AU THÉÂTRE
En voyant jouer à l'Odéon une pièce où Marie-Antoinette est mise en scène, je regardais la place où parut plus d'une fois la souveraine, dans cette salle où le Théâtre-Français était installé à la fin de l'ancien régime et où se donna la première représentation du Mariage de Figaro. Je revoyais les toilettes éblouissantes, les hautes coiffures, les pierres précieuses ; je respirais ce parfum d'élégance qui ne se retrouve plus. Il me semblait que j'apercevais la reine, non pas sur la scène où on essayait de la représenter, mais dans sa loge, entourée de ses dames d'honneur, de ses chambellans, saluée, à son entrée et à sa sortie, par les acclamations de la salle entière, et donnant de sa main royale, pendant toute la représentation, le signal des applaudissements.
En 1791, l'apparition de la souveraine produisait encore un grand elTet sur le public. Mais ce n'était plus la même unanimité d'enthousiasme. La Révolution s'était glissée partout, dans les salons, dans les théâtres, comme dans les rues et sur les places publiques. Les Jacobins envoyaient leurs émissaires dans le parterre des salles de spectacle, comme dans les tribunes de l'Assemblée nationale. Les représentations théâtrales étaient de perpé-
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LES DERMI.UES SOIRÉES DE M AlilE-ANTOîNETTE AU THEATRE 2,7
tuclles occasions d'injures et de lutles entre les partis. Marie- Anto.nette, qui avait un grand courage, ne craignait point d affronter le tigre populaire. En se montrant aux foules, où se trouvaient tant de ses ennemis, elle s'habituait à regarder en face ses persécuteurs, ses futurs bourreaux. Elle essayait encore une lois d user de ce prestige qui lui avait valu naguère tant d'hommages. Elle voulait voir si l'ascendant de sa beauté, joint à une ma,esté notivelle, celle du malheur, attendrirait encore un peuple ingrat. Chaque soirée qti'elle passait au théâtre était comme une bataille qu'elle livrait hardiment à l'insulte et à la calomnie. Elle ne savait pas, lorsqu'elle mettait le pied dans une salle de spectacle, SI elle en sortirait sans avoir entendu retentir contre elle des critiques ou des anaihémes ; et quand quelques applaudissements éclataient encore à son approche, quand elle distinguait sur quelques visages des traces d'émotion et de respect, elle rentrait aux Tuileries avec le sourire sur les lèvres et la reconnaissanceau fond du cœur.
Elle n'allait plus depuis assez longtemps au théâtre, lorsque, après 1 acceptation de la Constitution, en septembre 1791, elle se décida a y retourner, comme pour donner une preuve de confiance à la population de Paris. Louis XVI et Marie-Antoinette obtenaientence moment un regain de popularité. L'As.semblée nationale, dans la salle de ses séances, manquait d'égards pour e monarque; mais le peuple le poursuivait de ses bravos dans les rues. .Avec les dispositions des Français à Tidolàtrie, disait alors I rudhomme dans son journal les Révolutious de Paris un pareil roi ne serait bientôt plus que le père des sujets de l'État et de cette paternité au despotisme, il n'y a qu^m pas. Défendonsnous de 1 enthousiasme. > A la fête qui eut lieu le 18 septembre i79i,rafrectiondu peuple pour Louis XVI allait jusqu'au dehre, et a la fête donnée dans le jardin des Tuileries, le à du même mois, elle alla jusqu'à l'extase. . Les orchestres, dit encore Prudhomme, avaient beau jouer Tair favori, Ç^ /ra.' cela n'allait pas, et 1 on répétait des chansons monarchiques. >
Madame Elisabeth écrivait à M"'* de Raigecourt, le 25 septembre : « Nous avons été à l'Opéra, nous irons demain à la Comédie. Mon Dieu ! que de plaisirs, j'en suis toute ravie. > M'"^ Campan dità propos de ces deux représentations: « Leurs Majestés furent à l'Opéra. Tout ce qui était attaché au parti du roi composa l'assemblée, et Ion put jouir ce jour-là du bonheur de le voir quelques instants environné de sujets fidèles ; les acclamations furent sincères. On avait choisi pour la représentation aux Français la Coquette ennigée, uniquement parce que c'était le triomphe de M'"" Contât. Cependant l'opinion qu'avaient répandue les ennemis de la reine venant s'unir dans ma pensée au titre de cette comédie, j'en trouvais le choix très maladroit, et ne savais comment le dire à Sa Majesté. Mais rattachement sincère donne du courage ; je m'expliquai ; elle m'en sut gré, et fit demander une autre pièce ; on donna la Gouvernante. La reine, Madame fille du roi. Madame Flisabeth, furent de même très accueillies à ce spectacle. 11 est vrai que l'opinion et les sentiments de tous les spectateurs ne pouvaient qu'être favorables ; on s'était occupe, avant ces deux représentations, de bien composer le parterre. > Le 8 octobre, la famille royale se rendit au Théâtre-Italien. Ce théâtre était situé sur le boulevard qui lui a emprunté son nom, en face de la rue de Richelieu. 11 avait été construit en 1783, sur l'emplacement de l'hôtel Choiseul, pour les acteurs dits de la Comédie-Italienne, lesquels avaient été adjoints depuis 1762 à ceux de l'Opéra- Comique. Ils devaient y représenter « des comédies françaises, des opéras boulions, des pièces de chant, soit à vaudevilles, soit à ariettes et parodies. > La soirée du 8 octobre 1791 fut particulièrement touchante. La salle retentit à plusieurs reprises d'applaudissements n.êlés de quelques sanglots. L'attendrissement se joignait au \^>\ ..t. Lenthousiasme n'était pas moins grand aux abords du théâtre que dans la salle. Le pjuple redevenait lui-même, c'est-à-dire doux, compatissant, plein de vénération pour le roi et pour sa famille. Louis XVI et Marie-Antoinette étaient heureux de montrer ainsi au dauphin et
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à sa sœurcette foule que les doux enfants avaient vue si hostile duns a poussière du retour tLnin.Uueux de Varennes. Madame IJ.sabeth écrivait à M- de Haigecourt, le 12 octobre : < Tout ici est tranquille ; mais qui sait combien cela durera ? Je crois que ce sera long, parce que, n éprouvant pas de résistance, le peuple na pas de raison de sanimer. Le roi est, dans ce moment, l'objet de I adoration publique. Tu ne peux te faire une idée du lapa-e qu II y a eu samedi à la Comédie-Italienne ; mais il faut voir combien cet enthousiasme durera ! >
A ce moment, Marie-Antoinette, ordinairement si calomniée redexena.t elle-même populaire. La Corrcsp,„d,nce sccrclc sur lacoure,L,vme,Jo,7jya ,79,, publiée par M. de Lescure, d après les manuscrits de la bibliothèque impériale de Saint- Pétersbourg, contient, au sujet de ce revirement de l'opinion un bien curieux passage : '
« 3o décembre lyt)!.
« Le roi fait tous ses efforts pour recouvrer sa popularité 11 se promène souvent dans la ville, surtout dans les faubourgs mais .1 est assez remarquable qu'il n'a jamais autant d'applaudissements que la reine en eut hier à l'Opéra '. On cria mille fois av^c transport, les femmes surtout : < Vive la reine ! . ensuite • « Vive la nation ! > et très peu : < Vive le roi ! > Il commence a percer dans le public que cette princesse dont la volonté et les resolutions sont fermes et décidées, a de bonne foi pris la résolution de s'attacher à la Constitution, ce qui nous assure de la neutralité de l'empereur, tandis que Louis XVI regrette l'ancien régime. >
Les bonnes dispositions de la foule à l'égard de la reine ne devaient pas durer longtemps. Les Jacobins craignaient surtout 1 attendrissement public. Ils ne tardèrent pas à organiser des contre-manifestations. Marie-Antoinette fut pourtant, une fois
LES DERNIKRES SOIRI^IES DE MAUIE-ANTOINETTE AU THÉÂTRE ii<)
encore, applaudie au théâtre: ce fut le 20 février 1792, aux Italiens. Mais ce soir-là, les ovations furent contestées. 11 y eut lutte, et, pour triompher, les partisans de la famille royale durent montrer tout leur zèle et tout leur dévouement.
On jouait une pièce qui prétait matière aux allusions à la foi et à la fidélité monarchiques. C'était l'opéra-comique de Grétry, les Événements imprévus^ où la charmante cantatrice M"" Dugazon faisait alors merveille, l^^lle était royaliste dans l'âme. Klle voulut le prouver au public ce soir-là. D'après le récit de M'"" Campan, on la vit s'incliner du coté de la reine, en chantant dans un duo ces paroles : « Ah ! comme j'aime ma maîtresse
A l'instant, plus de vingt voix s'élèvent du parterre en criant : « Pas de maîtresse ! pas de maître ! liberté ! » Quelques hommes répondent des loges et des balcons : < Vive la reine ! vive le roi î vivent à jamais le roi et la reine ! » On répond dans le parterre : « Point de maître, point de reine ! > La querelle s'échauffe, le parterre se partage, on se bat, et les Jacobins eurent le dessous. Leurs touffes de cheveux noirs volaient dans la salle. (Eux seuls à cette époque avaient quitté Tusage de poudrer leurs cheveux.)
Une garde nombreuse arrive. Le faubourg Saint-Antoine, averti de ce qui se passait aux Italiens, s'attroupait, et parlait déjà de marcher vers ce théâtre. La reine conservait le maintien le plus noble et le plus calme ; les commandants de la garde Tenvironnaient et la rassuraient. Leur conduite fut active et prudente ; il n'arriva aucun malheur. La reine, en sortant, reçut de nombreux applaudissements. C'est la dernière fois qu'elle soit entrée dans une salle de spectacle.
Pendant toute la soirée, son attitude avait été profondément touchante. A l'exception des Jacobins, tous les spectateurs sympathisaient avec elle. Plusieurs fois, elle s'essuya les yeux. Les applaudissements même l'attristaient. Le dauphin, qui était sur ses genoux, semblait lui demander la cause de ses larmes. Elle avait l'air de lui répondre, et de chercher à le tranquilliser.
Cette soirée du 20 février 1792 devait être la dernière ovation
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de la reine. Madame Elisabeth écrivait à M"" de Raigecourt, le 22 février : < La reine et ses enfants ont été avant-hier à la Comédie. Il y a eu un tapage infernal d'applaudissements. Les Jacobins ont voulu faire du train : mais ils ont été battus. On a fait répéter quatre fois le duo du valet et de la femme de chambre, des Événements imprévus^ où il est parlé de l'amour qu'ils ont pour leur maître et leur maîtresse ; et, au moment où ils disent : «Il faut les rendre heureux, > une grande partie de la salle s'est écriée: < Oui ! oui ! > Conçois-tu notre nation ? Il faut convenir qu'elle a de charmants moments. Sur ce, je te souhaite le bonsoir et te prie de bien prier Dieu ce carême, pour qu'il nous regarde en pitié ! Mais, mon cœur, aie soin de ne penser qu'à sa gloire, et mets de côté tout ce qui tient au monde. Je t'embrasse. >
Madame Elisabeth parlait' aussi de cette soirée du 20 février dans la lettre qu'elle écrivait, le 23, au comte d'Artois, son frère: « Paris est presque tranquille. L'autre jour, il y a eu à la Comédie, où était la reine avec ses enfants, un tapage infernal, qui a fini par une scène étonnante, dont beaucoup de gens ont été attendris. La plus grande partie de la salle a crié : « Vive le roi ! Vive la reine ! » à faire tomber les voûtes. On a battu ceux qui n'étaient pas du même avis, et on a fait répéter quatre fois un duo qui prêtait à des rapprûLhements. Mais c'est un moment, un éclair comme en a la nation, et Dieu sait si cela continuera. >
Non, cela ne continuera pas. Le lendemain de la soirée du 20 février, le journal l'Orateur du peuple a écrit : « La reine aura le fouet dans sa loge au spectacle ; la reine fait la gourgandine. > Ce qui suit ne peut pas être cite. Quelques semaines plus tard, à propos de la fête des Suisses de Chàteauvieux, le même journal imprimera qu'il faut couler du plomb fondu dans les mamelles de Marie-Antoinette. La reine ne devait pi. is reparaître au thcàtre. La mort de son frère était prochaine, et le deuil qu'elle allait pr)rter, ce n'était pas seulement le deuil de l'empereur Léopold, c'était celui de la monarchie française et de ses gloires tant de fois sécu-