LE MEURTRE DK LA PRINCESSE DE LAMBALLE
bonde : vapeurs de carnage, oJcur de vin, odeur de sang. M"" de Lamballe s'évanouit. Quand elle eut repris ses sens, on l'interro^^ea : « Qui étes-vous ? Marie-Louise, princesse de Savoie. — Votre qualité? — Surintendante de la maison de la reine. — Aviez-vous connaissance des complots de la cour au lo août ? — Je ne sais pas s'il y avait des complots au 10 août, mais je sais que je n'en avais aucune connaissance. - Jurez la liberté, l'égalité, la haine, du roi, de la reine et de la royauté. — Je jurerai facilement les deux premiers, je ne puis* jurer le dernier, il n'est pas dans mon cœur. » Ici un assistant dit tout basa M""' de Lamballe : < Jurez donc! SI vous ne jurez pas, vou^ êtes morte.» La princesse ne répondit rien ; elle leva ses deux mains à la hauteur de ses yeux, en couvrit son visage, et fit un pas vers le guichet. Le juge alors s'écria : < Qu'on élargisse madame î > Cette phrase était le signal de la mort. Deux hommes tenaient fortement la victime sous les bras, et l'obligeaient de marcher sur des cadavres. A peine eutelle franchi le seuil de la porte, qu'elle reçut derrière la tête un coup de sabre, qui fit jaillir à flots son sang. Dans le passage étroit, qui menait de la rue Saint-Antoine à la Force, et qu'on nommait le cul-de-sac des Prêtres, on l'acheva à coups de pique sur un tas de corps morts. Puis on la dépouilla de ses vêtements, et l'on exposa son cadavre aux insultes d'une populace de cannibales. Quand le sang qui coulait des blessures, ou bien le sang des cadavres voisins avait trop sali le corps, des hommes le lavaient avec une éponge, pour mieux en faire remarquer la blancheur à la foule. On lui coupa la tête et les mamelles. On arracha le cœur. De ce cœur et de cette tête on fit d'horribles trophées. Les piques qui les portaient se dressèrent en l'air, et on alla promener ces dépouilles opimes de la Révolution.
Au moment même où le hideux cortège se mettait en marche, la femme d'un peintre, M'- Lebel, dont M'"- de Lamballe avait été la bienfaitrice, essayait de s'approcher de la prison, dans l'espérance d'avoir des nouvelles de la prisonnière. Voyant le grand mouvement qui se faisait dans la foule, elle s'informa de ce qui
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se passait. Quand on lui eut répondu: «C'est la tête de la Lamballe qu'on va promener dans Paris, > elle retourna sur ses pas, saisie d'horreur, et se réfugia place delà Bastille, dans la boutique d'un perruquier. A peine y était-elle que la foule déboucha sur la place. Les égorgeurs entrèrent dans la boutique, et demandèrent au perruquier d'accommoder la tète de la princesse. On la lava, et on poudra la blonde chevelure souillée de sang. Puis un des massacreurs s'écria tout joyeux : «Au moins maintenant Antoinette pourra la reconnaître ! > l:^t le cortège se remit en marche. On faisait, de temps à autre, une station chez un marchand de vin. Voulant vider son verre, un scélérat, qui avait à la main la tète de la princesse, la posa toute droite sur le comptoir de plomb. Puis on la remit au haut d'une pique. Sur une autre pique était le cœur, et d'autres individus traînaient le cadavre décapité. On arriva ainsi devant Tenceinte du Temple. Il était trois heures de Taprès-midi.
Ce jour-là on avait refusé à la famille royale la permission de se promener dans le jardin. Elle était dans la petite tour quand retentirent les clameurs de la multitude. Les ouvriers qui travaillaient alors à faire disparaître les murs et bâtiments attenant au donjon du Temple, afin de les dégager de toutes parts jusqu'à une certaine distance, se mêlèrent à la foule grossie d'innombrables curieux, et poussant des clameurs furieuses. Un des municipaux de garde au Temple ferma portes, fenêtres et rideaux, pour que les captifs ne pussent rien voir.
Devant l'enceinte, sur la rue, on avait mis un ruban tricolore, avec cette inscription : « Citoyens, vous qui à une juste vengeance savez allier l'amour de Tordre, respectez cette barrière; elle est nécessaire à notre surveillance et à notre responsabilité. > Telle était la seule digue qu'on allait opposer au torrent. A côté du ruban se tenait un otîicier municipal nommé Danjou, ancien prêtre, qu'en raison de sa haute taille on appelait l'abbé Six- Pieds. Il monta sur une chaise, et harangua la foule. Il se sentait le visage touché par la tète de M"" de Lamballe, toujours sur le