L'ECHAFAUD
Le i6 octobre, dès cinq heures du matin, le rappel a été battu dans toutes les sections. A sept heures, trente mille hommes de troupe ou de garde nationale sont à leur poste. Des canons ont été placés aux extrémités des ponts, places et carrefours, depuis le Palais de Justice jusqu'à la place de la Révolution. A dix heures, des patrouilles nombreuses circulent dans les rues. Des files de populace se mettent en marche pour le lieu du supplice. Depuis l'aurore, le grand perron du Palais de Justice est garni de curieux. On en voit à toutes les croisées. 11 y en a dans les réseaux de la grille, sur les corniches, sur les balustrades, sur les toits. Onze heures sonnent. C'est l'instant fixé pour le départ de Marie -Antoinette. Dix minutes se passent. La foule commence à s'impatienter. Enfin, voici la reine. Il est onze heures un quart. La charrette est sous l'arcade neuve de droite, auprès du grand perron. La condamnée a un mouvement de surprise. Elle s'attendait à un fiacre. C'est en fiacre que Louis XVi a été conduit à Téchafaud, c'est en fiacre qu'elle a été elle-même transférée du Temple à la Conciergerie. Elle avait espéré aussi que pendant le trajet elle n'aurait pas les mains liées. On ne les avait liées à Louis XVI qu'au pied de l'échafaud,
LECHAFAUD
mais, depuis, la révolution a marché. Le 21 janvier, la terreur n'était qu'à son début. Depuis elle s'est perfectionnée, et main^'^nant un fiacre serait trop bon pour une reine. Quant aux liens qui enchaînent, meurtrissent, rendent bleuâtres les mains de la victime, ne feront-ils point la joie des furies de la guillotine, et n est-ce pas pour ces femmes, je veux dire pour ces monstres, un spectacle délectable que de voir une reine de France ainsi garrottée? La charrette est sale; pour banquette une planche; sur le plancher, ni paille, ni foin ; derrière, un marchepied ; devant, à la tête d'un fort cheval blanc, un charretier à figure sinistre. Marie-Antoinette monte. Le bourreau, son valet et le prêtre constitutionnel Girard, habillé en laïque, montent aussi.
La reine a pour vêtements un déshabillé de piqué blanc et un jupon noir, avec un ruban de faveur noire aux poignets, un fichu de mousseline unie blanc au cou, un bonnet de linon sans barbes ni marques de deuil, des bas noirs et des souliers de prunelle dont elle se servait toujours, et qui n'ont été ni gâtés ni déformés pendant les soixante-seize )our^ qu'elle est restée à la Concier- <^erie. Ses cheveux sont coupés ras autour de son bonnet. Blanche comme un fantôme, le teint pâle, mais un peu rougi aux pommettes, les yeux injectés, non point de larmes, mais de sang, Taut^uste victime apparaît au peintre David, qui, placé à une fenêtre avec la femme du représentant Jullien, regarde passer le convoi. L'artiste ami de Robespierre est avide de spectacles sinistres. H s'est plu déjà à représenter Le Peletier mort, Marat expirant dans sa baignoire. Il a voulu voir, le soir même de Texécution, le cadavre de Charlotte Corday encore chaud. Au moment où la reine passe dans la charrette, il en reproduit les traits comme avec la pointe d'un poignard, et fait en une minute un dessin réaliste, qui est plutôt une caricature qu'un portrait *. On sent que c'est la haine qui a guidé la main de David, David,
' Le dessin faisait partie de la collection d'estampes historiques léguée par M. Hennin à la Bibliothèque nationale. On en trouve un fac-similé en tcte de l'ouvrage de M. Dauban : La Dcma go gic française à Paris en i-<j3.
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l'auteur futur du portrait d'un pape, du tableau du sacre d'un empereur. < Qui sait, a dit M. Dauban, si la reine ne l'a pas aperçu au moment où il la scalpait avec la pointe de sa plume, et si son regard, plein de mépris, de fierté et de reproche, ne s'adresse pas au monstre de qui partait la dernière insulte ? »
La charrette marche lentement. La populace contemple avec une sorte de stupeur la condamnée dont la figure est tristement sévère, dont l'œil baissé regarde obliquement, dont le cou est déjà prêt pour le couteau, et qui, privée d'appui contre les cahots des pavés, à cause des liens qui la garrottent, cherche péniblement à garder l'équilibre et à reprendre la dignité de son attitude. < Ce ne sont pas là tes coussins de Trianon, > lui crient d'infâmes créatures.
Quel est cet homme, en uniforme d'officier de la garde nationale, qui caracole autour de la charrette ? C'est Grammont, cet acteur du théâtre de la Montansier, qui est encore couvert du sang des prisonniers d'Orléans qu'il a massacrés à Versailles, et qui, pour se rehausser dans l'estime des égorgeurs, se vantera d'avoir bu dans le crâne d'une de ses victimes. C'est ce (jrammont, destiné, lui aussi, à porter prochainement sa tcte sur l'cchafaud, qui a voulu être l'imprésario du supplice de Marie- Antoinette. C'est lui qui a mis en scène le drame Je l'cchafaud, quia arrangé le décor, qui a groupé les figurants, qui a j^lacé à l'avance, sur certains point.^ àc l'itinéraire, des niiscrablcs pjyés pour insulter la reine.
Le bataillon des femmes du 6 octobre, commandé par la comédienne Lacombc, et précède d'une bannière portant cette légende : « Ainsi qu'une vile proie, elles ont chassé le tyran devant elles, > s'est rangé sur les marches de l'église Saint-Koch. \]x\ autre bataillon, compose de mendiants et de filles publiques, s'est installé devant le passage qui conduit de la rue Saint-Honoré à la salle du club des jacobins. Ces insulteurs à gages, mis à la hauteur de la circonstance par une large distribution d'eau-de-vie, sont à leurs j^ostes depuis huit heures du matin. Grammont, qui
LA DERNIÈRE ANNEE DE M A RI E- A N I 01 N ETT E
prend des attitudes de matamore, en brandissant son sabre ignoble, n a qu'un regret, c'est que la foule ne soit pas plus insolente ; il trouve que les gens dont il a fait payer les vociférations ne hurlent pas assez fort, et ne gagnent pas bien leur argent.
Marie-Antoinette a dit , dans sa prison, à un gendarme : € Croyez-vous que le peuple me laissera aller à Téchafaud sans me mettre en pièces? > et cet homme lui a répondu : «Vous parviendrez à l'échafaud , Madame, sans qu'il vous soit fait aucun mal. > A certains moments, quand les gens stimulés par Grammont jettent sur la reine des regards furieux, et lui montrent le poing avec rage, elle se demande si la promesse du gendarme
se réalisera.
La charrette, précédée et suivie de soldats, a traversé le Pont-au-Change, suivi le quai jusqu'au Louvre, pénétré dans la rue du Roule, puis dans la rue Saint-Honore. Le bourreau continue à tenir les bouts de la grosse ficelle qui retire en arriére les bras de la royale condamnée. Eh bien, dans ce triste appareil, au milieu des huées d'une lâche populace, la fille des Césars est plus majestueuse, plus imposante que sur le trône. Un seul instant, ses traits, jusqu'alors impassibles, trahissent de l'émotion ; c'est quand, en face de l'Oratoire, un petit enfant, dans les bras de sa mère, lui envoie un baiser. A ce salut de l'innocence, Marie-Antoinette pleure.
La vue du Palais-Royal, « ce palais d'où est sorti son épouvantable revers S > l'impressionne aussi. Ses regards se promènent sur les façades des maisons, les banderoles tricolores, les inscriptions répubhcaines , les physionomies, les costumes de cette capitale, où tant de choses ont changé en quelques mois. Sur les marches de l'église Saint-Roch, on pousse des cris horribles ; c'est comme un ouragan d'injures. La charrette fait là une courte station, pour que la condamnée entende mieux tous les outrages qui pleuvent sur elle. « Messaline î Frédégonde ! > crient les furies
• Mercier. Nouveau Paris.