LA CAPTIVITÉ DES TUILERIES
messe de la chapelle du château, parce qu'on trouvait cette chapelle trop éloignée des appartements de Louis XVI et de Marie- Antoinette. Un coin de la galerie de Diane, où l'on dressa un autel en bois portant un crucifix d'éhène et quelques vases de fleurs, était devenu le seul endroit où le lils de saint Louis, où le roi très chrétien put entendre la messe.
Parmi les gardes transformés en véritables geôliers, il se trouvait toutefois d'honnêtes gens qui témoignaient à la famille royale des égards respectueux, et qui essayaient d'atténuer la rigueur des consignes qu'ils avaient reçues. Tel tut Saint-Prix, l'acteur de la Comédie-Française. Dans le corridor étroit et noir qui, derrière fappartement de la reine, séparait le rez-de-chaussée en deux, une sentinelle devait toujours se tenir en faction. Saint-Prix reclamait souvent ce poste peu recherché. Il y favorisait les courts entretiens que le roi et la reine avaient dans le corridor, et, s'il entendait le moindre bruit, il les avertissait. Marie-Antoinette eut aussi à se louer de M. Collot, chef de bataillon de la garde nationale, qui était chargé du service militaire de son appartement. Un jour, un officier y avait mal parlé de la souveraine, AL Collot voulut le signaler à La Fayette et le faire punir. Akirie-Antoinette s'y opposa avec sa bienveillance habituelle et dit au coupable quelques mots de raison et de bonté. A l'instant même, cet homme se convertit, et devint un des partisans les plus dévoués de la reine.
La famille royale supportait sa captivité avec une douceur et une résignation admirables, et se préoccupait moins de son sort que de celui des personnes compromises dans le voyage de Varennes et qui étaient incarcérées. Louis XVI, au lieu de récriminer contre les hommes et les choses, offrait à Dieu ses humiliations et ses souffrances. Il priait, il lisait, il méditait. Sa lecture favorite, après ses livres de prières, était la J^ic de Charles I",, soit qu'il essayât, par les leçons de l'histoire, de se prémunir contre une fin semblable à celle de l'infortuné monarque, soit qu'une analogie de désastres et de douleurs eût établie une sym-
pathie profonde et mystérieuse entre le roi qui avait été décapité et le roi qui allait bientôt l'être.
Auprès de Louis XVL sa sœur apparaissait comme un bon ange. Plus douce, plus pieuse, plus résignée que jamais, elle avait cette énergie suprême que donnent une bonne conscience et un cœur intrépide. Le 4 juillet, elle écrivait au comte de Provence, le futur Louis XVIII, qui, réfugié à l'étranger, y était à l'abri du péril. « Le ciel a eu ses vues en vous sauvant. Dieu veut au moins votre salut. \'oilà ce que je désire le plus. \'ous savez si mon cœ'ur est vrai, lorsqu'il vous souhaite avant tout un bonheur éternel. Nous nous portons bien, nous vous aimons; mais je me mets à la tête pour cet article... Ne pensez jamais faiblement à ceux que la main de Dieu a frappés d'une manière forte, mais à qui il donnera, j'espère, les moyens de soutenir cette épreuve. Je vous embrasse de tout mon cœ-ur. >
Madame f]lisabeth écrivait à M'"" de Kaigecourt le 23 juillet : < Je suis encore un peu étourdie de la secousse violente que nous avons éprouvée. Il faudrait pouvoir passer quelques jours bien tranquille, éloignée du mouvement de Paris, pour remettre mes sens. Mais Dieu ne le permettant pas, j'espère qu'il y suppléera. Ah!moncœ*ur, heureux l'homme qui, tenant toujours son âme entre ses mains, ne voit que Dieu et l'cternité, et n'a d'autre but que de faire servir les maux de ce monde à la gloire de Dieu, et d'en tirer j^arti pour jouir en paix de la récompense éternelle ! >
C'était toujours dans la religion que la sainte princesse plaçait sa force, sa consolation, son espoir. « \'ous ne pouvez imaginer, écrivait-elle à l'abbé de Lubersac le 29 juillet, combien les âmes ferventes redoublent de zèle. Le ciel ne peut pas être sourd à tant de vceux qui lui sont olierts avec tant de confiance. C'est du cœur de Jésus que l'on semble attendre toutes les grâces dont on a besoin. La ferveur de cette dévotion semble redoubler. > Madame I^lisabeth, tout en ne renonçant pas à l'espérance, comprenait peut-être mieux que {KTsonne l'extrême gravité de la situation- La veille, elle avait ccrit à M"" de Bombelles : < Je frcmis du
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LA CAPTIVITÉ DES Tl ILERIES
moment où le roi sera dans le cas d'agir. Nous n'avons pas ici un homme de tète en qui l'on puisse avoir confiance. Tu sens où cela nous mènera; j'en frémis. Il faut lever les mains vers le ciel, Dieu aura pitié de nous. Ah! que je voudrais que d'autres que nous s'unissent aux prières qui lui sont adressées par toutes les communautés et par toutes les saintes de la France ! >
Les sentiments de la reine n'étaient ni moins touchants ni moins élevés que ceux de sa belle-sœur. Marie-Antoinette consacrait une partie de ses journées à l'éducation de ses enfants et d'une orpheline nommée Ernestine Lambriquet, qui était lille d'une des femmes de service de Madame Royale. L'infortunée souveraine se donnait elle-même pour exemple de l'instabilité des grandeurs de ce monde. Elle instruisait ses élèves à se priver volontairement, chaque mois, d'une partie de l'argent destiné à leur distraction pour l'employer à secourir les indigents ; et les enfants, dignes de leur mère, regardaient cette privation comme un bonheur. Marie-Antoinette supportait ses maux avec un courage d'autant plus méritoire que les émotions du fatal voyage de Varennes l'avaient fait énormément soull'rir au physique et surtout au moral. M'"" Campan, qui l'avait quittée depuis quelques semaines et qui la revit en août, nous la dépeint ainsi : « Je la trouvai sortant de son lit. Ses traits n'étaient pas extrêmement altérés. Mais après les premiers moments de bonté qu'elle m'adressa, elle ôta son bonnet, et me dit de voir l'effet que la douleur avait produit sur ses cheveux. Ln une seule nuit, ils étaient devenus blancs comme ceux d'une femme de soixante-dix ans. Sa ^Majesté me fit voir une bague qu'elle venait de faire monter pour la princesse de Lamballe. C'était une gerbe de ses cheveux blancs avec cette inscription : « Blanchis par le malheur. »
Hélas ! la reine de France et de Navarre n'est plus la souveraine éblouissante qui triomphait comme une déesse. Ce n'est plus la radieuse Junon de l'olympe monarchique, la superbe beauté dont rien n'égalait le charme, si ce n'est le prestige. File ne traîne plus à sa suite le flot d'adorateurs qui s'extasiaient sur
son passage. On ne célèbre plus la splendeur de sa personne royale, le luxe de ses toilettes, Téclat de ses pierreries, de son diadème. Non. Mais dans ce palais qui n'est plus qu'un cachot, dans cette captivité pleine d'angoisses, pleine de larmes, il y a quelque chose de vénérable, d'auguste, de sacré, quelque chose qui est plus grave, plus imposant et plus majestueux que le pouvoir suprême : le malheur. Ah ! voilà le moment où les âmes vraiment chevaleresques peuvent et doivent se dévouer à cette femme. Voilà l'heure où ses courtisans font plus d'honneur qu'à euxmêmes qu'à elle. () reine! vous êtes persécutée! Les Hosannah se sont changés pour vous en Cnicificatiir ! Jusque sous les fenêtres de votre palais on vous calomnie, on vous menace, on vous outrage ! Venez donc, hâte/vous, courtisans de l'infortune! Venez, accourez tous ! Ici votre zèle trouvera sa place, ('e ne sont pas les laveurs, l'argent, les biens de la terre qu'on vient chercher ici. C'est le péril, c"est le sacrifice, c'est la mort. Venez ! La reine vous distinguera, f^lle inscrira votre nom sur le livre d"or des fidèles! Venez! le nuage sombre qui plane sur son beau front le rend plus noble encore. Ses regards sont moins vifs qu'autrefois; mais ils sont plus attendrissants. II y a maintenant dans toute sa personne quelque chose de mélancolique et d'austère que les révolutionnaires les plus ardents eux-mêmes ne pourraient contempler de près sans une prc^fondeet inexprimable émotion. Venez tous, et si vous n'aviez pas pitié de la reine, vous courberiez la tête devant la femme, devant l'épouse, devant la mère. Venez !
PARIS PLNDAM LA SLSl^ENSlON 1)1 : LA KOVAUIL
Louis XVI c^t jusqirà nouvel ordre un souverain dépossédé. Pendant cet interrègne, la physionomie de Paris olFre des contrastes de tout i^enre. C'est un mélan-e d"optimisme et de prévisions sinistres, de vestiges monarchiques et de germes répubhcains. Au dire des uns tout le mal est lini, c"est le bien qui commence, Tàge dor qui arrive après lage de 1er, Tordre et la liberté qui s'unissent pour touiours. Au dire des autres, c'est au contraire, une série de tempêtes elFroyables qui se prépare. Voyez ! disent-ils, à Thorizon que de points noirs : émeutes, révolution, disette, guerre religieuse, guerre civile, guerre étrangère, invasion, démembrement, cataclysmes de tout genre I En attendant, partout la lutte. D'un c6ié, les Jacobins, plus révolutionnaires que la Révolution elle-même, de l'autre, des conservateurs, plus royalistes que le roi. Dans l'armée, l'indiscipline; dans la religion, le schisme; dans les salons comme sur les places publiques, les querelles, les haines, les invectives. Dans les théâtres, chaque pièce devenait matière à des allusions et à des conllits; aux Lrançais, le Charles IX de Joseph Chénier, les scènes de la Saint-Larthelemy portant au paroxysme la fureur du public; à l'Opéra, les royalistes applaudissant avec enthou-
MARIE- AN TOI NETTE AUX TUILERIES
l'AKK^ l'I.NDANr l.A SUSl'ENSION DE LA ROYAUTÉ io3
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sîasme, les républicains sifflant avec rage ce vers de Castor et Polliix :
Régnez sur un peuple fKlùle;
au théâtre de la Nation, Athalic, avec les chceurs de Gossec, les partisans du trône et de Tautel s'extasiant aux passages monarchiques du chef-d'œuvre de Racine, les révolutionnaires appliquant à iMarie-Antoinette les anathèmes contre la lille de Jézabel. Dans toutes les rues, sur toutes les places, les attroupements, les propos séditieux, les crieurs publics qui colportent la calomnie et le mensonge. Dans les galeries du Palais-Hoyal, séjour d'anarchie et de débauche, le flot impur, toujours grossissant, des bandits et des prostituées. Dans les journaux, un torrent de diatribes, une avalanche de fausses nouvelles, un déluge d'infamies. C'est Camille Desmoulins qui le dit : < Aujourd'hui, les journalistes exercent le ministère public. Ils dénoncent, décrètent, absolvent ou condamnent tous les jours; ils montent à la tribune aux harangues, et il est parmi eux des poitrines de sentor qui se font entendre des quatre-vingt-trois départements. Les journaux pleuvent tous les matins comme la manne du ciel et cinquante feuilles, ainsi que le soleil, viennent tous les jours éclairer l'horizon. >
La presse est furieuse, forcenée. Pour avoir des lecteurs, il faut tremper sa plume dans le vitriol et dans la boue, avant de la tremper dans le sang. La sagesse, les convenances, la modération, chimères que tout cela ! Nous ne sommes point à l'Académie. Nous sommes aux Halles, dans les carrefours, dans les bouges. Ce qui plaît c'est le langage ordurier, ce sont les plaisanteries des pitres de la foire, les lazzis ignobles et cruels, les cris sauvages des cannibales. Ce qui est de mode, c'est la violence, la rage, la frénésie. Cara, dans les Annales patriotiques: Féron, dans VOrateur du peuple; Camille Desmoulins, dans les Révolutions de France et de Brabant : Condorcct, dans la Chronique de Paris; Fauchet, dans la Bouche de fer; Marat. dans ÏAnii du peuple;
lirissot, dans le Patriote français; Laclos, Tauteur des Liaisons dangereuses, dans le Journal des Jacobins, rivalisent pour savoir qui criera le plus longtemps et le plus fort. Que d'agitations, que de folies, que d'ambitions malsaines, que de ridicules vanités, que de chimères stupides ou criminelles dans cette fourmilière, que tôt ou tard écrasera le talon d'un despote !
La Fayette n'est pas mieux traité que Louis XVL Camille Desmoulins apostrophe ainsi le fameux général : « Libérateur des deux mondes, fleur des janissaires, phénix des alguazils majors, Don Quichotte du Capet et des deux Chambres, constellation du cheval blanc, ma voix est trop faible pour s'élever audessus des clameurs de vos trente mille mouchards et du bruit de vos quatre cents tambours. » Le même journaliste appelle le roi ? « Notre Sancho Panca couronné. > Des hommes soudoyés colportent dans les lieux publics l'écrit intitulé : (irand jugement rendu par le peuple contre Louis AT/. « () jour de triomphe! y est-il dit, ô Français, que vous êtes heureux! Le parjure est arrêté. Français, cette chute doit vous servir d'exemple. Le traître Louis doit subir son châtiment. y> La Bouche de fer s'exprime ainsi : < Il n'y a plus à délibérer; le peuple libre, le peuple souverain s'est couvert, en regardant avec mépris le ci-devant roi. Voilà enlin un plébi.scite; la république est sanctionnée. >
On cherche par tous les moyens possibles à rendre le roi odieux et ridicule On le représente dans des caricatures avec le corps d'un cochon et le front d'un bélier. A entendre les orléanistes et les républicains, il n'a plus ->a raison. Il demande des chevaux de poste, veut se mettre à la tête de ses troupes et combattre ses ennemis; il proposj dans un autre moment d'abdiquer; l'instant après, il se met en fureur, saisit des tabourets, les lance contre les glaces de son appartement, brise les porcelaines. Ces tables grossières se débitent dans tout Paris. Le peuple a complètement perdu le sentiment du respect.
Les églises ne sont même plus un lieu de consolation. La discorde y est comme partout ailleurs. Aux yeux des lidèles, les
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PARIS PFXDANT f. A SUSPENSION DE LA ROYAUTÉ
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prêtres constitutionnels qui officient sont des apostats, des intrus. Chaque cérémonie religieuse célébrée par eux est une profanation un .sacrilège. Le pape a frappé de ses foudres les ecclésiastiques rebelles. C'est Fabomination de la désolation. Les gens pieux qui entrent encore dans les églises y ont un frémissement de douleur et de sainte colère. Ils vont partout disant que le Christ est crucifié pour la seconde fois.
A l'Assemblée nationale, les discussions sont de plus en plus tumultueuses. Le sentiment républicain ne se dissimule plus. Robespierre est Tidole du jour. « Cet homme m'en veut beaucoup, dit Louis XVL Pour moi, je ne lui en veux point, car je ne le connais pas. > Les hommes d'ordre pourraient s'appuyer sur Barnave, sur Duport, sur Malouet, et modifier avec eux la Constitution dans le sens des principes monarchiques. Mais les membres de la droite ne le veulent pas. A leurs yeux, admettre la Constitution, même en la corrigeant, ce serait sanctionner la révolte. S'unir à des factieux, ce serait devenir factieux soimême. € Nos espérances, disent-ils, ne sont point tombées si bas qu'il ne nous reste plus qu'à accepter un rôle dans une comédie de révolutionnaires effrayés. Point de concessions, point de transactions. De l'excès du mal naîtra le bien. Il faut que l'épreuve se fasse, qu'elle se fasse tout entière, que les démocrates donnent toute la mesure de leur scélératesse et de leur folie! > Développant cette thèse, qui est l'excuse mise en avant par toutes les causes compromises, quand elles veulent justifier leur inaction, leurs défaillances, les royalistes s'abstiennent systématiquement ; ils boudent, ils donnent à leur opposition un caractère mesquin, tracassier, impuissant.
Paris est devenu un pandémonium. Quel est Thomme modéré qui pourrait se faire écouter au milieu d'un pareil ouragan ? Il faudrait, pour couvrir ce bruit, pour dominer ce tumulte, le clairon du jugement dernier. Qui donc pourrait avoir l'audace de prendre en main le gouvernail ? Qui aurait assez de force morale et matérielle pour inspirer de la confiance aux passagers,
pour rétablir la discipline parmi les matelots en insurrection? Plus de pilote. Le navire va se briser contre les écueils. Le ciel est sillonne d"éclairs.
Le mois Je juillet 1791 ne manquera pas de gloire aux gens avides d'émotions et de spectacles. Le 12, la translation des cendres de Voltaire; le 14, la fête de la Fédération au Champ-deiMars; le 17, une émeute où coulent des flots de sang: c'est sans doute un mois bien rempli !
Libres-penseurs, rejouissez-vous î \oiIà le triomphe de la philosophie, l'apothéose de votre patriarche de Ferney. Quand il mourut, son corps fut transporté, la nuit, furtivement, par son neveu, dans Teglise de l'abbaye de Sellières en Champagne. Mais maintenant la ville de Paris veut que le mort illustre soit déposé au Panthéon, cette cathédrale des philosophes. Les révolutionnaires encensent Voltaire, qui aurait été l'ennemi juré de la révolution ; Voltaire, le commensal de tous les grands seigneurs, le courtisan de tous les trônes. Le cortège part de la place de la Bastille. On élève le cercueil aux regards de la foule et on lui forme un piédestal avec des pierres arrachées aux fondements de la forteresse de Tancien régime. Sur l'une des pierres est gravée l'inscription suivante : < Reçois, en ce lieu, où t'entraîna le despotisme, les honneurs que te décerne ta patrie. >
Quarante forts de la halle, vêtus d'aubes blanches, les bras nus, la tète couronnée de lauriers, représentent les poètes antiques, et portent sur un brancard une statue du demi-dieu en carton doré. Une cassette d'or, en forme d'arche, contient les soixantedix volumes de ses œuvres. Le cercueil est placé sur un char traîné par douze chevaux blancs, dont les rênes et les crinières sont tressées de fleurs. Des portefaix costumés en prêtres d'Apollon, des filles publiques en robes plus ou moins fanées, figurent les Muses, les Nymphes, et entourent le char. Tous les acteurs et toutes les actrices de Paris le suivent. Ils s"arrêtent à la porte des principaux théâtres, et à celle de la maison de M. de Villette, où Voltaire est mort, et où Ion a gardé son cœur. Des
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PARIS PENDANT LA SUSPENSION DE LA ROYAUTÉ i.
guirlandes, des couronnes ornent la façade, où on lit Tinscription : < Son esprit est partout, mais son ai^ur est ici, >
Le Théâtre-Français a fait de son péristyle un arc de triomphe. Une statue de Fauteur de Mérope y est érigée. On lit sur le piédestal : « II lit IrcneaSS ans; à 17 ans, il {\{(Kdipc. » Malgré l'empressement de la foule, cette pompe païenne, mythologique, cette cérémonie funéraire, sans croix, sans prêtres, sans prières, n'excite que la curiosité. Elles font sourire, les étranges prétresses en robe blanche, les soi-disant vestales, qui ont pour mission d'entretenir le feu sacré de la poésie. Ce n'est pas chose facile d'accorder à un homme, sans tomber dans le ridicule, des honneurs qui ne sont dus t|u'à Dieu. On a beau faire, on a beau dire, le culte de Voltaire ne sera jamais une religion.
Une pluie torrentielle trouble tout à coup la procession. Poètes, muses, nymphes, municipaux courent chercher un abri. La cérémonie ne fmit qu'à dix heures du soir. Le corps est déposé au Panthéon, entre celui de Descartes et celui de Mirabeau. Les royalistes se plaignent qu'on ait célébré une fête publique, quand le roi et sa famille sont captifs aux Tuileries. Les personnes charitables regrettent les sommes dépensées à des pompes théâtrales, quand le peuple manque de pain. Tous les individus qui ont tiguré dans le cortège sont harassés, couverts de boue. La pluie a refroidi l'enthousiasme. Le carton doré de la statue est tombé en miettes. Le lendemain, personne ne pense plus au patriarche deP'erney, Sic transit i^loria mitudi !
Deux jours après la translation des cendres de Voltaire, c'est au Champ-de-Mars la fête de la Fédération. La famille rovale . séquestrée n'y assiste pas. On est déjà bien loin de l'optimisme et des illusions de l'année précédente. On s'aperçoit que l'âge d'or n'est pas si proche qu'on le soupçonnait. Les acclamations sont moins enthousiastes : les fanfares n'ont plus les mêmes échos.
L'épilogue de la fête du 14 juillet, c'est la scène sanglante du 17. Les esprits sont surexcités. On a placardé sur tous les murs de Paris, et jusque dans les corridors de l'Assemblée nationale,
une adresse aux lYançais, signée par Achille du (^iiâtclet, colonel à la suite d'un regmient de chasseurs. < Citoyens, est-il dit dans cette adresse, la tranquillité parfaite, la confiance mutuelle qui régnait parmi nous pendant la fuite du ci-devant roi, l'indilTerence profonde a\'ec laquelle nous l'avons vu ramener, sont des signes non équivoques que l'absence d'un roi vaut mieux que sa présence, et qu'il n'est pas seulement unesuperiluité, mais encore un fardeau très lourd qui pèse sur toute la nation. L'histoire de France n'oJlVe qu'une longue suite des malheurs du peuple dont la cause remonte toujours aux rois. Xous n'avons ccs^e de soullrir pour eux et par eux. Le catalogue de leurs oppressions était plein. Mais à tous leurs crimes la trahison manquait. Aujourd'hui, il ne manque plus rien, la mesure est comblée, ils n'ont plus de forfaits à commettre. Leur règne est fini... Quant à la sûreté individuelle de M. Louis Bourbon, elle est d'autant plus assurée que la P>ance ne se déshonorera pas par un ressentiment contre un homme qui s'est déshonoré lui-même. >
Les orléanistes et les jacobins s'unissent. Dans une pétition où il est dit qu' « il est aussi contraire à la majesté de la nation outragée que contraire à ses intérêts, de conlier désormais les rênes de l'empire à un homme parjure, traître, fugitif. > Brissot et Laclos demandent le remplacement du roi. La pétition est atfichée sur tous les murs. On publie que tous ceux qui voudront signer l'original aient à se rendre au Champ-de- Mars, où il est placé sur l'autel de la Patrie, qui reste dressé depuis la fête du 14. Le dimanche 17 est le jour fixe pour cette signature. Les partisans de la déchéance arrivent en foule au Champ-de-.\lars à trois heures de l'aprês-midi ; mais La Fayette et Bailly s'opposen: à la manifestation. La municipalité a décidé que le drapeau rouge sera déployé et la loi martiale proclamée. Les émeutiers crient : « A bas le drapeau rouge \ à bas les baïonnettes. > Une grêle de pierres succède aux vociférations. La garde tire alors quelques coups en l'air. Une partie du peuple prend la fuite. Mais les chefs, revenus de leur première frayeur en voyant
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que personne n'est blessé, rallient les fuyards. On recommence à lancer des pierres. La Fayette ordonne une seconde déchar'^e qui, cette fois, est réelle. Le sol est jonché de cadavres. La panique se répand tout autour du Champ-de-Mars. Les Parisiens qui prenaient lair aux Champs-Elysées fuient effarés. Si La Fayette voulait, c'en serait fait pour longtemps des tentatives républicaines. Les démagogues se croient perdus. Ils tremblent. Mais le lendemain on leur laisse relever la tcte; leurs journaux reparaissent. Ils retournent tranquillement dans leurs clubs. Rassurés par les hésitations de leurs adversaires, ils payent d'audace, et la Révolution reprend son cours.
Il y a bien des gens qui s'affligent de tant de scandales et de troubles. Mais le gros du public y trouve une sorte de plaisir. Cette agitation perpétuelle, cette rage de politique, ces émotions violentes, ces secousses, ces crises qui se succèdent imprévues et rapides, comme autant de scènes de mélodrame, tout cela plaît à beaucoup d'individus. La fièvre leur est si habituelle qu'ils ne voudraient plus de la santé. A leur esprit avide de spectacles bruyants, le repos paraîtrait une fatigue. Ils s'intéressent aux luttes parlementaires, comme les Espagnols aux courses de taureaux. Même effervescence, mêmes cris, même tumulte. Il leur est d'ailleurs agréable de voir enfin s'écrouler les colosses qu'autrefois on ne regardait qu'à genoux. L'instinct égalitaire se complaît dans l'écrasement du trône. Les souffrances de la royauté, du clergé, de la noblesse font les délices des plébéiens. Les bons bourgeois, les gardes nationaux, se réjouissent des leçons données au pouvoir, et les futurs septembriseurs respirent déjà dans l'atmosphère comme une odeur de sang.
GUSTAVE III, Hoi de Suède (Musée de Versailles)
L'EMIGRATION
Nous venons de regarder Paris. Jetons maintenant un rapide coup d'oeil sur l'étranger.
La nouvelle de l'évasion du roi et de sa famille avait produit au dehors une folle joie. Le cœur des émigrés s'était ouvert aux espérances les plus flatteuses. On se félicitait, on s'embrassait. On préparait à Bruxelles de grandes fêtes dans l'attente du courrier qui devait annoncer que Louis XVI avait franchi heureusement la frontière. Le désastre de Varennes est venu refroidir cet élan d'allégresse.
L'émigration qui, jusque-là, était peu considérable, devint alors presque générale dans la noblesse, dans le clergé, et même dans la haute bourgeoisie. Il se forme à Paris et dans les principales villes de province des bureaux pour hâter cette fuite universelle. Des hommes exaltés forcent les nobles d'abandonner leurs femmes, leurs enfants, leurs propriétés, et départir, comme des proscrits, pour la terre étrangère. Ce départ est une grande faute : la place de la noblesse serait non point à l'étranger, mais a côté du roi. Qu'une aristocratie fidèle suive un souverain dans l'exil, on le comprend ; mais qu'elle le laisse dans ses États, au milieu des piu.^ graves périls, et qu'elle aille errer de cour en
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cour, au lieu de rester à son poste et de jouer un rôle national, c'est là ce qui semble inadmissible. Si les émigrés dépensaient au dedans la moitié de Ténergie et des efforts qu^ils vont dépenser au dehors en pure perte, le trône serait sauvé. Mais la passion ne raisonne pas. Il ne s'agit, dit-on, que d'une promenade sur les bords du Rhin. Dans cinq ou six semaines, on reviendra vainqueur. Il n'y a qu'à montrer son panache, un mouchoir blanc, la botte du prince de Condé, et six francs de corde pour pendre les chefs de la Révolution.
Exaspéré par l'insuccès du voyage de Varennes, le marquis de Bouille lance l'anathème contre l'Assemblée nationale. Nouveau Coriolan, il menace sa patrie des foudres de son courroux et de sa vengeance. Il écrit de Luxembourg une lettre à l'Assemblée, € Le roi, dit-il dans sa lettre, vient de faire un effort pour briser les fers dans lesquels vous le retenez depuis si longtemps, ainsi que sa famille infortunée. Mais une destinée aveugle, à laquelle les empires sont soumis, et contre laquelle la prudence des hommes ne peut rien, en a décidé autrement. Il est encore votre captif. Ses jours, ainsi que ceux de la reine, sont, j'en frémis, à la disposition d'un peuple que vous avez rendu féroce et sanguinaire, et qui est devenu l'objet du mépris de l'univers. > L'irascible général accentue ainsi la menace : « Je connais mieux que personne les moyens de défense que vous avez à opposer; ils sont nuls. Votre châtiment servira d'exemple à la postérité... Vous répondez des jours du roi et de sa famille, je ne dis pas à moi, mais à tous les rois, et je vous annonce que si on leur ôte un seul cheveu de la tète, il ne restera pas pierre sur pierre à Paris. Je connais les chemins, j'y guiderai les armées étrangères. Cette lettre n'est que Tavant-coureur du manifeste des souverains de TEurope. Ils vous instruiront avec des caractères plus prononcés de ce que vous avez à faire et de ce que vous avez à craindre. Adieu, messieurs, je finis sans compliments. Mes sentiments vous sont connus. >
Pendant ce temps, les deux frères du roi, le futur Louis XVIII
L'ÉMKÎRATION
et le futur Charles X, travaillaient à former la coalition européenne contre la Révolution. Leur oncle, Louis Venceslas, électeur de Trêves, leur a donné à Coblentz, une cordiale hospitalité. Coblentz, c'est maintenant le Paris de l'Allemagne. Le chef de la maison de Condé y organise les cadres de l'armée des princes. Beaucoup d'officiers, pas de soldats, une tête, mais une tète séparée du tronc. Calonne a l'administration des finances, ce qui est à peu près une sinécure. Le maréchal de Broglie est le ministre de la guerre. On se partage à l'avance toutes les dignités de l'État, comme faisaient les chevaliers romains partisans de Pompée, à la veille de la journée de Pharsale.
Le héros de l'émigration, c'est le roi de Suède, dont M. Geffroy nous retrace si bien la figure dans son beau livre : Gustave III et la Cour de France. En arrivant à Aix-la-Chapelle, Gustave n'a point partagé tout d'abord les illusions des émigrés français. Il a écrit, le 16 juin 1791 : < J'ai trouvé ici presque tout ce qu'il y a de plus grand en Erance. Tous ces illustres proscrits forment une société très agréable. Ils sont tous animés d'une haine égale contre l'Assemblée nationale, et aussi d'une exagération sur tous les objets dont vous n'avez aucune idée. C'est un spectacle vraiment curieux et en même temps triste de les entendre et de les voir. » Mais bientôt le monarque suédois se ressent du milieu où il est. La captivité de Louis XVI aux Tuileries l'indigne.
Tout fier de l'épée d'or que Marie-Antoinette lui a envoyée avec cette devise : Pour la défense des opprimés^ le roi de Suède tint cour à Aix-la-Chapelle avec Fersen, d'Escar, Breteuil, Calonne, M. et M"" de Saint-Priest, le marquis de Bouille, M'"" d'Harcourt, de Croy, de Lamballe.
Esprit audacieux, chevaleresque, ami des aventures, brûlant du désir d'occuper toujours l'attention publique et de faire parler de lui par les peuples et les rois, il se laisse enivrer par les flatteries intéressées dont l'entoure la noblesse française. Pour
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elle ce n est pas seulement un paladin, un protecteur, c'est un amphitryon. Trois fois par semaine, il donne aux émigrés un dîner de cent couverts, politesse particulièrement agréable pour des gentilshommes que l'absence de solde réduit parfois à se nourrir de lait et de pommes de terre. Il rencontre sur sa route des emmes, des enfants, qui lui tendem les bras, en le suppliant de les ramener dans leur patrie. Son imagination s'exalte. Le voilà qu. se dit avec orgueil que son coup d'État de 1791 en France ne réussira pas moins brillamment que son coup d'État de .77;, en Suéde Le voilà qui admire en lui-même le champion des couronnes, le Godefroy de Bouillon de je ne sais quelle croisade autoritaire et tHonarchique, le souverain magnanime, qui, ayant été naguère protège par la cour de France, va payer sa dette, et au delà. 11 lu. semble déjà qu'il fait son entrèeà Versailles, que ses vaillantes troupes, musique, en tête et bannières déployées, campent fièrement sur cette fameuse place d'Armes odieusement profanée par es scènes lamentables des journées d'octobre; que, couvert de lauriers comme le grand Condè, il gravit, au milieu des applaudissements, les marches de l'escalier de marbre, et que les uniformes des officiers suédois, libérateurs du roi de France et de Navarre, se reflètent dans l'éblouissante galerie des Glaces. De,a, dans toute l'Allemagne, on ne parle plus que de Gustave qu. apparaît non seulement comme le défenseur du roi Très Chrétien, mais encore comme celui de tous les princes du Saint- Empire. Ouvrez VAlmanach de Gotha de ,79.. Les gravures en sont presque exclusivement consacrées à la Suède et à son souverain. Il trône dans ces petites cours allemandes, où Ion respire encore un parfum féodal, et où l'ancien régime se cantonne avec tout 1 appareil de l'absolutisme en miniature. Il retourne à Stockholm au commencement du mois d'août ,79,, et, y passant une grande revue, il donne, dit-il, la représentation de sa future entrée solennelle à Paris.
Pendant ce temps, l'émigration redouble d'activité. Elle frappe 9 toutes les portes, elle s'adresse à toutes les capitales. Une feuille
L'EMIGRATION
périodique, qui se publie à Coblentz sous ce titre \ Journal de la Contre-Révolution^ soutient sérieusement que deux millions d'hommes s'avancent au secours des émigrés. Si Ton s'avise d'émettre un doute à cet égard, les initiés vous disent tout bas en confidence : < Les troupes ne marchent que la nuit pour mieux surprendre les démocrates. > Comme ils s'agitent, ces gentilshommes braves, brillants, spirituels, mais fanfarons, frivoles, qui parlent légèrement de toutes choses ; qui, ne voyant plus la France que de loin, la voient mal, et dont les événements démentent toujours les forfanteries î Suivons M. d'Escars dans ses pérégrinations chez les petits princes d'Allemagne, où l'on retrouve Versailles et l'Œil-de-Bœuf, vus par le gros bout de la lorgnette. Comme il se plaît à la cour du cardinal prince-évéque de Passau ! < Allons, monseigneur, lui dit-il, hier opéra, aujourd'hui bal. Qui peut se refuser à une si douce vie?... A peine fûmes-nous placés au fond de la salle, le cardinal et moi, que les valses commencèrent avec une rapidité que je n'ai connue que là et à Vienne. Chaque dame, après avoir reçu de Son Éminence une petite caresse et un compliment, continuait sa valse. Ce fut le cœur pénétré de reconnaissance et d'un vif regret que je pris congé d'un si digne prélat. >
Le prince de Condé, le comte d'Artois, le comte de Provence ont chacun leur diplomatie et leur cour. Les négociations entrecroisées se nouent et se dénouent sans cesse. Le projet de coalition s'élabore lentement. Les défiances de Louis XVI à l'égard de ses frères, les rivalités d'influence, les jalousies mutuelles et les conflits d'ambition des grandes cours, la gène financière du roi de Suède, la difticulté de secouer la torpeur du grand corps germanique, les hésitations de l'Angleterre, de Catherine II, de l'empereur, du roi de Prusse, tout contribue à retarder la réalisation du vœu des émigrés. Mais la déclaration de Pilnitz vient tout à coup ranimer toutes leurs espérances. Dès lors ils croient le succès certain.
Le 25 août 1791, l'empereur Léopold et le roi de Prusse
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L'EMIGRATION
Frédéric-Guillaume II se sont réunis à Pilniu, résidence d'été de la cour de Saxe. Des fêtes splendides sont célébrées en leur honneur. Au milieu d'un banquet, on annonce l'arrivée imprévue du brillant comte d'Artois. Accompagné de Galonné et du marquis de Bouille, il vient plaider ce qu'il appelle la cause des trônes. A force d'instances, il obtient la fameuse déclaration qui, signée le 27 août 1791, sera l'origine d'une guerre de vingt-deux ans. Elle est ainsi conçue : < L'empereur et le roi de Prusse ayant entendu les désirs et les représentations de Monsieur (le comte de Provence) et de M. le comte d'Artois, déclarent conjointement qu'ils regardent la situation où se trouve maintenant le roi de France comme un objet d'un intérêt commun à tous les souverains de l'Europe. Ils espèrent que cet intérêt ne peut manquer d'être reconnu par les puissances dont le concours est réclamé, et qu'en conséquence elles ne refuseront pas d'employer conjointement avec l'empereur et le roi de Prusse les moyens les plus efficaces, proportionnés à leurs forces, pour mettre le roi de France en état d'affermir, dans la plus parfaite liberté, les bases d'un gouvernement monarchique, également convenable aux droits des souverains et au bien-être des Français. Alors, et dans ce cas, Leursdites Majestés sont décidées à agir promptement et d'un mutuel accord pour atteindre le but proposé et commun. En attendant, Elles donneront à leurs troupes les ordres convenables pour qu'elles soient prêtes à se mettre en activite. >
Les émigrés ne se sentent plus de joie. Ils triomphent, crient victoire. A les entendre, les armées étrangères vont pénétrer immédiatement en France : il y aura 5o,ooo Autrichiens en Flandre, 40,000 Suisses et autant de Piémontais en Provence et en Dauphiné ; 5o,ooo Prussiens sur le Rhin ; la Russie et la Suède enverront leurs flottes sous les ordres de M. de Nassau et de Gustave III ; la Hollande fournit 200 millions ; TEspagne, les Deux-Siciles se joignent aux coalisés. La France, ajou'teni les émigrés, n'est plus une puissance militaire ; son armée est sans
officiers, ses villes frontières sont sans défense, se§ arsenaux sans armes, ses magasins sans approvisionnements.
Il y a auprès de Louis XVI une femme bien opposée à la Révolution, bien dévouée à l'ancien régime, et qui pourtant tient un langage tout autrement français. G'est la pieuse et courageuse Madame Elisabeth. Elle écrit à M™" de Bombelles le 5 août 1791 : « On débite mille nouvelles plus folles les unes que les autres. La Russie, la Prusse, la Suède, l'Allemagne tout entière, la Suisse, la Sardaigne doivent tomber, dit-on, sur nous... Mais tranquillise-toi, ma Bombe, ton pays acquerra de la gloire, et puis voilà tout. Trois cent mille gardes nationaux, parfaitement organisés, et tous braves par nature, bordent les frontières et ne laisseront pas approcher un seul uhlan. Les mauvaises langues disent que, du côté de Maubeuge, huit uhlans ont fait demander pardon à cinq cents gardes nationaux et à trois canons. Il faut les laisser dire, cela les amuse ; nous aurons notre tour pour nous moquer d'eux. >
Quant à Marie-Antoinette, elle disait à M. François Hue: € L'irruption subite de troupes étrangères causerait d'inévitables désordres. Les sujets du roi, bons et mauvais, en souffriraient infailliblement. L'assistance des étrangers, quelque amis qu'ils paraissent, est une de ces mesures qu'un roi sage ne doit employer qu'à la dernière extrémité. > Mais, hélas ! il y avait des moments où cette dernière extrémité lui paraissait inévitable. Elle parlait des émigrés avec plus d'amertume que de confiance. Elle se plaignait de l'insubordination des deux frères du roi. Il en aurait coûté à Louis XVI de leur devoir la restitution de son autorité. L'idée d'une régence du comte de Provence lui semblait être un attentat contre les droits de la couronne. 11 condamnait les exagérations des émigrés plus royalistes que le roi, et savait mieux que personne ce qu'il y avait de futilité et de frivolité à Coblentz. Mais la situation devenait si grave, l'esprit révolutionnaire faisait de tels progrès, le malheureux souverain trouvait dans son peuple tant de malveillance et tant d'ingratitude, que
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ES
souvent il tournait ses regards de l'autre côté des frontières Con,me l'a dit M. de Lamartine, ce n'était pas le roi ^^'3; .' rau^etau l'ho.me, le n,ari, le père qui cherchait da'ns rapp' i de 1 étranger le salut de sa femme et de ses enfants
Ne l'oublions pas, d'ailleurs, l'idée nationale n'était pas alors auss. accentuée qu'aujourd'hui. Dans toute l'histoire de France on ava,t vu tantôt les rois, tantôt leurs sujets invoquer sans rougi; le secours des armées étrangères. Les ligueurs appelaient les troupes espagnoles. Henri IV conquérait son royaume avec l'appu
la' RÔrr •"""?• '°"^ ''°"'' ^"'' ■- P-testants de la Rochelle eta.ent les alliés de l'Angleterre. Au temps de la
Fronde, le grand Condé combattait contre la France sous
les drapeaux de l'Espagne. Après la révocation de l'édit d
Nantes, les réfug,és français prenaient du service dans les armée
prussiennes On venait de voir les Anglais d'Amérique réclamer
ontre la mère-patrie le secours des troupes françaises. PartnU
gentilshommes de la fin du dix-huitième siècle, le sentimen
nK>narch,que et religieux primait le sentiment national. L^dt
du trone et de l'autel l'emportait sur l'idée de la patrie Les
tr^e?: '] ""T"' "^ —'-'-' P- pour d^s mp ! tnotes les Jacobms, qu. les menaçaient dans leurs biens, leur
Mecle, le soldat hero.que de Valmy, le futur roi Louis-Philippe demander aux Cortès d'Espagne un commandement dans l'esp ; de porter les armes contre la France ?
ACCEPTATION DE LA CONSTITUTION
L'acceptation de la Constitution fut une éclaircie dans le ciel sombre, mais une éclaircie bien rapide et bien peu lumineuse. Marie-Antoinette feignait de renaître à Tespérance. Elle écrivait, le 10 juillet 1791, à son frère l'empereur Léopold, que les hommes influents de l'Assemblée se prononçaient pour le rétablissement de l'autorité royale, et que tout paraissait se réunir pour la fin des désordres. < Il ne faut donc pas, ajoutait-elle, que les mouvements extérieurs viennent contrarier une tendance salutaire. Une tentative d'intervention armée serait particulièrement et à tous points de vue redoutable. > Mais le lendemain la reine s'exprimait ainsi dans ses correspondances avec le comte de Mercy-Argenteau : « J'ai écrit à l'empereur hier 3o ; j'en serais humiliée, si je n'espérais pas que mon frère jugera que, dans ma position, je suis obligée de faire et d'écrire tout ce qu'on exige de moi. Il est bien essentiel que mon frère me réponde une lettre circonstanciée, et qui en quelque sorte puisse servir de base de négociations ici. Envoyez-lui sur-le-champ un courrier pour l'en prévenir. > L'abbé Louis (le futur baron Louis, ministre des finances de la Restauration) se rendait à Bruxelles, porteur des messages que Barnave avait dictés pour inviter les émigrés à la
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modération. Labbé Louis, qui faisait partie du groupe des constitutionnels, était en apparence l'envoyé de la reine. Mais elle écrivait le i- août au comte de Mercy-Argenteau : t L'abbé se dira accrédité par moi pour vous parler. Il est essentiel que vous ayez l'air de Técouter et d'être prévenu, mais de ne pas vous laisser aller à ses idées. Je suis obligée de garder de grands ménagements avec lui et avec ses amis. Ils m'ont été utiles, et me le sont encore dans ce moment ; mais, quelque bonnes intentions qu'ils montrent, leurs idées sont exagérées, et ne peuvent jamais nous convenir. > Tout en jetant les yeux de Tautre côté de la frontière, Marie-Antoinette ne désirait pas une invasion. Ce qu'elle souhaitait, c'était une action diplomatique, un congrès armé. < Je persiste toujours, ajoutait-elle, à désirer que les puissances traitent avec une force en arrière d'elles, mais je crois qu'il serait extrêmement dangereux d'avoir l'air de vouloir entrer. >
La malheureuse reine, au moment même où elle montrait une confiance simulée, savait à quoi s'en tenir sur les projets de régénération et de félicité publique dont on annonçait tant de merveilles. Elles les avait vus à lœuvre, les hommes qui devaient faire la France si riche et si prospère. Elle était édifiée sur ce que certaines gens appellent la liberté. Elle connaissait la grandeur d'âme des philosophes qui se vantaient de ramener 1 âge d or sur la terre. < Ces gens-là, disait-elle à M"'" Campan, ne veulent point de souverains. Nous succomberons à leur tactique perfide, mais bien suivie. Ils démolissent la monarchie pierre par pierre. >
Cependant, les rigueurs de la captivité des Tuileries diminuaient graduellement. Louis XVI, mis aux arrêts comme un simple officier, redevenait roi peu à peu. Certaines personnes allaient jusqu'à prétendre qu'il allait le redevenir tout à fait. On parlait de lui créer une garde. On disait qu'on allait faire de lui un monarque à la mode anglaise. Les partisans du parlementarisme se réjouissaient. Le 3 septembre 1791, une députation de TAssemblée nationale venait en grande pompe apporter au roi encore captif l'acte constitutionnel. Elle se mettait en marche à sept
heures du soir, précédée d'huissiers et de flambeaux, défilait entre deux haies de garde nationale, et entrait aux Tuileries par le Carrousel. Le lendemain, Madame Elisabeth écrivait : « La Constitution est finie, et dans les mains du roi depuis hier. Aujourd'hui les portes ont été ouvertes. 11 y a eu beaucoup de cris de : Vive le roi et la reine. Aux vêpres, il y a eu des applaudissements, lorsque le roi est entré et sorti. Il a décidé que ceux qui ravaient gardé, ainsi que la reine et son fils, lui serviraient de garde d'honneur jusqu'à la formation de sa maison. Dans le nombre il y en a plusieurs d'honnêtes. Du reste, le château est gardé, comme à l'ordinaire, par quatre ou cinq cents gardes nationaux. Paris n'est point dans rcffervescencc. Il y a un monde énorme aux Tuileries. Mais c'est tous gens d'une assez bonne tournure. On en aperçoit de temps en temps dont le cœur est pénétré. Le reste est calme, et tous ils sont bien aises de voir leur ancien maître, dans Tespoir qu'il signera promptement ce superbe ouvrage dont ils ont tous la tête tournée, et qu'ils croient faits pour leur bonheur. » En même temps, Marie-Antoinette écrivait au comte de Mercy : < Vous aurez sûrement déjà la Charte ; c'est un tissu d'absurdités impraticables. Du temps et un peu de sagesse, et je crois encore qu'on pourra au moins préparer à nos enfants un avenir plus heureux. >
Le i3 septembre, Louis XVI adressait à rAssembIce nationale un message, concerté avec Barnave, par lequel il acceptait la nouvelle Constitution. « Pour éteindre les haines, disait-il dans ce document, consentons à un mutuel oubli du passé. Que les accusations et les poursuites qui n'ont pour cause que les événements de la Révolution soient éteintes dans une réconciliation générale. Je veux jurer la Constitution dans le lieu même où elle a été faite, et je me rendrai demain à midi à l'Assemblée nationale. > L'Assemblée adopta à l'unanimité, sur la proposition de La Fayette, l'amnistie générale réclamée par le roi, et une nombreuse députation alla lui porter ce décret, qui rendait la liberté aux complices du voyage de Varennes. Le matin du i4sep-
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tembre, Madame Elisabeth écrivait à M- de Raigecourt : < Je vais à midi à l'Assemblée pour suivre la reine. Si j'étais la maîtresse, je n'irais certes pas. Mais, je ne sais, tout cela ne me coûte pas autant qu a bien d'autres, quoique, assurément, je suis loin d'être constitutionnelle. >
Le bruit du canon et la joie du peuple annonçaient l'arrivée du cortège royal dans la salle du Manège. Louis XVI ne portait que la croix de Saint-Louis, par déférence pour un décret de l'Assemblée, qui venait d'abolir les autres décorations. Le roi Très Chrétien n'osant plus porter l'ordre du Saint-Esprit, c'était là un curieux symptôme. Il monta lentement au fouteuil qui lui était destiné. A sa gauche, et sur la même ligne que le sien, était le siège du président de l'Assemblée, de Thouret, qui, comme le roi, devait périr sur l'échafaud. On apercevait dans une loge la reine, le dauphin. Madame Royale, Madame Elisabeth. A peine Louis XVI avait-il pris la parole que le président s'assit avec précipitation, d'une manière affectée. Le roi, qui s'en aperçut, se hâta lui-même de s'asseoir. Des sujets assis devant leur souverain, c'était, aux yeux de Louis XVI et de sa famille, le comble de l'insolence et du scandale.
L'Assemblée reconduisit le souverain au château. Les acclamations retentissaient de toutes parts. Les salves d'artillerie, les cris d'enthousiasme annonçaient l'avènement de l'ère nouvelle. Mais Louis XVI et la reine étaient tristes jusqu'à la mort. De retour aux Tuileries, le roi entra, tout pâle, dans l'appartement de Marie-Antoinette. Ses traits étaient extrêmement altérés. II s'écria, en se jetant sur un fauteuil : « Tout est perdu ! > Puis, se tournant du côté de M- Campan : < Ah ! madame, dit-il, vous avez été témoin de cette humiliation. < Quoi ! vous êtes venue en France pour voir... > Et des sanglots entrecoupèrent ses paroles. La reine se jeta à genoux devant lui, et le serra dans ses bras. < Je restais, ajoute M*' Campan, non par une blâmable curiosité, mais par une stupeur qui me rendait incapable de juger ee que je devais faire* La reine me dit : < Ah ! sortez ! sortez ! »
avec un accent qui disait seulement : ne restez pas spectatrice de l'abattement et du désespoir de votre souverain. »
Tandis que les républicains et les orléanistes célébraient la nouvelle Constitution, les royalistes fidèles à Louis XVI s'amusaient à conquérir dans les théâtres quelques triomphes éphémères. Ils faisaient jouer au théâtre de la Nation, le i6 septembre, Gaston et Bavard^ et la Partie de chasse de Henri IV. Après avoir frénétiquement applaudi les passages qui faisaient allusion à l'antique amour des Français pour leur roi, ils allaient partout répétant : € L'opinion publique est changée, la Constitution ne tiendra pas. > Ils payaient des hommes et des femmes du peuple qui allaient crier sous les fenêtres des Tuileries : Vive le roi! vive la reine ! Et ils assuraient Louis XVI, que l'Assemblée une fois dissoute, le sentiment monarchique reprendrait partout sa vigueur.
La Constitution fut solennellement proclamée, le i8 septembre, au milieu d'une fête magnifique au Champ-de-Mars. Les citoyens s'embrassaient comme des frères. La nouvelle Charte fut lue du haut de l'autel de la Patrie. Des aérostats chargés d'inscriptions patriotiques, s'élevèrent dans les Champs-Elysées. Les aéronautes jetaient d'en haut sur la foule des feuillets de la Constitution. Le soir, les illuminations furent superbes. Des guirlandes de feu, allant d'arbre en arbre, traçaient, depuis la barrière de l'Etoile jusqu'aux Tuileries, une avenue étincelante, où, de distance en distance, des orchestres faisaient entendre de joyeuses fanfares. A onze heures du soir, Louis XVI et sa famille se promenèrent en voiture dans cette avenue radieuse. Les acclamations étaient enthousiastes. L'ingrate nation ne pouvait se déshabituer de crier : Vive le roi ! Les révolutionnaires les plus âpres, les républicains les plus exaltés, redevenaient, pour un moment, royalistes, comme malgré eux. Ces mêmes Champs-Elysées, qui avaient été trois mois auparavant une route d'humiliation et de douleur, se transformaient en voie triomphale. C'était comme un souvenir magique, une évocation des beaux jours. Les lanternes brillaient, et, cette fois, aucune victime n'y était suspendue. Marie-
MA RlE-ANTOlNLTfE AUX TUILERIES
Antoinette ne voulait pas croire que ce fût le même peuple. Comment ! il y avait encore pour elle des hommages, des bénédictions ! Comment ! les cris de : Vive la reine ! retentissaient encore ! Mais, comme l'esclave dans les triomphes antiques, il y avait un homme du peuple qui troublait la joie de cette ovation. A chaque fois que les acclamations cessaient, cet homme qui ne quitta pas un instantla portièredela voiture royale, criait seul, avec une voix de stentor : « Ne les croyez pas. Vive la nation ! > Et ce sinistre personnage glaçait Marie-Antoinette de terreur.
Cependant, il y eut quelques jours d^accalmie. La famille royale reparut dans les théâtres et y fut applaudie comme par le passé. < Nous avons été à TOpéra, écrivait Madame Elisabeth le 25 septembre. Nous irons demain à la Comédie. Yen suis toute ravie, et aujourd'hui nous avons eu pendant la messe un Te Deiim. Il y en a eu un à Notre-Dame. M. l'intrus (Gobel, évéque constitutionnel de Paris), avait bonne envie que l'on y allât. Mais quand on en chante un chez soi, on est dispensé d'en aller chercher d'autres. Nous nous sommes donc tenus tranquilles. Ce soir, nous avons encore une illumination; le jardin sera superbe; tout en lampions et en petites machines de verre que depuis deux ans on ne peut plus nommer sans horreur. »
Le 3o septembre, Louis XVI se rendait à la salle du Manège, pour y assister à la séance de clôture de l'Assemblée constituante. Bailly, au nom de la municipalité, M. de Pastoret, au nom des départements, la félicitèrent de l'achèvement de sa tâche. € Législateurs, dit Bailly, vous avez été armés du plus grand pouvoir dont les hommes puissent être revêtus. Demain, vous ne serez plus rien. Ce n'est donc ni l'intérêt ni la flatterie qui vous louent. Ce sont vos œuvres. Nous vous annonçons les bénédictions de la postérité, qui commence aujourd'hui pour vous.> — < La liberté, dit ensuite M. de Pastoret, avait fui au delà des mers, où s'était réfugiée dans les montagnes. Vous avez relevé son trône abattu. Le despotisme avait effacé toutes les pages du livre de la Nature, vous avez rétabli le Décalogue des hommes
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libres. > Le roi sortit de la salle au milieu des vivats et des applaudissements de l'Assemblée et des tribunes. Le président dit alors : « L'Assemblée nationale constituante déclare qu elle a rempli sa mission, et que toutes ses séances sont terminées. > Il était quatre heures de l'après-midi.
Quand Robespierre et Pétion sortirent, la foule les couronna de feuilles de chêne et détela les chevaux de leur voiture pour les ramener en triomphe. Elle appelait Tun l'Incorruptible et l'autre le Vertueux. Cette ovation faite aux deux tribuns annonçait l'avenir, et sous 91 perçait déjà 93 !
Au fond, personne ne désarmait. Tout Paris était dans la joie. Les cloches sonnaient. On donnait des fêtes. On chantait. On illuminait. Mais toutes ces démonstrations d'allégresse ne trompaient pas l'observateur sagace. En réalité, l'acceptation de la Constitution, loin de réunir les esprits, les divisait plus que jamais. Les journaux redoublaient de violences. Les cafés ressemblaient à des champs de bataille. Les réactionnaires qui disaient : « Hors de l'ancien régime point de salut > considéraient la nouvelle Charte comme une misérable feuille de papier, un tissu d'inepties criminelles. Ceux qui pensaient que Louis XVI avait pu être de bonne foi en l'acceptant, le regardaient comme un souverain ridicule, comme un fantôme de roi, se frappant luimême de déchéance. Un officier de dragons, à une table d'hôte, s'écriait, brisant son verre : « Je suis royaliste, mais je ne suis point Louis Seiziste. >
Aux yeux de la plupart des partisans du roi, l'acceptation du souverain n'était qu'une feinte, un moyen de gagner du temps. € Il faut, disaient-ils, que Louis XVI fasse semblant de trouver tout bon, qu'il signe tout ce qu'on lui présente, qu'il étonne les constitutionnels par sa soumission, sa docilité. >
Ils ajoutaient que si Monsieur était déclaré régent et le comte d'Artois lieutenant général du royaume, le roi devait être, comme il l'était en effet, absolument nul, éclipsé, anéanti pour l'heure présente. Autrement, l'attitude des princes ne se justifierait pas. Et
MARIE-ANTOINETTE AUX TUILERIES
ils disaient encore : < Les choses seront bientôt remises en état La fantasmagorie parlementaire disparaîtra en un instant. C'est une bulle de savon qui s'évanouit dans l'air. >
< Défiance ! Défiance ! > s'écriem les Jacobins. Ils sont plus soupçonneux, plus atrabilaires que jamais. Louis XVI va essayer de bonne foi son rôle de souverain constitutionnel. Mais le contrat est synallagmatique. Pour que le roi soit fidèle à la Constitution Il faut que ses sujets soient fidèles au roi ; il faut que les prérogatives royales, notamment le droit de peto, soient respectées il faut que la Constitution soit autre chose qu'un instrument dan'archie et de désordre. Les constitutionnels, hommes honorables malgré leurs illusions, voudraient une épreuve honnête et loyale. Mais les constitutionnels sont déjà dépassés. Barnave, qui était plus avancé que Mirabeau, est maintenant distancé par une nuée de démocrates qui ne voient plus en lui qu'un conservateur attardé C'en est fait de la modération. 11 n'y a plus place que pour la violence. Le drame qu'on croit fini est à peine commencé. La Constitution n'est pas l'épilogue, c'est le prologue, et l'on ne couvre encore de fleurs Louis XVI et Marie-Antoinette que pour les faire ressembler aux victimes de lantiquité, avant de les conduire au supplice.