DEUXIÈME PARTIE
Le cruel sacrifice du divorce avait été consommé dans le palais des Tuileries, le vendredi i5 décembre 1809, à neuf heures du soir. Le lendemain, vers la chute du jour, la femme qui avait été l'impératrice des Français et la reine d'Italie, se réfugiait, comme une exilée, dans le domaine de la Malmaison. L'arrivée fut profondément triste. Il pleuvait. La terre était jonchée de feuille mortes. Entre le temps et l'état de l'âme de la souveraine abandonnée il y avait une saisissante analogie. La pluie ressemblait aux larmes de Joséphine, et le vent à ses gémissements. Quand elle revit le château tout rempli des souvenirs et de la gloire de Napoléon, la bibliothèque où il travaillait, la salle à manger où il prenait ses repas avec elle, le salon où il avait des conversations si brillantes, la galerie où il écou-
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tait avec tant de plaisir la musique italienne, la chambre à coucher, naguère commune aux deux époux, et où elle était destinée à mourir loin de lui, elle soufïrit cruellement. Quelle différence entre cette nuit de décembre, nuit glaciale, obscure, lugubre, et les radieuses nuits d'été où, vêtue de blanc, et entourée de jeunes beautés qui ressemblaient à de gracieuses apparitions, la femme du premier consul se promenait avec lui sous les arbres, à la douce clarté de la lune et des étoiles ! C'est à la Malmaison qu'elle avait été si heureuse. C'est là qu'elle avait tant joui des gloires si pures de la France consulaire. C'est là qu'elle avait présidé avec tant de grâce cette cour républicaine, si jeune, si enthousiaste et si charmante. C'est là qu'elle avait vu toute chose sous l'éclat d'un prisme enchanteur. C'est là qu'elle s'était imaginé que l'amour de Bonaparte pour elle durerait toujours. Evoquant un passé trop vite évanoui, elle méditait et soupirait.
Ces premières heures à la Malmaison^ autrefois lieu de plaisir et maintenant lieu d'exil, furent extrêmement pénibles. « L'impératrice, nous dit sa femme de chambre, M"'' Avrillon, était plongée dans une affliction profonde ; mais Sa Majesté ne fut pas malade. Je restai près d'elle une grande partie de la nuit; il lui fut impossible de dormir, et le temps s'écoula en conversations. Aucune aigreur n'entrait dans ses discours, même pendant cette première nuit,où le coup qui l'avait
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accablée était encore si récent; elle parlait de l'empereur avec le même respect, avec la même affection que par le passé. » Le lendemain, quand elle aperçut à travers les barreaux des persiennes les tristes lueurs d'un jour blafard, elle sentit redoubler son chagrin. La pluie tombait sans cesse, et, comme Ta dit le poète :
Il pleut, rien n'est plus noir que la pluie au matin. On dirait que le jour tremble et doute, incertain, Et qu'ainsi que Fenfant l'aube pleure de naître...
La journée allait être, pour la malheureuse Joséphine, remplie d'émotions et d'angoisses. Les visites qu'elle reçut ravivaient sa douleur, au lieu de l'apaiser. Elle était assise, dans son salon, près de la cheminée, à droite en entrant, au-dessous du tableau de Girodet qui représentait les guerriers d'Ossian accueillant, je ne sais dans quel paradis, Kléber, Hoche et Marceau. Sa figure était bouleversée. Elle avait eu la précaution de mettre une grande capote de gros drap de Naples blanc, qui avançait sur ses yeux, et cachait ses larmes, quand elle pleurait plus abondamment à la vue de quelques personnes qui lui rappelaient ses beaux jours passés. « Lorsqu'elle me vit, a raconté la duchesse d'Abrantès, elle me tendit la main et m'attira à elle. — « J'ai presque « envie de vous embrasser, me dit-elle. Vous « êtes venue le jour du deuil. » Je pris sa main et la portai à mes lèvres. Elle me paraissait en ce moment digne des respects de l'univers. Mais,
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lorsque je la quittai pour aller m'asseoir, et que je pus l'examiner à mon aise, il se joignit à ce sentiment une profonde pitié, en songeant à quel point elle devait être malheureuse. C'était la douleur la plus vive, la plus avant dans l'âme. Elle souriait à chaque arrivant, en inclinant doucement la tête, avec cette même grâce qu'elle avait toujours. Mais, en même temps, on voyait, malgré ses efforts, les larmes jaillir de ses yeux. Elles roulaient sur ses joues, venaient tomber sur la soie de sa robe, et cela sans effort. C'était le cœur qui repoussait au dehors les larmes dont il était rempli. On voyait qu'il lui fallait pleurer, ou bien qu'elle aurait étouffé. »
Ses enfants étaient auprès d'elle ; mais, malgré toute leur tendresse, pouvaient-ils la consoler ? Eugène, qui était le meilleur des fils, redoublait pour sa mère de soins et de prévenances, et, dans l'espoir d'adoucir un si cruel chagrin, il affectait un calme qui allait parfois jusqu'à un simulacre de gaieté. C'est ainsi que, par une lettre adressée à sa femme, il rendait compte de la journéedu dimanche 17 décembre 1809, surlendemain du divorce. « Nous voici à Malmaison depuis hier soir, ma chère Auguste. Si le temps avait été plus beau, nous aurions pu passer une journée moins triste ; mais il n'a pas cessé de pleuvoir. L'impératrice se porte bien. Sa douleur a été assez vive ce matin en revoyant les lieux qu'elle avait habités si longtemps avec l'empereur; mais son
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courage a repris le dessus, et elle est résignée à sa nouvelle position. Moi, je crois fermement qu'elle sera plus heureuse et plustranquille. Nous avons eu ce matin quelques visites. On ne parle, nous dit-on, à Paris, que de notre courage et de la résignation de l'impératrice. Ils seraient bien sots, ceux qui pourraient croire que j'ai regretté quelque faveur ou quelque élévation. J^espère qu'à la manière dont j'ai pris la chose, je convaincrai les plus incrédules que je suis au-dessus de tout cela. Je ne te cacherai pas que je n'ai eu qu'une seule inquiétude, c'était de penser que cet événement pourrait te faire de la peine. J'ai cependant été tant de fois à même d'apprécier ton excellent caractère, que j'aime à penser que tu seras la première de mon avis. Tu as dû voir toutes les pièces de cette affaire dans le Moniteur de ce matin. J'espère que je serai bientôt à Milan, et là tu me diras franchement ta façon de penser. »
ht Moniteur du 17 décembre ayant publié un long récit de ce qui s'était passé aux Tuileries l'av^ant-veille, et la veille au Sénat, l'émotion fut très vive parmi les Parisiens, et partout l'on s'exprima au sujet de Joséphine dans les termes les plus sympathiques. Les gens du peuple et les bourgeois se disaient que l'étoile de Napoléon allait peut-être se voiler, puisqu'il n'avait plus auprès de lui la femme qui lui portait bonheur. L'aristocratie, que l'impératrice avait toujours
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cherché à protéger, parlait d'elle avec une bienveillante tristesse. Les dames de la cour se demandaient non sans inquiétude quel serait le caractère de la nouvelle souveraine, et n'espéraient pas qu'elle serait aussi indulgente, aussi serviable, aussi affable, aussi foncièrement bonne que Joséphine.
M'^® de Rémusat écrivait, le 17 décembre, à son mari, qui avait, comme premier chambellan, accompagné l'empereur à Trianon : « J'ai bien peur que vous n'ayez là-bas bien du mauvais temps comme ici ; il pleut à verse, et la campagne doit être fort triste. J'irai demain à la Malmaison. J'ai pleuré ce matin en lisant le Moniteur; tous ces discours sont bien faits et font un bon effet. Je n'ai vu, aujourd'hui et hier, que des personnes touchées. On répète beaucoup que l'empereur pleurait. Cela nous plaît, à nous autres femmes; les larmes des hommes, et surtout des rois, ne manquent guère leur efîet, et vous le savez bien, messieurs. »
La journée du 18 décembre fut pour Joséphine une journée de profonde émotion. Elle reçut à la Malmaison la visite de l'empereur. Napoléon était aussi attendri qu'elle-même, et tous deux firent un grand effort pour vaincre leur mutuelle douleur. Une tristesse incurable était marquée sur le visage de la pauvre impératrice, mais elli fut assez maîtresse d'elle-même pour ne pas éclater en sanglots, et parvint à se modérer, afii
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de ne pas trop affliger l'empereur et l'engager à revenir. Napoléon lui serra cordialement la main, mais il ne lui parla qu'en présence de témoins, et la quitta sans l'avoir embrassée. Il n'était plus que son ami.
Rentré à Trianon, il lui écrivit, à huit heures du soir, la lettre suivante : « Mon amie^ je t'ai trouvée aujourd'hui plus faible que tu ne devrais être. Tu as montré du courage ; il faut que tu en trouves pour te soutenir ; il ne faut pas te laisser aller à une funeste mélancolie ; il faut te trouver contente et surtout soigner ta santé, qui m'est si précieuse. Situ m'es attachée et si tu m'aimes, tu dois te comporter avec force et te placer heureuse. Tu ne peux pas mettre en doute ma constante et tendre amitié, et tu connaîtrais bien mal tous les sentiments que je te porte si tu supposais que je puisse être heureux si tu n'es pas heureuse, et surtout si tu ne te tranquillises. Adieu, mon amie ; dors bien ; songe que je le veux. » Joséphine, qui reçut cette lettre avant de se coucher, ne dormit pas sans doute beaucoup, malgré la volonté de Napoléon ; mais elle fut touchée de ces lignes amicales, et probablement son insomnie fut moins amère.
M^ï^e de Rémusat, qui était arrivée à la Malmaison le i8 décembre, jour de la visite de Tempereur, écrivait à son mari, le lendemain : « J'avais espéré un moment, mon ami, que tu accompagnerais l'empereur hier, et que je te
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verrais. J'espère qu'il y aura ici quelque occasion pour Trianon aujourd'hui, et je vais tenir ma lettre prête. J'ai été reçue ici avec une vraie affection ; on y est bien triste, comme tu peux le supposer. L'impératrice, qui n'a plus besoin d'efforts, est très abattue ; elle pleure sans cesse, et fait réellement mal à voir. Ses enfants sont pleins de courage; le vice-roi est gai, il la soutient de son mieux; ils lui sont d'un grand secours... Il faudrait bien du bonheur pour que cette habitation fût gaie dans cette saison. Il fait un vent abominable, et toujours de la pluie. Cela n'a pas empêché qu'il n'y eût ici un mondeénorme toute la journée ; chaque visite renouvelle ses larmes. Cependant, il n'y a pas de mal que toutes ses impressions se renouvellent ainsi coup sur coup; le repos viendra après. Je crois que je resterai ici jusqu'à samedi, »
Napoléon, dans l'espoir de consoler Joséphine, lui écrivit le mardi 19 décembre, le mercredi 20 et le jeudi 21. Voici ces trois lettres : « Mardi, à six heures. La reine de Naples,. que j'ai vue à la chasse au bois de Boulogne, où j'ai forcé un cerf, m'a dit qu'elle t'avait laissée hier, à une heure après-midi, bien portante. Je te prie de me dire ce que tu as fait aujourd'hui. Moi, je me porte fort bien. Hier, quand je t'ai vue, j'étais malade. Je pense que tu auras été te promener. Adieu, mon amie. » — « Mercredi, 7 heures du soir. Je reçois ta lettre, mon amie. Savary me
dit que tu pleures toujours. J'espère que tu auras pu te promener aujourd'hui. Je t'ai envoyé de ma chasse. Je viendrai te voir, lorsque tu me diras que tu es raisonnable et que ton courage prend le dessus. Demain, toute la journée, j'ai les ministres. Adieu, mon amie ; je suis triste aussi aujourd'hui ; j'ai besoin de te savoir satisfaite et d'apprendre que tu prends de l'aplomb. Dors bien. » — « Jeudi, à midi. Je voulais venir te voir aujourd'hui, mon amie ; mais je suis très occupé et un peu indisposé. Je vais cependant aller au conseil. Je te prie de me dire comment tu te portes. Ce temps est bien humide et pas du tout sain. »
Les lettres de Napoléon, au lieu de calmer Joséphine, l'agitaient, et ses souffrances augmentaient en proportion de l'amour qu'elle avait pour lui et des témoignages d'amitié qu'elle en recevait encore. L'arrivée de chacune de ces lettres, si impatiemment attendues, ouvertes avec tant d'émotion, lues, relues, commentées avec tant de plaisir et de douleur, était pour uae femme, affectueuse et sensible entre toutes, l'occasion d'une véritable crise. M"'*' de Rémusat écrivait à son mari, le vendredi 22 décembre : « L'impératrice a passé une matinée déplorable. Elle reçoit des visites qui renouvellent sa douleur, et puis, chaque fois qu'il arrive quelque chose de l'empereur, elle est dans des crises terribles. Il faudrait trouver moyen d'engager l'em-
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pereur, soit par le grand maréchal, soit par le prince de Neufchâtel, à modérer les expressions de ses regrets et de son affliction, quand il lui écrit ; car, lorsqu'il lui témoigne d'une manière trop vive sa tristesse, elle tombe dans un vrai désespoir, et alors réellement sa tête semble s'égarer. Je la soigne de mon mieux; elle me fait un mal affreux, elle est douce, souffrante, affectueuse, enfin tout ce qu'il faut pour déchirer le cœur. En l'attendrissant, l'empereur augmente cet état. Au milieu de tout cela, il ne lui échappe pas un mot de trop, pas une plainte aigre ; elle est réellement douce comme un ange. Je l'ai fait promener ce matin ; je voulais essayer de fatiguer son corps pour reposer son esprit. Elle se laissait faire ; je lui parlais, je la questionnais, je l'agitais en tous sens, elle se prêtait à tout^ comprenait mon intention, et semblait m'en savoir gré, au milieu de ses larmes. Au bout d'une heure, je t'avoue que je m'étais fait un tel effort que je me suis sentie défaillir, et je me suis trouvée, un moment, presque aussi faible qu'elle. — Il me semble parfois, me disait-elle, que je suis morte, et qu'il ne me reste qu\me sorte de faculté vague de sentir que je ne suis plus.
a Tâche, si tu peux, de faire arriver à l'empereur qu'il lui écrive de manière à l'encourager, et pas le soir, parce que cela lui donne des nuits affreuses et terribles. Elle ne sait comment supporter ses regrets ; sans doute, elle supporterait
encore moins sa froideur; mais il y a un milieu à tout cela. Je l'ai vue hier dans un tel état, après la dernière lettre de l'empereur, que j'ai été au moment d'écrire moi-même à Trianon. » Le dimanche 24 décembre, Napoléon vint faire une nouvelle visite à Joséphine. Toujours annoncées à l'avance, ces visites avaient quelque chose de cérémonieux et de contraint. L'empereur se faisait accompagner par deux de ses officiers de service. Dès qu'on apercevait sa voiture, l'impératrice sortait pour le recevoir au perron. Ils ne s'embrassaient point, mais ils se donnaient la main ; ils faisaient un tour de promenade dans le parc, et quelquefois s'asseyaient sur un banc où ils causaient. Pendant ces tête-à-tête, les officiers de service qui avaient accompagné le souverain, se tenaient dans le salon avec les dames de Joséphine, mais l'empereur affectait toujours de rester en vue des croisées du château. Il donnait le signal du départ, et l'impératrice le reconduisait jusqu'à sa voiture. Malgré ce qu'il y avait de pénible dans de pareilles visites, où l'affection était paralysée par l'étiquette, Joséphine se réjouit particulièrement de celle qu'elle reçut le 24 décembre, car Napoléon la pria de venir le voir le lendemain à Trianon. Il lui fit dans ce palais l'accueil le plus gracieux, et la retint à dîner, ce qui la charma. « Cette invitation, raconte M'^® Avrillon, combla de joie l'impératrice. A son retour, elle me dit combien l'empe-
reur avait été aimable pour elle ; il l'avait retenue toute la soirée, lui disant les choses les plus agréables ; elle avait alors un air de bonheur et d'aisance qui aurait pu faire croire que Leurs Majestés ne s'étaient jamais quittées ; au surplus, ce fut la seule fois qu'ils se revirent aussi intimement. »
Ce dîner de Trianon, qui eut lieu le lundi 25 décembre 1809, fut le dernier repas que Napoléon et Joséphine prirent ensemble. Le lendemain, l'empereur lui écrivait: a Trianon, Mardi. Je me suis couché hier après que tu as été partie, mon amie. Je vais à Paris. Je désire te savoir gaie. Je viendrai te voir dans la semaine. J'ai reçu tes lettres, que je vais lire en voiture. » Le même jour (mardi 26 décembre), Napoléon arrivait à Paris, et, le lendemain, il adressait cette lettre à Joséphine : « — Mercredi, à midi. Eugène m'a dit que tu avais été toute triste hier ; cela n'est pas bien, mon amie, c'est contraire à ce que tu m'avais promis. J'ai été fort ennuyé de revoir les Tuileries ; ce grand palais m'a paru vide, et je m^y suis trouvé isolé. Adieu, mon amie; porte-toi bien. » Quand on connaît le caractère de Joséphine, on se rend facilement compte des émotions que lui causait la correspondance de rhomme qui avait été son époux, et qu'elle chérissait de toutes les forces de son âme. Lui écrivait-il : « Je suis triste », elle se disait : Que ne suis-je là pour le consoler ! « Je me sens
indisposé v. — Que ne suis-je là pour veiller sur cette santé si chère ! « Je me trouve isolé dans ce grand palais des Tuileries, qui me paraît vide ». — Que ne suis-je là pour rendre à ce séjour son animation d'autrefois, que ne suis-je là pour entourer mon bien -aimé de mes soins, de mon dévouement, de ma tendresse !
Il faut le reconnaître, les Beauharnais avaient vraiment du cœur. Le prince Eugène, qui était si bon, s'efforçait d'être un consolateur pour sa mère, pour sa sœur, pour sa femme. Il adressait à cette princesse qui était restée à Milan, des lettres remplies des sentiments de famille les plus affectueux et les plus touchants : « Malmaison, 26 décembre 1809. — Ma chère Auguste, l'empereur est venu avant-hier voir l'impératrice. Hier, elle a été àTrianon pour le voir, et elle a été retenue à dîner. L'empereur a été très bon et très aimable pour elle, et elle m'a paru être beaucoup mieux. Tout me porte à penser que rimpératrice sera plus heureuse dans sa nouvelle position, et nous tous aussi. Tu peux me croire, parce que je vois la chose en parfaite tranquillité. J'espère que ta santé n'a point souffert de ces nouvelles circonstances ; je te conjure de ne point t'en affecter. Il n'y a rien à regretter, et nous serons toujours heureux, parce que nous nous aimerons toujours. » — « Malmaison, 28 décembre 1809. — Ma chère Auguste, tu es bien bonne et bien aimable avec les charmantes lettres
que tu m'écris ; je suis bien heureux que tu aies approuvé ma conduite dans cette circonstance; et moi aussi je suis fier d'être ton époux, et je t'aimerais cent fois plus encore, s'il m'était possible de t'aimer davantage. »
Revenons aux lettres de Napoléon à Joséphine. Il lui écrivait, le 29 décembre: « Paris, ce vendredi. Mon amie, je reçois ta lettre ; je vois avec peine que tu as été malade ; je crains que ce ne soit ce mauvais temps. M""" de la T... est une des plus folles du faubourg; j'ai souffert fort longtemps son caquet; je m'en suis ennuyé, et j'ai ordonné qu'elle ne revînt plus à Paris. Il y a cinq ou six autres vieilles femmes que je veux également renvoyer de Paris; elles gâtent les jeunes par leurs sottises. Je nommerai M""" de Mackau baronne, puisque tu le désires, et ferai tes autres commissions. Ma santé est assez bonne. La conduite de B... me paraît fort ridicule. Je désire te savoir bien portante. Adieu, mon amie. » Le surlendemain, 3i décembre, nouvelle lettre : « Dimanche, à dix heures du matin. J'ai aujourd'hui grande parade^ mon amie ; je verrai toute ma vieille garde, et plus de soixante trains d'artillerie. Le roi de Westphalie s'en va chez lui, ce qui pourra donner une maison vacante à Paris. Je suis triste de ne pas te voir. Si la parade finit avant trois heures, je viendrai; sans cela, à demain. Adieu, mon amie. »
Le lundi i" janvier 1810^ Joséphine com-
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mença Tannée dans des conditions qui contrastaient beaucoup avec les adulations et les compliments officiels des années précédentes. Elle jouissait, au moins, de la consolation d'avoir ses enfants auprès d'elle. Le prince Eugène avait écrit, l'avant-veille^ à sa femme : « Ma chère Auguste, lundi ce sera le premier jour de l'an, on fera des visites et des compliments ; moi, je tâcherai d'éviter tout cet ennui, en restant à la campagne. »
Le 4 janvier 1810, Napoléon adressait cette lettre à Joséphine : « Jeudi soir. — Hortense, que j'ai vue cette après-midi, m'a donné, mon amie, de tes nouvelles. J'espère que tu auras été voir aujourd'hui tes plantes, la journée ayant été belle. Je ne suis sorti qu'un instant à trois heures, pour tirer quelques lièvres. Adieu, mon amie, dors bien. » Autre lettre, le lendemain 5 janvier : « Vendredi, à huit heures. — Je voulais venir te voir aujourd'hui ; mais je ne le puis ; ce sera, j'espère, pour demain. Il y a bien longtemps que tu ne m'as donné de tes nouvelles. J'ai appris avec plaisir que tu t'étais promenée dans ton jardin pendant ces froids. Adieu, mon amie, porte-toi bien, et ne doute jamais de mes sentiments. »
Napoléon n'avait pas donné un vain espoir à Joséphine. Le samedi 6 janvier, il lui faisait, en effet, une visite à la Malmaison. Cette visite le toucha sans doute, car le lendemain 7 janvier,
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il écrivait cette lettre tout particulièrement affectueuse: « Dimanche, à huit heures du soir. — J'ai été bien content de t'avoir vue hier; je sens combien ta société a de charmes pour moi. J'ai travaillé aujourd'hui avec Estève. J'ai accordé 100,000 francs pour 1810, pour l'extraordinaire de la Malmaison. Tu peux donc faire planter tout ce que tu voudras ; tu distribueras cette somme comme tu l'entendras. J'ai chargé Estève de remettre 200,000 francs aussitôt que le contrat de la maison Julien sera fait. J'ai ordonné que l'on paierait ta parure de rubis, laquelle sera évaluée par l'intendance, car je ne veux pas de voleries de bijoutiers. Ainsi, voilà 400,000 francs que cela me coûte. J'ai ordonné que l'on tînt le million que la liste civile te doit, pour 18 10, à la disposition de ton homme d'affaires, pour payer tes dettes. Tu dois trouver, dans l'armoire delà Malmaison, 5 à 600,000 francs; tu peux les prendre pour faire ton argenterie et ton linge. J'ai ordonné qu'on te fît un très beau service de porcelaine; on prendra tes ordres pour qu'il soit très beau. » Le 9 janvier. Napoléon écrivait : « Mardi. — Je serais venu te voir aujourd'hui, si je n'avais dû aller voir le roi de Bavière^ qui vient d'arriver à Paris. Je serai chez lui ce soir à huit heures, et de retour à dix. J'espère te voir demain, et te trouver gaie et d'aplomb. Adieu, mon amie. )> Et le lendemain, mercredi 10 janvier : « Mon amie, je ne vois pas d'inconvénient
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que tu reçoives le roi de Wurtemberg quand tu voudras. Le roi et la reine de Bavière doivent aller te voir après-demain. Je désire fort aller à la Malmaison ; mais il faut que tu sois forte et tranquille; le page de ce matin dit qu'il t'a vue pleurer. Je vais dîner tout seul. Adieu, mon amie ; ne doute jamais de mes sentiments pour toi; tu serais injuste et mauvaise. » Nouvelle lettre le 1 3 janvier : « Samedi, à une heure aprèsmidi. Mon amie, j'ai vu hier Eugène qui m'a dit que tu recevrais les rois. J'ai été au concert jusqu'à huit heures ; je n'ai dîné, tout seul, qu^à cette heure-là. Je désire bien te voir. Si je ne viens pas aujourd'hui , je viendrai après la messe. Adieu, mon amie ; j'espère te trouver sage et bien portante. Ce temps-là doit bien te peser. »
Cependant, Joséphine ne se consolait pas. Elle se rattachait d'une main désespérée aux débris de son ancien bonheur, et, semblables aux dernières lueurs d'un feu qui va s'éteindre, les témoignages de sympathie que l'homme qu'elle aimait lui accordait encore entretenaient secrètement dans son cœur de femme je ne sais quelles vagues illusions , qui ajoutaient à son trouble et à ses inquiétudes. Peut-être s'ingéniait-elle à mettre sur le compte d'un restant d'amour ce qui, de la part de l'empereur, provenait surtout d'un sentiment de commisération. Tant qu'il n'était pas l'époux d'une autre femme,
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Joséphine ne se sentait pas complètement sacrifiée ; mais, à mesure que l'heure du fatal mariage approchait , ses angoisses s'accroissaient , et, peut-être pour ménager une sensibilité si vive, Napoléon allait rendre ses visites et ses lettres plus rares. Le 17 janvier, il écrivait : « Mon amie, d'Audenarde, que je t'ai envoyé ce matin, me dit que tu n'as plus de courage depuis que tu es à la Malmaison. Ce lieu est cependant tout plein de nos sentiments, qui ne peuvent et ne doivent jamais changer, du moins de mon côté. J'ai bien envie de te voir, mais il faut que je sois sûr que tu es forte, et non faible ; je le suis aussi un peu, et cela me fait un mal affreux. Adieu, Joséphine; bonne nuit. Si tu doutais de moi, tu serais bien ingrate. » Et le 20 janvier : « Je t'envoie, mon amie, la boîte que je t'avais promise avant-hier, et qui représente l'île de Lobau. J'ai été un peu fatigué hier. Je travaille beaucoup et ne sors pas. Adieu, mon amie. »
On doit rendre cette justice à l'empereur, qu'il tenait à ce que Joséphine continuât à être entourée de respect et d'hommages. Dans les premiers jours qui avaient suivi le divorce, les courtisans, toujours désireux, non seulement d'exécuter, mais même de pressentir les volontés du maître, se demandaient avec anxiété s'il était politique de leur part de faire encore leur cour à l'impératrice Joséphine. Beaucoup d'entre eux se posèrent d'abord la question, sans
avoir le courage d'y répondre. Il y en eut pourtant qui, dès le premier jour, prirent le chemin de la Malmaison, sans se préoccuper de savoir si cet empressement déplairait ou plairait à l'empereur. Ceux qui hésitaient croyaient prudent d'attendre le mot d'ordre de Napoléon. Enfin le maître parla. Ayant demandé à plusieurs grands personnages qui assistaient à son lever s'ils avaient été voir l'impératrice Joséphine, il remarqua sur leurs visages leur perplexité. Ceux qui s'étaient abstenus faisaient, avec une salutation jusqu'à terre, un signe de dénégation ; d'autres donnaient à leur révérence une apparence affirmative. Alors, regardant ceux qui n'avaient pas été à la Malmaison : « Messieurs, dit l'empereur, ce n'est pas bien. Il faut aller voir l'impératrice Joséphine. » A peine le lever étaitil fini, que la route de la Malmaison se couvrait de voitures.
Depuis lors, les visites continuèrent sans cesse. On savait qu'en faisant sa cour à Joséphine, on faisait sa cour à Napoléon. Quand, à son lever, le souverain distinguait, dans la foule de ses courtisans, un de ceux qu'il savait être assidus à la Malmaison, il lui parlait avec bienveillance, s'informait avec intérêt de la santé de l'impératrice, et quelquefois même, le chargeait de commissions pour elle. Joséphine, qui connaissait à fond le cœur humain, comme toutes les personnes qui ont passé par les vicissitudes de la
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fortune, croyait ou faisait semblant de croire aux protestations de dévouement et de fidélité qu'on lui adressait encore, comme par un reste d'habitude. D'ailleurs^ elle était, malgré sa douleur, si aimable, si gracieuse, si avenante, si femme du monde, si grande dame, dans la meilleure acception de ce mot, qu'on n'avait nul mérite à lui faire des visites, qui étaient assurément plusagréables aux visiteurs qu'à elle-même.
Joséphine vivait alors à la Malmaison comme une simple particulière. Le matin, elle descendait à dix heures dans les appartements du rezde-chaussée. A dix heures et demie on servait le déjeuner, auquel assistaient d'ordinaire quelques personnes venues de Paris. L'impératrice plaçait auprès d'elle celles qui avaient le rang le plus élevé, en face était le prince Eugène. Après le déjeuner, si le temps le permettait, on allait faire un tour de promenade dans le parc , on visitait les serres, et Joséphine portait du pain aux faisans dorés, aux pintades et aux oiseaux rares. La journée se passait en grande partie à recevoir des visites. Après le dîner, l'impératrice, quand il y avait peu de monde, se mettait à son métier de tapisserie, ou se faisait faire la lecture. Parfois, aussi, elle jouait au whist, ou faisait des patiences. La conversation était peu animée, car on se trouvait dans une atmosphère de tristesse, et l'on respectait un chagrin sacré qu'une gaieté bruyante aurait troublé. A la fin de la soirée, on
prenait le thé. Joséphine, après avoir donné le signal de la retraite, remontait lentement dans sa chambre solitaire, et le lendemain, toujours aussi monotone^ la même existence continuait.