, et avant même qu'ils eussent éclaté, l'armée française commandée par Murât, s'avançait vers Madrid. Le 24 mars, elle y fît son entrée. La garde impériale ouvrait la marche. Un nombreux état-major entourait le beau-frère de Napoléon ; venaient ensuite une division d'infanterie, plusieurs compagnies d'artillerie à cheval et deux régiments de cuirassiers. P'erdinand entrait dans la capitale, le même jour, au milieu d'un enthousiasme indescriptible, et, comme on s'imaginait que l'empereur était l'allié du nouveau souverain, les troupes françaises recevaient de la population madrilène un accueil assez favorable.
Cependant Charles IV, quittant Aranjuez, était retourné, avec sa femme, à PEscurial, d'oii il écrivit à l'empereur que son abdication était l'œuvre de la violence, et qu'il protestait de son désir sincère d'unir les forces de sa monarchie pour l'accomplissement des glorieux desseins de Napoléon. La lettre se terminait ainsi : « Il me sera doux de posséder une métairie auprès du plus grand souverain du monde. »
En même temps, Ferdinand VII faisait, à
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Madrid, tous ses efforts pour se concilier les bonnes grâces de Murât. Il lui envoyait l'épéede François i"'^, qui, depuis la bataille de Pavie, était conservée dans le magasin royal d'armes. « Elle ne pouvait pas, lui disait-on^ être remise en de plus nobles mains que celles du général illustre formé à l'école du héros du siècle. »
Ferdinand VII croyait que la couronne ne pouvait être solide sur sa tête que si Napoléon le reconnaissait comme roi. Cette reconnaissance tardait, et le prince était plongé dans une vive inquiétude. Savary arriva à Madrid, le 7 avril, et parvint à persuader Ferdinand de quitter la capitale pour aller au devant de Tempereur, à qui Ton attribuait Tintention de se rendre en Espagne, pour y faire une visite d'amitié au nouveau souverain. Il laissa à Madrid une junte présidée par son oncle, l'infant don Antonio, et partit le 10 avril. Il s'était fait précéder par son frère, l'infant don Carlos, qui arriva le 12 à Bayonne, et y complimenta l'empereur.
Partout, sur son passage, Ferdinand, accompagné de Savary, trouvait des témoignages de dévouement et d'enthousiasme. Mais, voyant qu'il ne rencontrait pas Napoléon sur sa route, il commençait à se troubler. A Burgos^ il eut envie de ne pas continuer son voyage. Un de ses conseillers disait : « Comment le roi d'une monarchie, telle que celle de TEspagne et des Indes, avilit-il aussi publiquement sa dignité ? Corn-
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ment le conduit-on vers un royaume étranger, sans invitation, sans préparatifs, sans l'étiquette ordinairement observée, sans qu'il ait été reconnu, puisqu'on l'appelle toujours prince des Asturies ?» Le 19 avril, à Vittoria, au moment où Ferdinand allait monter en voiture, la populace, qui avait l'instinct de ce qui devait se passer à Bayonne, voulut empêcher le prince de partir, et coupa les traits des mules qui conduisaient le carrosse. Ce fut à grand'peine qu'il parvint à poursuivre son fatal voyage.
Entraîné à Bayonne, comme par une sorte de fascination, il y entra, le 20 avril, accompagné du duc de San-Carlos, du chanoine Escoïquiz, du duc de l'Infantado, et de plusieurs ministres. Son émotion était au comble. Il se demandait avec une anxiété extrême quel accueil il allait recevoir du puissant arbitre de son sort. Napoléon vint lui faire une courte visite, et l'invita à dîner pour le soir, ne l'appelant ni Majesté, ni Altesse, pour le laisser encore dans le doute. Ferdinand eut un instant d'espoir, mais, le lendemain, ils'aperçutqu'il était tombé dans un piège, et qu'il ne serait pas reconnu par Napoléon, qui mandait Charles IV et la reine, avec la ferme résolution de profiter des querelles de la famille royale d'Espagne, pour mettre un Bonaparte sur le trône de Charles-Quint. Telle était la situation, quand l'impératrice Joséphine, venant de Bordeaux, arriva à Bayonne, le 27 avril 1808, et s'installa, avec l'empereur, au château de Marrac.
Lorsque l'impératrice Joséphine arriva, le 27 avril 1808, à sept heures du soir, dans la ville de Bayonne, les autorités, la garde d'honneur, plusieurs régiments de cavalerie allèrent au devant d'elle. Toute la garnison était sous les armes et formait la haie. Des salves d'artillerie partaient de la citadelle. Les maisons et les édifices étaient illuminés. Joséphine sedoutait bien peu decequi allait se passer. Elle si bonne, si aimable, si généreuse ; elle qui, en 1801, avait reçu avec tant d'égards la reine d'Étrurie, Marie-Louise, fille de Charles IV ; elle qui avait conservé des Bourbons un souvenir si attendri, elle ignorait absolument la trame qui s'ourdissait. Elle arrivait^, le sourire sur les lèvres, la bienveillance dans le cœur, tendant une main amie aux princes espagnols, et ne soupçonnant pas un instant le piège dans lequel ils allaient tomber. Elle se trouvait, à son insu, bien involontairement chargée de cou-
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vrir de fleurs les chaînes qu'on préparait pour les Bourbons d'Espagne. Quand ils commençaient à se troubler, c'est elle qui les rassurait par son visage plein de douceur et de franchise. A Rayonne, comme partout, Joséphine fut gracieuse, séduisante, affable. Mais elle dut se faire des réflexions pénibles, et le rôle de Napoléon, qui embrassait ses hôtes, mais pour les étoufler, devait l'inquiéter sur la nature des protestations de tendresse que son époux lui adressait encore, comme par un reste d'habitude. Peut-être regretta-t-elle d'être venue à Rayonne, et peut-être, si elle avait pu prévoir ce qui allait s'y passer, n'aurait-elle pas demandé à l'empereur d'être du voyage.
Le lendemain de son arrivée, Joséphine reçut la visite de Ferdinand. Le même jour, ce prince écrivait à son oncle, don Antonio, président de la junte de Madrid, une lettre où se trouvaient les deux passages suivants : a L'impératrice est arrivée ici hier au soir, à sept heures; il n'y eut que quelques petits enfants qui crièrent vive l'impératrice. Encore ces cris étaient-ils bien froids... Gouverne bien et prends des précautions de peur que ces maudits Français n'en agissent mal avec toi. Reçois les assurances de mon tendre attachement. » Cette lettre, interceptée par l'empereur, lui causa une vive irritation.
Cependant Charles IV et la reine Louise, sa femme, venant de l'Escurial, s'acheminaient vers
Bayonne. Le 27 avril, le roi et la reine étaient à Burgos, où le maréchal Bessières leur présentait le corps d'officiers français. Le lendemain, ils arrivaient à Vittoria. Un détachement de cent gardes du corps, qui avaient accompagné le prince des Asturies, se trouvait dans cette ville. Ces gardes avaient pris possession, selon l'usage, du palais que devaient occuper les souverains. Dès que le roi les eut aperçus, il leur dit : « Vous trouverez bon que je vous prie de quitter mon palais; vous avez trahi tous vos devoirs à Aranjuez; je n'ai pas besoin de vos services, et je n'en veux pas. » Les gardes du corps furent obligés de se retirer. « On assure, est-il dit dans le Moniteur^ que lorsque le roi leur a parlé ainsi, il a montré une chaleur, une énergie qu'on ne lui connaissait pas encore. Le beau régiment de carabiniers avait accompagné le roi jusqu'à Burgos. Ces braves gens, dont la conduite a été celle de tous les vrais soldats, lui sont toujours restes fidèles. » Le 3o avrils à midi, Charles IV et sa femme arrivèrent à Irun, où le général Lebrun leur remit des lettres de l'empereur. Le prince de Neufchâtel les reçut à l'entrée du territoire français. Le même jour, à deux heures, ils étaient dans les murs de Bayonne. La garnison, tout entière sous les armes, formait la haie. Les autorités s'étaient portées sur les glacis de la place. Des salves d'artillerie retentissaient. Les navires qui se trouvaient dans les eaux de l'Adour étaient
pavoises. Les cloches sonnaient. Ferdinand et son frère allèrent au devant de leur père, qui les reçut avec les marques d'une visible indignation. Dès que les souverains furent descendus au palais du gouvernement, qui leur était assigné pour séjour, les Espagnols, presque tous du parti de Ferdinand, firent la cérémonie du baise-main. Quand le roi et la reine se retirèrent dans leur appartement, le prince des Asturies voulut les suivre. Charles IV l'arrêta et lui dit en espagnol: « Prince, n'avez-vous pas assez outragé mes cheveux blancs ? » Ces mots parurent produire sur le prince un coup de foudre et porter la confusion dans son entourage.
Quelque temps après, Napoléon arriva à cheval,, pour rendre visite aux souverains. Au bruit de son approche, ils descendirent jusqu'au bas de l'escalier. A la vue de l'empereur, Charles IV s'écria, en levant ses mains goutteuses : a Oh ! mon ami ! » Napoléon, dès qu'il eut mis pied à terre^ se jeta dans les bras du roi et de la reine, et leur dit: « Ce n'est pas bien d'être descendus; vous êtes fatigués; il fallait rester dans vos appartements. » Alors Charles IV lui adressa quelques mots auxquels il répondit : « Vous me trouverez toujours le même pour vous, votre meilleur ami. » Puis il passa la main sous le bras du roi, offrit l'autre main à la reine, et ils montèrent ainsi tous trois. « Vois, Louise, disait le roi, il me porte. » Le Moniteur rendit
compte ainsi de l'entretien : « L'entrevue fut longue et touchante. Le roi et la reine firent à Tempereur le récit des outrages auxquels ils ont été en butte depuis un mois, et des dangers auxquels ils avaient été constamment exposés. Ils exprimèrent le chagrin qu'ils avaient ressenti de ringratitude de tant d'hommes comblés de leurs bienfaits, et le mépris que leur inspiraient les gardes-du-corps, ces lâches qui les avaient trahis. Le roi répéta plusieurs fois ces mots : « Votre Majesté ne sait pas ce que c'est que d'avoir à se plaindre d'un fils; ce malheur est le plus douloureux de tous ceux que l'on peut éprouver. » L'empereur, après être resté plus d'une heure avec Leurs Majestés, retourna au château de Marrac. Le roi d'Espagne, fatigué de son voyage, et tourmenté de la goutte, paraissait avoir plus que son âge. Il n'est accompagné que d'un écuyer, d'un chambellan, et d'un colonel de carabiniers, qui avait été destitué par l'un des premiers actes de l'administration du prince des Asturies, et qui fait les fonctions de capitaine des gardes. L'empereur a attaché au service de Leurs Majestés son aide-de-camp, le général Reille, comme gouverneur du palais ; MM. Dumanoir et de Barol, chambellans, et M. d'Oudenarde, écuyer. »
Le lendemain, le roi et la reine allèrent au château de Marrac, pour rendre visite à l'empereur et à l'impératrice. Joséphine les reçut avec
sa grâce habituelle. Après les compliments d'usage, il fut question de toilette. L'impératrice proposa à la reine de lui envoyer Duplan, son coiffeur. Les souverains se retirèrent et revinrent à l'heure du dîner, amenant avec eux le prince de la Paix, qui n'était pas invité. Ce dernier avait été délivré, par Murcit, de sa captivité de Madrid, et envoyé à Rayonne, où Charles IV et la reine le revirent avec des transports d'allégresse. Napoléon, averti qu'il était servi, présenta la main à la reine Louise. Comme il pressait le pas un peu plus qu'à son ordinaire, il s'en aperçut de lui-même, et dit à la reine : « Votre Majesté trouve peut-être que je vais un peu vite. — Mais, sire, lui répondit-elle, en riant, c'est assez votre habitude. » Napoléon ralentit le pas, et dit courtoisement que sa galanterie pour les dames lui faisait toujours un devoir de se conformer à leurs goûts.
L'huissier de service n'ayant pas laissé entrer Godoy dans la salle à manger, Charles IV, au moment de s'asseoir à table, s'écria: « Sire, où est Emmanuel ? » L'empereur ordonna, en souriant, de faire entrer le favori. Pendant le dîner, Charles IV, qui souffrait de la goutte et des rhumatismes, parla beaucoup de sa passion pour la chasse, à laquelle il attribuait ses douleurs. « Tous les jours, dit-il, quelque temps qu'il fît, hiver et été, je partais, après avoir entendu la messe et avoir déjeuné ; je chassais jusqu'à une
heure, je dînais, et je retournais immédiatement à la chasse jusqu'à la chute du jour. Le soir, Emmanuel avait soin de me dire si les affaires allaient bien ou mal, et j'allais me coucher pour recommencer le lendemain, à moins qu'il n'y eût quelque cérémonie importante. »
L'impératrice Joséphine combla d'égards ses hôtes. Elle offrait à la reine les parures de Paris les plus nouvelles, et causait avec elle de toilette et de chiffons, afin de ne pas lui parler de politique. Désespérant de ressaisir leur sceptre, Charles IV et sa femme n'avaient plus d'autre idée que leur vengeance contre leur fils. Ils préféraient la captivité en France à la liberté en Espagne, sous le règne de ce fils détesté. La passion de la reine pour Godoy grandissait avec Tàge et n'était égalée que par la haine mortelle que cette mère avait conçue contre son propre enfant.
Pendant que Charles IV s'installait à Bayonne, de graves événements se passaient à Madrid. Le peuple, indigné d'apprendre que les membres de la famille royale qui se trouvaient encore dans la capitale étaient mandés à Bayonne, voulut s'opposer à leur départ, et s'insurgea, le 2 mai. Le sang coula, et les troupes françaises réprimèrent énergiquement Témeute. L'Espagne n'a jamais perdu le souvenir de cette journée.
Le 5 mai, l'empereur se promenait à cheval, dans les environs de Bayonne, lorsqu'un officier envoyé par Murât lui porta la nouvelle de
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l'émeute de Madrid. L'empereur, en proie à une très vive irritation, se rendit immédiatement chez le roi Charles IV. « Voyez, sire, lui dit-il, ce que je reçois de Madrid; je ne puis me l'expliquer. » Le roi, ayant lu la lettre de Murât, envoya chercher ses deux fils, Ferdinand et Carlos. « Ou je me trompe fort, dit-il à Napoléon, ou les drôles en savent quelque chose ; j'en suis au désespoir, mais je ne m'en étonne pas. » Dès qu'il eut devant lui Ferdinand, il lui dit, en présence de l'empereur et de la reine : As-tu des nouvelles de Madrid ? Eh bien ! je vais f en donner, moi. » Puis, après avoir raconté ce qui s'était passé : « Crois-tu, ajouta-t-il, que tu n'as eu aucune part à ce pillage, toi ou les misérables qui te dirigent ? Était-ce pour faire égorger mes sujets que tu t'es empressé de me faire descendre du trône ? Dis-moi, crois-tu régner longtemps par de pareils moyens ? »
Alors, la reine prit la parole : « Je te l'avais bien dit que tu te perdrais ; voilà où tu te mets et nous aussi; tu nous aurais donc fait périr, si nous avions encore été à Madrid ? Comment aurais-tu pu l'empêcher ? Parleras-tu ? Voilà comme tu faisais à chacune de tes sottises, tu n'en savais jamais rien. » Et, furieuse, la reine s'avança contre son fils, comme pour le frapper. Ferdinand, immobile, gardait le silence.
c( Prince^ lui dit alors Napoléon, jusqu'à ce moment je ne m'étais arrêté à aucun parti sur
les événements qui vous ont amené ici ; mais le sang répandu à Madrid fixe mes irrésolutions. Ce massacre ne peut être que l'œuvre d'un parti que vous ne pouvez désavouer, et je ne reconnaîtrai jamais pour roi d'Espagne celui qui, le premier, a rompu l'alliance qui depuis longtemps l'unissait à la France, en ordonnant le meurtre des soldats français, lorsque lui-même venait me demander de sanctionner l'acte impie par lequel il voulait monter sur le trône. Voilà le résultat des mauvais conseils auxquels vous avez été entraîné ; vous ne devez vous en prendre qu'à eux. Je n'ai d'engagements qu'envers le roi votre père ; c'est lui que je reconnais, et je vais le reconduire à Madrid, s'il le désire. »
Charles IV s'écria : « Moi, je ne le veux point. Qu'irais-je faire dans un pays oii il a armé toutes les passions contre moi ? Je ne trouverais partout que des sujets soulevés ; et, après avoir été assez heureux pour traverser sans pertes le bouleversement de toute l'Europe, irai-je déshonorer ma vieillesse en faisant la guerre aux provinces que j'ai eu le bonheur de conserver, et conduire mes sujets à l'échafaud ? » Le vieux roi avait sans cesse l'imagination hantée par les spectres de Charles P' et de Louis XVL
Le soir du même jour, par un traité signé pour l'empereur par Duroc, pour le roi par le prince de la Paix^ Charles IV cédait à Napoléon la couronne d'Espagne et des Indes, aux conditions
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suivantes : intégrité du sol de l'Espagne et de ses colonies^ conservation de la religion catholique, comme religion d'État, abandon à Charles IV du château et de la forêt de Compiègne, et du château de Chambord à perpétuité, plus une liste civile de sept millions cinq cent mille francs payés par le Trésor français. Le 10 mai, par une convention signée pour l'empereur par Duroc, et par le chanoine Escoïquiz pour Ferdinand, ce prince cédait également ses droits à la couronne. L'empereur lui accordait, en France, le titre d'Altesse royale, et à ses descendants ceux de prince et d'Altesse sérénissime. Il cédait en toute propriété à Ferdinand et à ses descendants le château de Navarre. Il lui accordait, en outre, une rente apanagère de 400,000 fr., et une rente viagère de 600,000 fr. Une rente apanagère de 400,000 fr. était assurée à chacun des trois infants : don Carlos, don François de Paule et don Antonio. Tel était le prix de la magnifique couronne de Charles-Quint.
Jamais le prestige de la force ne parut plus redoutable. Ce n'était pas un spectacle médiocrement curieux que de voir le fils d'un obscur gentilhomme de Corse devenu l'arbitre suprême des descendants de Louis XIV, et recevoir les adulations, je dirai presque les génuflexions de princes qui étaient ses dupes et ses victimes. Même après le guet-apens de Rayonne, les Bourbons d'Espagne, devenus les prisonniers de l'em-
pereiir, devaient,, dans leur prison dorée, rivaliser à son égard d'empressement et de flatteries. Il n'est pas étonnant que Napoléon, rencontrant sur sa route une pareille obséquiosité, se soit cru tout permis, a Le fait est, dira-t-il plus tard, que sans leurs querelles de famille, je n^aurais jamais pensé à détrôner les Bourbons. Je n'ai pas plus suscité ces querelles que je n'ai fait venir Georges et Pichegru à Paris pour perdre Moreau. Quand j'ai vu le père et le fils animés Tun contre l'autre, j'ai pensé à en tirer avantage et à les déposséder tous deux. »
L'empereur n'avait pas d'abord osé espérer que Ferdinand, ce politique rusé, aurait la naïveté de venir à Bayonne. Lorsqu'il l'y avait vu, c'est à peine s'il en croyait ses yeux. Il se réjouissait du succès si prompt, si absolu, de son plan machiavélique. Mais comme les prévisions de la sagesse humaine sont courtes et précaires! Cette dynastie espagnole que Napoléon trouvait si faible, si vieillie, si caduque, est encore sur le trône, tandis que sa famille à lui n'y est plus. Le petit-fils de Ferdinand VII règne tranquillement à Madrid, tandis que l'empire français n'est plus qu'un souvenir.
Le vainqueur de tant de batailles avait eu facilement raison de princes qui s'inclinaient devant lui ; mais il avait compté sans ce peuple énergique jusqu'à la sauvagerie, religieux jusqu'au fanatisme, qui, indomptable, indompté, allait
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trouver dans les passions du moyen âge une arme terrible contre la propagande de la Révolution française, et qui, mettant sur pied tous ses paysans, tous ses moines, allait, dans ses montagnes, venir à bout de légions jusque-là victorieuses. Au moment où l'empereur s'applaudissait de son adresse, et se croyait maître de la situation pour toujours^ ce qu'il considérait comme son triomphe était sa perte. A Bayonne, la principale victime ce ne fut ni Charles IV, ni Ferdinand VII, ce fut Napoléon. Il le reconnaîtra lui-même sur le rocher de Sainte-Hélène. Le geôlier, devenu prisonnier à son tour, dira, dans sa cruelle captivité, en réfléchissant sur les causes de sa chute : « Ma plus grande faute est d'avoir mis de l'importance à détrôner la dynastie des Bourbons. Charles IV était usé. J'aurais pu donner une Constitution libérale à la nation espagnole et charger Ferdinand de la mettre en pratique. S'il l'exécutait de bonne foi, l'Espagne prospérait et se mettait en harmonie avec nos mœurs nouvelles ; s'il manquait à ses engagements, les Espagnols eux-mêmes l'auraient renvoyé. « Vous allez vous créer un travail d'Her- » cule », me disait le principal conseiller de ce prince (le chanoine Escoïquiz), « quand vous » n'avez sous la main qu'un jeu d'enfant... » J'embarquai fort mal toute cette affaire. L'immoralité dut se montrer par trop patente, Tinjustice par trop cynique, et l'attentat ne se présente
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plus que dans sa hideuse nudité, privé de tout le grandiose et des nombreux bienfaits qui remplissaient mon intention. La guerre d'Espagne a été une véritable plaie et la cause première des malheurs de la France... C'est ce qui m'a perdu. »
Joséphine, souvent plus clairvoyante que son époux, était triste à Bayonne, au moment où Napoléon se réjouissait d'une manière si aveugle. Sans oser formuler un blâme, ce qui ne lui était pas permis, elle désapprouvait, dans son for intérieur, les tristes événements qui venaient de se passer, et, par son tact exquis, par sa bonté toujours charmante, elle ne négligeait rien pour adoucir, autant que cela pouvait dépendre d'elle, l'amertume du sort des Bourbons. Ces princes déchus et humiliés feignaient d'être contents. Au moment où leur peuple exaspéré se livrait contre les envahisseurs à une explosion de colère frénétique, et où, dans chaque église d'Espagne, la Madone était censée avoir proféré le cri de toute la nation : « Mort aux Français ! » les Bourbons affectaient, à l'égard de l'empereur, l'attitude de sujets respectueux et reconnaissants. Charles IV, accompagné de sa femme, de son fils, l'infant don François de Paule, de sa fille, l'ancienne reine d'Etrurie, et du prince de la Paix, était parti de Bayonne, le lo mai 1808, se rendant à Fontainebleau, pour y attendre l'achèvement des préparatifs faits au château de Compiègne. Le len-
demain, Ferdinand VII, suivi de son frère don Carlos et de son oncle don Antonio, avait quitté Bayonne, pour aller s'installer dans le de'parte-ment de l'Indre, au château de Valençay, propriété de M. de Talleyrand, dont les trois princes devinrent les locataires. Napoléon avait écrit à ce dernier: « Je désire que les princes soient reçus sans éclat extérieur, mais honnêtement et avec intérêt, et que vous fassiez tout ce qui vous sera possible pour les amuser. Si vous avez à Valençay un théâtre, et que vous fassiez venir quelques comédiens, il n'y aurait pas de mal... Si le prince des Asturies s'attachait à quelque jolie femme, cela n'aurait aucun inconvénient, surtout si on en était sûr. La farouche politique voudrait qu'on le mît à Bitche ou dans quelque château-fort ; mais comme il s'est jeté dans mes bras, et que tout va en Espagne comme je le désire, j'ai pris le parti de l'envoyer dans une campagne, en l'environnant de plaisirs .et de surveillance. Quant à vous, votre mission est assez honorable ; recevoir chez vous trois illustres personnages pour les amuser est tout à fait dans le caractère de la nation et dans celui de votre rang. » Plus tard, M. de Talleyrand accusera les princes espagnols d'avoir fait du dégât dans sa propriété. Il en fera malicieusement l'observation à Louis XVIII, qui, désirant l'éloigner de Paris et n'osant lui en donner l'ordre, lui vantait la magnificence du château de Valençay. a Oui, c'était
assez bien, dira-t-il au roi, mais les princes espagnols y ont tout dégradé, à force d'y tirer des feux d'artifice pour la Saint-Napoléon. »
Ferdinand VII baisait la main qui le frappait. Napoléon n'avait point de courtisan plus obséquieux. Il ne se consolait pas de n''avoir pu épouser M^'*^ de Tascher, devenue princesse d'Arenberg. Il aurait voulu porter le titre de fils adoptif de l'empereur. Joseph Bonaparte était arrivé le 7 juin, à Bayonne, pour y être proclamé roi d'Espagne et des Indes. Ferdinand lui adressait des félicitations, lui demandait son amitié, et lui déclarait qu'il ne pouvait voir à la tête de la monarchie espagnole un si digne souverain sans en ressentir une joie bien pure. De leur côté, Charles IV et sa femme écrivaient à Napoléon pour le remercier avec effusion des soins, des égards, de l'empressement avec lesquels ils avaient été, par ses ordres, reçus et traités dans les châteaux de Fontainebleau et Compiègne.
Le roi Joseph quitta Bayonne, le 9 juillet, pour aller prendre possession de son trône si peu solide. Napoléon et Joséphine partirent le 20 du même mois, voyageant à petites journées et visitant plusieurs des grandes villes du Midi et de l'Ouest de la France. L'accueil fut partout enthousiaste, particulièrement en Vendée. Le 14 août, Tempereur et ^impératrice étaient de retour au château de Saint-Gloud. Napoléon avait appris, pendant le voyage, une nouvelle
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fatale entre toutes, la capitulation du général Dupont à Baylen. Il s'était écrié, dans l'indignation de sa surprise et de sa douleur : « On dit qu'il n'y avait pas d'autre moyen de sauver l'armée, de prévenir regorgement des soldats. Il eût mieux valu qu'ils eussent tous péri les armes à la main, qu^il n'en fût pas revenu un seul. Leur mort eût été glorieuse ; nous les eussions vengés. On retrouve des soldats; il n'y a que Thonneur qui ne se retrouve pas. » Le désastre de Baylen était comme le signal des catastrophes futures. L'empereur eut le pressentiment que l'Espagne serait le gouffre où s'engloutiraient ses trésors, ses armées^ sa puissance. Mais il était malheureusement trop tard pour reculer.
Lorsque Charles IV et sa femme partirent de Rayonne pour se rendre au château de Fontainebleau, Napoléon décida qu'ils auraient dans ce palais un service d'honneur, et désigna lui-même les personnes qui devaient en faire partie. En tête de la liste, il écrivit de sa main le nom d'une des dames du palais de l'impératrice, la duchesse de Chevreuse. Elle refusa péremptoirement d'obéir à l'ordre qui lui était donné. « Je puis être en prison, s'écria-t-elle, mais je ne serai jamais geôlière. »
La femme qui tenait ce fier langage, et protestait ainsi contre le guet-apens de Rayonne, représentait les idées, les sentiments et les passions du faubourg Saint-Germain. Son nom de demoiselle était Narbonne-Fritzlar. Elle avait épousé le duc de Chevreuse, fils du duc de Luynes. Sa belle-mère était une Montmorency-Laval, et sa belle-sœur était M""*" Mathieu de Montmo-
rency. Elle habitait avec sa famille, en été le magnifique château de Dampierre; en hiver, le fastueux hôtel de Luynes, qui était à Paris le rendez-vous de la haute aristocratie française. Cet hôtel, toujours ouvert, où l'on recevait depuis l'après-midi jusqu'à cinq heures du matin, était constamment éclairé, soit par le soleil, soit par les lustres et les candélabres. Le duc de Luynes avait échappé à toutes les catastrophes de la Révolution, et son immense fortune, loin de diminuer, s'était accrue. Sa femme, ancienne dame du palais de la reine Marie-Antoinette, avait conservé le culte du passé; tout ce qui, de près ou de loin, lui rappelait les homm.es et les choses du nouveau régime lui inspirait une horreur profonde, qu'elle affichait avec audace. Son mari, plus prudent, ménageait le pouvoir. On lui avait glissé à l'oreille que, si l'hôtel de Luynes continuait à être un centre d'opposition, l'empereur pourrait bien faire réviser le procès du maréchal d'Ancre et dépouiller les héritiers du favori de Louis XIIL Cette vague appréhension fit réfléchir le duc. Non seulement il évita de se ranger parmi les adversaires de Napoléon, mais il accepta avec joie sa nomination de sénateur. L'empereur exigea en même temps que la duchesse de Chevreuse, belle-fille du nouveau sénateur, devînt dame du palais de l'impératrice. Jj Elle fut nommée le lo février 1806, en même temps que M""'" Maret, de Mortemart et de
Montmorency-Matignon. Ses nouvelles fonctions lui causaient la plus vive répugnance. Elle ne consentit à les accepter que sur l'ordre formel de son mari et de son beau-père. Les Tuileries lui semblaient une prison, ce J'irai, dit-elle avec dépit, mais on s'en repentira plus qu'on ne s'en louera. »
Jeune, charmante, spirituelle^ la duchesse de Chevreuse était assurément l'une des femmes les plus à la mode de Paris: « Il est difficile de faire son portrait, dit la duchesse d'Abrantès ; elle était rousse^ maigre, et ses traits n'avaient rien d'une grande régularité ; mais elle était si parfaitement élégante, si distinguée, elle avait tellement de cette manière impossible à copier qui révèle la femme comme il faut avec toutes ses grâces, que je n'ai jamais souhaité à une femme de ressembler à une autre qu'à M^^ de Chevreuse, quand elle voudrait briller avec fracas. » La duchesse d'Abrantès si fine dans ses jugements sur les femmes du monde et les salons célèbres, ajoute : « Je ne sais siM""** de Chevreuse a voulu être à la mode, ou si ses manières étaient naturelles. Ce que je sais, c'est qu'elle a parfaitement réussi à marquer dans le monde, où elle n^a fait que passer comme un brillant météore. Sa tournure était surtout fort élégante. Il y avait dans sa taille une telle souplesse, des mouvements si gracieux, sans affectation, qu'on ne pouvait s'empêcher de la regarder, lorsqu'elle
marchait ou qu'elle dansait. » Elle avait à un suprême degré le don de plaire ; son prestige, sa grâce , son charme étaient irrésistibles. Elle exerçait sur son mari, sur sa belle-mère, sur sa belle-sœur un empire que ses caprices d'enfant gâté ne lassaient pas. C'était la joie, la poésie, la séduction de l'hôtel de Luynes et du château de Dampierre.
Il est dans la nature des conquérants de vouloir subjuguer non seulement les empires, mais les femmes. Ces potentats, habitués à ne tenir compte d'aucun obstacle , n'admettent aucune résistance, quelle qu'elle soit. Si, au milieu des adulations générales qu'ils reçoivent, ils rencontrent une seule personne qui ne se montre pas disposée à s'atteler à leur char, ils éprouvent une surprise mélangée de colère. Décimé par les supplices, appauvri par les confiscations, privé de toute influence politique, le faubourg Saint-Germain, malgré sa soumission, portait encore ombrage à l'empereur, qui savait qu'on y regrettait les Bourbons, et à qui un instinct secret faisait craindre le retour de ces princes dans le palais de leurs ancêtres. Napoléon, malgré l'enivre* ment de son orgueil, était trop perspicace pour ne pas reconnaître que la plupart des personnages d'ancien régime qui figuraient dans sa maison ne le servaient que par intérêt ou parcrainte, et que toutes leurs protestations de dévouement ne partaient pas du cœur. S'il se défiait
avec raison même des personnes qui le flattaient le plus, que devait-il penser d'une femme comme la duchesse de Chevreuse, qui marchait toujours tête haute, et lui témoignait une froideur sous laquelle perçait le dédain ? L'empereur , qui aimait les difficultés, pour les vaincre, s'obstinait. Au lieu de ne point faire attention à la duchesse, ce qui aurait été le parti le plus sage, il s'acharnait à triompher du mauvais vouloir qu'elle lui témoignait, sinon par ses paroles, du moins par son silence. « Comme elle s'amusait quelquefois des fêtes et des pompes de notre cour, a dit M'"* de Rémusat, l'empereur, qui aimait jusqu'au moindre succès, disait en riant : « J'ai sur- » monté l'aversion de M""^ de Chevreuse. » Au fond, je ne crois pas qu'il y soit vraiment parvenu. » Elle était volontaire, fantasque, et lui n'était pas toujours très galant. « Vous êtes rousse, lui dit-il un jour (à cette époque, les cheveux roux n'étaient pas à la mode comme maintenant). — Sire, c'est possible, répliqua-t-elle, mais aucun homme ne me l'avait encore dit. »
Aucun des moyens d'action de l'empereur n'avait de prise sur la hautaine duchesse. Dame du palais malgré elle, n'ayant besoin ni de faveurs, ni d'argent, elle assistait aux splendeurs impériales comme une spectatrice indifférente et dédaigneuse. On prétend que l'empereur, craignant de la rudoyer, parce qu'elle avait trop d'esprit et trop de fierté pour ne pas savoir se défendre^
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essaya de la fléchir par le sentiment, et qu'il l'eût volontiers rangée au nombre de ses favorites. Mais une pareille idée faisait horreur à la duchesse. Essentiellement honnête et respectée même par les femmes à qui sa fortune, son rang, sa beauté pouvaient faire ombrage, elle ne fut ni calomniée, ni soupçonnée. Gardant l'incognito, Napoléon lui envoyait des bouquets magnifiques, des plantes rares; mais les prévenances du souverain ne produisirent aucun effet.
Un jour de chasse, à la mare d'Auteuil, Napoléon fit porter la patte de cerf à M""" de Chevreuse, comme pour lui rendre un hommage public. Tous les regards se dirigèrent alors sur la femme ainsi distinguée. Sans une minute d'hésitation, la duchesse, traversant rapidement le cercle des chasseurs,, alla droit à l'impératrice, et, lui offrant le trophée cynégétique : « Madame, dit-elle, le piqueur s'est trompé ; sans doute, il ne vous connaît pas. Je répare sa faute. » Et le front haut, elle retourna fièrement à sa place, sans même s'être tournée du côté de l'empereur.
Froissé comme souverain, et plus encore comme homme. Napoléon nourrissait depuis longtemps à l'égard de M'"^ de Chevreuse un sentiment de secret dépit. L'altière dame du palais, en refusant d'obéir à l'ordre qui lui enjoignait de se rendre à Fontainebleau et d'y figurer dans le service d'honneur de l'ancienne reine d'Espagne,
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mit le comble à l'irritation de l'empereur. Il voulut, en punissant la duchesse, intimider tout le faubourg Saint-Germain, et crut qu'un acte de rigueur, même excessif, serait un bon exemple. Sans doute^ il avait le droit de rayer M""" de Chevreuse de la liste des dames du palais et de lui retirer le traitemjent annuel de douze mille francs, qu'elle distribuait, d'ailleurs, aux pauvres ; mais l'exiler k cinquante lieues de la capitale, comme il le fit, était un véritable abus de pouvoir. Le résultat qu'il obtint, ce fut de la transformer en victime, de la faire plaindre, de la faire louer, d'augmenter ce petit groupe de femmes célèbres et persécutées, parmi lesquelles on distinguait la plus spirituelle du siècle. M""" de Staël, et la plus belle, M'-^" Récamicr. Napoléon, au lieu d'engager une lutte indigne de sa grandeur, aurait dû se dire qu'un éventail est quelquefois plus dangereux qu'une baïonnette, et que la force de la femme c'est précisément sa faiblesse.
M""® de Chevreuse serait probablement rentrée en grâce, si elle avait fait amende honorable et s'était décidée à demander son pardon. Mais jamais elle n'en eut l'idée. Et cependant c'était pour elle un bien douloureux sacrifice de ne plus jamais revoir ni l'hôtel de Luynes, ni le château de Dampierre, où elle avait passé de si heureux jours. Elle traîna une existence triste et mélancolique, en Normandie, en Touraine, dans le
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Lyonnais, changeant sans cesse de place et ne trouvant partout que le chagrin. Le moral influa sur le physique. Elle devint très gravement malade de la poitrine. Tous les médecins la condamnèrent. Joséphine en avait pitié. Elle aurait voulu faire cesser Texil qui aggravait de si grandes douleurs. Mais hélas ! que pouvait Joséphine, surtout après le divorce ? Napoléon fut inflexible, et, haletante, épuisée, la victime de sa colère vint mourir à Lyon le 6 juillet i8i3.
C'est un type à la fois séduisant et attristant que celui de cette jeune et belle duchesse, figure tour à tour lumineuse et sombre, qui traverse un instant la scène brillante du monde, et disparaît, brisée par les souffrances du corps et de rame. Pourquoi Napoléon, la sachant si malade, ne la laissa-t-il pas au moins mourir dans ce château de Dampierre, dont elle était le bon ange ? Sans doute, il aurait eu des regrets, s'il avait lu cette lettre déchirante que la duchesse de Luynes écrivait, le i8 juillet i8i3, àM'^'Récamier. c^ J'ai perdu celle que j'aimais de toute l'étendue de mes forces, de toute mon âme enfin, le 6 juillet dernier. Il n'est pas possible de peindre le chagrin que j'ai. Vous avez jugé vousmême comme elle était attachante, comme elle méritait que je l'appelasse ma charmante^ comme elle m'aimait, comme elle était spiritueHe, aimable ! Qu'il est cruel de ne parler d'une si brillante personne qu'au passé ! Je ne puis me faire
à cette idée ; c'est un arrêt solennel que je ne puis croire prononcé. Je la vois, je la soigne toujours ; je trouve que ma raison me fait bien souffrir en me faisant sortir de cette illusion... Quel état et quelle maladie ! Elle a souffert presque tout son exil, et les trois dernières années ont été les plus douloureuses. Elle était, quelques jours avant le dernier, d'un changement à faire peur, décrépite et l'œil hagard. Une fois qu'elle m'a été enlevée, c'était un ange, sa figure revenue et superbe. Je suis restée près d'une heure à la contempler, à baiser ses mains. »
Cette ravissante duchesse, qui avait eu tous les dons : beauté, richesse, esprit, vertu, cette femme d'élite, que sa famille idolâtrait, que tout le monde aimait et admirait, comme elle finissait tristement sa carrière ! Napoléon aurait dû en avoir pitié. La faute qu'il lui reprochait était-elle donc impardonnable ? En prenant, à propos des funestes affaires d'Espagne, une attitude qui répondait au sentiment public, elle lui avait donné, à lui, le tout-puissant empereur, un avertissement qui aurait dû le faire réfiéchir. Mais les hommes au pouvoir sont toujours infatués d'euxmêmes. Ils n'acceptent ni leçons, ni avertissements, ni conseils.
Nous venons de considérer un instant les chagrins de la duchesse de Chevreuse. Revenons maintenant sur nos pas, reportons-nous à l'année 1808, et occupons-nous des chagrins de l'impératrice Joséphine.
Joséphine n'avait plus que peu de temps à rester sur le trône. Victime condamnée d'avance, elle savait que le fatal divorce était inévitable. Avant d'arriver à ce terme tant redouté, elle devait passer par des inquiétudes de tout genre. Depuis le départ de Napoléon pour l'entrevue d'Erfurt jusqu'à la prononciation du divorce, c'est-à-dire depuis le 23 septembre 1808 jusqu'au i5 décembre 1809, l'impératrice ne vit presque pas son époux. Revenu à Saint-CIoud le 18 octobre 1808, après l'entrevue d'Erfurt, il repartit le 29 du même mois, pour faire la guerre d'Espagne, et il ne fut de retour à Paris que le 23 janvier 1809. Le i3 avril suivant, il partit pour la campagne d'Autriche, et il ne revit Joséphine que le 26 octobre, à Fontainebleau. L'absence de son mari et la crainte du divorce n'étaient pas les seuls sujets de chagrin de l'impératrice. Elle avait des appréhensions pleines
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d'angoisses pour la vie de l'empereur, sans cesse exposée dans des guerres gigantesques ; pour la prospérité de la France engagée dans les plus terribles aventures ; pour la solidité de l'édifice qu'elle avait vu élever au prix de tant de sang et de tant de sacrifices. Elle s'apercevait, avec son tact habituel, des germes de décadence qui commençaient à se produire et des préoccupations que reflétait même le visage des courtisans. Comme Française, elle aurait souffert, alors même qu'elle eût été tranquille, comme épouse. Plus perspicace que son mari, car s'il avait le génie, elle avait le bon sens, elle vivait au milieu de perpétuelles alarmes, entrevoyant déjà dans le brumeux avenir les catastrophes que Napoléon se préparait à lui-même, en abusant de sa puissance et en demandant à sa fortune plus qu'elle ne pouvait lui donner.
Joséphine fut affligée de voir que Napoléon ne voulut pas être accompagné par elle à l'entrevue d'Erfurt, où, par sa grâce et son charme, elle aurait produit une impression favorable sur les grands personnages réunis dans cette ville. Elle devina que si l'empereur la laissait en France, c'est qu'il méditait, de concert avec le souverain de la Russie, quelque projet matrimonial. Son instinct ne la trompait pas. Elle savait que l'empereur Alexandre avait deux jeunes sœurs à marier, la grande-duchesse Catherine et la grçinde-duchesse Anne, et elle se
disait que Napoléon aurait sans doute la pensée d'épouser l'une de ces deux princesses. Aussi quand les échos des brillantes fêtes d'Erfurt arrivaient à Saint-Cloud, Joséphine, au lieu de se réjouir, s'attristait.
Toute l'Europe avait les yeux fixés sur la petite ville allemande où se trouvaient, avec les souverains de la France et de la Russie, le grandduc Constantin, le roi de Saxe, le duc de Weimar, le prince Guillaume de Prusse, le roi de Bavière, le roi de Wurtemberg, le roi et la reine de Westphalie, le prince primat, chancelier de la Confédération du Rhin, les ducs de Saxe- Cobourg-Gotha, d'Oldenbourg, de Mecklembourg-Schwerin, deMecklembourg-Strélitz. Tous ces princes dînaient chaque jour chez Napoléon. Le soir, le grand tragédien Talma jouait devant un parterre de rois. En écoutant ce vers de la tragédie d^Œdipe :
L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux,
le czar applaudissait avec affectation, et serrait ensuite', de la manière la plus cordiale, la main de son ancien et futur ennemi. Les deux souverains paraissaient enchantés l'un de l'autre. Alexandre disait, en parlant de Napoléon : « Ce n'est pas seulement le plus grand homme, c'est aussi le meilleur et le plus aimable. On le croit ambitieux, aimant la guerre. Il n'en est rien. Il ne fait la guerre que par une nécessité politique,
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que par un entraînement de situation. » Dans la foule des courtisans couronnés se trouvaientdeux des grandes gloires littéraires de l'Allemagne. On lisait dans le Moniteur ce décret : « Nous avons accordé et accordons l'aigle de la Légion d'honneur aux sieurs Goethe et Wieland, conseillers intimes du duc de Weimar. »
Pendant l'entrevue d'Erfurt, qui dura du 27 septembre au 14 octobre 1808, Napoléon écrivit à l'impératrice trois lettres, toutes trois courtes et assez insignifiantes. La première est datée du 29 septembre : « Je suis un peu enrhumé. J'ai reçu ta lettre de Malmaison. Je suis fort satisfait ici de l'empereur et de tout le monde. Il est une heure après minuit, et je suis fatigué. Adieu, mon amie, porte-toi bien. » La seconde a la date du 9 octobre : « J'ai reçu, mon amie, ta lettre. Je vois avec plaisir que tu te portes bien. Je viens de chasser sur le champ de bataille d'Iéna. Nous avons déjeuné dans l'endroit oià j'avais passé la nuit au bivouac. J'ai assisté au bal de Weimar. L'empereur Alexandre danse; mais moi, non ; quarante ans sont quarante ans. Ma santé est bonne au fond, malgré quelques petits maux. Adieu, mon amie. Tout à toi. J'espère te voir bientôt. » La troisième lettre n'est pas datée: « Mon amie, je t'écris peu^ je suis fort occupé. Des conversations de journées entières, cela n'arrange pas mon rhume. Cependant tout va bien. Je suis content d'Alexandre, il doit l'être de
moi. S'il était femme, je crois que j'en ferais mon amoureuse. Je serai chez toi dans peu ; porte-toi bien, et que je te trouve fraîche et grasse. »
Napole'on se gardait bien d'entretenir Joséphine des ouvertures matrimoniales dont M. de Talleyrand avait été l'intermédiaire auprès du czar. Une conversation avait ensuite eu lieu entre les deux empereurs, au sujet de cette question si délicate. Alexandre avait protesté avec effusion de son désir de devenir le beau-frère de Napoléon, et de consolider ainsi l'alliance intime des deux empires. Mais il n'avait pas dissimulé que sa mère ferait peut-être des objections à ce projet, et il avait laissé entendre que le seul moyen de la décider à y souscrire, c'était de satisfaire pleinement la Russie, sous le rapport diplomatique.
Les prétendus amis étaient des spéculateurs politiques ne songeant qu'à leurs propres intérêts. Alexandre décidait Napoléon à abandonner les anciens alliés de la France, la Suède, la Pologne^ la Turquie, et, en même temps, il envoyait secrètement un officier à Londres dire que, bien qu'obligé de céder aux circonstances, il n'en était pas moins attaché plus que jamais à la cause de l'indépendance européenne. Napoléon, malgré tout son génie, s'était laissé tromper par Alexandre, que plus tard il devait appeler un Grec du bas empire. Peut-être Joséphine, si elle s'était trouvée à Erfurt, eût-elle été plus perspicace.
Entre son retour d'Erfurt et son départ pour la guerre d'Espagne, l'empereur passa dix jours seulement avec l'impératrice, et, pendant ce temps, il fut gêné vis-à-vis d'elle. Sans doute, il avait peur que quelque indiscrétion ne l'eût mise au courant du projet de mariage russe dont il s'était occupé avec le czar. De son côté, Joséphine, qui désirait et qui craignait de savoir la vérité, n'osait pas interroger Napoléon. De là entre les deux époux une contrainte dont les observateurs habiles pouvaient distinguer les symptômes. L'empereur évitait aussi d'entretenir l'impératrice des affaires espagnoles. Il se rendait bien compte qu^au fond elle le blâmait d'avoir fait tomber les Bourbons dans le piège de Bayonne, et qu'elle le voyait avec les appréhensions les plus vives prêt à franchir les Pyrénées. L'Espagne est un pays de fanatiques. Qui pouvait assurer que l'empereur n^y rencontrerait pas le poignard de quelque Jacques Clément? Le sentiment national, fortifié par le sentiment religieux, y était arrivé, par les excitations des moines, au paroxysme de la haine contre les envahisseurs. Les paysans savaient par cœur ce catéchisme insurrectionnel : « Quel est l'ennemi de notre commune félicité ? L'empereur des Français. — Combien cet empereur a-t-il de natures ? Deux, la nature humaine et la nature diabolique. — Combien y a-t-il d'empereurs des Français ? Un seul véritable, mais en une trinité de per-
sonnes trompeuses. — Comment les nomme-t-on ? Napoléon Bonaparte, Murât et Godoy. — Lequel des trois est le plus pervers et le plus criminel ? Ils le sont tous trois également. — De qui dérive Napoléon ? Du péché. — Et Murât? De Napoléon. — Et Godoy ? De la formation des deux autres. — Quel est l'esprit du premier ? L'orgueil et le despotisme. — Du second ? La rapine et la cruauté. — Du troisième? La cupidité, la trahison et l'ignorance. — Que sont les Français? D'anciens chrétiens devenus hérétiques. — Est-ce un péché de mettre un Français à mort ? Non ; on gagne, au contraire, le ciel en tuant un de ces chiens. )) Avec un peuple ainsi fanatisé. Napoléon ne courait-il pas les plus graves périls ? N'était-ce pas une grande imprudence de s'engager dans ces montagnes sauvages, dans ces défilés redoutables où une balle, un couteau pouvait avoir raison du vainqueur de tant de batailles ? L'Espagne avait déjà porté malheur à Napoléon. La capitulation de Baylen était la première tache au soleil des gloires impériales, et le détrônement des Bourbons avait été, dans toutes les cours d'Europe, le signal d'une recrudescence de défiance et de mécontentement, présage de prochaines coalitions. Joséphine avait l'instinct de tout cela, mais elle n'osait rien en dire au souverain devant lequel elle tremblait^ comme Esther devant Assuérus. Voyant partir l'empereur, elle se disait avec eflroi : « Le reverrai-je, et, si je dois
le revoir, serai-je encore longtemps sa compagne ? » Quant à lui, toujours confiant dans son étoile, il partit, le 29 octobre 1808, pour l'Espagne, où il allait pouvoir dire, comme César : Fejîi^ vidi, vici ; mais où les succès ne devaient pas durer plus longtemps que sa présence.
Tout le temps de cette campagne d'Espagne, Joséphine fut en proie aux plus grandes inquiétudes. Jamais les lettres de son mari n'avaient été plus laconiques. En voici quelques-unes : « 5 novembre 1808. Je suis à Tolosa ; je pars pour Vittoria, où je serai dans peu d'heures. Je me porte assez bien, et j'espère que tout cela sera bientôt fini. — Burgos, 14 novembre. Les affaires marchent ici avec une grande activité. Le temps est fort beau. Nous avons des succès. Ma santé est fort bonne. — 26 novembre. J'ai reçu ta lettre. Je désire que ta santé soit aussi bonne que la mienne. Tout marche bien ici. Je pense que tu dois retourner aux Tuileries le 21 décembre, et, à dater de cette époque, donner un concert tous les huit jours. — 7 décembre. Je reçois ta lettre du 28. Je vois avec plaisir que tu te portes bien. Tu as su que le jeune Tascher se comporte bien ; cela m'a fait plaisir. Ma santé est bonne. Il fait ici le temps de la dernière quinzaine de, mai à Paris. Nous avons chaud, et point de feu,; si ce n'est la nuit, qui est assez fraîche. Madrid est tranquille. Toutes mes aff'aires vont bien Adieu, mon amie. Tout à toi. »
A lire ces lettres optimistes, où l'empereur ne parlait que du temps et de sa santé, on eût dit qu'il ne s'agissait que d'une simple promenade militaire ; Napoléon se gardait bien de faire connaître à Joséphine la vérité. Il se taisait sur les horreurs d'une guerre où le fanatisme espagnol allait jusqu'aux dernières limites de la férocité ; sur les prisonniers français jetés dans des chaudières d'eau bouillante, ou sciés entre deux planches, ou brûlés à petit feu ; sur les villes que, par représailles, les troupes impériales incendiaient et pillaient; sur les difficultés prodigieuses rencontrées dans les rocs de Somo*Sierra; sur la charge follement héroïque des lanciers polonais ; sur la colère des moines, faisant croire aux populations qu'il y avait des pleurs dans les yeux de toutes les madones ; sur l'attitude furieuse de Madrid, où cent mille habitants hurlaient de rage, tandis que toutes les cloches sonnaient.
La correspondance de l'empereur avec l'impératrice continuait à présenter le caractère d'une sorte d'insouciance et de désinvolture, qui contrastait étrangement avec la gravité des circonstances. Il lui écrivait, le lo décembre 1808 : « Mon amie, je reçois ta lettre ; tu me dis qu'il fait mauvais à Paris; il fait ici le plus beau temps du monde. Dis-moi, je te prie, ce que veulent dire les réformes que fait Hortense ; Ton dit qu'elle renvoie ses domestiques. Est-ce qu'on lui refuserait ce qui lui est nécessaire ? Dis-moi un
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mot là-dessus ; les réformes ne sont pas convenables. Adieu, mon amie. Tout va fort bien, et je te prie de te bien porter. » Le 2 1 décembre : « Tu dois être entrée aux Tuileries le 12. J'espère que tu auras été contente de tes appartements. J'ai autorisé la présentation à toi et à la famille de Kourakin ; reçois-le bien, et fais-le jouer avec toi. Adieu, mon amie ; je me porte bien ; le temps est pluvieux; il fait un peu froid. » Le 22 décembre : « Je pars à l'instant pour manœuvrer les Anglais, qui paraissent avoir reçu leur renfort, et vouloir faire les crânes. Le temps est beau, ma santé parfaite ; sois sans inquiétude. » Le 3 1 décembre : « Mon amie, je suis à la poursuite des Anglais depuis quelques jours; mais ils fuient épouvantés. Ils ont lâchement abandonné les débris de l'armée de la Romana, pour ne pas retarder leur retraite d'une demi-journée. Plus de cent chariots de bagages sont déjà pris. Le temps est bien mauvais. Lefèvre a été pris ; il m'a fait une échauffourée avec 3oo chasseurs : ces crânes ont passé une rivière à la nage^ et ont été se jeter au milieu delà cavalerie anglaise ; ils ont beaucoup tué ; mais^ au retour, Lefèvre a eu son cheval blessé ; il se noyait; le courant l'a conduit sur la rive où étaient les Anglais; il a été pris. Console sa femme. Adieu, mon amie. Bessières, avec dix mille chevaux, est sur Astorga. Bonne année à tout le monde. « Joséphine commençait mal l'année. Elle devait
la terminer plus mal encore. Le i" janvier 1809 elle était encore la femme de Napoléon. Le i" janvier 18 10, les personnes qui viendraient la saluer ne rendraient plus hommage qu'à une souveraine détrônée et à une épouse répudiée. Déjà, au commencement de 1809, l'impératrice^ au point de vue politique, ne comptait plus que pour bien peu de chose.
Le Moniteur du commencement de l'année ne mentionnait aucune félicitation officielle qui lui eût été adressée. Cependant, elle éprouva un moment de joie^ quand elle reçut de l'empereur cette lettre datée du 3 janvier 1809 : « Je reçois, mon amie, tes lettres du 18 et du 21. Je poursuis les Anglais l'épée dans les reins. Le temps est froid et rigoureux, mais tout va bien. Adieu, mon amie, tout à toi I Bonne et bien bonne année à ma Joséphine. » Cette dernière ligne fut un baume pour les blessures de cœur de la pauvre impératrice. « Ma Joséphine. » Elle n'était plus habituée à être traitée avec cette familiarité tendre. Cela lui rappelait les beaux jours passés. Peut-être se disait-elle : Il m'aime encore, il m'aime toujours, il n'aura pas le courage de m'abandonner.
Voici les trois dernières lettres que Napoléon écrivit d'Espagne à Joséphine : « Benavente, le 5 janvier 1809. Mon amie^ je t'écris un mot. Les Anglais sont dans une grande déroute. J'ai chargé le duc de Dalmatie de les poursuivre l'épée dans les reins. Je me porte bien. Le temps est mau-
vais. Adieu, mon amie. » — « Le 8 janvier 1809. Je reçois tes lettres du 23 et du 26. Je vois avec peine que tu souffres des dents. Je suis ici depuis deux jours. Le temps est comme la saison le comporte. Les Anglais s'embarquent. Je suis bien portant. Adieu, mon amie. J'écris à Hortense. Eugène a une fille. Tout à toi. » — « Le 9 janvier 1809. Moustache m'apporte une lettre de toi, du 3i décembre. Je vois, mon amie, que tu as l'inquiétude noire. L'Autriche ne me fera pas la guerre. Si elle me la fait, j'ai i5o,ooo hommes en Allemagne, et autant sur le Rhin, et 400,000 Allemands pour lui répondre. La Russie ne se séparera pas de moi. On est fou à Paris ; tout marche bien. Je serai à Paris aussitôt que je le croirai utile. Je te conseille de prendre garde aux revenants ; un beau jour, à deux heures du matin... Mais, adieu, mon amie ; je me porte bien, et suis tout à toi. »
L'armée anglaise était chassée de la Péninsule, et la victoire d'Uclès semblait avoir consolidé le trône du roi Joseph. Mais, sur un autre point de l'Europe, un orage terrible s'amoncelait. L'Autriche profitait de l'imprudence que Napoléon ! avait commise en étendant ses forces outre mesure, pour préparer une nouvelle lutte, qui allait être une guerre de géants. Le 18 janvier 1809, j l'empereur sortait de cette Espagne que seul il 1 aurait pu dompter, qu'il ne revit plus, et qui perdit l'empire. Il y laissait trois cent mille
hommes et cinq maréchaux de France. Il était de retour à Paris le 23 janvier.
Cette fois encore Napoléon avait traité la fortune en esclave, et la fortune lui avait obéi. Mais quelque chose semblait lui dire qu'elle ne serait pas toujours aussi docile. Les esprits étaient inquiets. Les symptômes d'une opposition sourde perçaient sous l'adulation officielle. On était fatigué de la guerre, et fatigué même de la gloire. Le jeu sanglant des batailles lassait non seulement les combattants, mais même les simples spectateurs. Les préoccupations militaires empêchaient Tempereur de songer au divorce. Mais ce n'était là pour Joséphine qu'un moment de répit. Le i3 avril 1809, elle partait pour Strasbourg avec Napoléon. La guerre d'Autriche allait commencer
Napoléon et Joséphine arrivèrent à Strasbourg le j 6 avril 1809^ à quatre heures du matin. Ils s'y dirent adieu^ et l'empereur franchit immédiatement le Rhin, à la tête de ses troupes. L'impératrice resta quelque temps à Strasbourg, où elle reçut la visite de la reine de Hollande et de ses fils", de la reine de Westphalie et de la grande-duchesse de Bade.
Jamais peut-être Napoléon ne courut plus de dangers que pendant la campagne qui s'ouvrait. Il fut atteint d'une balle à Ratisbonne, mais remonta tout de suite à cheval. « Mon amie, j'ai reçu ta lettre, écrivit-il à Joséphine, le 8 mai. La balle qui m'a touché ne m'a pas blessé ; elle a à peine rasé le talon d'Achille. Ma santé est fort bonne. Tu as tort de t'inquiéter. Mes affaires ici vont fort bien. Tout à toi. » Les débuts de la campagne furent brillants. Les batailles d'Abensberg, d'Eckmuhl, de Ratisbonne furent d'éclatants
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triomphes. Napoléon adressait à Joséphine les lettres suivantes, laconiques, mais pleines de confiance : « 9 mai 1809. Mon amie, je t'écris de Saint-Pœlten. Demain, je serai devant Vienne. Ce sera juste un mois après le même jour où les Autrichiens ont passé l'Inn et violé la paix. Ma santé est fort bonne, le temps superbe, et le soldat fort gai ; il y a ici du vin. Porte-toi bien. Tout à toi. » — « Schœnbrunn, 12 mai. Je t'expédie le frère de la duchesse de Montebello pour Rapprendre que je suis maître de Vienne, et que tout va ici parfaitement. Ma santé est fort bonne. » De son côté, Joséphine, à la réception de cette dernière missive, écrivait de Strasbourg à la reine Hortense, le 16 mai : « Je reçois à l'instant une lettre de Tempereur, qui me mande qu'il m'envoie le frère de la maréchale Lannes, pour m'annoncer la reddition de Vienne. Je n'ai pas voulu me coucher, ma chère Hortense, sans te faire part de cette heureuse nouvelle, ett'envoyer la proclamation de l'empereur. Tu pourras faire donner cette nouvelle au grand-duc héréditaire de Bade. Stéphanie pourra la lui mander. Adieu, ma chère amie ; je t'embrasse tendrement, ainsi que tes enfants. »
Le moment des grandes difficultés approchait. L'empereur avait résolu d'aller sur la rive gauche du Danube au devant de l'armée autrichienne; m mais le grand pont de Vienne étant brûlé, il fallait passer de vive force le fleuve devant cent
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mille hommes. Jamais on n'avait vu opération si périlleuse. On choisit, à deux lieues de Vienne, un point où la masse des eaux est divisée d'abord par deux îles et trois bras, ensuite par la grande île triangulaire de Lobau, ayant quatre mille huit cents mètres de longueur sur quatre mille de largeur, enfin par un quatrième bras. Un grand pont de cinquante-quatre bateaux fut jeté sur tous ces bras et ces îles, et une partie de Parmée passa le fleuve. Mais elle trouva sur la rive gauche les Autrichiens et une des batailles les plus sanglantes du siècle, la bataille d'Essling, s'engagea. Au moment où le reste de l'armée allait passer le Danube, les ponts et les bateaux furent presque tous emportés par les eaux gonflées du fleuve. C'était un accident terrible. On était acculé à un fleuve immense, avec une armée double à contenir, et l'on n'avait presque plus de munitions. Jamais Napoléon ne s'était trouvé dans une position aussi critique. Après des efforts acharnés et des pertes immenses, il resta maître du champ de bataille; mais il dut, après cette lutte gigantesque, ordonner la retraite, et entasser ses troupes dans l'île de Lobau, leur périlleux refuge : « Il faut rester dans Lobau, s*écria-t-il,ou rétrograder jusqu'au Rhin.» Lui-même^ dans la soirée du 22 mai, franchit le grand Danube en barque. Le danger était grand; car, outre une obscurité profonde, il fallait éviter les énormes corps flottants que le courant du
fleuve entraînait, et qui heurtaient le frêle esquif portant César et sa fortune.
A la fin de la bataille d'Essling, un des derniers boulets autrichiens avait enlevé les deux jambes du maréchal Lannes, duc deMontebello. « C'est au moment de quitter la vie, a dit Napoléon, qu'on s'y rattache de toutes ses forces. Lannes, le plus brave de tous les hommes; Lannes, privé de ses deux jambes ne voulait pas mourir. A chaque instant , le malheureux demandait l'empereur; il se cramponnait à moi de tout le reste de sa vie; il ne voulait que moi, ne pensait qu'à moi. Espèce d'instinct ! Assurément , il aimait mieux sa femme et ses enfants que moi. J'étais pour lui quelque chose de vague, de supérieur. J'étais sa providence. Il implorait. » L'empereur consacra quelques lignes à la mort du héros, dans sa correspondance avec Timpératrice. Il lui écrivit, le 3i mai 1809 : « La perte du duc de Montebello, qui est mort ce matin, m'a fort affligé. Ainsi tout finit!... Adieu, mon amie; si tu peux contribuer à consoler la pauvre maréchale, fais-le. Tout à toi. »
Pour la première fois, l'empereur avait reculé. Les Autrichiens se considéraient comme vainqueurs, et partout, les ennemis de la France se livraient à la joie. Joséphine était profondément inquiète ; elle nourrissait de sombres pensées, et commençait à croire que l'étoile de son époux allait pâlir. Elle était restée à Strasbourg ; sa
fille et ses petits-fils l'avaient quittée, pour se rendre à Bade. Napoléon, irrité de ce départ, chargea l'impératrice de faire parvenir à la reine Hortense la lettre suivante : « Ebersdorf, 28 mai 1809. Ma fille, je suis mécontent que vous soyez sortie de France sans ma permission, et surtout que vous en ayez fait sortir mes neveux. Puisque vous êtes aux eaux de Bade, restez -y; mais, une heure après avoir reçu la présente lettre, renvoyez mes deux neveux à Strasbourg, auprès de rimpératrice ; ils ne doivent jamais sortir de France. C'est la première fois que j'ai lieu d'être mécontent de vous ; mais vous ne deviez pas disposer de mes neveux sans ma permission ; vous devez sentir le mauvais effet que cela produit. Puisque les eaux de Bade vous font du bien, vous pouvez y rester quelques jours ; mais, je vous le répète, ne perdez pas un moment pour renvoyer mes neveux à Strasbourg. Si l'impératrice va aux eaux de Plombières, ils l'y accompagneront; mais ils ne doivent jamais passer le pont de Strasbourg. Votre affectionné père. »
Joséphine, en transmettant cette missive à la reine Hortense, lui écrivit le i""" juin : « Je t'envoie, ma chère Hortense, une lettre de l'empereur pour toi. J'étais si inquiète de n'en pas recevoir de lui que je l'ai ouverte : j'ai vu avec peine qu'il était mécontent de ton séjour aux eaux de Bade. Je t'engage à lui écrire tout de suite que tu avais prévenu ses intentions, et que
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tes enfants sont auprès de moi ; que tu ne les as eus que quelques jours pour. les voir et leur faire changer d'air. Le page qui m'est annoncé par la lettre de Méneval n'est pas encore arrivé ; j'espère qu'il m'apportera une lettre de l'empereur, à moins qu'il ne soit aussi fâché contre moi de ce que tu as été à Bade. Tes enfants sont arrivés en très bonne santé. Adieu, ma chère fille, je t'embrasse. »
L'anxiété toujours croissante dans laquelle se trouvait Joséphine altérait sa santé. Elle dut quitter Strasbourg pour aller prendre les eaux de Plombières, tandis que sa fille s'était rendue aux Pyrénées. « Ma chère Hortense, lui écrivaitelle le 19 juin 1809, j'ai appris avec beaucoup de plaisir, par M''® Cochelet, que tu étais arrivée à Bagnères, et que tu étais contente de la beauté du pays que tu avais traversé ; elle m'a mandé aussi, comme je l'en avais chargée, que tu commençais à sentir davantage tes douleurs ; cela me donne beaucoup d'espérances pour le rétablissement de ta santé. Par là, je me consolerai plus aisément de l'altération de la mienne. Je sens qu'elle a de la peine à revenir, et j'ai beaucoup maigri; mais je suis heureuse d'avoir auprès de moi ton fils ; il est charmant; je m'attache à lui de plus en plus, en pensant qu'il sera ta consolation ; ses petites raisons m'amusent beaucoup. Tu peux être tranquille sur sa santé; il se fortifie tous les jours, et son teint est très
beau. J'ai encore un sujet de satisfaction que tu partageras. Eugène m'a mandé que sa femme est grosse. Je voudrais bien aller te rejoindre, mais l'empereur n'a pas répondu à l'article de ma lettre où je lui en faisais la demande. On commence à croire qu'il pourrait être de retour ici dans le courant d'août ; c'est ce que je désire le plus, mais je n'ose l'espérer. Sa santé est toujours très bonne. Adieu, ma chère Hortense ; dis à M*^° Cochelet que je suis sensible à son attention, et que je lui demande toujours la même exactitude. Tu as dû recevoir plusieurs lettres de moi. Je suis bien loin de toi ; mais j'embrasse souvent ton fils, et j'aime à me figurer que c'est ma chère fille que j'embrasse. »
Joséphine avait besoin de songer à ses chères affections pour supporter le fardeau de la vie, qui lui semblait de plus en plus lourd. Elle souffrait d'apprendre que Tempereur, sous le poids d'un revers, à quatre cents lieues de sa capitale, bravaient imprudemment l'Europe en réunissant les États romains à l'empire français, et se faisait excommunier par le pape. Joséphine, qui avait pour Pie VII un profond sentiment de vénération filiale, était aussi effrayée qu'affligée de la brouille survenue entre son époux et le vicaire de Jésus-Christ. Les sociétés secrètes allemandes s'étaient mises en campagne contre Napoléon. Le Tyrol s'insurgeait. Les peuples frémissaient sous le joug. L'empereur, toujours confiant dans
sa fortune, ne se troublait pas, et, parlant de ses ennemis déclarés et de ses prétendus amis : « Ils se sont tous donné rendez-vous sur ma tombe, disait-il, mais ils n'osent pas s'y réunir. » Le ton de ses lettres à l'impératrice était la satisfaction, je dirai presque l'enjouement. Il lui annonçait ainsi les éclatants succès qui terminèrent la guerre : « Schœnbrunn, i6 juin 1809. Je t'expédie un page pour t^annoncer que, le 14, anniversaire de Marengo, Eugène a gagné une bataille contre l'archiduc Jean et l'archiduc Palatin, à Raab, en Hongrie ; qu'il leur a pris trois mille hommes, plusieurs pièces de canon, quatre drapeaux, et les a poursuivis fort loin sur le chemin de Bude. » — « Ebersdorf, le 7 juillet, à cinq heures du matin. Je t'expédie un page pour te donner la bonne nouvelle de la victoire d'Ebersdorf, que j'ai remportée le 5, et de celle de Wagram, que j'ai remportée le 6. L'armée ennemie fuit en désordre, et tout marche selon mes vœux. Eugène se porte bien. Le prince Aldobrandini est blessé, mais légèrement. Bessières a eu un boulet qui lui a touché le gras de la cuisse ; la blessure est très légère. Lassalle a été tué ; mes pertes sont assez fortes; mais la victoire est décisive et complète. Nous avons plus de cent pièces de canon, douze drapeaux, beaucoup de prisonniers. Je suis brûlé par le soleil. Adieu, mon amie, je t'embrasse. Bien des choses à Hortense. » — « Le 9 juillet, à deux heures du matin. Tout va ici
selon mes désirs. Mes ennemis sont défaits, battus, tout à fait en déroute. Ils étaient très nombreux. Je les ai écrasés. Ma santé est bonne aujourd'hui. Hier, j'ai été un peu malade d'un débordement de bile, occasionné par tant de fatigues ; mais cela me fait grand bien. Adieu, mon amie, je me porte fort bien. » — « Au camp, devant Znaïm, le i3 juillet 1809. Je t'envoie la suspension d'armes qui a été conclue hier avec le général autrichien. Eugène est du côté de la Hongrie et se porte bien. Envoie une copie de la suspension d'armes à Cambacérès, en cas qu'il ne Tait pas déjà reçue. Je t'embrasse, et me porte fort bien. «
L'impératrice était alors à Plombières, où la nouvelle de la suspension d'armes fut une trêve à ses inquiétudes. Napoléon lui écrivait le 24 juillet 1809 : « Je reçois ta lettre du 18 juillet. Je vois avec plaisir que les eaux te font du bien. Je ne vois aucun inconvénient qu'à la fin de tes eaux tu ailles à la Malmaison. La chaleur est assez grande ici. Ma santé est fort bonne. Adieu, mon amie. Eugène est à Vienne, et très bien portant. Tout à toi. » Joséphine était encore à Plombières, quand elle reçut cette lettre datée de Schœnbrunn, le 7 août 1809 : « Je vois par ta lettre que tu es à Plombières, et que tu comptes y rester; tu fais bien; les eaux et le beau climat ne peuvent que te faire du bien. Je reste ici. Ma santé et mes affaires vont selon mes sou-
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haits. Je te prie de dire bien des choses aimables à Hortense et aux Napoléon. Tout à toi. »
Les eaux de Plombières avaient amélioré l'état physique de Joséphine, et son état moral s'était également amélioré par l'idée que son mari ne faisait plus la guerre, et que la signature de la paix était prochaine. Les lettres que l'empereur lui écrivit alors étaient toujours fort courtes, mais assez amicales, et lui faisaient parfois espérer que le divorce n'était pas encore chose certaine. Voici ces laconiques billets, dans lesquels la pauvre impératrice crut trouver quelques lueurs d'espoir : « Schœnbrunn, le 21 août 1809. J'ai reçu ta lettre du 14 août, de Plombières; j'y vois que tu seras arrivée le 18 à Paris, ou à la Malmaison. Tu auras été malade de la chaleur, qui est bien grande ici. Malmaison doit être bien sec et brûlé par ce temps-là. Ma santé est bonne. Je suis cependant un peu enrhumé de la chaleur. Adieu, mon amie. » — « Schœnbrunn, le 26 août. Je reçois ta lettre de Malmaison. L'on m'a rendu compte que tu étais grasse, fraîche et bien portante. Je t'assure que Vienne n'est pas une ville amusante. Je voudrais fort être déjà à Paris. Adieu, mon amie. J'entends deux fois par semaine les Bouffons ; ils sont assez médiocres ; cela amuse les soirées. Il y a cinquante ou soixante femmes de Vienne, mais au parterre, 'comme n'ayant pas été présentées. » — « Le 3i août 1809. Je n'ai pas reçu de lettres
de toi depuis plusieurs jours ; les plaisirs de Malmaison, les belles serres, les beaux jardins font oublier les absents; c'est la règle, dit-on, chez vous autres. Tout le monde ne parle que de ta bonne santé, tout cela m'est fort sujet à caution. Je vais demain faire une absence de deux jours en Hongrie, avec Eugène. Adieu, mon amie. Tout à toi. » Dans cette dernière missive, Napoléon faisait presque semblant d'être jaloux. C'était comme un écho, bien affaibli du reste, des lettres amoureuses qu'il adressait à Joséphine, à Tépoque de la première guerre d'Italie. Au fond, 1809 ressemblait bien peu à 1796.
Plus le moment du retour de l'empereur approchait, plus l'impératrice était anxieuse de savoir dans quelles dispositions elle le trouverait. Voici les dernières lettres qu'il lui écrivit, avant de la revoir à Fontainebleau : (( Kems, le 9 septembre 1809. Mon amie, je suis ici depuis hier, à deux heures du matin ; j'y suis venu pour voir mes troupes. Ma santé n'a jamais été meilleure. Je sais que tu es bien portante. Je serai à Paris au moment où personne ne m'attendra plus. Tout va ici fort bien, et à ma satisfaction. Adieu, mon amie. » — a Le 23 septembre 1809. J'ai reçu ta lettre du 16 ; je vois que tu teportesbien. La maison de la vieille fille (Boispréau, appartenant à M'"' Julien) ne vaut que 120,000 francs; ils n'en trouveront jamais plus. Cependant, je te laisse maîtresse de faire ce que tu voudras,
puisque cela t'amuse ; mais, une fois achetée, ne fais pas démolir pour y faire quelques rochers. Adieu, mon amie. » — ce Le 25 septembre. J'ai reçu ta lettre. Ne te fie pas, et je te conseille de te bien garder la nuit ; car une des prochaines tu entendras grand bruit. Ma santé est fort bonne; je ne sais ce que Ton débite ; je ne me suis jamais mieux porté depuis bien des années. Gorvisart ne m'était point utile. Adieu, mon amie; tout va ici fort bien. Tout à toi. » — « 14 octobre 1809. Mon amie, je t'écris pour t'apprendre que la paix a été signée, il y a deux heures, entre Champagny et le prince de Metternich. Adieu, mon amie. » — « Nymphenbourg, près Munich, le 21 octobre 1809. Je suis ici depuis hier bien portant; je ne partirai pas encore demain. Je m'arrêterai un jour à Stuttgard. Tu seras prévenue vingt-quatre heures d'avance de mon arrivée à Fontainebleau. Je me fais une fête de te revoir, et j'attends ce moment avec impatience. Je t'embrasse. Tout à toi. » — u Munich (sans date). Mon amie, je pars dans une heure. Je serai arrivé à Fontainebleau du 26 au 27 ; tu peux t'y rendre avec quelques dames. »
Joséphine, en recevant ces dernières lettres, se fit peut-être encore quelques illusions. Peut-être se disait-elle: S'il voulait me répudier, m'écriraitil: « Je me fais d'avance une joie de te revoir, et j'attends ce moment avec impatience ? » Elle lisait et relisait sans cesse ces deux lignes dans
lesquelles se trouvait une note tendre à laquelle elle n'était plus accoutumée. D'autre part, elle se laissait aller à de sombres pressentiments, et avait un vague instinct des catastrophes prochaines. Sans doute, Wagram avait été une éclatante victoire, mais non pas aussi grande que la victoire d'Austerlitz.
L'Europe avait un instant douté de la fortune de Napoléon, en commençant à croire qu'il ne serait pas toujours invincible. Avant de retourner en France, le conquérant avait fait aux Autrichiens un affront qui leur fut plus sensible que la perte d'une province ; il avait fait sauter les remparts de Vienne. Le 12 octobre 1809, au moment où il passait à Schœnbrunn une revue, il avait failli être assassiné par un jeune étudiant de dix-huit ans^ nommé Stabs : « — Qui vous a poussé à ce crime ? lui dit Napoléon. — Personne ; c'est l'intime conviction qu'en vous tuant, je rendrais le plus grand service à mon pays et à TEurope qui m'a mis les armes à la main. — Un crime n'est donc rien pour vous ? — Vous tuer n'est pas un crime, c'est un devoir. — Si je vous fais grâce, m'en saurez-vous gré ? — Je ne vous en tuerai pas moins. » Stabs, livré à une commission militaire, fut condamné à mort. En tombant sous les balles, il cria : « Vive la liberté I Vive l'Allemagne !» A Paris, le bruit d'un attentat commis sur la personne de l'empereur avait été plusieurs fois propagé, comme si le sentiment
qui poussait les uns à commettre ce crime, poussait les autres à le prévoir. On commençait à se dire que la vie d'un homme, si puissant qu'il soit, ne tient qu'à un fil, et, comme le docteur Corvisart avait été mandé à Schœnbrunn, on répandait sur la santé de Napoléon des rumeurs inquiétantes. Joséphine, qui était très perspicace, constatait autour d^elle des symptômes de mécontentement qui, tout cachés qu'ils fussent, n'en étaient pas moins des signes d'opposition.
Parmi les derniers événements, il en était un qui avait consterné l'impératrice. Dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809, — la nuit qui précéda la sanglante bataille de Wagram, — le pape avait été arrêté à Rome, comme un malfaiteur et conduit prisonnier à Savone. Lors de son arrestation, il s'était écrié devant le colonel Radet : « Voilà donc la reconnaissance qui m'est réservée pour tout ce que j'ai fait pour votre empereur ! Voilà comment je suis récompensé de ma grande condescendance pour lui et l'Église gallicane ! Mais peut-être suis-je à cet égard coupable devant Dieu, il veut m'en punir, je me soumets avec humilité. — Telle est ma commission, dit alors le colonel Radet; je suis fâché de l'exécuter, puisque je suis catholique et votre fils. » Le cardinal Pacca ayant demandé que le saint-père pût emmener avec lui les personnes qu'il désignerait, le colonel répondit : « Vous seul pouvez l'accompagner. — Et combien de temps nous accorde-t-
on pour les préparatifs de voyage ? reprit le cardinal Pacca. — Une demi-heure, » répondit le colonel. Alors le souverain pontife se leva et ne prononça plus que ces paroles : « — Allons ! que la volonté de Dieu soit faite en moi ! »
La société légitimiste, avec laquelle l'impératrice avait tant d'attaches, s'était montrée indignée de la captivité du pape. A Paris, elle se comptait dans les conférences de l'abbé de Frayssinous, à Saint-Sulpice. De leur côté, les philosophes se moquaient du Concordat, qui aboutissait à une pareille rupture entre l'empire et la papauté. Napoléon allait essayer d'étouffer tous les germes de mécontentement, en devenant le gendre de son ennemi de la veille. Un mariage devait bientôt succéder à ces scènes terribles, à ce passage du Danube au milieu d'un terrible orage, où le bruit des bombes, des balles, des obus renforçait le bruit du tonnerre, à ce formidable duel d'artillerie, qui ressemblait au déchaînement de toutes les forces infernales, à cette gigantesque hécatombe qui s'appelle la bataille de Wagram.
Ayant le pressentiment de la combinaison à laquelle elle allait être sacrifiée, Joséphine désirait et redoutait à la fois le retour de Napoléon. Arriverait-il comme un époux apportant le bonheur, ou comme un juge prononçant une sentence? Depuis quelque temps, il lui inspirait encore plus de crainte que d'affection. Éblouie par les
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rayons d'une gloire trop éclatante, c'est à peine si elle osait regarder le soleil impérial. Elle sentait qu'elle n'avait plus d'influence sur son redoutable époux. Elle n'essayait même plus de lui donner des conseils, certaine qu'à la moindre observation, il lui aurait brusquement coupé la parole. Elle ne se serait point avisée de hasarder une critique, que dis-je ? un simple regret, soit sur la funeste guerre d'Espagne, soit sur la déplorable captivité du pape. Elle savait qu'on ne permettrait pas au prisonnier de Savone de protester contre le projet de divorce, et qu'on trouverait des prélats complaisants pour casser le mariage religieux, sans consulter le souverain pontife. Les plus sombres appréhensions agitaient la malheureuse impératrice^ et l'idée de revoir Napoléon, cette idée qui, autrefois, l'aurait fait tressaillir d'allégresse, la jetait dans des angoisses que, malgré tous ses efforts, elle ne parvenait point à dissimuler. Elle expiait cruellement ses éphémères grandeurs, et cinq années de souveraineté lui avaient déjà coûté bien des soucis et bien des larmes.
Napoléon avait quitté la capitale de TAutriche dans la nuit du i5 octobre 1809, ne sachant pas encore si le gouvernement autrichien ratifierait le traité signé par M. de Champigny et le prince de Metternich. Des signaux avaient été organisés de Vienne à Strasbourg. Un pavillon blanc apprendrait que la paix était ratifiée, un pavillon rouge qu'elle ne l'était pas. Dans ce dernier cas, Tempereur reviendrait sur-le-champ pour reprendre les hostilités. Arrivé à Passau, il se rendit à Munich, où, en attendant les dépêches qui devaient le ramener en Autriche ou en France, il passa quelques jours dans la famille du prince Eugène. Ayant reçu la nouvelle de la ratification du traité, il se remit en route, et se dirigea sur Fontainebleau.
Avant de quitter Munich, il avait expédié un courrier à Paris pour prévenir qu'il arriverait à Fontainebleau dans la soirée du 27 octobre, et
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qu'il devrait y trouver à cette date sa maison, ainsi que celle de l'impératrice. Mais il voyagea avec une telle rapidité^ qu'au lieu de n'arriver, comme il l'avait annonce^ que le 27 au soir, il fut devant la grille du palais de Fontainebleau, le 26, à dix heures du matin. En descendant de voiture, il ne trouva, pour le recevoir, que le concierge du château. Bien qu'il eût dû s'y attendre, il témoigna de l'humeur, et regarda autour de lui, comme pour chercher quelqu'un qu'il pût gronder. Apercevant le courrier qui avait devancé sa voiture, et qui s'apprêtait à descendre de cheval. « — Tu te reposeras demain, lui dit-il; coursa Saint-Cloud, tu annonceras mon arrivée. » Et le courrier, malgré sa grande fatigue, partit au grand galop.
Uempereur, pour passer le temps, se mit à visiter les appartements neufs qu'il avait fait meubler dans le château avec une grande magnificence. Puis il reçut Cambacérès, qui était venu plus tôt que les autres courtisans, et lui parla de toutes choses, comme un homme infatué de sa prodigieuse fortune, et se croyant désormais tout possible. « Nous fûmes seuls pendant plusieurs heures, a dit Cambacérès, en rapportant cet entretien... Napoléon me parut préoccupé de sa grandeur; il avait l'air de se promener au milieu de sa gloire. Ce qu'il dit avait un caractère de hauteur qui me fit craindre de ne plus obtenir de lui aucun de ces ménagements délicats, dont
il avait lui-même reconnu la ne'cessité pour conduire un peuple libre, et qui veut paraître tel. » Dans la conversation, l'empereur déclara sa résolution inébranlable de répudier Joséphme. Il ne savait pas encore s'il épouserait une princesse de Russie ou une princesse d'Autriche. Mais le divorce était irrévocablement décidé. L'archichancelier^ qui était dévoué à l'impératrice Joséphine, essaya de présenter quelques observations tiriiides et respectueuses. Mais il comprit bien vite que toute objection aux volontés du maître était chose inutile.
Après sa conversation avec l'archichancelier, l'empereur, mécontent de n'avoir pas près de lui ses secrétaires^ témoigna de l'impatience, demandant l'heure à chaque instant, ou bien regardant sa montre. Il finit par se faire préparer ce dont il avait besoin pour écrire, et se mit à travailler dans sa petite bibliothèque. Vers cinq heures du soir, ayant entendu le bruit d'une voiture qui arrivait dans la cour, il descendit précipitamment. Tandis qu'un valet de pied ouvrait la portière et baissait le marche-pied de la voiture, il dit aux personnes qui étaient dedans : « — Et l'impératrice ? » On lui répondit que la souveraine ne s'était fait précéder que de quelques instants, et qu'elle serait à Fontainebleau dans un quart d'heure. « C'est bien heureux I » reprit Napoléon, et, tournant le dos brusquement, il remonta dans sa bibliothèque, et se remit à travailler.
Joséphine, en apprenant l'arrivée de son mari à Fontainebleau, avait eu, à Saint-Cloud, une sorte de frémissement. Elle se demandait avec une extrême anxiété comment elle serait accueillie, et s'armait de tout son courage, en pensant qu'elle allait lire son sort dans les yeux de son redoutable époux. Le cœur lui battait bien fort quand elle fut devant la grille de ce palais de Fontainebleau oià, deux années auparavant, elle avait reçu de Fouché les confidences^ symptômes précurseurs du divorce. Voyant que l'empereur ne venait pas à sa rencontre, elle pâlit, et, en proie à une vive émotion, elle gravit le grand escalier de la cour du Cheval-Blanc. Arrivée à la bibliothèque, elle y trouva Napoléon assis. « — Ah ! dit-il, vous voilà, madame; vous faites bien, car j'allais partir pour Saint-Cloud. » Cet accueil sévère fit frissonner l'impératrice, et les larmes lui vinrent aux yeux. Elle s'excusa, toute tremblante, d'un retard qui était involontaire, et l'empereur, qui se radoucit^ finit par convenir que c'était lui qui avait tort. Alors les deux époux s'embrassèrent, et l'impératrice passa dans ses appartements, pour y faire sa toilette. Pendant ce temps, l'empereur reçut MM. Decrès et de Montalivet. A sept heures et demie, Joséphine reparut, très à son avantage. Elle avait dans les cheveux des bleuets mêlés à des épis d'argent, et portait une polonaise en satin blanc bordée de cygne, qui lui allait à merveille. « Je ne suis pas
ma
restée longtemps à ma toilette, » dit-elle en souriant. Puis on passa dans la salle à manger, où MM. Decrès et de Montalivet dînèrent avec Leurs Majestés. La soirée ne se passa point mal, et Napoléon, oubliant sa mauvaise humeur du matin, se montra aimable et presque gai.
Cependant Joséphine ne s'y trompait pas; au fond, elle se sentait condamnée. Quand, la soirée une fois finie, elle s'aperçut de la clôture de la porte intérieure qui établissait autrefois une communication entre son appartement et celui de son époux, elle comprit que le divorce n'était plus qu'une affaire de temps. Elle n'osa questionner l'empereur sur un sujet si délicat, mais elle en parla avec le préfet du palais, M. de Bausset. Après le déjeuner, dans une embrasure de fenêtre, le dialogue suivant s'engagea :
L'Impératrice. — Monsieur de Bausset, j'ai confiance dans votre attachement pour moi ; j'espère que vous répondrez avec franchise à la question que je vais vous faire.
M. DE Bausset. — Votre Majesté peut être convaincue de mon empressement à lui dire tout ce que je sais. Je suis d'autant plus à mon aise pour cela qu'il ne m'a été fait aucune espèce de recommandation pouvant m'engager au silence.
L'Impératrice. — Eh bien ! dites-moi, si vous le savez, pourquoi la communication particulière de mon appartement avec celui de l'empereur est interrompue.
100 DERNIÈRES ANNEES DE l'iMPÉRATRICE JOSEPHINE
M. DE Bausset. — Je l'ignorais, madame, et vous me l'apprenez ; il est seulement à ma connaissance que des réparations étaient commencées, et qu'elles ont été suspendues parce que le retour de l'empereur a eu lieu plus tôt qu'on ne l'avait imaginé. Peut-être aussi qu'on ne prévoyait point que, dans une saison aussi avancée, il vînt résider à Fontainebleau : Votre Majesté peut voir, sur une partie de ses appartements, que les choses ne sont pas encore terminées.
L'Impératrice. — Croyez, monsieur de Bausset, qu'il y a là-dessous quelque mystère.
Joséphine ne comprenait que trop bien quelle signification avait la clôture de cette porte intérieure qui faisait communiquer autrefois son appartement et celui de son époux. Il ne lui accordait plus que de rares et courts instants d'audience, s'appliquant avec un soin visible à éviter les tête-à-tête. C'était pour elle un souverain bien plutôt qu'un mari.
Plus absolu, plus impérieux que jamais, Napoléon, à qui tout avait réussi, n'admettait pas désormais aucune contradiction, soit dans sa famille, soit dans son empire. L^idée de lui donner un conseil quelconque ne serait venue à personne. On obéissait, et on se taisait. Il eût considéré comme une sorte de blasphème renonciation si timide qu'elle fût, du moindre doute sur la perpétuité de sa fortune. On devait dire que son triomphe avait toujours été certain, sa
santé toujours excellente ; qu'investi d'une mission divine, cet homme providentiel n'avait pas plus à craindre les bombes que les poignards. C'était à peine si l'on pouvait admettre l'idée de sa mort. S'il avait fait venir le docteur Corvisart à Schœnbrunn, c'était pour se distraire, et non pour se soigner. Comme l'a remarqué M. Thiers, « l'aspect de sa personne avait singulièrement changé dès cette époque. De sombre et maigre qu'il était autrefois, il était devenu ouvert, assuré, plein d'embonpoint, sans que son visage fût moins beau. De taciturne, il était devenu parleur abondant, et toujours écouté par l'esprit ravi des uns, par la bassesse docile des autres. De brusque et sec, il était devenu impétueux, bouillant, quelquefois dur, quoique toujours calme dans le danger, et bon dès qu'il voyait souffrir. En un mot, sa toute-puissante nature s'était complètement épanouie , et elle allait décroître, comme sa fortune, car rien ne s'arrête. » Fier de ses victoires, de sa santé, de ses richesses, de son prestige, il était presque content des autres, tant il était satisfait de lui-même. Ses différends avec le pape ne l'inquiétaient pas plus que les résistances de l'Espagne. Une seule chose le contrariait, au milieu de ses prospérités, c'était que l'immense empire n'eût pas un héritier. Mais avec le divorce, cette lacune serait bientôt comblée. Joséphine une fois répudiée, l'invincible empereur épouserait telle princesse qu'il daigne-
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rait choisir ; il en aurait sûrement un fils, et l'avenir lui appartiendrait, comme lui appartenait déjà le présent.
L'impératrice, condamnée, voyait passer sur le front de son mari tant de pensées orgueilleuses, que l'humble femme ne songeait même plus à essayer d'arrêter le torrent impétueux dans sa course. Napoléon aurait sans doute voulu avoir quelque reproche à lui faire , pour pouvoir s'*excuser lui-même. Mais Joséphine était irréprochable. Le juge le plus sévère n'aurait pu rien reprendre en elle. C'était un modèle de douceur, de soumission, de résignation, de bonté. Elle s'appliquait sans cesse à devancer les volontés de son mari, à prévenir ses moindres désirs, et lui se sentait embarrassé, en la voyant si affectueuse et si touchante. Les bruyants plaisirs de Fontainebleau, les flatteries des courtisans, les dîners de gala, les danses, les spectacles, les chasses à courre, le son des trompes, les aboiements des chiens, le bruit des orchestres, les fanfares militaires ne suffisaient point pour étourdir l'empereur, et, au moment où il cherchait à se fuir lui-même, un remords secret se faisait sentir dans les profondeurs de son âme.
Cependant le Moniteur enregistrait ainsi les fêtes et les exploits cynégétiques du maître : « Fontainebleau, 5 novembre 1809. Sa Majesté a chassé au tiré jeudi dernier. Avant-hier on a joué sur le théâtre de la cour la comédie inti-
LE RETOUR DE l' EMPEREUR I o3
tulée : le Secret du ménage. Les artistes de TOpéra- Buffa ont ensuite exécuté un acte de la Serva innamorata. Sa Majesté a chassé à courre hier pendant cinq heures et demie, et a fait plus de vingt lieues à cheval. » — « Fontainebleau, 8 novembre. Le nombre des personnes que la cour attire ici augmente chaque jour. Il y a encore aujourd'hui chasse à courre. Sa Majesté, qui était montée à cheval à onze heures du matin, n'est rentrée qu'à la nuit. On a joué ce soir sur le théâtre de la cour le premier acte d'un opéra de M. Paër, intitulé : Leonora. » — « Fontainebleau, 1 1 novembre. S. M. le roi de Westphalie est ici depuis plusieurs jours. Il y a eu hier et avant-hier chasse à tir, et aujourd'hui chasse à courre. Nous voyons déjà beaucoup de monde arriver pour le cercle qui doit avoir lieu demain. On dit qu'il y aura un bal nombreux dans la grande salle du château, et une représentation de Roméo et Juliette suv le théâtre de la cour. »
On comprend facilement de quel œil la pauvre impératrice regardait ces fêtes. Obligée de cacher ses angoisses, elle souffrait cruellement. Et cependant, à certaines heures, tant les illusions sont naturelles aux femmes qui aiment et qui ne sont plus aimées, elle voulait encore espérer contre toute espérance. Lorsqu'elle quitta Fontainebleau, où elle était restée depuis le 26 octobre jusqu'au 14 novembre, elle n'était pas encore complètement fixée sur son sort. Napoléon ne
lui avait rien dit sur ce sujet brûlant, et, à la nouvelle qu'une vraie cohorte de rois et de princes allait arriver à Paris, elle devait se dire que peut-être l'empereur n'aurait pas convié dans sa capitale tant d'hôtes illustres, pour les faire assister à un spectacle aussi triste que le divorce. Elle partit donc de Fontainebleau avec la pensée que tout n'était pas irrévocablement perda.
LA SCÈNE DU 3o NOVEMBRE.
Après avoir quitté, le même jour, Fontainebleau, pour se rendre à Paris, Napoléon et Joséphine ne firent pas le trajet ensemble. Pendant la plus grande partie de la route, l'empereur était cà cheval, et ce fut ainsi que, le 14 novembre 1809, au déclin du jour, il fit sa rentrée à Paris, où il n'avait point paru depuis le 12 avril. En arrivant, il se rendit à l'Elysée, où le roi de Saxe se trouvait depuis la veille, et, après être resté un quart d'heure avec ce prince, il alla dîner aux Tuileries.
Il y eut bientôt à Paris une véritable affluence de têtes couronnées. Le roi de Wurtemberg, le roi de Saxe, le roi et la reine de Hollande, le roi et la reine de Westphalie, les princes régnants de la Confédération du Rhin, venaient faire leur cour au souverain des souverains. Le concours de ces monarques était si considérable que le comte de Ségur, grand-
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maître des cérémonies, ayant été un jour en retard de quelques minutes, s'en excusa auprès de l'empereur sur ce qu'il avait, lui dit-il, été arrêté à sa porte par un embarras de rois. C'était au milieu de tant de princes que le cruel sacrifice du divorce allait être consommé, et, par une dérision de la fortune, la cour n'avait jamais été plus brillante qu'au moment où l'impératrice était forcée de la quitter pour toujours.
Cependant, la contrainte de l'empereur, quand il se trouvait en face de sa douce et malheureuse moitié, augmentait en proportion de l'inquiète et vague préoccupation de Joséphine, qui rassemblait silencieusement toutes ses forces pour supporter le poids de la catastrophe qu'elle pressentait. De son côté. Napoléon, si prompt, si décidé qu'il eût l'habitude d'être dans la mise à exécution de ses résolutions les plus violentes, hésitait encore lorsqu'il s'agissait de rompre avec une femme qui, depuis quatorze ans, avait été associée à sa destinée, et qui lui rappelait les jours les plus brillants de sa jeunesse et de sa gloire. La forme, le moment à choisir pour apprendre à Joséphine la fatale vérité, tout l'embarrassait. Cet homme, habitué à braver les périls et à briser les obstacles, faiblissait pour la première fois. Depuis une semaine déjà, il avait demandé la main d'une des soeurs de l'empereur de Russie, et il n'osait pas encore faire à Joséphine la pénible déclaration qu'il remettait
LA SCÈNE DU 3o NOVEMBRE IO7
de jour en jour, soit qu'il espérât être prévenu par un acte de dévouement volontaire, soit qu'il attendît la prochaine arrivée du prince Eugène, sur lequel il comptait pour raffermir et consoler l'impératrice. Au moment de briser un cœur si généreux, si tendre, il pâlissait. Le charme du passé lui revenait à l'esprit. Il évoquait les plus radieuses images de sa carrière,. et lui, qui avait vu sans émotion succomber sur les champs de bataille tant de milliers d^hommes, il s'attendrissait à la pensée de faire couler les larmes d'une femme. Son amour, qu'il croyait éteint, se* ravivait à la dernière heure, et il aurait pu s'appliquer à lui-même le vers de Virgile : « Je reconnais les doux vestiges de l'ancienne flamme. »
DuJcîaqiie agnosco veteris vestigia flammx.
Joséphine était encore très séduisante, et sa douleur la rendait plus gracieuse et plus aimable encore. M. de Bausset, qui assista à ce drame pathétique du divorce, nous la représente ainsi : « L'impératrice, à cette époque, avait quarantesix ans. Il était impossible d'avoir plus de grâce dans les manières et dans le maintien. Ses yeux et son regard étaient enchanteurs, son sourire plein de charmes ; l'ensemble de ses traits et sa voix d'une douceur extrême, sa taille noble, souple et parfaite ; le goût le plus pur et Télégance la mieux entendue présidaient à sa toilette, et la faisaient paraître beaucoup plus jeune
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qu'elle ne Pétait en effet. Mais tous ces brillants avantages n'étaient rien auprès de la bonté de son cœur. Son esprit était aimable; jamais elle ne blessa l'amour-propre de personne, et jamais elle n'eut que des choses agréables à dire; son caractère fut toujours égal et sans humeur. Dévouée à Napoléon, elle lui communiquait, sans qu'il s'en aperçût, sa douceur et sa bienveillance. .. La nature lui avait donné des sentiments toujours vrais, toujours bons. Peu de femmes ont eu, au même degré^ ce sentiment délicat qui les porte à s'oublier elles-mêmes pour ne s'occuper que de l'objet qui leur est cher. »
Réduire au désespoir une pareille âme était pour l'empereur un véritable supplice, et ni les soucis de Tambition, ni les enivrements de la grandeur ne pouvaient le distraire du chagrin que lui faisait ressentir l'immense douleur de sa compagne. Pour bien comprendre les sentiments des deux époux, laissons parler un autre témoin oculaire, IVU'e Avrillon : « Déjà, depuis quelque temps, nous dit-elle, j'avais vu s'effacer cette intimité qui avait si longtemps régné entre Leurs Majestés; mainte et mainte fois j'avais été à même de remarquer l'embarras qu'éprouvait l'empereur et combien il paraissait redouter de se trouver seul avec sa femme. Toute confiance avait disparu ; l'impératrice n'abordait plus l'empereur qu'avec crainte, et aucun spectacle n'est, selon moi, aussi douloureux que celui que
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j'avais alors incessamment sous les yeux. L'impératrice toujours en larmes, s'efforçait de les dérober à la vue des personnes qui l'entouraient; mais il ne fallait pas des yeux bien exercés pour voir que son bonheur était à jamais détruit, car elle vivait dans un état d'agitation continuelle. Je ne saurais réellement dire si elle fut plus malheureuse du coup qui la frappa, que de tous les préliminaires de l'événement lui-même. Quand, malgré la conviction de son avenir, elle conservait encore, sinon des espérances, au moins une vague pensée d'incertitude, chaque fois qu'un ministre ou un grand dignitaire de l'empire venait la voir, elle le pressait de questions indirectes, également tourmentée par le besoin de connaître son sort et par la crainte de l'apprendre. » Telle était la disposition d'esprit de l'impératrice, quand arriva le 3o novembre, jour où Napoléon se décida enfin à lui apprendre la funeste nouvelle. « Quelle scène dans une tragédie ! » a dit l'empereur lui-même, en parlant de ce qui se passa ce jour-là aux Tuileries. M. de Bausset, préfet du palais, de service depuis le 27 novembre, nous raconte cette scène mémorable, dont il fut l'un des spectateurs et même l'un des acteurs. « Le lundi, le mardi et le mercredi, il me fut facile, nous dit-il, de remarquer une grande altération dans les traits de l'impératrice, et une silencieuse contrainte dans Napoléon. Si, pendant le dîner, il rompait le silence, c'était pour me faire quelques
brèves questions, dont il n'écoutait pas la réponse. Ces jours-là, le dîner ne dura pas plus de dix minutes. L'orage éclata le jeudi 3o. »
Napoléon et Joséphine dînent ensemble, au premier étage, dans une pièce voisine de la chambre de Tempereur. Joséphine porte un grand chapeau blanc, noué sous le menton, qui cache une partie de son visage, Napoléon tient presque continuellement les yeux baissés. On n'entend que le bruit des plats et des assiettes qui sont portés et remportés par les officiers de service. Les deux convives ne touchent jnême pas aux mets qui leur sont présentés. L'empereur ne rompt le silence qu'en adressant à M. de Bausset cette question banale dont il n'écoute même pas la réponse : « — Quel temps fait-il ? » Puis il passe avec l'impératrice dans la grande pièce qui est désignée sous le nom de Salon de l'Empereur, et qui se trouve entre la salle du Trône et la galerie de Diane. Les deux époux restent seuls, l'un en face de l'autre. Enfin Napoléon se décide à parler. Il dit que le salut de l'Empire exige une grande résolution, et qu'il compte sur le dévouement, sur le courage de Joséphine pour consentir à un divorce auquel il a lui-même la plus grande difficulté à se résoudre. L'impératrice ne répond rien. Elle fond en larmes, et tombe comme évanouie.
Napoléon appelle alors M. de Bausset, qui se^ tient à la porte du salon, et qui a entendu les
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cris de l'impératrice. « — Entrez, Bausset, lui dit Tempereur, et fermez la porte. » Le préfet du palais pénètre dans le salon, et aperçoit Joséphine étendue sur le tapis, et poussant des cris déchirants. « — Non, s'écrie-t-elle, non, je n'y survivrai point. » Napoléon dit à M. de Bausset : « — Etes-vous assez fort pour enlever l'impératrice, et la porter chez elle par l'escalier intérieur qui communique à son appartement, afin de lui faire donner les soins et les secours que son état exige ? » Le préfet du palais prend alors Joséphine dans ses bras, tandis que l'empereur ouvre la porte du salon, et passe le premier dans le couloir obscur qui conduit au petit escalier. Cet escalier est si étroit qu'il ne permet pas à un homme chargé d'un fardeau de le descendre sans risquer de tomber. M. de Bausset, en ayant fait la remarque, Napoléon appelle le gardien du portefeuille, posté sur le palier de l'escalier. Le gardien du portefeuille descend le premier, précédant l'empereur et M. de Bausset, qui tiennent, l'un les jambes, l'autre la tête de l'impératrice, et qui, après être descendus, non sans peine, mais sans accident, jusqu'à la chambre à coucher de la malheureuse souveraine, la déposent sur un canapé. Napoléon sonne, et les femmes de chambre, une fois arrivées pour soigner leur maîtresse, il se retire, les yeux pleins de larmes, et passe dans la pièce voisine, en donnant les signes de la douleur la plus profonde. Dans le trouble qu'il
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éprouve, il se laisse aller jusqu'à faire connaître à M. de Bausset la cause de la scène douloureuse qui vient d'avoir lieu, et à prononcer ces paroles, entrecoupées par l'émotion : « — L'intérêt de la France et de ma dynastie a fait violence à mon cœur; le divorce est devenu un devoir rigoureux pour moi... Je suis d'autant plus affligé de la scène que vient de faire Joséphine, que^ depuis trois jours, elle a dû savoir par Hortense la malheureuse obligation qui me condamne à me séparer d'elle... Je la plains de toute mon âme ; je lui croyais plus de caractère, et je n'étais pas préparé aux éclats de sa douleur. M Entre chaque phrase, il met un long intervalle, et il s'arrête pour respirer. Puis, il envoie chercher Corvisart, la reine Hortense, Fouché, Cambacérès, et, avant de remonter dans son appartement, il va s'assurer par lui-même de l'état de Joséphine, qu'il trouve plus calme, plus résignée, et qu'il confie aux soins du docteur Corvisart. Il reçoit ensuite, au premier étage, Fouché et Cambacérès. Puis il s'enferme avec la reine de Hollande, et son entretien avec elle est une nouvelle source d'émotions.
D'abord, Napoléon, parlant à la jeune reine, affecte une certaine dureté, comme pour se prémunir contre son propre attendrissement.
« — Mon parti est pris, lui dit-il ; les larmes, les cris ne changeraient rien à une résolution devenue inévitable, à une résolution absolument né-
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cessaire au salut de l'Empire. — Des pleurs, 'des cris, répond la reine Hortense, sire, vous n'en entendrez pas. L'impératrice ne manquera pas de se soumettre à vos désirs, et de descendre du trône, comme elle y était montée, par votre volonté ; ses enfants, satisfaits de renoncer à des grandeurs qui ne les ont pas rendus heureux, iront volontiers consacrer leur vie à consoler la meilleure et la plus tendre ^es mères. » Alors, Napoléon s'émeut. « — Cela ne peut pas être, s'écrie-t-il; ce serait faire croire à un mécontentement secret, ou de vous contre moi, ou de moimême contre votre mère et sa famille. — Dans notre exil, réplique Hortense, nous n'oublierons jamais tout ce que nous devons à Tempereur. » Alors Napoléon verse des larmes: « — Eh! quoi, ni'abandonner ? Vous, vous à qui j'ai servi de père! Non, vous ne le ferez pasi Vous me resterez; le sort de vos enfants vous impose cet effort... Quelque grand que soit des deux parts un aussi cruel sacrifice, il le faut accomplir avec la dignité qu'imposent les circonstances. »
Napoléon explique ensuite tout ce qu'il veut faire pour Joséphine, afin de dissimuler autant que possible le changement de situation qui résultera du divorce. Des palais, des châteaux, des revenus magnifiques, le premier rang après celui de l'impératrice régnante, Joséphine doit avoir tout cela. La reine Hortense quitte Napoléon, et se rend chez sa mère, pour essayer de la consoler.
14 DERNIÈRES ANNEES DE l'iMPÉRATRIGE JOSEPHINE
Elle fut bien triste pour Napoléon, comme pour Joséphine, la nuit du 3o novembre au i" décembre. « L'empereur ne dormit point, a dit Constant, son valet de chambre; il se leva plusieurs fois pour aller s'informer lui-même de l'état où se trouvait ^impératrice. Pendant toute cette nuit, il ne prononça point une seule parole; je ne l'avais jamais vu dans un chagrin pareil. » Le matin, lorsque les volets des fenêtres furent ouverts, Joséphine fit venir M"® Avrillon, et lui dit : Cl — Ma chère, approchez-vous de mon lit; j'ai bien des choses à vous dire; mais voyez d'abord à ce que la porte soit bien fermée. » Alors elle raconta ce qui s'était passé la veille. Ses paroles étaient entrecoupées par des sanglots. Voyant M^^^ Avrillon consternée, elle excusait l'empereur. « Il est désolé, disait-elle, de se séparer de moi; il m'en a donné des preuves; lui aussi il pleurait, en me disant : « — C'est le plus » grand sacrifice que je puisse faire à la France... » Oui, je le sens bien, il lui faut un héritier de sa gloire, un enfant qui consolide son empire... Il a dit à Hortense qu'il serait toujours le même pour elle et pour Eugène, et qu'il viendrait souvent me voir dans ma retraite... Il a juré que jamais il n'exigerait de moi que je quittasse la France... Il permet que j'habite la Malmaison... Il veut que je continue à jouir de la plus grande considération, et que j'aie à disposer d'un revenu considérable. » La bonne impératrice ne laissa
LA SCÈNE DU 3o NOVEMBRE Il5
point échapper contre l'empereur un seul murmure. Elle avait plus envie de le plaindre que de l'accuser. Le lever de la souveraine eut lieu ensuite comme de coutume. Les rares personnes qui connaissaient le secret furent discrètes. On répandit le bruit que l'impératrice avait été souffrante ; on ne dit pas qu'elle savait qu'elle allait être répudiée.
Si désolée qu'elle fût, l'impératrice ne voulut pas encore abandonner complètement tout espoir. Elle savait que son fils allait arriver à Paris, et, connaissant le crédit qu'il avait sur l'empereur, elle se disait à elle-même que peut-être parviendrait-il à éloigner des lèvres d'une mère chérie le calice d'amertume du divorce. D'ailleurs, la funeste nouvelle n'était pas encore officiellement connue. Rien de ce qui se passait au palais des Tuileries ne transpirant au dehors, il s'écoula quelque temps avant que dans la capitale on sût rien des grands événements qui se préparaient dans l'intérieur du château. Il n'y avait pas alors, comme aujourd'hui, une foule de journaux à la piste des nouvelles, et d'ailleurs ceux qui existaient n'avaient pas le droit de publier tout ce qu'ils auraient pu savoir. D'autre part, Napoléon, pour
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atténuer le chagrin de son infortunée compagne, lui témoignait des égards qui faisaient illusion à la pauvre femme, et lui laissaient dans le cœur une faible et dernière lueur d'espérance. Mais bien vite elle chassait loin d'elle cette décevante pensée, et retombait dans le profond abîme de sa douleur. Encore s'il lui eût été permis de ne plus se montrer à cette cour où la joie des membres de la famille Bonaparte, ses ennemis implacables, éclatait bruyamment; s'il lui eût été possible de cacher tout de suite, en compagnie de ses deux enfants, son chagrin dans la retraite;. si elle avait pu pleurer sans que des observateurs haineux et malveillants eussent le cruel plaisir de regarder couler ses larmes ! Mais non, quand elle sentait que tout était fini pour elle, il fallait continuer, pendant quinze jours vraiment mortels, à vivre en souveraine, à paraître régner encore, à sourire, ayant le désespoir dans l'âme, à cacher d'indicibles tortures sous ce bandeau impérial, désormais destiné à une autre femme !
Les fêtes se succédaient, dans cette quinzaine terrible, de même que si Napoléon n'eût jamais songé au divorce; et, comme il désirait que la chose restât encore secrète, il avait, en public, pour l'impératrice, des attentions et des prévenances auxquelles elle n'était plus habituée, et qui donnaient le change à l'opinion. L'empereur voulut qu'une représentation théâtrale eût lieu à la Malmaison en l'honneur du roi de Saxe. Les
artistes de la Comédie-Française jouèrent dans la résidence préférée de l'impératrice, deux jolies pièces : la Gageure imprévue et la Coquette corrigée. La célèbre M"° Contât, qui venait de se retirer du théâtre, où elle avait eu tant de succès dans les rôles de soubrettes et dans ceux de grandes coquettes, voulut concourir à l'éclat de la représentation. Joséphine avait toujours beaucoup apprécié cette artiste, dont elle avait fait la connaissance lorsque les comédiens étaient emprisonnés sous la Terreur, et, devenue impératrice, elle n'avait cessé de la protéger. M"^ Contât était reconnaissante. Elle voulut, une fois encore avant de rentrer dans le silence, jouer devant sa bicnfiiitricc. La représentation fut touchante. La souveraine et la comédienne se regardaient avec un intérêt mutuel. Toutes deux pouvaient se dire qu'une couronne, réelle ou fictive, est toujours bien lourde à porter, et que sous le diadème des véritaMes souveraines ou des reines de théâtre il se trouve toujours des clous de fer qui meurtrissent le front. Que d'intrigues, que de haines à déjouer î Que de déboires et d'angoisses, même parmi les femmes les plus privilégiées ! Applaudie sur un trône ou devant une rampe, que doit-on penser, au fond, de ce bruit monotone et banal que font, en se rejoignant^ les mains d'indifférents ou d'inconnus ? Et ces applaudissements, hélas ! comme elle arrive toujours vite l'heure où on les expie cruellement I
20 DERNIÈRES ANNEES DE l'iMPÉRATRICE JOSEPHINE
Pendant que la malheureuse impératrice avait la mort dans l'âme, Paris se préparait à célébrer avec la plus grande pompe le double anniversaire du couronnement et de la bataille d'Austerlitz, ainsi que la conclusion du traité de Vienne. Les fêtes devaient durer plusieurs jours. On annonçait pour le 3 décembre un Te Deum à Notre- Dame, l'ouverture solennelle du Corps législatif, et, le soir, un dîner de gala aux Tuileries; pour le 4 décembre un repas et un bal que l'empereur et l'impératrice honoreraient de leur présence. Le 3, à six heures du matin, une salve d'artillerie annonça les solennités qui devaient avoir lieu. A dix heures et demie, l'empereur quitta les Tuileries, pour se rendre à Notre-Dame. Il avait avec lui, dans sa voiture, non point impératrice, mais le roi de Westphalie. Comme le jour était brumeux, bien que ce prince fût sur le devant, bon nombre de personnes le prirent pour Joséphine, s'étonnant seulement de le voir occuper lé devant du carrosse impérial, au lieu d'être dans le fond, à côté de l'empereur. L'erreur était d'ailleurs compréhensible. Avec sa jolie figure bien rasée, son habit de satin blanc brodé d'or, sa collerette, son jabot de dentelle, ses rubans, ses décorations, sa toque de velours noir, ombragée de plumes blanches que retenait un nœud de diamants, le roi Jérôme, vu de loin, pouvait ressembler aune femme. Le cortège s'avança, au milieu d'une double haie de troupes, et, traver-
sant une foule immense, qui poussait des acclamations, arriva au Parvis Notre-Dame. Le clergé reçut l'empereur, à l'entrée de l'église, et le conduisit processionnellement sous un dais jusqu'au chœur. Le roi de Westphalie, en sa qualité de prince français, le roi de Naples, à son rang de grand-amiral de l'empire, les ministres, les grands-dignitaires, les grands-officiers de la couronne et les officiers de la maison de l'empereur occupèrent leurs places accoutumées. Quant à l'impératrice, au lieu de se tenir dans le chœur^ à côté de son époux, sur un trône, elle se plaça dans une tribune, comme les membres de la famille impériale, la reine de Westphalie, le roi de Wurtemberg et le roi de Saxe. Un des aumôniers de l'empereur dit la messe. L'abbé de Boulogne prononça ensuite un long sermon ; puis, le cardinal Fesch, grand-aumônier, entonna le Te Deum^ qui fut exécuté par un nombreux orchestre et la musique de la chapelle.
Comme le même chant, écouté dans des circonstances différentes, se ressemble peu lui-même! Il y a des cantiques d'allégresse qui deviennent parfois des hymnes de mort. Ce Te Deum que naguère l'impératrice entendait, le cœur si joyeux, retentissait maintenant à son oreille ainsi qu^un glas funèbre. Comme Tantique métropole avait pour elle changé d'aspect! Quel contraste entre les sentiments qu'elle éprouvait à cette heure d'angoisses, et ceux qui remplissaient son âme,
cinq ans auparavant! Qu'elle était déjà loin, hélas ! la journée triomphante où Napoléon, si fier et si heureux d'associer Joséphine à sa gloire, lui mettait avec tant d'empressement et de plaisir la couronne sur le front, au milieu des transports d'enthousiasme de la foule en délire qui acclamait avec la même énergie le souverain radieux et sa charmante compagne !
L'empereur, reconduit sous le dais, comme à son entrée dans l'église, se rendit de Notre-Dame au Corps législatif, où le président et vingt-cinq députés le reçurent, à la porte extérieure. L^impératrice, la famille impériale, les rois de Saxe et de Wurtemberg, les reines de Westphalie et de Hollande se placèrent dans les tribunes. L'ouverture des sessions du Corps législatif était toujours une cérémonie très brillante. La salle, éclairée a giorno et décorée avec luxe, présentait un aspect superbe. Les costumes des députés étaient riches, ceux de la cour, qui environnait l'empereur, magnifiques, et lui-même, ce jour-là, resplendissait d'or et de aiamants.
Quand letout-puissaiit souverain eiit pris place sur son trône, l'enth' usiasme fut unanime. Jamais, peut-être, son apparition n'avait excité tant d'acclamations et d'applaudissements. Pendant un instant, Joséphine fut moins triste. Elle semblait jouir des témoignages d'affection que recevait celui qui allait cesser d'être son époux. Mais quand il eut commencé de réciter son discours,
elle retomba dans ses réflexions douloureuses.
« Messieurs les députés du Corps législatif, dit l'empereur, depuis votre dernière session, j'ai soumis l'Aragon et la Castille, et chassé de Madrid le gouvernement fallacieux formé par l'Angleterre. Je marchais sur Cadix et Lisbonne, lorsque j'ai dû revenir sur mes pas, et planter mes aigles sur les remparts de Vienne. Trois mois ont vu naître et terminer cette quatrième guerre punique. Accoutumé au dévouement et au courage de mes armées, je ne puis cependant, dans cette circonstance, ne pas reconnaître les preuves particulières d'amour que m'ont données mes soldats d'Allemagne... Français ! tout ce qui voudra s'opposer à vous sera vaincu et soumis. Vous avez devant vous de longues années de gloire et de prospérité à parcourir. Vous avez la force et l'énergie de l'Hercule des anciens. »
Napoléon annonçait ainsi l'annexion de la Toscane et des Etats pontificaux : « J'ai réuni la Toscane à l'empire. Ces peuples en sont dignes par la douceur de leur caractère, par l'attachement que nous ont toujours montré leurs ancêtres, et par les services qu'ils ont rendus à la civilisation européenne... Il m'a été démontré que l'influence exercée dans mes Etats par un souverain étranger était contraire à l'indépendance de la France, à la dignité et à la sûreté de mon trône. Cependant, comme je reconnais la nécessité de l'influence spirituelle des descendants du
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premier des pasteurs, je n'ai pu concilier ces grands intérêts qu'en annulant la donation des empereurs français, mes prédécesseurs, et en réunissant les États romains à la France. » Napoléon parla en ces termes des souverains amis : « Par le traité de Vienne, tous les rois et souverains mes alliés, qui m'ont donné tant de témoignages de la constance de leur amitié, ont acquis et acquièrent un nouvel accroissement de territoire. Mon allié et ami l'empereur de Russie a réuni à son vaste empire la Finlande, la Moldavie, la Valachie et un district de la Gallicie. Je ne suis jaloux de rien de ce qui peut arriver de bien à cet empire. Mes sentiments pour son illustre souverain sont d'accord avec ma politique. »
L'empereur termina ainsi sa harangue : « Lorsque je me montrerai au-delà des Pyrénées, le léopard épouvanté cherchera l'Océan, pour éviter la honte, la défaite et la mort. Le triomphe de mes armes sera le triomphe du génie du bien sur celui du mal, de la modération, de l'ordre, de la morale sur la guerre civile, l'anarchie et les passions malfaisantes. Mon amitié et ma protection rendront, je l'espère, la tranquillité et le bonheur aux peuples des Espagnes. » Que de pompe, que de majesté, mais hélas ! que d'illusions dans ce discours !
Il était près de cinq heures du soir quand le cortège impérial quitta le Corps législatif, et re-
tourna aux Tuileries parla rue de l'Université, la rue de Bellechasse, le Pont-Royal et la Carrousel. L^intervalle qui s'écoula entre le moment de la rentrée au Château et le dîner de gala, qui ne devait avoir lieu qu'à sept heures et demie, fut rempli par une réception du corps diplomatique. On entoura le grand couvert d'un éclat magnifique. L'empereur dîna dans son costume du sacre, un chapeau à plumes sur la tête. Il mangea beaucoup, bien qu'on remarquât sur ses traits une certaine inquiétude. Il regardait sans cesse autour de lui, de sorte que le grand-chambellan se baissait à chaque instant pour prendre un ordre que le souverain ne donnait pas. L^impératrice, richement parée, avait l'air de souffrir. A la table impériale, se trouvaient Madame mère, avec sa sévère physionomie ; la reine de Westphalie, grasse et fraîche; la reine d'Espagne, douce et modeste ; la reine de Hollande, gracieuse et mélancolique; la princesse Borghèse, très élégante, très contente, très jolie ; les rois de Saxe et de Wurtemberg en uniforme, le roi de Westphalie en prince français, le roi de Naples en gi-and amiral de l'empire. Après le dîner, l'empereur se montra au balcon, puis rentra dans ses appartements. Tout Paris était illuminé.
Le lendemain, 4 décembre, eut lieu la grande fête de l'Hôtel de Ville. Les préparatifs étaient féeriques. La cour de l'édifice avait été transformée en une énorme salle de danse dont la
grande galerie se trouvait n'être qu'une avenue. L'empereur avait demandé que le bal, qui devait être précédai d'un dîner, commençât de bonne heure, parce qu'il voulait parler à beaucoup de personnes. « Surtout, avait-il dit, le moins de robes de cour possible. J'en vois assez aux Tuileries. La ville de Paris me donne une fête. C'est la ville de Paris que je veux voir. » Les honneurs devaient être faits par le comte Frochot, préfet de la Seine, assisté du gouverneur de Paris et de sa femme, la duchesse d'Abrantès. Trois mille six cents personnes étaient invitées, et le cortège impérial portait ce nombre au-delà de quatre mille.
Ordinairement, lors des grandes fêtes de l'Hôtel de Ville, un certain nombre de dames, choisies à l'avance, se tenaient dans un salon donnant sur l'escalier^ où elles attendaient l'arrivée de l'impératrice, pour lui servir ensuite d'escorte. M""" d'Abrantès nous raconte que les choses devaient se passer comme de coutume, et que les dames destinées pour former le cortège avaient été désignées la veille. S'étant rendue dans le petit salon voisin de l'escalier, la duchesse y trouva toutes les dames. Elle vit alors le comte de Ségur, grand-maître des cérémonies, qui l'appela dans une embrasure de fenêtre : « Eh bien ! lui dit-il à voix bas?e, voici une autre affaire. Il faut que votre essaim prenne sa volée vers les régions supérieures, ainsi que vous, notre belle
gouvernante. L'impératrice, continuait-il en baissant le ton, ne doit être reçue que par Frochot. » *- « Cette défense, ajoute la duchesse, me semblait un coup de cloche qui sonnait le glas de mort de la malheureuse impératrice. Napoléon, tout en bravant Topinion, attachait un grand prix à ses arrêts et surtout à ses murmures... Il voulait lancer, pour ainsi dire, au milieu de cette fête populaire, la première pensée que le divorce était fait, mais une pensée douteuse, une pensée qui permît les réflexions à voix basse. »
Pour éviter la confusion et le tumulte des déplacements, les personnes invitées furent, à leur arrivée, conduites les unes dans la salle du Trône, les autres dans la salle de concert, d'autres enfin dans la salle de bal, où elles attendaient l'empereur et l'impératrice. Vers cinq heures du soir, l'assemblée étant complètement formée dans ces diverses salles, les dames assises, et les hommes placés derrière elles, on entendit les tambours qui battaient aux champs, et le gouverneur de Paris, assisté du conseil municipal, alla recevoir et conduire dans l'appartement qui leur était destiné les rois de Saxe, de Wurtemberg, de Naples, de Westphalie, de Hollande, et les reines d'Espagne, de Naples, de Hollande, de Westphalie, suivis de leur cour. A cinq heures et demie, l'arrivée de Napoléon et de Joséphine fut annoncée par les cris de : Vive l'empereur! vive l'impératrice! « Jamais, a dit
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la duchesse d'Abrantès, la physionomie de Joséphine, toujours si douce, et ce jour-là enveloppée d'un crêpe de tristesse, ne me sortira de la pensée avec cette expression. Il était évident qu'elle ne s'attendait pas à la solitude qu'elle avait trouvée au grand escalier, et pourtant Junot y était, au risque de se faire blâmer par l'empereur; mais il s'y trouva, et fit en sorte qu'il s'y rencontrât également quelques femmes qui ne savaient ce qu'elles allaient faire là. L'impératrice n'en fut pas dupe ; aussi lorsqu'elle arriva dans la grande salle, lorsqu'elle s'approcha de ce trône sur lequel elle allait s'asseoir, à la vue du public de la grande ville, peut-être pour la dernière fois, alors ses jambes faiblirent, et ses yeux se remplirent de larmes. Je les cherchais ses yeux, j'aurais voulu tomber à ses pieds, pour lui dire combien je souffrais. Elle me comprit, et me jeta le plus douloureux regard que ses yeux aient donné peut-être depuis que cette couronne, maintenant dépouillée de ses roses, avait été placée sur sa tête... Mon Dieu! comme elle devait souffrir dans cette cruelle journée I... Elle se sentait mourir, et cependant elle souriait. »
L'empereur s'avança d'un pas rapide, et une fois qu'il se fut assis sur son trône, le préfet de la Seine prononça ce discours :
« Votre Majesté a beau être forcée de prendre les armes, il n'est pas en son pouvoir de n'être que le vainqueur de ses ennemis; il faut qu'elle
se montre partout en bienfaiteur. Les revers mêmes qu'elle fait éprouver sauvent les peuples... Cependant, puisqu'il nous faut souscrire à cette loi de la nature, et surtout de la Providence, qui ne fait naître un grand homme que pour le genre humain, qui veut que toutes les nations aient une part à son génie, réglons les prétentions et les droits de chacun. Que les autres peuples adoptent vos lois, qu'ils recueillent chaque jour des leçons de justice et de sagesse dans tous les actes de votre règne, mais qu'ils nous laissent en possession de votre amour! Qu'ils vous consacrent des hymnes comme à leur bienfaiteur; mais qu'à nous seuls il soit permis, qu'à vos enfants seuls il appartienne de vous dédier des fêtes de famille! » L'empereur répondit : « Je me fais une fête de venir dîner dans la maison de ma bonne ville, et de lui donner par là un témoignage éclatant de mon amour. Ses habitants doivent m'aimer, et je crois à la sincérité de tour ce qu'ils me disent, parce que leurs biens, leur intérêt et leur félicité sont dans mon cœur. Présent ou éloigné, je pense souvent à ma bonne ville, pour lui donner tout ce qui lui manque, et la maintenir ainsi digne de moi et de mon grand peuple. »
Accompagné de l'impératrice, des rois et des reines. Napoléon se rendit ensuite dans la salle du banquet, où eut lieu le dîner de gala, avec le plus majestueux appareil. « Tout le monde, est-
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il dit dans le journal de Stanislas de Girardin, a pu se procurer le plaisir de voir manger des rois et des princes. Chose extraordinaire, ces demi-dieux mangent absolument comme nous. » Après le dîner, les convives passèrent dans la salle de concert, qui était magnifiquement décorée, et les chœurs du Conservatoire chantèrent une cantate dont les paroles étaient d'Arnault, la musique de Catel. Voici les strophes de cet hymne d'allégresse et de triomphe :