‹ Les dernières années de Marie-Antoinette [microform]Chapitre 30 sur 105 · LA RENTRÉE AUX TUILERIES · texte numérisé non relu

LA RENTRÉE AUX TUILERIES

tout heureuse d'être aimée, la remerciait avec un si charmant sourire ! Les soldats présentaient les armes. Les mères prenaient dans leurs bras leurs petits enfants, et leur montraient du doigt le roi, la reine, le dauphin, la jeune Madame Royale. Les tambours battaient aux champs. Les musiques militaires jouaient J^ive Henri IV ! Les drapeaux s'abaissaient, respectueux devant le souverain. Les gardes du corps, avec leurs brillantes armures, les Suisses avec leurs uniformes rouges, les maisons civiles et militaires du roi et de la reine, des princes et des princesses, les grands seigneurs avec leurs cordons bleus, les grandes dames avec leurs toilettes éblouissantes et la scintillation de leurs pierreries, tout ce spectacle resplendissant, tout cet attirail de luxe et de puissance ravissait, enthousiasmait le peuple fidèle. Oh ! maintenant comme tout est changé ! Quelle scène lugubre éclaire ce soleil de juin ! A la place du respect le mépris ; à la place de l'amour la haine. A la place des rameaux le calvaire. Cortège vraiment funèbre ! Humiliation suprême du roi et de la royauté ! On a affiché des placards sur lesquels on lit : € Celui qui applaudira le roi sera bâtonné, celui qui l'insultera sera pendu. > Tel est le renversement de toutes les idées qu'une semblable proclamation a été regardée comme un acte magnanime.

On a d'abord suivi le mot d'ordre. A la barrière de FÉtoile, la populace était sinistre plutôt que furieuse. Les regards avaient des flammes féroces. Les bouches étaient muettes. Il y avait du sang-froid dans la haine. Mais à mesure qu'on avance dans les Champs-Elysées, la consigne du silence est violée. Les imprécations, les injures retentissent de toutes parts. 11 fait une chaleur accablante. Une poussière enflammée, que soulève la marche d'un si grand nombre de personnes, couvre l'air comme d'un voile de deuil. La berline royale apparaît au milieu d'une forêt de baïonnettes. Les voyez-vous, tous ces visages que rendent farouches la colère et le dédain, tous ces chapeaux qui restent sur les têtes, en signe de rébellion et d'insolence ? Les voyez-vous, ces gardes nationaux qui tiennent leurs fusils renversés, comme à un enter-

rement ? I /apercevez-vous dans les flots de poussière, le grand captif, le grand vaincu, le roi ? Le roi qui, comme un accusé, comme un coupable va être obligé de courber humblement le front et d'implorer de ses sujets l'amni.stie ! La reconnaissez-vous la femme qui, elle, ne baisse jamais la tête, qui e^t poursuivie par la fatalité, qui voit le malheur s"acharner sur elle comme un implacable vautour, et qui, au milieu des crises les plus horribles, des dangers les plus épouvantables, ne perd jamais la qualité qu'elle tient de ses ancêtres, et qui est comme le fond, comme l'essence de son âme : la fierté.

Si Marie-Antoinette était seule exposée, elle serait impassible en traversant la place Louis-Ouinze, aussi impassible qu'elle le sera, quand, deux années plus tard, elle reviendra sur cette même place maudite, pour y montera Téchafaud. Ce qui la préoccupe, ce n'est pas son salut à elle, c'est celui de son mari, de ses enfants, de sa belle-sœur, de ses serviteurs. Pour elle, rien ne l'émeut, rien ne la fait pâlir. i:ile plane, l'intrépide souveraine, au-dessus du danger, au-dessus de la souffrance, au-dessus de la mort. Cette foule cruelle dont elle entend les cris, lui inspire, non de la colère, mais de la pitié. IJIe est tentée de dire comme le Christ : < Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. > Si elle ne reste pas absolument immobile, c'est pour s'occuper de ses enfants. Le front du dauphin ruisselle de sueur. L'air manque à sa respiration. « Voyez, messieurs, dit la malheureuse mère aux gardes nationaux qui font la haie, voyez dans quel état sont mes pauvres enfants ; ils étouffent. > — Nous t'étoufferons bien autrement ! murmure une voix inflime.

Les voitures arrivent au pont tournant qui est au bout de la place Louis-Ouinze, en face des Tuileries. Dès qu'elles l'ont traversé, on le referme. Mais le jardin est rempli par une foule innombrable. Plus on approche du palais, plus le péril s'accroît. On se demande si l'on arrivera sains et saufs jusqu'au château, et l'on éprouve, pour y rentrer, les mêmes émotions qu'on avait ressenties pour en sortir. Angoisses au départ, angoisses au retour. Les

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trois gardes du corps, qui sont toujours sur le siège de la berline royale, courent surtout des dangers. La foule exaspérée réclame leur mort à grands cris. Le s ing de ces fidèles compagnons du fatal voyage va-t-il donc rejaillir sur la robe de la reine ? Ces trois dévoués serviteurs de leurs maîtres seront-ils les victimes jetées au tigre populaire ? Les voitures, qui se sont frayé très lentement et très difficilement un passage, arrivent enfin devant les trois marches de la terrasse qui sépare le château du jardin. Aussitôt les assassins se précipitent sur les trois gardes du corps, et veulent s en emparer comme d'une proie. On engage la famille royale à descendre immédiatement de voiture, pour lui épargner le spectacle des meurtres qui se préparent. Mais la famille royale malgré le danger qu'elle court elle-même, refuse de bouger, dans Tespoir que sa présence pourra sauver ses infortunés serviteurs. Les meurtriers, redoublant de rage, veulent escalader le siège de la voiture, où se tiennent toujours MM. de Moustijr, de Malden et de Valory. Craignant que la prolongation de cette lutte ne mette en péril les jours du roi et de sa famille, les trois victimes prennent la résolution de la faire cesser, en descendant volontairement du siège et en se livrant aux assassins.

Madame Elisabeth, qui s'est aperçue de ce mouvement, passe son bras par l'ouverture d'une des glaces de devant de la berline, et saisit le pan de la veste de M. de Valory pour l'empêcher de se jeter à bas. Mais ses deux camarades et lui mettent pied à terre, et, se dévouant comme des holocaustes jetés en pâture à la foule, s'élancent héroïquement au milieu de leurs meurtriers. On les saisit, on les prend aux cheveux, on les terrasse, on les traîne, on les crible de coups. Heureusement, quelques gardes nationaux honnêtes interviennent, et, arrachant aux mains des cannibales les trois gardes du corps, ils les conduisent, non sans grand'peine, jusque dans l'intérieur du château.

La famille royale descend alors de voiture. L'espace à parcourir à pied, depuis les trois marches de la terrasse devant laquelle la berline s'est arrêtée jusqu'à la porte du pavillon de

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l'Horloge, n'est que de quelques pas. Mais la terrasse, comme tout le jardin regorge d"une foule immense, et les dispositions de cette foule sont si menaçantes, surtout à l'égard de la reine, que le trajet, si court qu'il soit, n'en est pas moins très périlleux. Ce.st le roi qui, le premier, met pied à terre. On -arJe le silence, et toutes les têtc^ restent couvertes. In seul homme, .M. Je Guilhermy, membre Je TAssemblée ntitionale se découvre respectueusement. On lui crie de toutes parts : « Kenieiie/ votre chapeau. > Alors il le lance dans la foule assez loin pour qu'on ne puisse le lui rapporter, et impassible, inlrepiJe. il Jemjure respectueusement au milieu Je l'insulte universelle, le visage calme, la tète nue.

C'est ensuite Marie-Antoinette qui Jesc(.'nd île voiture. Des murmures hostiles s'élèvent à sa vue. Pendant ce temps, à côté des Tuileries, l'Assemblée nationale est en séance. IJle n'a pas voulu interrompre ses travaux à l'occasion d'un roi. Un roi, c'est maintenant si peu de chose. Pourtant quelques députés, les uns par respect, le.s autres par curiosité, sont venus sur la terrasse, pour y assister à l'arrivée Je la famille royale. De ce nombre est un député favorable aux idées nouvelles, le vicomte de Xoailles. 11 s'approche avec empressement de la reine, et lui offre .son bras. Marie-Antoinette refuse la protection d'un aJ\-ersaire, et Jemande le bras J'un Jepute de la droite, qu'elle vient Je reconnaître. « La dignité de lempire, a dit M. de Lamartine, se retrouve tout entière dans le geste et le cœur d'une femme. >

Un des officiers de la chambre du roi, M. Hue, par\-ient jusqu'à la voiture, et tend les bras pour recevoir le lils Je sou maître. Le petit prince, en apercevant ce fidèle serviteur, a les yeux remplis de larmes. Malgré tous les efforts de M. Hue pour se saisir du dauphin, un officier de la garde nationale s'en empare, l'emporte vivement Jans le château, et le dépose sur la table de la salle du conseil des ministres.

Marie-Antoinette, séparée de .son fils a un instant de grande inquiétude sur le .sort de l'enfant. Llle entre dans le château avec

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le roi, Madame Elisabeth et Madame Royale. Oh ! quelle rentrée lugubre. Jamais cachot n"a paru plus funeste à des prisonniers. Non, ce nY'st plus un palais, c'est le vestibule de l'échafaud. En pénétrant dans le pavillon de IHorJo-e, on dirait que la famille royale passe sous les fourches caudines. Jdle gravit le grand escalier pour se rendre au premier étage. Avant d'arriver à ses appartements, elle traverse la ^alle où sont les trois gardes du corps déjà détenus, et leur adresse des signes d'attendrissement et de bonté en tcmoignage de la joie qu'elle a de les voir encore vivants. M. de Malden a reçu plusieurs coups de baïonnette. M. de Moustier a été atteint au cou par le tranchant d'une hache. M. de Valory, terrasse à coups de crosse de fusil, juii.s trainé par les cheveux, a été violemment meurtri. Ils sont heureux d'avoir souffert pour leur roi, pour leur reine. < Quels maîtres ! s'écrie M. de Valory dans sa relation, et quils méritaient bien qu'on sût mourir pour eux ! »

Enlin, voilà Louis XVI rentré dans le palais de ses pères. U y reparait comme un vaincu dont la couronne n'est plus qu'un hochet de dérision. Ce n'est pas un vrai monarque, c'est un fantôme de roi. Et cependant la force de l'habitude est telle, que la vieille machine de l'étiquette fonctionne encore, comme par un reste d'nnpulsion. Louis XVI se retrouve dans ses appartements, comme si rien ne s'était passé depuis le commencement de la semaine. On reprend le service comme à l'ordinaire; il semble que le roi revient d'une partie de chasse. On va procéder au coucher royal suivant les règles du cérémonial habituel.

Camille Desmoulins, dans le numéro 83 de son journal les Révuliitions de France et de Brabant, essayera ainsi de jeter le ridicule sur ce retour du roi aux Tuileries. <c Quand Louis XVI, a-t-il dit, lut rentré dans son appartement, il se jeta sur un fauteuil, en disant : « 11 fait diablement chaud. > Puis : « J'ai fait là un < lichu voyage. Kntin, cela me trottait depuis longtemps dans la « cervelle. > Ensuite, regardant les gardes nationaux présents : « C'est une sottise que j'ai faite, j'en conviens. Eh bien ! ne faut-il

« pas que je fasse aussi mes farces comme un autre. Allons, qu'on « m'apporte un poulet ! > Un de ses valets de chambre paraît. « Ah ! te voilà, toi ! Va moi aussi, me voilà ! » On apporte le poulet. Louis XVI boit et mange avec un appétit qui aurait fait honneur au roi de C>ocaqne. >

Dans le numéro 84 de son journal. Camille Desmoulins se plaindra que l'Assemblée nationale ait troj^ bien traité le roi, devenu accusé. <c 11 ne lallait pas, dira-t-il, faire antichambre, souffrir qu'un crmiinel se mit aux bains à l'arrivée des commissaires. Il ne lallait pas attendre que. dans sa baignoire, il eût tiré sa sonnette pour admettre l'As^^emblée nati(jnale comme im ^arcon de bains. A-t-on vu des juges s'inscrire chez, le concierge des j^risons pour demander humblement à l'accuse un rendez-vous et son heure pour l'interroger: 11 n'y eut jamais une telle bassesse. >

Si telle est la colère, si telle est l'ironie des révolutionnaires, en revanche, les royalistes ont dans le cœur une compassion et une douleur profondes. Lisons, j^our nous en rendre compte, ce passage des Mémoires du marquis de Lerrières. racontant une scène qui eut lieu, au moment où Louis XVI rentrait humilié dans sa capitale : « En vieux militaire, chevalier de Saint-Louis, errait d'un côte et d'un autre, en proie à la j^lus tourmentante inquiétude. Parvenu dans un endroit écarté, il aperçoit avec surprise un cavalier de la garde à cheval de Paris qui pleurait. Le vieux militaire s'approche : < Camarade, qui donc peut t'allli^er « à ce point ? — Ah ! monsieur, répond en sangh^tant le cavalier, « j'ai abandonne mon poste, je n'ai pu y tenir. Le spectacle que « je viens de voir me déchire le C(eur. Je ne suis pas le seul, car € mon pauvre cheval, que j'ai ramené à l'écurie, n'a pas voulu

< manger. > Le vieux militaire, les larmes aux yeux, fouille dans sa poche. < Mon ami. je n'ai que ces dix-huit francs, fais-moi le

< }Maisir de les accepter. > Le cavalier les repousse de sa main, et s'écrie douloureusement : < Ah ! je le vois bien, on ne croit j^lus « à l'honneur de soldat î y> Le vieux militaire se jette dans les bras de cet homme respectable. Tous les deux, avec un silence

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