‹ Les dernières années de Marie-Antoinette [microform]Chapitre 28 sur 105 · I.K RÉCIT DE PÉTION · texte numérisé non relu

I.K RÉCIT DE PÉTION

de paix à Louis XVI, et le lendemain, à Taurore, il se lavera les mains de la catastrophe qui se prépare. Il votera pour la mort du roi, mais avec sursis et appel au peuple, et peut-être cet adoucissement à son vote sera-t-il l'effet du souvenir de son voyage avec le malheureux souverain. Condamné lui-même le 3i mai 1793, en même temps que les Girondins, il prendra la fuite, il périra d'une mort misérable dans les landes voisines de Bordeaux, et on trouvera son cadavre sans sépulture, à moitié dévoré par les loups. Mais n'anticipons pas.

Revenons au 23 juin 1791. Retrouvons-nous sur la route que parcourt la berline royale. On arrive à Dormans dans la nuit du 23 au 24, entre minuit et une heure. < Nous descendîmes, dit Pétion, dans l'auberge où, en venant, nous avions mangé un morceau, et cette auberge, quoique très passable pour un petit endroit, n'était guère propre à recevoir la famille royale. J'avoue cependant que je n'étais pas fâché que la cour connût ce que c'était qu'une auberge ordinaire. Il était difficile de dormir, car les gardes nationales et tous les habitants des environs étaient autour à chanter, à boire et à danser des rondes. >

On partit de Dormans 1j 24 juin, entre cinq et six heures du matin. Dans la journée, on s'arrêta à la Ferté-sous-Jouarre. Le maire de la ville, M. Regnard, avait fait prévenir qu'il serait heureux de recevoir les augustes voyageurs, et Louis XVI accepta cette offre. Comme à Châlons-sur-Marne, la famille royale eut là quelque consolation. M"" Regnard l'accueillit avec les marques du plus profond respect. < Madame, lui dit Marie-Antoinette, en l'abordant, vous êtes sans doute la maîtresse de la maison. > La femme du maire répondit avec un parfait à-propos : « Je l'étais avant que Votre Majesté y entrât. > La maison, très jolie, avait sur le bord de la Marne une terrasse où Madame Elisabeth causa avec Pétion, avant le dîner. Le roi vint lui-même sur cette terrasse pour engager les trois commissaires de l'Assemblée à partager son repas. Tous trois refusèrent. M"" Regnard et son mari devaient plus tard payer cher l'honneur et le bonheur d'avoir

témoigné des égards à leur roi et à sa famille. En quittant cette maison si loyalement hospitalière, la reine dit au dauphin : « Mon fils, remerciez madame de ses attentions; dites-lui que je ne les oublierai jamais. — Maman vous remercie des soins que vous avez eus pour nous, dit l'enfant, et moi je vous aime bien d'avoir fait plaisir à maman. >

On se remit en route à cinq heures de l'après-midi. Le soleil était encore au-dessus de l'horizon , quand on arriva devant Mcaux, cette ville si pleine encore des souvenirs du grand Bossuet, dont la voix sublime aurait seule été capable de célébrer les malheurs du roi et de la reine martyrs. On descendit à l'évêché, où l'on passa la nuit du 24 au 25 juin. Quand Louis XVI et Marie- Antoinette eurent soupe, ils eurent avec Pétion un entretien, à la suite duquel ils firent venir les trois gardes du corps qui les avaient accompagnés depuis leur départ de Paris, MM. de Malden, de Valory et de Moustier. « A Dormans, leur dit le roi, M. Pétion m'a proposé de vous engager à vous évader à la faveur d'un déguisement, sous l'habit de garde national. Alors, la reine et moi nous nous y sommes refusés, parce que nous crûmes pénétrer que l'intention secrète était, ou de vous faire assassiner derrière nous, ou de vous faire arrêter, pour vous livrer ensuite à quelque commission militaire, et nous ne vous avons rien dit de cette proposition. Mais M. Pétion vient de nous la renouveler, en y joignant l'annonce barbare qu'à Paris votre sang était dévolu au peuple, et que, puisqu'il nous serait peut-être horrible de voir tuer sous nos yeux des serviteurs que nous paraissions aimer, il pensait devoir nous dire qu'il n'y avait plus un moment à perdre pour songer à tenter votre évasion. Peut-être qu'en nous renouvelant l'otTre d'y contribuer, il est de meilleure foi que nous l'avons supposé... Vous êtes les maîtres d'en profiter. >

Les trois fidèles serviteurs tombèrent aux genoux de leur bon maître. < Sire, s'écria l'un d'eux, interprète de leur pensée à tous les trois, nos jours ont été consacrés à Vos Majestés. Elles ont daigné en accepter l'hommage. Nous saurons mourir pour elles,

MARIE-ANTOINETTE AUX TlILERIES

ce qui nous est mille fois plus facile que de nous en séparer. N'en doutez pas, sire, de quelque côté que ce soit, la mort nous attend. Notre choix ne saurait être douteux. Veuillez permettre à vos fidèles gardes de ne pas cesser de vous accompagner. Accordez-leur de repartir demain avec vous. Que nos larmes nous obtiennent cette dernière grâce ! » Louis XVI accéda, en pleurant, à rhéroïque prière des trois gardes du corps.

Alors, la reine sortit de sa poche des tablettes pour y écrire leurs noms de baptême, ceux de leurs pères, mères, sœurs et frères, ceux aussi de quelques-uns de leurs parents et amis, qu'ils osèrent, sur son invitation, recommander à Leurs Majestés. « Si nous avions le malheur de vous perdre, dit ensuite Marie-Antoinette, et si nous ne succombions pas nous-mêmes sous les coups de nos ennemis, soyez certains que nos bienfaits iraient chercher vos familles. Ce serait moi qui leur apprendrais leur infortune, et, en même temps, je leur ferais connaître les sentiments qui ne peuvent plus sortir de nos cœurs. >

On partit de Meaux le 25 juin à six heures du matin. (Tétait le dernier jour de ce fatal voyage. < Jamais, a ditPétion, journée ne fut plus longue et plus fatigante. La chaleur était extrême, et des tourbillons de poussière nous enveloppaient. Le roi m'otfrit et me versa à boire plusieurs fois. Nous restâmes douze heures entières en voiture sans descendre un moment. »

Un peu au-dessus de Pantin arrivèrent les grenadiers de la garde nationale parisienne. Ils se disputèrent avec les cavaliers de l'escorte, au sujet des places quMls devaient y occuper. Les grenadiers faisaient reculer les chevaux. Les fantassins et les cavaliers échangeaient des paroles grossières. Une rixe paraissait imminente. Les baïonnettes s'agitaient autour de la voiture, dont les glaces étaient toujours baissées. Il y avait lieu, au dire de Pétion, de craindre pour les jours de la reine. Les insultes les plus ignobles, les épithètes les plus infâmes lui étaient adressées. On épuisait contre elle le langage des halles. On la traitait comme on ne traiterait pas une fille des rues, une prostituée. « Elle a

LE RECIT DE F ET ION

beau nous montrer son enfant, criait-on, il n'est pas de son mari. > Le dauphin, effrayé du bruit et de l'éclat des armes, poussa des cris d'effroi. Marie-Antoinette, qui pleurait, essayait de le rassurer. En même temps, la foule réclamait avec rage le supplice des trois gardes du corps. < A mort, les habits jaunes î » criait-on de toutes parts. Les uns proposaient de les attacher aux roues, les autres de les couper en morceaux, d'autres de les écorcher vifs. La voiture s'était arrêtée, les gardes du corps allaient périr sous les coups des assassins. L'énergique intervention de Barnave les sauva. € Marchez, dit-il, aux postillons, marchez, je vous l'ordonne, car c'est moi qui commande ici. > On se remit en route, les chevaux n'allaient qu'au pas ; la foule, qui grossissait sans cesse, devenait de plus en plus hostile. Enfin l'on entra dans Paris. C'est là qu'était le plus grand péril.

Page 1