‹ Les dernières années de Marie-Antoinette [microform]Chapitre 1 sur 105 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

LINSTALLATION AUX TLlLLiUJES

Le drame des Tuileries commence. C'est le b octobre 1789 H est dix heures du soir. Après une journée d'angoisses indicibles* la famille royale, partie de Versailles à une heure de Taprès-midi, a fait son entrée vers neuf heures à l'Hôtel de Ville parisien. « C'est toujours avec plaisir et avec confiance, a dit Louis XVI, que je me vois au milieu des habitants de ma bonne ville de Pans. > En répétant le discours du roi, le maire, Bailly, a oublié ces mots: < et avec confiance ». La reine les a rappelés sur-lechamp. € Messieurs, a repris Bailly, vous êtes plus heureux que si je l'avais dit moi-même. » Louis XVI et sa famille se .sont rendus ensuite aux Tuileries. Ils y entrent, non sans appréhension et sans tristesse. Le palais paraît plus sombre par le contraste que fait sa façade noire avec les illuminations des rues voisines. Inhabité depuis la majorité de Louis XV, il est triste, délabré, sans meu-

il- !

MARIE-ANTOINETTE AUX TUILERIES

bles, sans ornements. Les serrures ferment mal. L'aspect est

morne, funeste.

Le matin du 7 octobre, la reine se réveille aux Tuileries. Que de choses se sont passées, que de tragédies, que d'émotions depuis vingt-quatre heures ! Est-ce un cauchemar ? Est-ce la réalité ? Hier encore c'était la ville du Roi-Soleil, le château splendide de Versailles. Ce matin, ce sont les Tuileries, moroses comme une prison. Quelles sont ces clameurs formidables dont l'écho menaçant retentit encore aux oreilles de la souveraine? Quelles sont ces visions lugubres et sanglantes qui ne peuvent s'écarter de ses yeux, les bandes des hommes à pique, les hideuses prostituées des galeries du Palais-Royal, les infernales mégères de la Révolution, les tetcs livides des malheureux gardes du corps décapités? Ces cris de haine et de massacre, ces jurons, ces blasphèmes, ces outrages, tout cela cesse-t-il enfin ? Ces détonations de mousqueterie, cette rafale d'invectives et de quolibets féroces, est-ce que tout cela ne va pas recommencer ? Cette résidence où Marie-Antoinette, après un court sommeil rempli d'agitations, rouvre les yeux à la lumière, est-ce un palais ? est-ce un cachot ? Quels sont ces hommes qui se tiennent autour de la chambre royale ? Sontce des serviteurs, ou des geôliers, ou des assassins? Ces femmes déguenillées qui se pressent sous les fenêtres, que viennent-elles dire, que viennent-elles faire? Va-t-on aujourd'hui, comme hier, forcer les portes de la chambre, et cribler de coups de sabre, de coups de pique le lit de la reine de France, de la fille de Marie- Thérèse ? Où en est -on ? Que réserve l'avenir ? Que faut-il espérer, que faut-il craindre? Comment refouler les sentiments d'indignation, de sainte colère qui débordent d'un noble cœur ? Quelle figure faire devant l'émeute? Comment supporter les suprêmes humiliations qui atteignent la descendance de saint Louis, de Henri IV, de Louis XVI ? L'atmosphère est toute pleine d'orages. La fatalité pèse sur ce palais sinistre, qui ne doit être, hélas î que le vestibule de l'échafaud. Marie-Antoinette se sent environnée de furies. On dirait qu'à chaque fenêtre, à chaque pan

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de mur, derrière chaque meuble, il y a des poignards dirigés contre la victime auguste. La femme la plus intrépide tremblerait. Oh ! quelle matinée ! quel réveil !

Et cependant des rayons d'espoir vont briller çà et là dans le ciel si sombre. La présence du roi et de sa famille dans la capitale y fait naître une sorte d'accalmie. Les boutiques des boulangers cessent d'être assiégées. Les subsistances sont suffisantes. La population se porte en foule aux Tuileries. Les avenues, les cours les jardins sont encombrés par la multitude. Le 7 octobre, au matin, les mêmes femmes qui, la veille, montées sur des canons, entouraient la voiture delà famille royale prisonnière, avec des menaces et des injures, viennent se placer sous les fenêtres de la reine, et demandent à lui présenter leurs hommages. Marie-Antoinette se montre à la foule. Comme son chapeau lui couvre une partie du visage, on la prie de le lever, pour qu'on puisse mieux la voir. Elle fait ce qu'on lui demande. La royauté n'est plus qu'un jouet. Le peuple, avant de la briser, s'en amuse. Ces femmes qui, la veille, s'accrochaient aux marchepieds de la voiture royale, se suspendaient aux portières, se penchaient sur Marie-Antoinette, cherchant à la toucher, à la souiller de leur haleine, les voilà qui parlementent avec elle.

— Eloignez de vous, lui dit-on, tous ces courtisans qui perdent les rois. Aimez les habitants Je votre bonne viUc.

— Je les aimais à Versailles, répond la reine, je les aimerai de même à Paris.

— Oui, oui, dit une autre femme, mais au 14 juillet vous vouliez assiéger la ville, et la faire bombarder.

— On vous l'a dit, reprend la reine, et vous l'avez cru. C'est ce qui fait le malheur du peuple et celui du meilleur des rois.

Une troisième femme adresse à la souveraine quelques paroles en allemand.

— L'allemand ! dit Marie-Antoinette, je ne l'entends plus. Je suis si bien devenr.e Française, que j'ai même oublia ma langue maternelle.

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Des bravos retentissent. Les femmes demandent à la reine les

rubans et les fleurs de son chapeau. Marie-Antoinette les détache elle-même, et les leur donne. La foule s'écrie : « Vive notre bonne

reine ! >

Pendant que le jardin et les cours des Tuileries retentissent de vivats, les gardes du corps, pâles, défaits, et portant encore les marques de la détresse où ils ont été réduits la veille, parcourent les promenades publiques, conduits par des gardes nationaux, hier leurs vainqueurs, aujourd'hui le.irs compagnons. Partout on les accueille avec sympathie. On dirait que la réconciliation

est complète.

Durant toute la journée, des députations innombrables se succèdent sans interruption chez le roi. Louis XVI, toujours optimiste, semble avoir entièrement oublié les violences de la veille. Ses courtisans sont loin de partager sa quictude. L'étiquette subsiste toujours, mais les gentilshommes de service ne remplissent plus leurs charges qu avec un protond sentiment de tristesse. La perpétuelle surveillance de M. de La Fayette ; la présence des gardes nationaux, ces soldats de la Révolution ; labsence des gardes du corps, ces soldats de lalidélité ; Tenvahissement du sanctuaire delà monarchie par une foule d'ennemis ou d'intrus ; la diminution graduelle de l'apparat indispensable au prestige de la royauté; la douleur de cette belle et bonne reine, dont les yeux sont sans cesse rougis par les larmes ; les progrès du mouvement révolutionnaire, qui menacent la noblesse française dans sa liberté, dans ses biens, dans sa vie : tout cela jette dans le cœur des serviteurs du roi une véritable consternation.

L'émigration a déjà éloigné bien du monde; mais, en revanche, il y a une femme qui, à la première nouvelle du péril, est accourue au poste du dévouement et de Thonneur. Cette femme, c'est la princesse de Lamballe. Le 7 octobre, à neuf heures du soir, elle était tranquille, au château d'Eu, avec son beau-père, le duc de Penthièvre, quand un courrier, galopant à bride abattue, apporta les nouvelles de ce qui s'était passé à Versailles l'avant-

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veille et la veille : < O mon papa, dit la princesse, quels événements horribles ! Il faut que je parte sur-le-champ ! > A minuit, par un temps affreux, et par la nuit la plus obscure. M'"*" de Lamballe quitta le château d'Eu, pour se rendre en toute hâte auprès de la reine, à Paris. Elle y arriva dans la nuit du 8 octobre, et logea au rezde-chaussée du pavillon de Flore. Elle y donna quelques soirées, en sa qualité de surintendante Marie-Antoinette parut à quelquesunes de ces réunions. Mais, promptement convaincue que sa position ne lui permettait plus de se trouver dans des cercles nombreux, elle resta dans son intérieur, à lire, à prier, à travailler à l'aiguille, à surveiller l'éducation de ses enfants.

Madame Elisabeth écrivait le iG octobre à l'abbé de Lubersac :

< La reine, qui a eu un courage incroyable, commence à être mieux ^'ue par le peuple. J'espère qu'avec le temps et une conduite soutenue, nous pourrons regagner l'amour des Parisiens, qui n'ont été que trompés. Mais les gens de Versailles, monsieur! avez-vous jamais vu une ingratitude plus affreuse ? Non, je crois que le (]iel, dans sa colère, a peuplé cette ville de monstres sortis des enfers, (^u'il faudra de temps pour leur faire sentir leurs torts ! Va si j'étais roi, qu'il m'en faudrait pour croire à leur repentir! Que d'ingrats pour un honnête homme! Croiriez-vous bien, monsieur, que tous nos malheurs, loin de me ramener à Dieu, me donnent un véritable dégoût pour tout ce qui est prière ? Demandez au Ciel pour moi la grâce de ne pas tout abandonner... Demandez aussi que tous les revers de la France fassent rentrer en eux-mêmes ceux qui pourraient y avoir contribué par leur irréligion. >

La multitude, pendant plusieurs jours, ne cessa d'encombrer les cours des Tuileries. Son indiscrétion fut poussée à un tel point que plusieurs femmes de la halle se permirent de sauter dans l'appartement de Madame Elisabeth, qui demeurait au rez-dechaussée du pavillon de Flore, du côte de la cour. La princesse se vit forcée de quitter ce logement, et s'installa au premier étage

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du même pavillon, pour être à l'abri des regards importuns et de rinvasion des poissardes.

Une populace soudoyée par les factieux venait, à chaque instant, sous les fenêtres du château, débiter des propos outrageants ou obscènes. Les révolutionnaires, pour insulter de plus près à la majesté de la couronne, faisaient arriver jusqu'au roi, sous le titre de délégués, des gens de la lie du peuple. L'abus était si grand qu'un des ministres proposa d'interdire à ces députations l'entrée du château. « Non, dit l'infortuné monarque, ils peuvent se présenter, nous aurons le courage de les entendre. > Un jour où ces prétendus délégués haranguaient Louis XVI, l'un d'eux osa inculper, dans les termes les plus offensants, la reine, qui était présente : « Vous vous trompez, dit le roi avec douceur, la reine et moi nous n'avons pas les intentions qu'on nous prête. Nous agissons de concert pour votre bien commun. > Lorsque la députation se fut retirée, Marie-Antoinette fondit en larmes.

Augeard, son secrétaire des commandements, rend compte, dans des mémoires très curieux ' d'une conservation qu'il eut avec elle, peu de temps après les journées d'octobre : — « Votre Majesté est prisonnière. — Mon Dieu! que me dites-vous là? — Madame, cela est très vrai. Dès que Votre Majesté n'a plus sa garde d'honneur, elle est prisonnière. — Ces gens-là, j'ose le dire, sont plus attentifs que nos gardes. — Attention de geôliers ; je ne veux vous en donner, madame, d'autre preuve que de vous rappeler la précaution que vous avez prise de voir aux portes si l'on ne vous écoutait pas. L'auriez-vous prise avec vos gardes ? — Mais que faut-il donc faire? > Augeard conseilla alors à la reine d'aller trouver son frère l'empereur. — « Je ne connais, ajouta-t-il, qu'un seul moyen, et il est infaillible, pour sauver les jours du roi, les vôtres, ceux de vos enfants, et toute la France, c'est de vous en aller avec Madame Royale et Monsieur le dauphin habillé en petite fille, non pas en reine, non pas en princesse, mais en

'. Un volume chez Pion.

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simple particulière... On ne pourra plus vous opposer à la nou velle Constitution qu'on veut donner, et vos jours seront sauvés. >

Augeard développa ensuite tout un plan d'évasion. La reine serait montée avec ses enfants et M"' Thibaut, sa femme de chambre, au haut des combles, où était le sommet d'un escalier d'où Ton descendait dans la cour des Princes. l'Iic se serait en allée par là, en laissant aux Tuileries une lettre qui aurait été conçue à peu près en ces termes : < Mon très honoré seigneur et auguste époux, d'après les tentatives d'assassinat commises sur ma personne les 5 et i) du mois, il m'est impossible de me dissimuler que j'ai le malheur elfroyable de déplaire à vos sujets. Ils s'imaginent que je m'oppose à la Constitution nouvelle qu'ils veulent donner à votre empire. Pour ùtcr à mon égard toute espèce de soupçon, j'aime mieux me condamner à une retraite profonde hors de vos États, où je ne rentierai, mon très honoré et auguste époux, que quand la tranquillité y sera rétablie, et que la Constitution y sera tout à fait achevée. > Cette lettre aurait été remise au roi, à son lever, la reine étant partie la veille, au soir.

< Non, non, je ne m'en irai pas! s'écria Marie-Antoinette; mon devoir est de mourir aux pieds du roi. > La reine avait raison. I-]lle resta intrépide au poste du dévouement et du péril. Ceux qui l'enuaiieaient à abandonner son ép(Hix kù donnaient un conseil indigne de son grand cœur. Kn les écoutant, la lille de la grande Marie-Thérèse aurait sauvé sa vie, mais elle aurait perdu un bien qui "est préférable : l'honneur.

unf: visn i: di: l'assi:miuj:1' nationali

La monarchie, bien qu'ébranlée, avait encore pour elle toute la tradition des souvenirs. Personne ne prononçait le nom de république, et les futurs régicides, les Marat, les Robespierre euxmêmes étaient encore des royalistes convaincus. Louis XVI ne pouvait se décider à croire que la nation s'éloignait de lui. Les acclamations qui retentissaient sur son passage nourrissaient dans son cœur des illusions funestes, et la visite solennelle que fit l'Assemblée nationale, le 20 octobre 1789, vint encore augmenter la quiétude que Marie-Antoinette ne partageait pas, et dont il devait être victime.

Dès son-arriveeàParis, il avait écrit à l'Assemblée: « Messieurs, les témoignages d'affection que j'ai reçus des habitants de ma bonne ville de Paris, les instances de la Commune, me déterminent à y fixer mon séjour le plus habituel. Dans la confiance où je suis que vous ne voulez pas vous séparer de moi, je désire que vous nommiez des commissaires pour rechercher ici le local le plus convenable. Je donnerai sans délai mes ordres pour le préparer. Ainsi, sans ralentir vos utiles travaux, je rendrai plus faciles et plus promptes les communications qu'une confiance mutuelle rend de plus en plus nécessaire. > On fit choix, à titre

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provisoire, de la grande salle de l'Archevêché. L'Assemblée y tint sa première séance le 20 octobre, et décida qu'elle se rendrait en corps chez le roi. La visite eut lieu le même jour, à six heures du

soir.

L'étiquette subsistait, et les analogies s'étaient établies avec facilité entre les appartements des Tuileries et ceux de Versailles. Il y eut un salon qu on appela l'Œil-de-Bœuf, et la galerie de Diane eut le même rôle que la galerie des Glaces. Quand on était au Carrousel, en face du château, Ton avait devant soi trois cours séparées les unes des autres par des murs de sept à huit pieds d'élévation ; à gauche, la cour des Princes, qui conduisait au pavillon de Flore ; au milieu, la cour Royale, qui conduisait au pavillon du Centre; à droite, la cour des Suisses, qui conduisait au pavillon de Marsan. C'est par la cour Royale qu on passait lorsqu'on se rendait chez le roi. Adroite du vestibule, dans le pavillon central, on montait un grand et bel escalier ; au premier palier, du côté droit, se trouvait la chapelle, qui était très simple ; derrière l'autel, il y avait la sacristie ; au-dessus, la tribune des musiciens ; en face, celle du roi et de la reine. Au palier de la chapelle, l'escalier, se partageant en deux parties symétriques, conduisait du côté gauche jusqu'à la salle dite des Cent-Suisses, la grande salle qui, ayant vue à la fois sur la cour et sur le jardin occupait toute la hauteur du pavillon central, et qui fut depuis la salle des Maréchaux. Les grands appartements du roi comprenaient, outre cette salle, les pièces suivantes : la salle des Gardes (depuis salon du Premier Consul) ; l'antichambre du Roi, appelée aussi l'Œil-de-Bœuf (depuis salon d'Apollon) ; la chambre du Lit (chambre de parade, qui fut depuis la salle du Trône) ; le grand cabinet du Roi (où siégeait le conseil des ministres, et qui fut depuis le salon dit de Louis XIV) ; enfin, la galerie de Diane, que l'on appelait aussi la galerie des Ambassadeurs.

A six heures du soir, les membres de l'Assemblée nationale étaient réunis aux Tuileries dans l'antichambre du Roi (salon d'Apollon). 11 n'y avait point de rang observé, et, pour la première

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