‹ Les dernières années de Marie-Antoinette [microform]Chapitre 27 sur 105 · LE DÉPAKI DE VARENNES · texte numérisé non relu

LE DÉPAKI DE VARENNES

moindre mouvement, selon qu'il s'approchait ou qu'il s'éloignait, venait pénétrer notre âme des plus vives impressions d'espérance ou de désesp )ir. Ce dernier sentiment s'empara presque entièrement de nous lorsque le jour commença à paraître, sans que nous eussions vu arriver personne ni reçu aucune nouvelle. M. de Bouille, ne pouvant en expliquer la cause, mais jugeant bien qu'il devait être survenu quelque changement dans le projet, se retira alors sur Stenay pour être plus en mesure de donner les or dres nécessités par les circonstances. Nous étions à un quart de lieue de cette ville, lorsque nous aperçûmes des courriers qui arrivaient au grand galop vers nous. Le cœur nous battit de joie, ne doutant pas qu'ils ne vinssent enfin nous apprendre la prochaine arrivée du roi. Mais quelles furent notre surprise et notre douleur, lorsque nous reconnûmes le chevalier de Bouille, le comte de Raigecourt et, ce qui nous étonna plus, l'ofiicier commandant le détachement de Varennes, qui nous annoncèrent que le roi avait été arrêté dans cette ville à onze heures et demie du soir, en n'ajoutant que des détails très vagues. Il était environ quatre heures et demie du matin. >

Le marquis de Bouille ne pouvait rien concevoir à ce qui s'était passé. Il tenta un suprême effort, lit monter à cheval le régiment Royal-Allemand, à Stenay, et le conduisit à Varennes, dans l'espérance que le roi pourrait encore être délivré. Il distribua quatre cents louis aux cavaliers, et les mit au courant de leur mission par une courte harangue qui fut accueillie aux cris de : < Vive le roi ! > Le régiment partit au grand trot. Il poursuivit sa route au bruit du tocsin qui sonnait et des tambours qui retentissaient de toutes parts. Il arriva devant Varennes à neuf heures et demie du matin. La famille royale en était partie une heure auparavant. Les officiers dirent qu'il était indispensable de faire rafraîchir les chevaux, harassés par une marche de neuf lieues au grand trot. Cette observation, qui n'était que trop fondée, l'avance d'une heure et demie que les voitures avaient déjà, la crainte d'exposer encore une fois les jours de la famille royale en

essayant de lui porter un secours inutile, les dispositions menaçantes des gardes nationales et des populations, l'idée que quatre cents chevaux épuisés de fatigue ne pouvaient qu'être perdus au milieu d'une multitude révolutionnaire qui grossissait à chaque minute, tout cela décida le général à ordonner la retraite. < .l'ai encore sous les yeux, a dit son fils, le comte Louis de Bouille, Tmipression de la douleur qui décomposa tous ses traits. Jamais je n'oublierai cette plainte douce et déchirante qu'il m'adressa quelques moments après, avec l'accent du malheur, et qui se rapportait à la confiance que je lui avais toujours témoignée pour le succès de cette entreprise, d'après le bonheur qui avait accompagné toutes les autres : « Eh bien ! direz-vous encore que je «suis heureux :> A Stenay, le marquis de Bouille faillit être arrêté. 11 dut abandonner son régiment et se réfugier, avec son fils, de l'autre côté de la frontière. « Nous arrivâmes, dit ce dernier, à la nuit tombante, dans le pays de l'empereur, à l'abbaye d'Orval, dont nous trouvâmes les moines à table, étonnés de notre arrivée et consternés de son motif, et nous terminâmes à onze heures du soir cette trop cruelle et trop mémorable journée. >

Pendant ce temps, l'infortunée famille royale continuait péniblement sa route, s'arrêtant de ville en ville, comme aux stations d'un long calvaire. Le fatal voyage de Varennes eut de tels résultats que tous les incidents qui s'y rattachent ont fait l'objet de controverses et de polémiques acharnées. Chacun a voulu expliquer ses défaillances ou ses erreurs; chacun a voulu rejeter sur autrui la responsabilité de l'insuccès. Chacun a dit : Si telle ou telle faute n'eût pas été commise, les augustes martyrs étaient sauvés. Encore, à l'heure qu'il est, ces discussions intéressent et passionnent. On suit avec autant d'anxiété les péripéties du voyage que s'il s'était accompli la veille. Les inventions des romanciers n'ont rien de plus palpitant que la vérité, et, de tous les drames, le plus curieux, le plus saisissant, c'est l'histoire. Ce ne sont pas seulement les principaux acteurs, ce sont les ac-

tcurs secondaires, les comparses eux-mêmes qui attirent l'attention. Tout s'anime, tout revit, le décor et les personnages. La nuit de Varennes est légendaire. Des lueurs sinistres y jettent une étrange clarté. La voûte, le pont, l'auberge du Bras-d'Or, la maison de M. Sauce, tout cela se dresse devant les yeux, et l'imagination en reste très longtemps frappée.

LE RETOUR

La famille royale était restée neuf heures à Varennes, et ce séjour devait suffire pour transformer une localité à peu près inconnue en une ville historique et à jamais célèbre. Le 21 juin 1791, à huit heures du matin, la berline qui avait amené les augustes fugitifs les reconduisait à Paris. Les trois gardes du corps étaient sur le siège. Les deux femmes de chambre suivaient dans une seconde voiture. Des gens armés de faux et de fusils, de piques, de fourches et de sabres, entouraient les deux carrosses, et formaient un cortège sinistre. Les chevaux, qu'on avait d'abord lancés avec vigueur pour mettre la plus grande distance possible entre la famille royale et les troupes royalistes dont on redoutait Tarrivée, allaient ensuite au pas, parmi les flots sans cesse croissants d'une population révolutionnaire. On mit quatre heures pour aller de Varennes à Clermont-en-Argonne. Il était trois heures de l'après-midi quand on arriva à Sainte-Menehould.

Cette ville devait beaucoup à Louis XVI, qui l'avait fait relever de ses ruines après un incendie terrible. EWq ne se souvint guère de ce bienfait. On eût dit que Drouet lui avait communiqué toutes ses passions démagogiques. Des menaces, des insultes, des

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cris de fureur accueillirent la berline royale ; il s'en fallut de peu que les trois gardes du corps ne fussent massacrés.

A peu de distance de Sainte-Menehould, en face du viUa^^e de Han, près de la montagne de la Lune, qui sera célèbre un an plus tard par les campements du roi de Prusse et par la bataille de Valmy, on vit paraître à cheval un respectable vieillard portant sur la poitrine la croix de Saint-Louis. II s'appelait le marquis de Dampierre. Le vieil officier venait, courtisan du malheur, offrir SCS hommages à son roi. Ce sentiment de loyauté, cette attitude respectueuse, cet air de militaire et de gentilhomme, ces cheveux blancs, tout cela ne plaisait point à la foule. Quand le vieillard apparut comme l'image du devoir et de la fiddité, les mots de traître, d'aristocrate, volèrent de bouche en bouche dans l'escorte révolutionnaire. <Tuons-Ie! égorgeons-le ! > criait la populace. Les uns sautaient à la bride du cheval ; les autres essayaient de désarçonner le cavalier. Il piqua des deux, dans l'espoir de se faire jour à travers la foule. On lui tira deux coups de pistolet qui le manquèrent. Il y riposta, lui aussi, par un coup de pistolet. Alors on le poursuivit comme un cerf dans une chasse à courre. Les coups de fusil se multiplièrent, et le vieux gentilhomme tomba mort. On lui coupa la tête, et on la mit au' bout d'une pique ; puis on plaça ce trophée sanglant sous les yeux de la famille royale. C'étaient les horreurs des journées d'octobre qui recommençaient.

On arriva dans la soirée à Châlons-sur-Marne, et on y passa la nuit du 23 au 24 juin. Ce voyage, si rempli d'incidents, agité par tant d'émotions, tant d'angoisses, devait ressembler à un mauvais rêve. Les révolutionnaires qui escortaient la voiture avec des cris de fureur étaient comme autant de fantômes menaçants. L^extrême chaleur, l'accablement de la fatigue, les souffrances morales, plus grandes encore que les souffrances matérielles, faisaient de cette route fatale un chemin d'humiliations et de douleurs. Ce déchirement que le Dante place au milieu de ses supplices, un souvenir heureux dans des jours de malheur, venait de

temps à autre accroître les émotions de Marie-Antoinette. A Châlons-sur-Marne, la famille royale mit pied à terre dans la cour de l'ancien hôtel de l'Intendance, où elle séjourna toute la nuit. La reine ne revit pas sans attendrissement cet édifice où elle avait été reçue vingt et un ans plus tôt, en mai 1770, lors de son arrivée en France.

Alors, que de bénédictions, que de transports, quelle idolâtrie ! — Comme on la saluait avec enthousiasme, cette charmante dauphine, cette jeune fille idéale, cette étoile du matin 1 Quelles acclamations, que de fleurs, que de cantiques sur son passage ! Et qui aurait dit à ce moment qu'un peuple si dévoué à la famille de ses rois deviendrait une tribu de régicides et de bourreaux ? Il y a souvent, dans une seule et même destinée, de telles vicissitudes, de tels contrastes, que les personnages qui tombent du faîte de la prospérité et des grandeurs au plus profond de l'abîme des catastrophes perdent, pour ainsi dire, la conscience de leur identité. Ils ne peuvent croire que leurs joies évanouies aient bien existé réellement, et ils se demandent si toute leur vie a été autre chose qu'un rêve. L'infortunée, brisée de chagrin, se dit à elle-même, en doutant du passé, comme elle doute du présent : « Est-ce bien moi qui ai été cette femme autrefois si heureuse, si brillante et si adulée ? » C'est ainsi que Marie-Antoinette doit se demander, au milieu de tant de cruels revers : « La lille des Césars d'Allemagne, la reine de France et de Navarre, est-ce bien moi ? Se peut-il que j'aie tant rayonné, moi qui suis maintenant dans des ténèbres si profondes ? >

Châlons-sur-Marne fut comme une sorte d'oasis au milieu d'un désert brûlant. « Ah! respirons un peu, dit le comte Valory dans sa relation. A Châlons-sur-Marne, quelques moments de consolation vont apaiser nos douleurs. Mais avant de nous livrer à décrire un contraste soulageant, payons à une partie considérable du peuple français le juste tribut qui lui est dû. Oui, à côté des scènes effroyablement barbares, nous avions souvent sous les ^•eux les signes expressifs de ce qu'endurait autour de nous la

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LE RETOUR

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sensibilité d'un nombre fort grand de vertueux citoyens. Il leur échappait même, en dépit de tous les dangers, des marques d'amour et de profond intérêt. On le voyait : leurs âmes étaient brisées, mais le crime seul osait entreprendre; le crime seul était puissant. >

La population chàlonnaise était en majorité royaliste. Elle reçut l^infortuné monarque plutôt comme un père attendu avec impatience que comme un souverain prisonnier de ses sujets. C'était à qui solliciterait l'honneur d'être présente à l'auguste famille. Des dames et des jeunes filles vinrent offrir des bouquets à la reine à Madame Elisabeth et à Madame Royale. Quelques personnes proposèrent au roi de le sauver lui seul. Elles lui montrèrent un escalier dérobé dans la chambre où couchait le dauphin. Mais il refusa de quitter sa famille, et il ne voulut pas accepter l'offre d'évasion qui lui était faite.

Les royalistes de la ville se demandaient aussi s'ils n'entreprendraient pas de ramener Louis XVI jusqu'à Montmédv, ou si on ne l'abriterait pas dans les murs de Chàlons, en l'entourant de forces défensives. On lui servit son souper avec une sorte de pompe dans une grande salle qui contenait beaucoup de monde. Chacun des assistants tournait autour de la table sans qu'il y eût la moindre confusion. L'émotion était générale. On baisait les mains du roi avec respect ; on multipliait les hommages à la reine et aux princesses. La famille royale fut sur pied une grande partie de la nuit Au moment où elle prit un peu de repos, la Révolution, qui ne dormait pas, se préparait à mettre obstacle aux dispositions monarchiques de la population chàlonnaise. La garde nationale de Reims, conduite par d'ardents démocrates, se mettait en marche, et arrivait le matin à Chàlons-sur-Marne.

C'était le mercredi 23 juin, jour de la Eéte-Dieu. Le roi avait fait dresser un autel, et il assistait à la messe, qui en était au Sanctus, lorsqu'elle fut brusquement interrompue par l'apparition de gens armés qui sommèrent la famille royale de se remettre en route. < A Paris ! à Paris ! > criait-on dans la cour. Les fusils se

tournaient contre les croisées. On exigea que Louis XVI se montrât à la fenêtre. Il y parut, toujours calme, impassible. «Puisqu'on m'y force, dit-il, j'irai à Paris. > Presque toute la Champagne avait marché durant la nuit pour se réunira Chàlons, et l'aube du jour avait été comme l'heure du rendez-vous. « Que pouvaient désormais les bons Châlonnais ? s'écrie tristement M. de Valory. Leur volonté était enchaînée : il ne leur restait que leurs soupirs ! > La famille royale monta en voiture et poursuivit sa route, en ayant pour escorte la garde nationale et les bandes révolutionnaires.

On s'arrêta un instant à Épernay pour y dîner. Lorsque le maire, suivant l'usage, présenta au roi les clefs de la ville, le président du district fit au malheureux prince une aigre remontrance, terminée par ces mots : < Vous devez savoir gré à la ville de présenter ses clefs à un roi en fuite. > On put à peine manger, tant les dispositions de la foule semblaient menaçantes. Au moment où l'on se remit en route, une femme de la ville dit à Marie- Antoinette : « Allez, ma petite belle, on vous en fera voir bien d'autres ! »

Quelques instants plus tard, entre Epernay et Dormans, la berline dans laquelle voyageait la famille royale fut rejointe par une voiture, d'où descendirent trois députés de l'Assemblée nationale. Ils étaient envoyés au-devant de Louis XVI, en qualité de commissaires ; c'étaient Barnave, Pétion et le marquis de Latour- Maubourg.

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Il y a des hommes fiers et généreux, auxquels les souverains triomphants, avec leur appareil de luxe et de puissance, avec leur escorte de flatteurs, inspirent une sorte de répulsion, et qui deviennent, comme par instinct, dès qu'ils n'y ont pas d'intérêt, les serviteurs, les courtisans des souverains dans Tinfortune. Aux jours prospères ils se disaient : < A quoi bon venir accroître ce flot de servilité ? Pourquoi mélerais-je ma voix à ce concert d'adulations ? > Mais la vue des princes malheureux, abandonnés, trahis, leur inspire un respect auquel se joint l'attendrissement. Ils ne se souciaient pas d'être fidèles, quand la fidélité avait pour récompense Targent et les honneurs. Mais quand elle conduit à la ruine, à la pauvreté, à l'exil, à la mort, la fidélité leur paraît une joie austère, un devoir sacré. Barnave était de ces hommes-là. Il avait été insensible au prestige du succès ; la majesté du malheur le subjugua. Marie-Antoinette, illuminée du reflet des diamants de la couronne, radieuse, dans la galerie des Glaces, avec son air de protection, sa beauté triomphante, sa marche de déesse ; Marie-Antoinette, au milieu des élégances exquises du Petit- Trianon ; Marie-Antoinette dans les splendeurs d'une fête royale, d'un bal de cour, d'une représentation de gala au théâtre du châ-

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teau de Versailles ou à l'Opéra de Paris, Marie-Antoinette, le jour d'une entrée solennelle, dans un carrosse ruisselant d'or et attelé de huit chevaux magnifiques, n'aurait produit que peu d'effet sur l'imagination de Barnave. Mais la reine calomniée, insultée, menacée ; la reine, sous les modestes habits d'une gouvernante ; la reine enfermée avec sa famille dans la triste voiture qui s'avance lentement, comme un char funèbre, sur la rouie des humiliations et des angoisses ; la reine dont les yeux sont rougis par des larmes ; la reine dont le malheur vient de blanchir les cheveux ; la reine infortunée attire invinciblement le tribun qui se transforme en chevalier.

Barnave n'avait pas trente ans. Né à Grenoble, le 22 octobre 1761, d'un père homme de loi respecté et d'une mère noble et belle, il appartenait à la religion réformée. Il avait montré de bonne heure une âme ardente et fière. A seize ans, il eut un duel et se battit pour son frère, plus jeune, qu'on avait insulté. Impatient de l'injustice et pénétré du sentiment de la dignité humaine, il s'était juré à lui-même de relever sa caste de l'humiliation à laquelle l'ancien régime la condamnait. Député aux États-Généraux, il s'y était fait tout de suite un renom de grand orateur. Plein de talent et d'énergie, il tenait tête aux plus puissants jouteurs, à Mirabeau lui-même. Aux yeux de la cour, il passait pour un démagogue irréconciliable, pour un factieux redoutable entre tous. Lui qui avait si souvent tonné contre les abus de la monarchie, lui qui avait fait un instant pâlir la popularité de IVlirabeau, alors que Mirabeau se rapprochait en secret du trône vacillant, lui qui, en apparaissant devant la famille royale, s'était peut-être promis d'étouflfer tout sentiment de compassion dans son âme, il ne put résister à la vue d'une infortune. Comme l'a dit M. de Lamartine, xMirabeau se vendit, et Barnave se donna. Des monceaux d'or achetèrent l'homme de génie, un regard séduisit l'homme de cœur.

Au moment où les trois députés envoyés par l'Assemblée constituante pour rejoindre la famille royale, et pour la ramener à

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Paris, arrêtèrent sur la route, entre Épernay et Dormans, la berline où se trouvaient les fugitifs, ils décidèrent que deux d'entre eux monteraient dans la voiture. La reine semblait désirer y voir le marquis de Latour-xMaubourg, dont la figure ne lui était pas inconnue. M. de Latour-Maubourg, qui s'en aperçut, lui dit tout bas qu'elle pouvait compter sur lui comme sur un sujet fidèle, mais que peut-être n'en était-il pas de même de Barnave, l'un des membres les plus influents de l'Assemblée. Il ajouta que le jeune député de Grenoble serait sans doute flatté d'entrer dans le carrosse royal, et que la reine avait intérêt à se le concilier. Les choses s'arrangèrent donc ainsi : M. de Latour-Maubourg remonta dans la voiture qui l'avait conduit de Paris, lui et ses deux collègues. Quant à Barnave et à Pétion, ils se placèrent dans la berline du roi : le premier dans le fond, entre Louis X'VI et Marie-Antoinette : le second sur le devant, entre Madame Elisabeth et Madame Royale. Le dauphin se tenait alternativement sur les genoux de sa mère et sur ceux de sa tante ou de sa sœur.

L'arrivée de ces nouveaux compagnons de voyage mit d'abord du sérieux et de l'embarras dans la voiture. La reine ne se souciait pas d'entamer une conversation avec eux. Elle laissa tomber son voile sur son visage, et se promit de ne pas ouvrir la bouche pendant toute la route. Barnave, loin de s'offenser de ce silence, eut pour elle, aussi bien que pour le roi, l'attitude la plus respectueuse. Louis XVI, qui aimait à causer, fut le premier à rompre la glace. Avec le ton simple et honnête qui convenait à son caractère, il parla franchement des hommes et des choses. Barnave, dans ses réponses, observait courtoisement les nuances qu'exigeait la distance des rangs, et tenait le langage d'un homme dévoué aux idées nouvelles et à la liberté, mais fidèle au trône et ne séparant jamais dans ses plans de réforme la nation et la royauté. ^

Marie-Antoinette écoutait. Elle fut frappé de l'esprit, du tact, de la modération de Barnave. En femme qu'elle était, elle reconnut tout de suite dans les manières, dans le son de voix, dans la physionomie du jeune député, les égards d'un homme comme

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il^faut, et se sentit l'objet d'une pitié respectueuse et discrète. Elle n'avait rien perdu de la conversation à laquelle tout d'abord elle était résolue à ne point se mêler. Changeant d'idée, elle prit à son tour la parole. Son langage était, comme sa personne, doux, charmant, majestueux. Il y avait dans sa voix, autant que dans son regard, quelque chose de gracieux, de bon, de persuasif qui, venant de l'âme, allait à lame. Audacieux contre la tyrannie, Barnave se sentait vaincu par cette faiblesse si forte, par cette douleur si imposante. Ses vieilles haines fondaient en un instant, comme la neige aux rayons d'un bienfaisant soleil. L'idée, que,' lui, le bourgeois, le plébéien, le jeune homme inconnu deux ans auparavant, pouvait devenir, par un bizarre caprice du sort, le soutien, protecteur, le sauveur de cette belle reine, jadis si adulée et si brillante, fille et sœur des Césars d'Allemagne, souveraine de France et de Navarre, cette idée flattait son amour-propre, en même temps qu'elle éveillait dans son âme, mélange de démocrate et de paladin, les sentiments les plus élevés, les aspirations les plus chevaleresques. La sympathie, le respect, le dévouement envahissaient son cœur comme une marée montante. En témoignant de l'intérêt à Marie-Antoinette, Barnave sentait très bien qu'il s'exposait volontairement aux plus grands périls. Cette réflexion, loin de refroidir son zèle, le rendait plus vif et plus fervent en^ core. Quoi qu'il arrive, se disait-il à lui-même, je serai le défenseur et le serviteur de cette femme. Les princesses et les princes malheureux éprouvent avec facilité un sentiment qui est rare chez eux dans les jours prospères, celui de la reconnaissance. Alors ils vous tiennent compte d'une parole, d'une larme, d'un soupir. Ils s'aperçoivent, en rendant grâce au ciel, que la nature humaine n'est pas tout à fait lâche, et qu'à côté de tant d'ingrats, il y a çà et là des cœurs honnêtes, des cœurs dévoués et généreux.

Entre Dormans et Château-Thierry, ce fut Barnave qui sauva du supplice les trois gardes du corps, en butte, tout le long de la route, aux fureurs d'une populace féroce. Quelques énergumèncs proposaient de les garrotter, en les attachant aux roues de la ber-

line royale, et, une fois qu'ils seraient enchaînés, de les mettre à mort. On allait procéder à l'exécution de cette pensée de cannibale, quand le député de Grenoble se pencha en dehors de la portière pour voir ce qui se passait. Aussitôt il descendit de voiture et eut assez de pouvoir pour s'opposer au crime.

A l'entrée du faubourg de Meaux, une scène analogue se repro» duisit. Un pauvre curé de village, qui avait eu l'imprudence de s'approcher de la voiture royale, allait être massacre. La reine jeta un cri. Barnave s'élança, le corps presque tout entier hors de la portière. < Français î s"écria-t-il, nation de braves, voulez-vous devenir un peuple d'assassins ? » ^Madame Elisabeth, touchée de ce noble élan, retint le jeune député par la basque de son habit. La voix puissante du député de Grenoble suffit pour arracher l'ecclésiastique à la mort. Marie-Antoinette disait plus tard, en parlant de cet incident, que, dans les moments des plus grandes crises, les contrastes bizarres la frappaient toujours, et qu'en cette circonstance, la pieuse Elisabeth retenant Barnave par le pan de son habit lui avait paru la chose la plus inattendue et la plus surprenante.

Cependant, l'émotion de ce nouveau défenseur du trône allait sans cesse grandissant. Ce qui l'attendrissait en IVlarie-Antoinette, c'était la reine, c'était la femme, c'était surtout la mère. On le laissait prendre sur ses genoux le dauphin, et ses doigts jouaient avec les boucles blondes de l'enfant. < N'est-ce pas, dit-il, que vous n'êtes point fâché de revenir à Paris ? — Oh ! je suis toujours bien partout, répliqua le futur Louis XVII, pourvu que je sois avec mon père et maman Reine..., et puis avec ma tante, ma sœur et M"" de Tourzel. — C'est, monsieur, un bien triste voyage jx)ur mes enfants ! reprit alors Louis XVI. Quelle différence avec celui de Cherbourg î La calomnie, à cette époque, n'avait point encore égaré l'opinion... On peut me méconnaître ; mais on ne me changera pas, moi ; l'amour de mon peuple demeurera le premier besoin de mon cœur, comme il est le premier de mes devoirs > Le dauphin prit la main de son père pour

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la baiser. Alors le boQ Louis XVI embrassa tendrement son fils en l'appelant comme autrefois : Mon cher petit Normand ! — € Ne vous attristez pas, mon père, dit alors l'enfant qui pleurait. Une autre fois, nous irons à Cherbourg. >

Barnave, profondément ému, red(Hiblait d'attentions et de prévenances. H fut jusqu'à la fin du voyage un modèle de délicatesse, de courtoisie, de respect, et laissa la meilleure impression n Madame Elisabeth, aussi bien qu'à la reine. 7>ois mois plus tard, après la discussion de l'Assemblée sur les colonies, la pieuse sœur de Louis XVI écrivait à M""* de Raigecourt : < Barnave a parlé avec tant de force qu'il l'a emporté. Cet homme a bien du talent et de l'esprit ; il aurait pu être un grand homme s'il avait voulu ; il le pourrait encore. Mais la colère du ciel n'est pas encore épuisée. Et comment le serait-elle ? Que faisons-nous pour cela ? >

Madame Elisabeth avait raison. La colère divine n'était pas épuisée. Barnave devait être sacrifié à peu près en même temps que les royales victimes auxquelles il s'était généreusement dévoué. On l'arrêtera le 19 août 1792, comme suspect de royalisme, et il restera plus d'une année en prison, avant de monter sur l'échafaud, où il doit mourir à Tàge de trente-deux ans. Ses œuvres, publiées par M. Bérenger de la Drôme, montrent tout ce qu'il y avait d'élévation dans son esprit et de vraie noblesse dans son cœur. Captif, il se souvenait avec émotion du voyage qui avait laissé dans son âme une trace si profonde, et il disait de cette conjoncture touchante, qu'en gravant dans son imagination le mémorable exemple des infortunes royales, elle lui avait sans doute servi à supporter plus facilement les siennes.

Transféré des prisons du Dauphinéà Paris, en novembre 1793, pour y être jugé ou plutôt assassiné par le tribunal révolutionnaire, Barnave adressera, pendant le trajet, à l'une de ses sœurs, une lettre qui est comme le testament de son àme, où le stoïcisme se joint à la tendresse. < Je suis encore dans la jeunesse, écrira-t-il, et cependant j'ai déjà connu, j'ai déjà éprouvé tous les biens et

tous les maux dont se forme la vie humaine. Doué d'une imagination vive, j'ai cru longtemps aux chimères ; mais j'en suis désabusé, et, au moment où je me vois près de quitter la vie, les seuls biens que je regrette sont l'amitié (personne plus que moi ne pouvait se llatter d'en goûter les douceurs), et la culture de l'esprit, dont l'habitude a souvent rempli mes journées d'une manière délicieuse. >

Barnave est l'André Chénier de la politique. Comme le jeune poète, le jeune orateur pouvait dire, en mettant la main sur son front : < Pourtant, il y avait quelque chose là î » Un voile de mélancolie et de tristesse couvre leur destinée à tous deux. C'est le génie qui s'éteint à l'aurore, c'est la jeunesse qui succombe avant d'avoir cueilli toute sa moisson de talent et de gloire. Barnave mourut victime de son dévouement chevaleresque à Marie- Antoinette. Il ne le regretta pas. A la veille de la journée du 10 août, il disait à la reine, en la voyant pour la dernière fois : « Bien sûr de payer un jour de ma tête l'intérêt que vos malheurs m'ont inspiré, je vous demande, Madame, pour toute récompense, l'honneur de baiser votre main. >

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LE RECIT DE PÉTION

Nous venons de voir dans Barnave Thomme d'esprit et de cœur, qui unit aux idées et aux principes d'un démocrate le tact et le sentiment des convenances qui manquent à plus d'un grand seigneur. On dirait que le jeune député de Grenoble est dans la voiture de la famille royale pour faire contraste avec l'autre commissaire de l'Assemblée, avec Pétion. L'un croit que le libéralisme n'a rien d'incompatible avec le ton et les manières de la bonne compagnie, l'autre s'imagine qu'il faut à tout vrai démagogue une sorte de rudesse que le vulgaire prend pour de l'austérité. Au fond, Pétion n'est pas un méchant homme. Il y a même dans son âme une certaine sensibilité. xMais il a entendu tant de fois déclamer, et il a tant de fois déclamé lui-même contre les rois et les reines, que le moindre attendrissement lui semblerait être un manque de civisme. Il aura donc dans la voiture de Louis XVI la même attitude qu'il aurait au club des Jacobins ou au club des Cordeliers. La famille royale le verra mangeant, buvant dans la berline avec malpropreté, jetant les os de volaille par la por* tière, au risque de les envoyer sur le visage du roi, se faisant verser à boire par Madame Elisabeth, sans la remercier. Le sentiment qui anime l'àme tendre de Barnave, c'est un sentiment de

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poète ; celui qui est le mobile des actes et du langage de Pétion, c'est une fierté de parvenu. Avocat de province, enivré de ses succès au présidialde Chartres, de ses bonnes fortunes dans les cercles bourgeois de sa petite ville, il ne doute pas que, transporté sur un plus grand théâtre, il ne soit destiné à d'éclatants triomphes. Tout fier de son mandat de député, plus fier encore de son titre et de sa mission de commissaire de l'Assemblée nationale, il se prend pour un souverain, et se réjouit de traiter Louis XVI en égal, pour ne pas dire en maître. Il veut faire la leçon au pouvoir. 11 parle ex cathedra. Il fait un cours de politique. Il se gourme, il pérore, il trône. Ce qui peut le mieux donner une idée de son incroyable outrecuidance, c'est le récit qu'il a laissé de son voyage avec la famille royale. Cette narration, saisie dans les papiers mêmes de Pétion, lors de sa fuite après le 3i mai 1793, est entièrement écrite de sa main. M. Mortimcr-Ternaux Ta publiée pour la première fois dans son Histoire de la Terreur.

Le récit commence pompeusement : « La voiture du roi s'arrête. Nous allons au-devant. L'huissier nous précède, et le cérémonial s'observe d'une manière imposante. Aussitôt qu'on nous aperçoit, on s'écrie : < Voilà les députés de l'Assemblée nationale ! » On s'empresse de nous faire place partout. Le cortège était superbe. Des gardes nationales à cheval, à pied, avec uniforme, sans uniforme, des armes de toute espèce. Le soleil sur son déclin réfléchissait la lumière sur ce bel ensemble au milieu d'une paisible campagne. Je ne puis rendre le sentiment de respect dont nous fûmes environnés. »

Pétion avait trente-deux ans. 11 appartenait à cette catégorie de bellâtres, fats jusqu'à la naïveté, qui se croient irrésistibles, el s'imaginent qu'ils font une impression profonde sur toutes les femmes, quelles qu'elles soient. Lauzun n'avait pas plus de confiance en lui-même. Si prodigieuse, si folle, si ridicule que vous supposiez cette fatuité de Pétion, lecteur, elle va encore surpasser votre attente. Il se figure, le croiriez-vous, que Madame Élisa-

LE RECIT DE PETION

beth. Madame Elisabeth elle-même, la plus sainte, la plus austère des femmes, ressent pour lui un vif amour physique, et il croit voir dans la princesse une Circé contre laquelle il doit, avec le plus grand soin, lui Pétion, prémunir sa farouche vertu. Écoutons-le parler lui-même : < Madame Elisabeth, dit-il, me fixait avec des yeux attendris, avec cet air de langueur que le malheur donne et qui inspire un assez vif intérêt. Nos yeux se rencontraient quelquefois avec une espèce d'intelligence et d'attraction. La lune commençait à répandre sa clarté douce. Madame Elisabeth prit Madame sur ses genoux ; elle la plaça ensuite moitié sur son genou, moitié sur le mien. Madame Royale s'endormit. J'allongeai mon bras ; Madame Elisabeth allongea le sien sur le mien. Ses regards me semblaient plus touchants : j'apercevais un certain abandon dans son maintien ; ses yeux étaient humides, la mélancolie se mêlait à une espèce de volupté. Je puis me tromper ; on peut facilement confondre la sensibilité du malheur avec la sensibilité du plaisir ; mais je pense que si nous eussions été seuls, que si, comme par enchantement tout le monde eût disparu, elle se serait laissée aller dans mes bras, elle se serait abandonnée aux mouvements de la nature. >

Cette supposition flatte et indigne à la fois le sensuel et austère démagogue : < Je fus, ajoute-t-il, tellement frappé de cet état que je me disais : Quoi ! Serait-ce un artifice pour m'acheter à ce prix ? Madame Elisabeth serait-elle convenue de sacrifier son honneur pour me faire perdre le mien ? Oui, à la cour, rien ne coûte, on est capable de tout : la reine a pu arranger le plan. Et puis, considérant cet air de naturel, l'amour-propre aussi m'insinuant que je pouvais lui plaire, qu'elle était dans cet âge où les passions se font sentir, je me persuadais, et j'y trouvais du plaisir, que des émotions vives la tourmentaient, qu'elle désirait ellemême que nous fussions sans témoins, que je lui fisse ces caresses délicates qui vainquent la pudeur sans l'offenser, où le trouble et la nature sont seuls complices. >

Jean-Jacques Rousseau, voilà ton digne élève ! Voilà bien les

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idées, sinon Je style et le talent, d'un adepte de la Nouvelle Héloise ! Mais que les purs démocrates se rassurent ! Pétion ne se laissera pas fléchir. « Je me gardai bien, dit-il, de compromettre mon caractère ; je donnai tout ce qu'il fallait à la position dans laquelle je croyais voir Madame Elisabeth, mais sans néanmoins donner assez pour qu'elle put penser, même soupçonner, que rien altérât jamais mon opinion, et je pense qu'elle le sentit à merveille, qu'elle vit que les tentations les plus séduisantes seraient inutiles, car je remarquai un certain refroidissement, une certaine sévérité, qui tient souvent chez les femmes à l'amourpropre irrité. >

O pauvre fat, triste plaisant !

La force de la vérité est telle qu'elle arrache à Pétion luimême des paroles équitables. Cet ennemi des rois et des cours, cet observateur systématiquement hostile, est étonné de constater que dans des âmes royales on puisse trouver, en cherchant bien, quelque chose de bon. Il reconnaît dans ses compagnons de voyage « un air de simplicité et de famille, > qui lui plaît. Il daigne dire à propos de Louis XVI : « Ceux qui ne connaissent pas le roi seraient tentés de prendre sa timidité pour de la stupidité. Mais on se tromperait. Il est très rare qu'il lui échappe une chose déplacée, et je ne lui ai pas entendu dire une sottise. > Madame Elisabeth inspire à Pétion, malgré les suppositions stupides et odieuses qu'il vient de faire à son sujet, une sorte d'admiration involontaire. « Je serais bien surpris, dit-il, si elle n'avait pas une belle et bonne âme, quoique très imbue des préjugés de naissance, et gâtée par les vices d'une éducation de cour. > Il y a même un moment où sa haine et ses préjugés invétérés contre Marie- Antoinette font place à une appréciation moins injuste. Inflexible à l'égard de la reine, il est sur le point de s'humaniser pour la mère. « La reine, dit-il, me parla de l'éducation de ses enfants. Elle en parla en mère de famille et en femme assez instruite. Elle dit qu'il fallait éloigner de l'oreille des princes toute flatterie, qu'il ne fallait jamais leur dire que la vérité. > Mais vite il se re-

proche son bon mou\'cment. < J'ai su depuis, ajoute-t-il, que c'était le jargon de mode dans toutes les cours de ri^urope. > l-]t il finit en déclarant que « la reine n'avait dans aucun sens ni l'air, ni l'attitude de sa position. >

Marie-Antoinette, dans son entretien avec Pétion, défendait énergiquement la cause de son mari : « On blâme beaucoup le roi, disait-elle, mais on ne sait pas assez dans quelle situation il se trouve. On lui fait à chaque instant des récits qui se contredisent, il ne sait que croire. On lui donne successivement des conseils qui se croisent et se détruisent, il ne sait que faire. On l'entretient en même temps de malheurs particuliers, de meurtres. C'est tout cela qui l'a déterminé à quitter la capitale. La couronne est en suspens sur sa tête. Vous n'ignorez pas qu'il y a un parti qui ne veut point de roi, que ce parti grossit de jour en jour. >

Pétion était déjà républicain théoriquement, mais il était encore royaliste en pratique. Il répondit que, par principe, par sentiment, il préférait le gouvernement républicain à tout autre. Il avoua, cependant, qu'il y avait telle ou telle république qu'il aimerait moins que le despotisme d'un seul. Pétion appartenait à la classe de ces hommes qui aiment à jouer avec le feu, et qui disent naïvement à la Révolution : < Tu n'iras pas plus loin ! > comme si la Révolution avait envie de les écouter : < On ne peut de bonne foi, ajouta-t-il, se persuader que le parti républicain soit redoutable. Il est composé d'hommes sages, d'homiTies à principes d'honneur, qui savent calculer, et qui ne hasarderaient pas un bouleversement général, qui pourrait conduire plus facilement au despotisme qu'à la liberté. »

Infortuné Pétion ! Comme il descendra vite la pente qui conduit aux abîmes. Il sera funeste jusqu'au bout, funeste à la famille royale et à lui-même, marqué du sceau de la fatalité, comme presque tous les acteurs du grand drame révolutionnaire. Le 10 août de l'année suivante, dans cette nuit tragique où s'accomplira \ix passion de la royauté, il cumulera les rôles de Judas et de Ponce-Pilate. Au commencement de la soirée il donnera le baiser

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