‹ Les dernières années de Marie-Antoinette [microform]Chapitre 101 sur 105 · LES DERNIERES HEURES A LA CONCIERGERIE · texte numérisé non relu

LES DERNIERES HEURES A LA CONCIERGERIE

roi

Marie-Antoinette, exténuée, se mit un instant sur son lit. 11 faisait froid. L'humidité du cachot, dans cetîe nuit d'octobre, était glaciale. La reine pouvait à peine réchaulfer ses pieds endoloris, en les couvrant de son oreilLr. \'ers sept heures du matin, Rosalie Lamorlière, qui, en apprenant la condamnation, avait < senti comme une épéc qui avait traversé son cœur, et avait été pleurer dans sa chambre, en étîHilIant ses cris et ses sanglots, > fut chargée par le concierge d'aller voir si la reine avait besoin de manger. |{n entrant dans le cachot où brûlait une lumière, Rosalie aperçut un ollicier de gendarmerie assis dans l'angle de gauche, et, s'étant approchée de la condamnée, elle la vit tout habillée de ncjir, étendue sur son lit. « .Madame, lui dit-elle en tremblant, vous n'avez rien pris hier au soir et presque rien dans la journée : que désirez-vous prendre ce matin : > La reine versait des larmes en abondance. l-]lle répondit : « Ma fille, je n'ai plus besoin de rien, tout est iini pour moi. — Madame, reprit la servante, j'ai conservé sur mes fourneaux un bouillon et un vermicelle, vous ave/ besoin de vous soutenir; permettezmoi de vous apporter quelque chose. > Les pleurs de Marie- Antoinette redoublaient. « Rosalie, dit-elle, apportez-moi un bouillon. > La servante alla le chercher. La reine se mit sur son séant, et ne put en avaler que quelques cuillerées.

A sept heures et demie du matin, un prêtre constitutionnel, nommé Girard, curé de Saint-Landry, dans la Cité, entra dans le cachot, proposant de confesser la reine. Le tribunal révolutionnaire accordait encore des confesseurs à ses victimes, le culte de la déesse Raison n'étant pas encore proclamé. Mais ces confesseurs n'étaient jamais que des prêtres constitutionnels, c'est-àdire des hommes que Marie-Antoinette ne regardait pas comme de vrais prêtres. Comme on lui avait annoncé qu'un curé de Paris venait s'ollrir à elle : < Un curé de Paris, murmura-t-el!e, il n'y en a guère. » L'abbé Girard s'avança et lui dit : < Voulezvous que je vous accompagne, Madame ? — Comme vous voudrez, > répondit-elle. Mais elle ne se confessa pas à cet homme,

LES DERNIÈRES HEURES A LA CONCIERGERIE joS

qu'elle considéra comme un rebelle aux lois de TÉglise. Elle ne se confessa qu'à Dieu.

€ Lorsque le jour fut venu, a dit Rosalie Lamorlîère, c'est-àdire à peu près vers les huit heures du matin, je retournai chez xMadame, pour Taider à s'habiller, ainsi qu'elle me l'avait indiqué, lorsqu'elle prit le peu de bouillon sur son lit. Sa Majesté passa dans la petite ruelle que je laissais ordinairement entre son lit de sangle et la muraille. Elle déploya elle-même une chemise, et, m'ayant fait signe de me tenir devant son lit, pour ôter la vue de son corps au gendarme, elle se baissa dans la ruelle, et abattit sa robe, afin de changer de linge pour la dernière fois. L'officier de gendarmerie s'approcha de nous à l'instant, et, se tenant auprès du traversin, regarda changer la princesse. Sa Majesté aussitôt remit son fichu sur ses épaules, et, avec une grande douceur, elle dit à ce jeune homme :

« — Au nom de l'honnêteté. Monsieur, permettez que je change de linge sans témoin.

€ — Je ne saurais y consentir, répondit brusquement le gen- < darme, mes ordres portent que je dois avoir l'œil sur tous vos « mouvements. >

< La reine soupira, passa sa dernière chemise avec toutes les précautions et toute la modestie possible, prit pour vêtement non pas sa longue robe de deuil qu'elle avait encore devant ses juges, mais le déshabillé blanc qui lui servait ordinairement de robe du matin, et, déployant son grand fichu de mousseline, elle le croisa sous son menton. >

Rosalie Lamorlière ajoute à ce récit : < 11 me fut aisé de voir qu'elle roulait soigneusement sa pauvre chemise ensanglantée; elle la renferma dans une de ses manches comme dans un fourreau, et puis elle serra ce linge dans un espace qu'elle aperçut entre l'ancienne toile à papier et la muraille... Je la quittai sans oser lui faire mes adieux, ni une seule révérence... Je m'en allai pleurer dans mon cabinet, et prier Dieu pour elle.

< A neuf heures du matin, la reine entra en prières. A dix

heures, le porte-clefs nommé Larivière pénétra dans le cachot. Cet individu était le fils d'une vieille femme qui avait servi pendant quelques jours Marie-Antoinette, au début de sa captivité à la Conciergerie. « Le concierge Bault, a-t~i! dit, nie commanda

< d'aller l'attendre dans le cachot de la reine, et d'enlever la « vaisselle, s'il y en avait... La reine, me voyant paraître, me dit « ces tristes paroles : < Larivière, vous savez qu'on va me faire « mourir. Dites à votre respectable mère que je la remercie de

< ses soins et que je la charge de prier Dieu pour moL > A peine était-je entrée dans le cachot (où j'aperçus un nouvel otîicier de gendarmerie), les juges arrivèrent avec leur greliier Eabricius. Sa Majesté, qui était à genoux auprès de son lit de sangle, se leva pour les recevoir. Le président lui dit : ^^ Soyez attentive, on va vous lire votre sentence. > Et ils se découvrirent tous les quatre, ce qu'ils ne faisaient jamais en pareil cas. Je crus m'apercevoir qu'ils étaient comme saisis en voyant l'air majestueux et respectable de la reine. < Cette lecture est inutile, leur dit la

< princesse à haute voix, je ne connais que trop cette sentence. > L'un d'eux répliqua : « 11 n'importe, il faut qu'elle vous soit lue une « seconde fois. » Sa Majesté ne répliqua point, et le grether se mit à lire. Comme il finissait, je vis entrer Henri Samson, l'exécuteur en chef, jeune homme d'une immense taille. Il s'approcha de la reine, et lui dit : « Présentez vos mains. » Sa xMajesté recula de deux pas, et, toute troublée, lui répondit : « Est-ce qu'on va « me lier les mains r On ne les a point liées à Louis XVI. > Les juges dirent à Samson: « Fais ton devoir. > Aces paroles, il saisit brutalement les pauvres mains de la reine, et les lui lia trop fort derrière le dos. Je vis que la princesse soupirait, en levant les yeux vers le ciel; mais elle retenait ses larmes prêtes à couler. Quand ses mains furent liées, Samson lui enleva sa coiffe, et lui coupa les cheveux. Sa Majesté, croyant peut-être qu'on allait la tuer dans le cachot, se retourna avec beaucoup d'émotion, et elle put voir que l'exécuteur s'emparait de sa chevelure, et la mettait dans sa poche pour l'emporter. Voilà ce que

HSiliifllMIlIMMW

j'ai VU, voilà ce que je voudrais n'avoir jamais vu, voilà ce que^ je n'oublierai de ma vie. >

L'heure fatale approchait, et les amis de la reine avaient encore je ne sais quelle lueur de vague espoir.

Le 12 octobre, quelques agents provocateurs avaient fait découvrir un complot, dont le but était, disait-on, Tenlèvement de la reine, soit dans son cachot de la Conciergerie, soit dans le trajet qu'elle aurait à faire pour se rendre à la place de la Révolution. Une femme nommée Fournier et un jeune perruquier nommé Basset, trompés par la feinte coopération des hommes de la police, avaient fait des révélations qu'ils devaient payer de leur tête! Basset avait dit qu'il disposait de cinq cent quarante individus, et qu'une insurrection éclaterait pour sauver Marie-Antoinette. Qui était 1 ame de ce complot ? Était-ce l'insaisissable baron de Batz ? Était-ce le chevalier de Rougeville? Tout à l'heure un homme nommé Maingot sera trouvé porteur d'un œillet, au pied de la guillotine. Y avait-il un rapport entre cet œillet et celui delà Conciergerie? Était-ce un signe de ralliement ? Hélas! Rien ne peut plus conjurer le sort inexorable. C'en est fait des espérances terrestres. Onze heures sonnent. C'est le moment de partir pour l'échafaud. O reine ! les derniers battements de votre cœur seront dignes de vous ! Vous jetez un regard d'adieu sur cette prison où vous avez été sublime, sur cette prison qui a été le sanctuaire de votre douleur. Voici pour vous l'instant de prouver que certaines âmes trouvent dans leur héroïsme une force inouïe, surnaturelle. En vain on a voulu vous épuiser par la fatigue, par le jeûne, par les veilles, par les tortures, par les persécutions de tout genre. Votre énergie morale vous donne une énergie physique qui est un miracle. Courage, Madame, faites un dernier effort. Tous les peuples, tous les siècles auront les yeux fixés sur vous. Courage, noble chrétienne. Courage, fille de Marie-Thérèse, reine de France et de Navarre, admirable héroïne de l'adversité. Jésus-Christ vous appelle. Votre échafaud est un piédestal, votre mort une immortalité !

Page 1