CHŒUR GENERAL
O toi, dont les terribles mains,
Pour nos droits sont toujours arme'es,
O souverain des souverains,
Dieu des Français, Dieu des arme'es;
Au chef que tu nous as donné,
Au chef par nos mains couronné,
Nous jurons par toi, par sa gloire,
Nous jurons, d'un commun transport,
D'être soumis comme le sort,
Fidèles comme la victoire !
Après cette cantate, le Conservatoire exécuta un chœur de l'opéra d' C7/W^ de Méhul; un autre chœur des Danaïdes^ de Salieri; un trio extrait des Bayadères, opéra inédit, dont les paroles étaient de Jouy, la musique de Catel. Le concert se termina par le chœur Echo et Narcisse, de Gluck. Le bal s'ouvrit ensuite, sous les yeux de l'empereur et de l'impératrice. Les rois et les reines dansaient dans le quadrille d'honneur. Bientôt après, Napoléon parcourut les diverses salles où les danses s'étaient formées, et adressa la parole à un grand nombrede dames avec une bienveillancecourtoise. Les cris de « vive l'empereur ! » annonçaient son passage d'une salle à une autre. « Leurs Majestés, dit le Moniteur^ se sont retirées au milieu des acclamations de la reconnaissance et de l'allégresse qu'avaient inspirées et le ton paternel de la réponse de l'empereur, et ses actes de munificence, et Tair de satisfaction dont tout le monde avait remarqué l'expression sur son auguste visage. Des jeux publics, d'abondantes distribu-
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tions, des danses, des illuminations, des feux d'artifice avaient été disposés dans les douze arrondissements municipaux; partout la joie la plus vive a éclaté, et le nom de l'empereur s'est mêlé aux acclamations qui s'élevaient sur les places publiques, du sein d'une foule joyeuse et animée, comme à l'Hôtel de Ville, où Paris, représenté par ses principaux habitants, avait le bonheur de posséder son auguste souverain. » Hélas ! lors de ces fêtes splendides, que se passait-il dans l'âme de Joséphine? Ne ressemblait-elle pas, la malheureuse impératrice, à une victime, parée de fleurs pour le sacrifice ?
Trois jours plus tard, le 7 décembre, il y eut spectacle à la cour, mais on y chercha en vain Joséphine. « L-'impératrice, dit Stanislas de Girardin dans son journal, n'est pas venue au spectacle, elle n'a point paru au cercle. On a dit qu'elle avait la migraine. L'empereur, qui ne joue jamais, a joué. Les chambellans ont engagé les femmes à faire devant l'empereur la même révérence qu'elles faisaient à l'impératrice. Elles ont eu de la peine à s'y décider, parce que les insinuations ont été maladroitement exprimées. L'empereur a soupe, ce qui ne lui arrive jamais, et, après souper, il a parlé à toutes les femmes, et même d'un air galant. En pareil cas, il a un sourire des plus gracieux. Enfin, il a remplacé l'impératrice, a tenu le cercle, et cela me fait croire, comme on me l'a dit, que l'impératrice a
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reçu l'ordre, à trois heures, de n'y pas venir, et qu'elle n'y paraîtra plus. »
Joséphine n'était pas non plus auprès de Naléon quand, le dimanche lo décembre, il reçut, aux Tuileries, dans la salle du Trône, une députation du Corps législatif. Le président, M. de Fontanes, lui dit : « Chaque année est pour vous un siècle de gloire. Chaque retour dans votre capitale est un nouveau triomphe. Tout ce qui s'attache à vous s'agrandit. Tout ce qui cherche une influence étrangère est menacé d^'une chute prochaine. Il faut obéir à votre ascendant. C'est à la fois le conseil de l'héroïsme et de la politique. » — L'empereur répondit : « J'agrée les sentiments que vous m'exprimez. La France a besoin d'une monarchie modérée, mais forte. L'époque actuelle doit être distinguée, non seulement par la gloire des armes françaises, mais aussi par la prospérité de son commerce, par la sagesse des lois, par l'éclat des arts, des sciences et des lettres. Pour conduire la France dans la situation où elle se trouve j'ai surmonté bien des obstacles. Moi et ma famille, nous saurons toujours sacrifier même nos plus chères affections aux intérêts et au bienêtre de cette grande nation. Avec l'aide de Dieu et le constant amour de mes peuples, je surmonterai tout ce qui pourrait s'opposera mes grands desseins. Je désire vivre trente ans encore, afin de pouvoir pendant trente ans servir mes sujets, consolider ce grand empire, et voir toutes les
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prospérités que j'ai conçues embellir cette chère France. » La phrase : « Moi et ma famille, nous saurons toujours sacrifier même nos plus chères affections aux intérêts et au bien-être de cette grande nation, » était une allusion évidente à l'événement qui se préparait. A partir de ce jour, le divorce ne fit plus de doute.
Le 12 décembre, Joséphine assista à une dernière fête avec Napoléon. Cette fête fut donnée au château de Grosbois^ dans le département de Seine-et-Oise, par Berthier, prince de Neuchâtel et de Wagram. Ce beau château, dont il était propriétaire, avait appartenu avant lui à Monsieur, frère de Louis XVI, puis à Barras, puis à Moreau. L'empereur et l'impératrice s'y trouvèrent avec le roi de Wurtemberg, le roi et la reine de Naples, le roi et la reine de Westphalie, le prince Kourakin, l'amiral Tchitchakotï, et une partie de la cour. Il y eut dans la journée une chasse, le soir un dîner, un spectacle et un bal. Joséphine ne parvenait point à cacher sa tristesse profonde, et Napoléon affectait une bonne humeur qui n^était point dans le fond de son âme. Le dîner ne fut point animé, bien que tout le monde, excepté l'impératrice, s'efforçât d'être gai. L'empereur avait dit : « Je veux qu'on s'amuse ! » mais pareils ordres ne sont pas toujours faciles à exécuter. Berthier avait imaginé, comnie on disait au dix-septième siècle, d'avoir les violons et la comédie. Il s'était décidé à faire louer une
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pièce drôle par Brunet, le comique à la mode, et il n'avait pas pris la précaution d'examiner auparavant la pièce qui serait représentée. Brunet n'était pas au courant du divorce préparé par l'empereur, et, sans aucune malice, il choisit dans son répertoire un petit vaudeville très amusant : Cadet-Roussel maître de déclamation^ où précisément l'on parlait de divorce. Qu'on juge de l'embarras, de la stupeur de l'infortuné Berthier, quand Cadet-Roussel annonce Tintention de divorcer « pour avoir des ancêtres, » puis change d'avis en faisant cette très sage remarque : « Je sais ce qu'est ma femme, je ne sais pas ce que serait celle que je prendrais. » La duchesse d'Abrantès, qui assistait à cette représentation où le spectacle était plus encore dans l'auditoire que sur la scène, a dit : « Je n'ai gardé aucun souvenir plus présent que celui de la physionomie de l'impératrice et de Napoléon ce jour-là. L'impératrice se contenait à peine. Quant à l'empereur, il était soucieux, de mauvaise humeur, et ne paraissait nullement disposé à partager l'hilarité de Berthier, qui voulait probablement persuader à l'assistance que c'était fort plaisant, et qui, par intervalle, faisait entendre un bruyant éclat de rire, ce qui formait un contraste bizarre avec sa physionomie consternée. » Cette scène de comédie, dans le drame du divorce, serait digne d'inspirer un Shakespeare. De toutes les tragi-comédies la plus originale, la plus saisissante, c'est l'histoire.
Le prince Eugène, mandé par l'empereur, était arrivé à Paris le 7 décembre 1809. Jusqu'à ce moment Joséphine avait eu encore une dernière lueur d'espoir. De loin, son fils lui semblait un sauveur qui, peut-être, trouverait le moyen de fléchir Napoléon et d'empêcher le divorce. Une pareille illusion devait être bien vite 'dissipée.
Le vice-roi s'était fait précéder de quelques jours par un de ses cousins, son aide de camp, le commandant Tascher de la Pagerie. Dès qu'il fut à Paris, l'aide de camp se rendit auprès de l'empereur. La figure de Napoléon était soucieuse, et n'exprimait nullement la bienveillance dont le jeune Tascher était habituellement l'objet de la part du souverain. « Est-ce pour m'espionner qu'Eugène t'envoie ? » dit brusque-
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ment l'empereur. Atterré par cette rude apostrophe, Tascher eut cependant assez de présence d'esprit pour répondre qu'il estimait trop le vice-roi pour penser que ce prince voulût lui faire faire le métier d'espion; que, quant à lui, il était avant tout homme d'honneur et de reconnaissance ; que, du reste, il venait du Tyrol pour rendre compte de sa mission à l'empereur. « Astu vu ta cousine ? » reprit Napoléon. — « Non, sire, répliqua le jeune officier; je descends de ma chaise de poste^ qui m'attend encore dans la cour des Tuileries, et je n'ai vu personne. » A ces mots, le souverain se radoucit, et, après avoir longtemps questionné Tascher sur la situation du Tyroli il lui montra le petit escalier qui conduisait du premier étage au rez-de-chaussée du palais, et lui dit : « Descends chez ta cousine. » Le bruit des pas ayant fait croire à Joséphine que c'était Napoléon qui venait, elle sortit précipitamment de sa chambre, et, apercevant son jeune cousin, qu'elle n'attendait pas, elle se jeta] dans ses bras, en fondant en larmes. « Il m'abandonne, s'écria-t-elle, il veut le divorce ! Où estj Eugène ? Arrive-t-il ? — Je l'ignore, reprit Tascher. Toutefois, lorsque j'ai quitté Milan, il y a quelques jours, le prince ne m'a paru nullement inquiet de l'avenir de Votre Majesté. Il ne m'a pas parlé de son arrivée prochaine, et, si telle eût été alors son intention, il est à présumer qu'il me l'eût fait connaître. Sa sérénité, je puis vous
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le garantir, était parfaite. » Joséphine, qui savait, hélas! à quoi s'en tenir, continuait à pleurer, a Ah! disait-elle, si au moins c'était pour son bonheur!... Va de suite chez Hortense, qui s'inquiète de son frère. » Entendant du bruit dans la pièce voisine et croyant à la venue de l'empereur, le jeune officier se retira.
C'est ce jeune officier qui est mort général et grand-maître de la maison de l'impératrice Eugénie. Il a laissé une fille, la spirituelle comtesse Stéphanie Tascher de la Pagerie, qui a demeuré aux Tuileries tout le temps du second Empire; elle a composé, au jour le jour, sur la cour de Napoléon III, des Mémoires encore inédits, dont nous avons eu la bonne fortune d'entendre lire quelques fragments, et qui, lorsqu'ils paraîtront en pleine lumière, ce qui arrivera tôt ou tard, auront un légitime retentissement, car ils sont écrits avec autant de charme que d'impartialité. Mais revenons à 1809 et au prince Eugène.
Le vice-roi se conduisit avec un tact digne des plus grands éloges. Il trouva le moyen d'obtenir à la fois le suffrage de sa mère et celui de Napoléon. Sa position était fort difficile. Il fallait concilier avec la tendresse pour une mère le respect et la reconnaissance pour un bienfaiteur. Eugène répondit aux exigences de cette situation délicate, et même douloureuse, en ne consultant que son cœur. Essentiellement aimable et bon, généreux et chevaleresque dans l'âme, ce prince, arrivé
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presque malgré lui au faîte des honneurs, préférait aux grandeurs les joies de la famille. Les Beauharnais n'étaient pas ambitieux. Le prince Eugène n'avait pas plus brigué la vice-royauté d'Italie que sa mère et sa sœur n'avaient ambitionné la couronne de l'impératrice et la couronne de reine. Voyant que la résolution de l'empereur à l'égard du divorce était irrévocable, il n'essaya pas même une résistance qui aurait été superflue. Il se soumit et s'inclina. Convaincu qu'il ne conserverait point la vice-royauté d'Italie, et que, poursuivi par l'animosité de la famille Bonaparte contre les Beauharnais, il serait associé à la chute politique de sa mère, il ne fit point de démarche pour sauver la situation presque royale qu'il avait à Milan, et Napoléon, habitué aux obsessions et aux intrigues de tant d'ambitieux, fut touché de ce désintéressement et de cette modestie rares.
Ce n'était pas d'ailleurs pour lui, né loin du trône, c'était pour sa femme, fille d'un roi, qu'Eugène eût regretté sa vice-royauté d'Italie. Mais cette princesse avait Tâme aussi élevée que son époux. Elle montra, dans cette circonstance, les plus nobles sentiments, et les lettres qu'elle adressa à son mari méritent d'être conservées par l'histoire.
De Paris, le prince Eugène écrivit à sa femme, le 7 décembre 1809. « Je suis arrivé ici ce matin, ma très chère Auguste. Ma sœur est venue au-
devant de moi jusques au-delà de Fontainebleau, et, comme je ne serais arrivé que la nuit, j'ai préféré coucher dans ce dernier endroit ; j'ai été bien heureux de revoir ma bonne sœur! Je n'ai pu te dire, mon amie, avant mon départ, les raisons de mon voyage, parce que je les ignorais moi-même... Il est indispensable, pour le repos de l'empereur, que tout se termine convenablement. Tu me connais assez pour savoir dans quelle position je me trouve. La chose qui me soutient le plus en cette circonstance, c'est l'idée que je possède ton cœur, et que tes sentiments pour moi sont comme ton âme, au-dessus de tous les événements. J'ai vu ce soir, aux Tuileries, le roi de Saxe; nous avons beaucoup parlé de toi ensemble. J'irai faire demain toutes mes visites d'étiquette; je ne sais pas en conscience à quelle heure cela sera fini. Adieu, ma bonne amie, je t'aime et t'aimerai toute ma vie, ainsi que nos deux chers enfants. Je serai de retour à Milan beaucoup plus tôt que je ne me l'étais imaginé. »
Ayant appris le divorce de la bouche même de l'empereur, le prince Eugène lui dit : a — Sire, permettez que je vous quitte. — Comment ? — Oui, sire, le fils de celle qui n'est plus l'impératrice ne peut rester vice-roi; je suivrai ma mère dans sa retraite; je la consolerai. — Tu veux me quitter, Eugène, toi ! Eh ! ne sais-tu pas combien sont impérieuses les raisons qui me forcent à
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prendre un tel parti ? Et, si je l'obtiens du ciel, ce fils, objet de mes plus chers désirs, ce fils qui m^est si nécessaire, qui me remplacera auprès de lui, lorsque je serai absent ? Qui lui servira de père, si je meurs ? Qui l'élèvera ? Qui fera de lui un homme ? » L'ernpereur prit alors les mains du prince Eugène, et, l'attirant à lui^ il l'embrassa. La mort est préférable à certaines agonies. Il fallait que Joséphine fût le plus tôt possible fixée sur son sort. Eugène, désirant abréger les choses, demanda à Napoléon pour l'impératrice une entrevue, où, en sa présence, les deux époux auraient une dernière et décisive explication. L'empereur y consentit. L'entrevue eut lieu le soir même. Napoléon représenta le divorce comme une nécessité absolue pour la stabilité de l'empire. Joséphine dit alors que, puisqu'il y allait du bonheur de la France, cette considération devait l'emporter sur toute autre, et qu'elle était prête à se sacrifier pour son pays. Puis, elle ajouta, en pleurant : « — Une fois séparés, mes enfants seront oubliés. Faites Eugène roi d'Italie; ma tendresse maternelle sera tranquille, et votre politique sera applaudie, j'ose le croire, par toutes les puissances étrangères. » Alors, Eugène prit vivement la parole. « — Non! non! s'écriat-il. Je vous en conjure, qu'il ne soit point question de moi dans toute cette affaire. Je ne voudrais point, moi, votre fils, d'une couronne qui serait le prix de votre séparation. Si vous souscrivez
aux volontés de l'empereur, c'est à vous seule qu'il doit penser. » Napoléon fut touché de pareils sentiments. « — Je reconnais, dit-il, le cœur d'Eugène. Il a raison de s'en rapporter à ma tendresse. » La vice-reine, instruite du divorce par son mari, lui adressa, de Milan^ cette belle lettre, le i3 décembre : « Je ne sais pas ce que je t'ai écrit hier, mon tendre et bien-aimé époux; la nouvelle du divorce m'a accablée; ma douleur est d'autant plus forte, puisque c'est pour toi que je souffre; je me représente ta triste position, et, quoique bien loin, je voie la joie imprimée sur les visages de ceux qui nous font tant de mal. Mais on ne peut pas te faire celui qu'on voudrait, puisqu'on ne peut pas t'ôter une réputation sans tache et une conscience sans reproche. Tu n'as point mérité ces malheurs, je dis ces^ car je suppose qu'on nous en prépare encore d'autres; je suis préparée à tout; je ne regretterai rien, si ta tendresse me reste; au contraire, je serai heureuse de pouvoir te prouver que je ne t'aime que pour toi. Effacés de la liste des grands, on nous inscrira sur celle des heureux; cela ne vaut-il pas mieux ? Je n'écris pas à ta -pauvre mère. Que lui dirais-je ? Assure-la de mon respect et de ma tendresse. Tu me dis que ton retour sera prochain ; ces paroles m'ont soulagée dans ma tristesse, et je t'attends avec impatience. Ne crois pas que .je me laisse abattre; non, mon Eugène, mon courage égale le tien, et je veux te prouver que je suis digne d'être
ta femme. Adieu, cher ami, continue-moi ta tendresse, et crois à celle que je t'ai vouée jusqu'au dernier moment de ma vie. »
Le vendredi i5 décembre 1809 fut le jour choisi par l'empereur pour la dissolution de son mariage civil. A neuf heures du soir, Napoléon, Joséphine, le roi Louis, le roi Jérôme, le roi Murât, les reines d'Espagne, de Hollande, de Naples, de Westphalie, la princesse Pauline Borghèse et le prince Eugène, le prince Cambacérès, duc de Parme, archi-chancelier de l'empire, et le comte Regnault de Saint-Jean-d'Angély, ministre d'Etat et secrétaire d'État de la famille impériale, se trouvèrent réunis au premier étage du palais des Tuileries, dans la pièce désignée sous le nom de grand cabinet ou salon de l'Empereur, et située entre la salle du Trône et la galerie de Diane.
Napoléon debout, les larmes aux yeux, lut le discours suivant : ce Mon cousin le prince archichancelier, je vous ai expédié une lettre close, en date de ce jour, pour vous ordonner de vous rendre dans mon cabinet, afin de vous faire connaître la résolution que moi et l'impératrice, ma très chère épouse, nous avons prise. J'ai été bien aise que les rois, reines et princesses, mes frères et sœurs, beaux-frères et belles-sœurs, ma bellefille et mon beau-fils, devenu mon fils d'adoption, ainsi que ma mère, fussent présents à ce que j'avais à vous faire connaître.
« La politique de ma monarchie, l'intérêt et le besoin de mes peuples, qui ont constamment guidé toutes mes actions, veulent qu'après moi, je laisse à des enfants, héritiers de mon amour pour mes peuples, ce trône où la Providence m'a placé. Cependant, depuis plusieurs années, j'ai perdu l'espérance d'avoir des enfants de mon mariage avec ma bien-aimée épouse l'impératrice Joséphine. C'est ce qui me porte à sacrifier les plus douces affections de mon cœur, à n'écouter que le bien de l'État, et à vouloir la dissolution de notre mariage.
« Parvenu à l'âge de quarante ans, je puis concevoir l'espérance de vivre assez pour élever dans mon esprit et dans ma pensée les enfants qu'il plaira à la Providence de me donner. Dieu sait combien une pareille résolution a coûté à mon cœur; mais il n'est aucun sacrifice qui soit au-dessus de mon courage, lorsqu'il m'est démontré qu'il est utile au bien de la France. «
Déjà très émue, au commencement de ce discours, Joséphine tressaillit de tous ses membres, et faillit s'évanouir, quand elle entendit son époux terminer ainsi une allocution si douloureusement pathétique : « J'ai besoin d'ajouter, dit l'empereur d'une voix frémissante, que, loin d'avoir jamais eu à me plaindre, je n'ai, au contraire, qu'à me louer de l'attachement et de la tendresse de ma bien-aimée épouse. Elle a embelli quinze ans de ma vie; le souvenir en restera toujours
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gravé dans mon cœur. Elle a été couronnée de ma main ; je veux qu'elle conserve le rang et le titre d'impératrice, mais surtout qu'elle ne doute jamais de mes sentiments, et qu'elle me tienne toujours pour son meilleur et son plus cher ami. »
Alors ce fut à Joséphine de prendre la parole. Elle le tenta inutilement. Jetant ses yeux brûlés par les larmes sur le papier qu'elle tenait à la main; elle essaya de lire, mais sa vue se troubla, les sanglots étouffèrent sa voix défaillante, et, désespérant de vaincre une émotion trop forte, elle passa le papier à Regnault de Saint-Jeand'Angély, qui lut pour elle ce touchant discours:
a Avec la permission de mon auguste et cher époux^ je dois déclarer que, ne conservant aucun espoir d'avoir des enfants qui puissent satisfaire les besoins de sa politique et l'intérêt de la France, je me plais à lui donner la plus grande preuve d'attachement et de dévouement qui ait été donnée sur la terre. Je tiens tout de ses bontés; c'est sa main qui m'a couronnée, et, du haut de ce trône, je n'ai reçu que des témoignages d'affection et d'amour du peuple français.
« Je crois reconnaître tous ces sentiments, en consentant à la dissolution d'un mariage qui désormais est un obstacle au bien de la France, qui la prive du bonheur d'être un jour gouvernée par les descendants d'un grand homme, si évidemment suscité par la Providence pour effacer
les maux d'une terrible révolution, et rétablir l'autel, le trône et l'ordre social. Mais la dissolution de mon mariage ne changera rien aux sentiments de mon cœur. L'empereur aura toujours en moi sa meilleure amie. Je sais combien cet acte, commandé par la politique et par de si grands intérêts, a froissé son cœur; mais l'un et l'autre nous sommes glorieux du sacrifice que nous faisons au bien de la patrie. »
Ce discours une fois lu, Napoléon embrassa Joséphine, et la reconduisit chez elle, où elle resta, comme à demi morte, entre les bras de ses enfants.
La nuit fut également douloureuse pour elle et pour lui. Constant, le valet de chambre de l'empereur, a raconté que Napoléon, au moment où il venait de se mettre au lit, fut surpris par l'arrivée de la malheureuse Joséphine, venant passer quelques instants encore auprès de celui qui allait cesser d'être son époux. Elle lui passa les bras autour du cou, et lui, se levant sur son séant, la pressa sur son cœur, en lui disant, les yeux pleins de larmes : « Allons ! ma bonne Joséphine, sois plus raisonnable. Allons! du courage, du courage! Je serai toujours ton ami. »
C'était le lendemain, samedi 16 décembre 1809, que la femme qui avait été l'impératrice des Français et la reine d'Italie, devait quitter les Tuileries pour toujours. Dès le matin, après une nuit d'angoisses, elle fit ses préparatifs de départ
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avec une activité fiévreuse. Ses enfants étaient auprès d'elle. Eugène dut la quitter, à onze heures du matin, pour se rendre au Sénat, où allait être prononcée par un sénatus-consulte la dissolution du mariage impérial.
La séance commença par le serment que le prince Eugène, vice-roi d'Italie et archi-chancelier d'État, prêta, en qualité de sénateur, après s'être exprimé ainsi : « Depuis que les bontés de Sa Majesté l'empereur et roi m'ont appelé à compter parmi vous, des témoignages de sa confiance m'ont tenu continuellement éloigné de Paris, et c'est pour la première fois aujourd'hui que j'ai le bonheur de paraître dans votre sein. Je suis heureux de pouvoir vous dire qu'au milieu des bienfaits dont Sa Majesté n'a cessé de me combler, j'ai été particulièrement sensible à l'honneur qui m'était accordé de faire partie du premier corps de l'Empire. »
Le comte Regnault de Saint-Jean-d'Angély communiqua ensuite à l'Assemblée le projet de sénatus-consulte portant dissolution du mariage impérial. Puis il ajouta, en parlant de Napoléon et de Joséphine : « Leurs cœurs se sont entendus pour faire au plus grand des intérêts le plus noble des sacrifices ; ils se sont entendus pour faire parler à la politique et au sentiment le langage le plus vrai, le plus persuasif, le plus fait pour convaincre et pour émouvoir... Cest désormais au peuple français à se faire entendre.
Sa mémoire est fidèle comme son cœur. Il réunira dans sa pensée reconnaissante les espérances de l'avenir et les souvenirs du passé, et jamais monarques n'auront recueilli plus de respect, d'admiration, de gratitude et d'amour que Napoléon immolant la plus sainte de ses affections au besoin de ses sujets, que Joséphine immolant sa tendresse pour le meilleur des époux, par dévouement pour le meilleur des rois, par attachement pour le meilleur des peuples. Acceptez, Messieurs, au nom de la France attendrie, aux yeux de l'Europe étonnée, ce sacrifice, le plus grand qui ait été fait sur la terre. »
Le prince Eugène prit ensuite la parole : « Vous venez d'entendre, dit-il, la lecture du projet de sénatus-consulte soumis à votre délibération. Je crois devoir, dans cette circonstance, manifester les sentiments dont ma famille est animée. Ma mère, ma sœur et moi, nous devons tout à l'empereur. Il a été pour nous un véritable père. Il trouvera en nous, dans tous les temps, des enfants dévoués et des sujets soumis.
» Il importe au bonheur de la France que le fondateur de cette quatrième dynastie vieillisse environné d'une descendance directe qui soit notre garantie à tous, comme le gage de la gloire de la patrie.
» Lorsque ma mère fut couronnée devant toute la nation par les mains de son auguste époux, elle contracta l'obligation de sacrifier tou-
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tes ses affections aux intérêts de la France. Elle a rempli avec courage, noblesse et dignité, ce premier des devoirs. Son âme a été souvent attendrie, en voyant en butte à de pénibles combats un homme accoutumé à maîtriser la fortune, et à marcher toujours d'un pas ferme à Taccomplissement de ses grands desseins. Les larmes qu'a coûtées cette résolution à l'empereur suffisent à la gloire de ma mère. Dans la situation où elle va se trouver, elle ne sera pas étrangère, par ses vœux et par ses sentiments, aux nouvelles prospérités qui nous attendent, et ce sera avec une satisfaction mêlée d'orgueil qu'elle verra tout ce que ses sacrifices auront produit d'heureux pour sa patrie et pour son empereur. »
Le projet, renvoyé à une commission spéciale, qui fit son rapport dans la même séance, fut adopté et converti immédiatement en un sénatusconsulte libellé dans ces termes :
« Article i^^ — Le mariage contracté entre l'empereur Napoléon et l'impératrice Joséphine est dissous.
» Art. 2. — L''impératrice Joséphine conservera le titre et le rang d'impératrice couronnée.
» Art. 3. — Son douaire est fixé à une rente annuelle de deux millions de francs sur le Trésor de l'Etat.
» Art. 4. — Toutes les dispositions qui pourront être prises par l'empereur, en faveur de l'impératrice Joséphine, sur les fonds de la liste
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civile, seront obligatoires pour ses successeurs.
» Art. 5. — Le présent sénatus-consulte sera transmis par un message à Sa Majesté l'impératrice-reine.»
L'adresse votée pour Joséphine était ainsi conçue : « Madame, Votre Majesté impériale et royale vient de faire à la France le plus grand des sacrifices. L'histoire en conservera un éternel souvenir. L'auguste épouse du plus grand des monarques ne pouvait pas s'associer à sa gloire immortelle par un dévouement plus héroïque. Depuis longtemps, madame, le peuple français révère vos vertus ; il chérit cette bonté touchante qui inspire toutes vos paroles, comme elle dirige toutes vos actions ; il admirera votre dévouement sublime, il décernera à jamais à Votre Majesté impériale et royale un hommage de reconnaissance, de respect et d'amour. »
Tandis que le dernier écho des adulations officielles retentissait ainsi sous les voûtes du Sénat, Joséphine quittait les Tuileries. Il avait été convenu que, dans la journée, elle partirait pour la Malmaison, son ancienne demeure favorite, tandis que l'empereur se rendrait à Trianon. Ce fut lui qui partit le premier, à quatre heures de l'après-midi. Moins insensible que ses adversaires le prétendent. Napoléon avait souffert, Napoléon avait pleuré ; le cœur de l'homme avait battu sous le manteau du souverain. En se disant que désormais il n'entendrait plus aux Tuileries
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le son de la voix de Joséphine, cette voix qui lui paraissait la plus douce de toutes les harmonies, Tantique palais des rois lui sembla devenir un séjour morose et funeste, et il voulut aller chercher ailleurs le repos ; s'il le pouvait, l'oubli. Se réfugiant à Trianon, il y évoquerait le souvenir d'une femme plus malheureuse encore que Joséphine, le souvenir de Marie-Antoinette. Quand on vint l'avertir que sa voiture l'attendait dans la cour des Tuileries, il prit rapidement son chapeau, et dit à son secrétaire : « Méneval, venez avec moi 1 » Ce dernier suivit l'empereur par le petit escalier qui conduisait du premier étage au rez-de-chaussée, où se trouvait situé l'appartement de l'impératrice. Joséphine était seule et paraissait livrée aux plus sombres réflexions. Voyant entrer Napoléon et M. de Méneval, elle se leva vivement, et se jeta en sanglotant au cou de l'empereur, qui, la serrant contre sa poitrine, l'embrassa à plusieurs reprises. Alors elle s'évanouit, et M. de Méneval s'empressa de sonner, pour appeler au secours. Napoléon, voulant éviter la prolongation de scènes si douloureuses, déposa l'infortunée Joséphine dans les bras de son secrétaire, dès qu'il s'aperçut qu'elle commençait à reprendre ses esprits, et, aprèsi avoir recommandé à M. de Méneval de ne pas la] quitter, il se retira brusquement par les salons' du rez-de-chaussée, et monta en voiture, se rendant à Trianon.
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La disparition de l'empereur redoubla les sanglots de la souveraine abandonnée. Ses femmes, qui venaient d'entrer dans sa chambre, la mirent sur un canapé, et lui donnèrent les premiers soins. Dans son trouble, elle avait pris les mains de M. Méneval : « Dites à l'empereur, s'écriat-elle, de ne pas m'oublier. Assurez-le d'une affection qui survivra à tout événement. Promettezmoi de me donner de ses nouvelles, dès que vous arriverez à Trianon, et veillez à ce qu'il m'écrive. » Elle avait peine à laisser partir le secrétaire de Napoléon, comme si cet éloignement allait rompre le dernier lien par lequel elle tenait encore à l'empereur.
L'heure fatale a sonné. Joséphine va partir à son tour. Le vestibule est rempli par les habitants du château qui veulent la saluer au passage. Tout le monde la regrette. On surprend des larmes dans les yeux. Et comment en serait-il autrement ? Elle a toujours été si bonne I Quand on avait quelque grâce à solliciter, quelque droit à faire valoir^ quelque faute à se faire pardonner, à qui s'adressait-on ? toujours à elle. Quel était celui des serviteurs, grands ou petits, de Napoléon, qui ne le regardât comme une protectrice,un bon ange ? Pauvre et charmante impératrice, qui serait assez insensible, assez cruel, pour ne point la plaindre ? Quelle différence, quel contraste entre la journée du 19 février 1800, où elle était entrée aux Tuileries, et la journée du
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16 décembre 1809, où elle en sorti Elle y était entrée, joyeuse, confiante dans l'avenir, pleine d'enthousiasme, fière de la gloire de son époux, gloire sans nuage, soleil sans tache; elle en sort affligée, brisée, désespérée, triste jusqu'à la mort, avec le vague pressentiment des catastrophes qui accableront si tôt l'empire et l'empereur. Le 19 février 1800, quelle animation, quel éclat, quelle joie patriotique ! Du haut des fenêtres du palais où elle venait de s'installer comme une reine, Joséphine regardait les plus belles et les plus vaillantes troupes du monde défiler devant Bonaparte, qui avait Lannes à sa droite, et Murât à sa gauche. Aurait-on pu prédire alors la fin tragique de ces trois hommes, si jeunes, si fiers, dont l'un devait expirer les deux jambes emportées par un boulet de canon, l'autre être fusillé, l'autre mourir de langueur, captif sur un rocher brûlé par le soleil ? Qui aurait eu, en 1800, des pressentiments sombres? L'aurore était si rayonnante ! Le vainqueur d'Italie et d'Egypte était si acclamé, lorsque, au défilé des glorieux drapeaux de la q6% de la 43% de la 3o° demii-brigades, étendards noblement mutilés, qui n'étaient plus que des bâtons surmontés de quelques lambeaux criblés de balles et noircis par la poudre, il ôtait son chapeau, et s'inclinait respectueusement ! C'était l'époque où, après la revue, il disait à son secrétaire : — « Bourrienne, entendez-vous le bruit de ces acclamations qui
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durent encore ? Il est aussi doux pour moi que le son de voix de Joséphine. »
Qu'ils étaient déjà loin, hélas ! ces temps d'ivresse ! Et maintenant quelle amertume I Funeste palais des Tuileries ; séjour de déceptions et de mensonges, de catastrophes et d'effondrements, comment sont sorties de tes murs les souveraines qui y avaient fait une entrée triomphale ? 10 août 1792, 16 décembre 1809, 29 mars 18 14, 21 février 1848,4 septembre 1870, quelles dates pleines d'enseignements lugubres ! Au milieu de quelles angoisses les cinq souveraines sont chassées du palais maudit: Joséphine par le divorce, Marie-Louise par l'invasion, Marie- Antoinette, Marie-Amélie et l'impératrice Eugénie par rémeute !
C'en est fait, Joséphine ne franchira plus le seuil du palais où elle a eu des éclairs de joie et tant de longues heures de souffrances ! Elle s'achemine tristement vers cette demeure de la Malmaison où naguère elle était si heureuse de se rendre, pour y goûter en paix les douceurs de la vie privée ! Le bruit des roues de la voiture retentit douloureusement dans son cœur, et, comme en proie à un mauvais rêve, elle récapitule en silence les angoisses et les déchirements de la fatale quinzaine qui vient de s'écouler. Au lieu d'être impatiente d'arriver au terme de son trajet funèbre, elle a peur d'entrer dans ce château, jadis si riant, qui^ aujourd'hui, va s'ouvrir devant
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elle comme une tombe. La souveraine, privée du trône, se consolerait facilement; l'épouse, privée de son époux^ ne veut pas de consolation !