LA FA.MILLE ROYALE AU COUVENT DES FEUILLANTS
PI
Quelle étrange prison, ce vieux monastère délabré, ces petites cellules, inhabitées depuis deux ans, avec leur carrelage à moitié détruit, leurs étroites fenêtres qui donnent sur des cours remplies d'hommes ivres de vin et de sang ! A la lueur de chandelles fichées dans des canons de fusil, les augustes captifs pénètrent dans ce réduit sombre. Tremblant pour son fils qui s'effraye, la reine le prend des mains de M. d'Aubier, et lui parle tout bas. L'enfant se rassure. < Maman, dit-il, m'a promis de me coucher dans sa chambre, parce que j'ai été bien sage devant ces vilains hommes. > Quatre cellules ouvrant toutes par une petite porte pareille sur le même corridor, voilà l'installation de la famille royale. Quelle nuit ! Les souvenirs de la veille se dressent comme des visions lugubres. L'oreille est encore assourdie par les cris de fureur ! On croit voir le sang des Suisses qui coule comme un torrent, les pyramides de leurs cadavres vêtus de l'uniforme rouge, les tiammes de l'incendie sinistre dévorant les abords des Tuileries. Marie-Antoinette est comme sous le coup d'une hallucination ; ses émotions la brisent. Cette femme, confiée aux mains d'une servante inconnue, dans ce vieux couvent désert, est-ce bien elle ? Lst-ce la reine de France et de Navarre ? Est-ce la fille
delà grande impératrice Marie-Thérèse: Quelle incertitude sur le sort de ses plus fidèles serviteurs 1 Quelle^ nouvelles lui apprendra-t-on? Qui a succombé? Qui a survécu au carnage? Les heures de la nuit se passent; Marie-Antoinette ne peut goûter un seul instant de sommeil.
Le marquis de Tourzel et W. d'Aubier se tiennent auprès du lit du roi. Avant de s'endormir, il leur parle avec le plus grand calme de tout ce qui s'est passé. < On regrette, leur dit-il, que je n'aie pas fait attaquer les rebelles, avant qu'ils eussent forcé l'Assemblée; mais, outre qu'aux termes de la Constitution \c?> gardes nationaux eussent refusé d'être les agresseurs, que fùt-il résulté de cette attaque ? Les mesures de l'insurrection étaient trop bien prises pour que, ne quittant même pas le château des Tuileries, mon parti eût pu être victorieux. Oublie-t-on que lorsque la Commune factieuse lit massacrer M. xMandat, elle rendit inutiles les dispositions de défense qu'il avait faites ? > Au moment où Louis XVI parle ainsi, des hommes placés sous les fenêtres demandent à grands cris la tête de la reine. < Que leur a-t-elle fait ? > s'écrie Tinfortuné souverain.
Quelques personnes furent autorisées, le lendemain matin II août, à pénétrer dans les cellules du couvent. De ce nombre était l'un des officiers de la chambre du roi, François Hue, qui, lu veille, avait couru les plus grands dangers. Les cartes de laissez-passer étaient distribuées par l'inspecteur de la salle des séances. Une garde nombreuse stationnait à toutes les issues du corridor. Personne ne pouvait passer sans être arrêté ou questionné. Après avoir franchi tous les obstacles, M. Hue arriva jusqu'à la cellule de Louis XVI. Le roi était encore dans son lit, la tête couverte d'une toile grossière. Ses regards attendris se portèrent sur son fidèle serviteur. 11 le fit approcher, et, lui serrant la main, il lui demanda avec un vif intérêt le détail de ce qui s'était passé aux Tuileries. M, Hue, qui pouvait à peine parler, tant les sanglots coupaient sa voix, apprit à son malheureux maître la mort tragique de plusieurs personnes que Sa Majesté