LA FAMILLE ROYALE AU COUVENT DES FEUILLANTS
On renouvela, dans la journée du 1 1 et dans celle du 12 août, le supplice qu'on avait fait endurer dans celle du 10 à la famille royale. On la fit assister aux séances de l'Assemblée nationale dans cette odieuse loge du Logo^raphe^ d'où elle assistait, comme à un sjK^ctacle, à la lente et douloureuse agonie de la royauté. Au moment où elle se rendait dans ce triste réduit, Marie-Antoinette aperçut dans le jardin des curieux sur le visage desquels se peignait une certaine compassion. I^lle leur fit un salut. Alors une voix cria : < Ce n'est pas la peine de prendre tes airs de tête gracieux; tu n'en auras pas pour longtemps. » Du fond de la loge du fj)g(}<:rapJu\ la famille royale entendit les motions les plus (^ilensantes; le décret qui accordait aux ÎVlarseillais une paye de trente sous par jour, celui qui ordonnait le renversement de toutes les statues des rois, les pétitions réclamant la tète des Suisses qui avaient échappé au massacre. L'Assemblée se lassa enfin de la longue humiliation des augustes captifs. Le lundi i3 août, ils n'assistèrent plus à la séance, et on leur notifia dans la journée qu'ils seraient, le soir, incarcérés, non pas au Luxembourg — ce palais étant trop bon pour eux — mais dans la tour du Temple. ()uand Marie-Antoinette fut informée de cette décision, elle se tourna du côté de M"" de Tourzel, et portant les mains sur ses yeux : « J'avais toujours, dit-elle, demandé au comte d'Artois de faire abattre cette vilaine tour du Temple, elle m'a toujours fait horreur ! » Pétion dit à Louis XVI que le conseil de la Commune avait décidé qu'aucune des personnes proposées pour le service de la famille royale ne la suivrait dans sa nouvelle demeure. A force de représentations, le roi linit par obtenir qu'on excepterait de cette interdiction la princesse de Lamballe, M'"* de Tourzel et sa fille, MM. Hue et de Chamilly, xM'"" Thibaud, Basire, Navarre et Saint-Brice. Toutes les autres personnes, malgré leurs prières, furent forcées d'abandonner les prisonniers. Le départ pour le Temple eut lieu à cinq heures du soir. La famille royale était dans un grand carrosse avec Manuel et Pétion, qui gardaient leur chapeau sur la tète. Le cocher et les
valets de pied habillés en gris servaient leurs maîtres pour la dernière fois. Des gardes nationaux à pied escortaient la voiture, les armes renversées. Le trajet au milieu d'une multitude hostile ne dura pas moins de deux: heures, La voiture, qui allait au petit pas, s'arrêta quelques instants place Vendôme. Manuel y fit remarquer la statue de Louis XI V, qui venait d'être renversée de son piédestal. L'héritier du grand roi rougit d'abord d'indignation, puis se modérant à l'instant même, repondit avec calme : < Il est heureux, monsieur, que la rage du peuple ne se porte que sur des objets inanimés. > Manuel aurait pu dire encore que, sur cette même place Vendôme, une des plus furieuses mégères des journées d'octobre, celle qu'on appelait Reine Violet, venait d'être écrasée par la chute de cette statue équestre de Louis XIV, à laquelle elle s'était pendue pour l'abattre. En même temps tombaient sur le Pont-Neuf la statue de Henri IV, sur la place Royale celle de Louis XIII, sur la place des Victoires celle de Louis XIV, et celle de Louis XV sur la place qui portait le nom de ce monarque.
La famille royale arriva au Temple à sept heures du soir. Des lampions placés sur les parties saillantes des murs d'enceinte et sur les créneaux de la grosse tour la faisaient ressembler à un catafalque éclairé par des lampes funèbres. La reine avait un soulier percé dont son pied sortait. < Vous ne croyiez pas, dit-elle en souriant, qu'un jour la reine de F>ance manquerait de souliers. > Les portes se refermèrent sur les captifs, et une multitude sanguinaire se plaignait de l'épaisseur des murailles qui la séparaient de sa proie.
O dérision du sort ! C'est dans le manège construit pour Tamusement du jeune Louis XV que son héritier vient d'être dégradé, et c'est là que bientôt il sera condamné à mort par ses sujets ! C'est un couvent qui pendant trois nuits lui a servi de prison. Quand, il y a quelques mois, les moines étaient chassés de ce cloître, se doutaient-ils que dans si peu de temps ils y seraient remplacés par le roi lui-même ? Et maintenant voilà
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Louis XVI prisonnier avec sa famille dans le vieux donjon des Templiers. Comme tout est imprévu, tout est mystère dans ce grand drame de la Révolution française, dont le décor change à chaque instant î Que de péripéties, que de coups de théâtre 1 et combien les acteurs eux-mêmes doivent être épouvantés de leurs rôles ! A chaque marche de l'étroit et lugubre escalier qui descend jusqu'au fond de l'abîme, il y a une nouvelle surprise, et un nouvel objet de terreur. Shakspeare n'eût rien rcvc de plus étrange et de plus horrible. A partir de cette fatale journée du lo août, la gradation sera formidable. (Jiaque station du calvaire doit être plus féconde en angoisses que la station précédente. Après les Tuileries la loge du Lo^o- <(rcip/u\ après la loge du Loi^ograplic la cellule des Feuillants, après la cellule des l'euillants la tour du Temple, après la tour du Temple l'échafaud 1
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LE TEMPLE
Il y a des endroits qui, par les souvenirs qu'ils évoquent, ont quelque chose de fatal et de maudit. Tel était le donjon qui allait servir de cachot à Louis XVI et à sa famille. La grosse tour, pour laquelle, aux plus beaux temps du règne, Marie-Antoinette éprouvait je ne sais quelle répulsion instinctive, se dressait à l'extrémité de Paris, comme un gigantesque fantôme, et rappelait d'une manière sinistre les tragédies du moyen âge, la sombre légende des Templiers. C'était jadis le manoir, la forteresse de cet ordre militaire et religieux du Temple, fondé en Terre-Sainte, au commencement du douzième siècle, pour protéger les pèlerins, et qui, après la chute du royaume de Jérusalem, se répandit dans toute TEurope. La grosse tour avait été construite par le frère Hubert, dans les premières années du treizième siècle, au milieu d'un enclos entouré de murailles et garni de tourelles. C'est là que dominaient, par la double force de la croix et de Tépée, ces hommes de fer, à la robe blanche, qui faisaient le triple vœu de pauvreté, de chasteté, d'obéissance, et qui, par les accroissements de leur pouvoir, excitèrent les jalousies royales. C'est là que le roi Philippe le Bel se transporta, le \3 octobre 1:^07, avec ses gens de loi et ses archers, mit la main sur le grand
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maître, s'empara du trésor de l'ordre, et, en même temps, à la même heure, fit arrêter les Templiers par tout le royaume. Alors commença le procès mystérieux, qui est resté pour la postérité un problème insoluble, et après lequel périrent dans les prisons ou sur l'échafaud ces moines-chevaliers dont la bravoure et les exploits avaient eu tant de retentissement. Poursuivis par d'horribles accusations, ils avaient avoué dans les tortures, ils nièrent dans les supplices. Quand le grand maître Jacques de Molay et le commandeur de Normandie furent brûlés vifs devant le jardin de Philippe le Bel, le 11 mars i3i4, ils ne cessèrent au milieu des flammes, d'attester Tinnocence de l'ordre du Temple. Le peuple, émerveillé de leur héroïsme, crut qu'ils avaient ajourné le pape et le roi à comparaître devant Dieu avant la fin de l'année. Clément V, le 20 avril, Philippe IV, le 29 novembre, obéirent à la prophétie des deux Templiers.
Les biens de Tordre furent donnés aux hospitaliers de Saint- Jean-de-.Iérusalem, qui, vers le milieu du seizième siècle, se transformèrent en chevaliers de Malte. Le Temple devint la maison provinciale du grand prieuré de l'ordre de Malte pour la nation ou langue de France, et la grosse tour renferma successivement le trésor, l'arsenal, les archives. l-:n 1667, le grand prieur, Jacques de Souvré, fit bâtir en avant du vieux manoir un hôtel entre cour et jardin, qu'on appela le palais du (irand Prieur. Son successeur, Philippe de Vendôme, lit de ce palais un rendezvous d'élégances et de plaisirs. I.à brillait cet Anacréon en soutane, ce galant et sémillant abbc de Chaulieu, qui mourut en chrétien fervent dans le voluptueux séjour où il avait vécu en nonchalant épicurien. Là, le jeune Voltaire vint compléter les leçons qu'il avait commencé à recevoir dans le cercle sceptique de Ninon de Lenclos. Le grand prieuré, qui donnait soixante mille livres de revenu, passa ensuite au prince de Conti, qui, en 1765, y donna asile à Jean-Jacques Rousseau, les lettres de cachet ne pouvant pénétrer dans cette enceinte privilégiée. Sous le règne de Louis XVI, le palais du grand prieur servait d'hôtel-
LE TEMPLE
lerie passagère au jeune et brillant comte d'Artois, quand il venait de Versailles à Paris. Les fleurs des fêtes que le prince y avait données étaient fanées à peine, quand Louis XVI prisonnier entra soudain dans ce palais.
H était sept heures du soir, lorsque le malheureux roi et sa famille, venant du couvent des Feuillants, arrivèrent dans l'enceinte du Temple. Situé près du faubourg Saint-Antoine, non loin de l'emplacement où s'élevait autrefois la Bastille, l'enclos du Temple n'avait plus guère, à cette époque, que cent toises environ sur sa plus grande longueur, et autant à peu prè:^ sur sa plus grande largeur. Le reste de l'ancienne enceinte des Templiers avait disparu, avec ses baraques, ses jardins, son cimetière, soit sous les pavés, soit sous les maisons de la grande ville. Cependant, l'enclos formait encore une sorte de petite cité a part, à laquelle on donnait quelquefois le nom de Ville-Neuvedu-Temple, et dont les portes se fermaient tous les soirs. Dans un des angles de l'enceinte se trouvait l'hôtel appelé le palais du grand prieur.
Ce fut d'abord dans cet hôtel que fut déposée la famille royale, coniiée par Pétion à la surveillance des municipaux et à la garde de Santerre. Les municipaux se tenaient auprès du roi, le chapeau sur la tèie, et ne lui donnaient d'autre titre que celui de < Monsieur >. Louis XVI ne doutait pas que le palais du grand prieur ne fût la résidence que la nation lui assignait jusqu'au dénouement de sa destinée. Dans cette persuasion, il se mit à en visiter les appartements, l'andis que les municipaux se faisaient un cruel plaisir de son erreur, pour mieux jouir ensuite de sa surprise, lui se plaisait à faire d'avance la distribution des logements. Le mot de palais sonnait mal à l'oreille des persécuteurs de la royauté. La tour du Temple avait mieux l'aspect d'une prison. Vers onze heures du soir, Fun des commissaires donna Tordre aux augustes captifs de prendre le peu d'effets en linge et en vêtements qu'ils avaient pu se procurer, et de le suivre. Ils obéirent silencieusement, et sortirent du palais. La nuit était pro-
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LE TEMPLE
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fonde. Des canonniers, le sabre nu, formaient la haie. Des municipaux portaient des lanternes. L'un d'eux rompit le morne silence qu'il avait observé pendant toute la marche. « Ton maître, dit-il à M. Hue, était accoutumé aux lambris dorés. Eh! bien, il va voir comme on loge les assassins du peuple. »
Les lampions allumés aux fenêtres du vieux donjon quadrangulaire faisaient entrevoir ses hautes flèches, ses tourelles, ses profils gigantesques, sa masse noire. Elle se dressait dans les ténèbres, menaçante et fatale, Timmense tour, haute de cent cmquante pieds, avec ses murs de neuf pieds d'épaisseur, ayant à son côté une autre tour plus étroite, moins élevée, mais qui avait aussi des tourelles attachées à ses flancs. Ainsi, l'ensemble du donjon se composait de deux tours distinctes, accolées Tune à l'autre, qui se nommaient Tune la grosse tour, et l'autre la petite. C'est cette dernière qui fut assignée comme prison aux anciens hôtes de Versailles, de Fontainebleau et des Tuileries.
Sans communication intérieure avec la grosse tour, à laquelle elle était adossée, la petite tour du Temple formait un carré long, flanqué de deux tourelles. Précédée de quatre marches extérieures, la porte d^Mitrée , qui était étroite et basse, s'ouvrait sur un palier, au bout duquel était un escalier taillé en coquille de limaçon. Large à son point de départ jusqu'au premier étage, cet escalier se rétrécissait en montant au second. La porte, jugée trop frêle, devait être, le lendemain, ratfcrmie par de fortes traverses, et garnie d'une énorme serrure apportée des prisons du Chàtelet. On mit la reine au second étage, et le roi au troisième. i:n entrant dans sa chambre, Louis XVI trouva un misérable lit dans une alcôve san> tciUiirc ni rideaux. Il ne témoigna ni mauvaise humeur, ni surprise. Des gravures, la plupart peu convenables, tapissaient les murs de la chambre. 11 les ôta lui-même. « Je ne veux pas, dit-il, laisser de pareils objets sous les yeux de mes enfants. > Puis il se coucha, et dormit avec tranquillité.
Les premiers jours de captivité se passèrent dans un cahne
relatif. Les prisonniers se consolaient par la vie de famille, par la lecture, surtout par la prière. Louis XVI oubliant qu'il avait été roi, et se souvenant qu il était père, donnait des leçons au dauphin. < Il eût été à désirer que la nation tout entière pût assister à ces leçons; elle fût restée à la fois surprise et émue de tout ce que ce bon roi trouvait à dire de sensé, de cordial, de tendre, à la vue de la carte de France déployée devant lui et de la chronologie de ses prédécesseurs. Tout dans ses paroles dénotait Tamour qu il portait à ses sujets, et combien son cœur paternel désirait leur bonheur. Que de grandes, que d'utiles leçons, on eût pu graver dans son cœur, en écoutant ce roi captif instruisant cet enfant né pour le trône, et condamné à partager la captivité de ses parents ! > (Souvenirs de quarante ans, par M'"" de Béarn, née de Tourzel.)
Toutes les personnes qui avaient été autorisées à suivre la
famille royale au Temple, — c'est-à-dire la princesse de Lamballe,
M"'" de Tourzel et sa lille, M"*^ Thibaud, Basire, Saini-lirice,
Navarre ; MM. Je Chamilly et François Hue. — entouraient les
captifs des soins les plus dévoués et les plus respectueux. Mais
ces nobles courtisans du malheur, ces prisonniers volontaires, si
heureux de s'associer aux épreuves de leur maître, ne devaient
pas jouir longtemps d'un honneur qu'ils avaient vivement
désiré. Dans la nuit du 16 au 20 août, deux ofliciers municipaux
se présentèrent, chargés d'emmener « toutes les personnes qui
ne faisaient point partie delà famille Capet >. l^n vain la reine
objecta que la princesse de Lamballe était sa parente. La
princesse dut partir comme les autres personnes. * Dans la
position où nous étions, a dit M"" de Tourzel, la gouvernante
des enfants de France, il n'y avait qu'à obéir. Nous nous
habillâmes, et nous passâmes ensuite chez la reine, entre les
mains de laquelle je remis ce cher petit prince dont on porta le
lit dans sa chambre, sans qu'il se lût réveille. > C'était pour
M"" de Tour/el un supplice indicible d'abandonner ce dauphin
qu'elle chérissait si tendrement, et qu'elle avait eleve depuis ijcStj.
si
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€ Je m'abstins de le regarder, ajoute-t-elle, afin de ne pas ébranler le courage dont nous allions avoir tant besoin, pour ne donner aucune prise sur nous, et revenir reprendre, s'il était possible^ une place que nous quittions avec tant de regret. La reine vint sur-le-champ dans la chambre de M"" la princesse de Lamballe dont elle se sépara avec la plus vive douleur. IJle nous témoigna, à Pauline et à moi, la sensibilité la plus touchante, et me dit tout bas : « Si nous ne sommes pas assez heureux pour « vous revoir, soignez bien M'"' de Lamballe. Dans toutes les € occasions essentielles, prenjz la parole et évitez-lui, autant € que possible, d'avoir à répondre à des questions captieuses et < embarrassantes. > Les deux municipaux dirent à Hue et à Chamilly : « Etes-vous les valets de chambre ? > Sur leur réponse affirmative, les deux fidèles serv^iteurs recurent Tordre de se lever pour partir. Ils se serrèrent la main, convaincus qu'ils touchaient, Fun et Fautre, au terme de leur existence. Un des municipaux avait dit, le jour même, en leur présence : « La guillotine est « permanente, et frappe de mort les prétendus serviteurs de € Louis. > Descendus dans Fantichambre de la reine, pièce très étroite où couchait M"" de Lamballe, ils y trouvèrent cette princesse et M"" de Tourzel, déjà prêtes à partir, et dont les bras étaient enlacés avec ceux de la rein^^ de sjs enfants et de Madame Elisabeth. 'Fendres et déchirants adieux, présages de séparations plus cruelles encore 1 >
Les exilés de la prison partirent tous en même temps. Un seul, M. François Hue, devait v revenir. On l'interrogea à FHotel de Ville, et à la suite de cet interrogatoire, on signa Fordre de le reconduire dans la tour. < Quel fut mon bonheur, a-t-il dit, de rentrer dans le Temple ! Je courus à la chambre du roi. Déjà levé et habillé, ce prince faisait dans la petite tour ses lectures accoutumées. Dès qu'il me vit, l'empressement de connaître ce qui s'était passé le fit avancer vers moi ; mais la présence des officiers municipaux, de garde près de sa personne, s'opposa à tout entretien. J'indiquai des yeux que, pour l'instant, la prudence
LE TEMPLE
me défendait de m'expliquer. Le roi, qui sentit comme moi la nécessité du silence, reprit sa lecture, et attendit un moment plus opportun. Quelques heures après, je Finstruisis à la hâte des questions qui m'avaient été faites et de mes réponses. > (Dcniièycs années de Louis XVI, par F>ancois Hue.)
L'infortuné souverain croyait sans doute que les autres personnes allaient revenir aussi. Vaine espérance î Dans la journée. Manuel annonça au roi que personne ne rentrerait au Temple. « Que sont-ils devenus ? demanda Louis XVI avec inquiétude. — Ils sont prisonniers à Fhotel de la Force, répondit Manuel, — Que fera-t-on, reprit le roi en regardant AL Hue, du dernier serviteur qui me reste ici ? — La Commune \ous le laisse, dit Manuel ; mai^, comme il ne pourrait suffire à votre service, on enverra des gens pour Faider. — Je n'en axux pas, répliqua Louis XVI ; ce qu'il ne pourra faire, nous y suppléerons. A Dieu ne plaise que nous donnions volontairement aux personnes qu'on nous enlève le chagrin de se \oir remplacées par d'autres ! » Ln présence de Manuel, la reine et Madame F^lisabeth aidèrent M. Hue à préparer pour les nouveaux prisonniers de la Force les choses qui leur étaient le plus nécessaires. Les deux princesses arrangeaient les paquets de linge et les autres effets, avec l'adresse et l'activité de femmes de chambre.
Le voilà, l'héritier de Louis XIV, le roi de France et de Navarre, qui n'a plus qu'un seul serviteur ! Le voilà qui n'a plus qu'un unique habit, et qui, la nuit, le fait raccommoder par sa sœur! La voilà, fi fille des Ccsars d'Allemagne, qui n'a plus une seule femme pour la servir, qui se sert elle-même, la voilà sans cesse surveillée par les inquisiteurs de la Commune, ne pouvant prononcer une parole, ne pouvant faire un geste sans avoir pour témoin l'escouade des délateurs qui la poursuivent jusque dans la chambre où elle se sauve pour changer de robe, la voilà qui est espionnée jusque dans son sommeil ! Et cependant les prisonniers ne perdent rien de leur calme et de leur dignité.
Une seule chose froisse vivement Louis XVI, c'est de voir
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que, le 24 août, à lui, le premier des gentilshommes, on enlève son épée, comme si ce n'était pas assez de lui avoir arraché son sceptre. Il se console par la prière, la méditation, la lecture. 11 passe des heures dans la pièce où se trouve la bibliothèque du gardien des archives de Tordre de Malte, qui précédenuuent occupait la petite tour du Temple. Un jour ou il cherche des livres, il montre du doigt à M. Hne les œuvres de Voltaire et de Jean-Jacques ilousseaii. < Ces deux hommes ont perdu la France, > lui dit-il à voix basse. Un autre jour il a eu les oreilles frappées des injures dont le garde municipal de garde avait accablé ce fidèle serviteur. « Vous avez eu beaucoup à soulfrir aujourd'hui, lui dit-il. I']h bien î pour l'amour de moi, continuez de supporter tout, ne répliquez rien. » Une autre fois, il lui glisse dans la main un papier roulé. < Voilà de mes cheveux, dit-il, c'est le seul présent que je puisse vous faire en ce moment. > Et M. Hue s'est écrié dans son livre pathétique : < Ombre à jamais chérie ! je le conserverai soigneusement ce don précieux ! Héritage de mon fils, il passera à mes descendants, et tous verront dans ce témoignage des bontés de Louis XVI qu'ils eurent un père qui, par sa lidélité, mérita l'alfection de son roi. >
Le soir, la reine fait réciter au dauphin cette prière : < Dieu tout-puissant, qui m'avez créé et racheté, je vous adore. Conservez les jours du roi mon père et ceux de ma famille I Protégez-nous contre nos ennemis ! Donnez à M'"' de Tourzel les forces dont elle a besoin pour supporter les maux qu'elle endure à cause de nous. > Et l'ange du Temple, Madame Elisabeth, récite tous les jours cette prière sublime, qu'elle-même a composée : < Que m'arrivera-t-il aujourd'hui, ô mon Dieu ! je l'ignore. Tout ce que je sais, c'est qu'il n'arrivera rien que vous n'ayez prévu de toute éternité. Cela me suffit, ô mon Dieu, pour être tranquille. J'adore vos desseins éternels, je m'y soumets de tout mon cœur; je veux tout, j'accepte tout ; je vous fais un sacrifice de tout ; j'unis ce sacrifice à celui de votre cher fils, mon sauveur, vous demandant, par son sacré cœur et par ses mérites infinis, la
LE TEMPLE
patience dans nos maux et la parfaite soumission qui vous e>t due pour tout ce que vous voudrez et permettre/. > Sa prière achevée, la sainte princesse dit un jour à M. Hue: < (^cst moins pour le roi malheureux que pour son peuple égaré que j'adresse au ciel des prières. Daigne le Seigneur se laisser fiéchir, et jeter sur la l'raiice un regard de miséricorde 1 > Puis elle ajoute, avec son admirable résignation : « Allons, du courage. Dieu ne nous envoie jamais plus de peines que nous n'en pouvons supporter. >
Les prisonniers avaient la permission de faire tous les jours quelques pas dans le jardin, pour prendre un peu l'air. Mais là encore ils recevaient des outrages. A leur passage, les gardes placés au bas de la tour alFectaient de se couvrir et de s'asseoir. Les factionnaires crayonnaient sur les murs des insultes. Des colporteurs criaient par malice de sinistres nouvelles, parfois fausses. Un jour I'lui d'eux annonça un prétendu décret qui ordonnait de séparer le roi de sa famille. La reine, à portée d'entendre distinctement la voix qui criait cette nouvelle, non encore exacte, ressentit une impression de terreur dont elle ne se remit pas.
Cependant il y avait des âmes qui s'ouvraient à la compassion. Du haut des maisons qui étcfient voisines de l'enclos du Temple, des veux j^longeaient sur le jardin, à l'heure de la promenade des prisonniers. Des gens du peuple, des ouvriers qui habitaient ces pauvres maisons s'attendrissaient. Marie-Antoinette, pour remercier de leur sympathie ces amis inconnus, écartait avec intention ^on voile de son visage, et souriait. Quand jouait le petit dauphin, il y avait aux fenêtres des mains qui se joignaient comme pour applaudir. Du haut de quelque mansarde, des lleurs tombaient, comme par hasard, aux pieds de la reine, et il arrivait parfois que, rentrés dans leur cachot, les captifs, au milieu des ténèbres, entendaient le lointain écho de quelque refrain royaliste qu'un passant fredonnait dans le silence de la nuit.
I.a tour du Temple n'existe plus. Dès qu'il tut consul, Bonaparte la visita. « 11 y a s'écria-t-il, trop de souvenirs dans cette prison-là; je la ferai abattre. > Va, en 181 r, il tint parole. Le palais du grand prieur a été détruit en iSS:-!. 11 ne reste plus aucune trace de ce fameux enclos des l empliers, qui avait une légende d'une poésie si sombre. Mais il a laissé dans l'imagination des peuples une empreinte qui ne s'eifacera pas. On croit la voir encore se dresser, gigantesque, cette tour où le lils de saint Louis réalisa non seulement le type du sage antique, de celui dont Horace a dit : Iiupavidiiiii fcricnt niiua\ mais encore Tidéal plus pur du véritable chrétien. Le nom de Temple n'était-il pas comme un nom prédestiné pour un endroit que devaient sanctifier tant de vertus, et où le roi martyr mit en pratique ces versets de Ylmitalioii de Jésus-Christ, son livre de prédilection : « Il ne faut pas une grande vertu pour vivre en paix avec ceux qui ont de la probité et de la douceur ; on se plaît naturellement dans une pareille société ; nous aimons toujours ceux dont les sentiments s'accordent avec les nôtres. Mais il est très louable, et c'est l'effet d'une grâce particulière et d'un grand courage, de vivre en paix avec des hommes durs, méchants, ennemis de la règle, ou qui nous contrarient. Celui qui sait le mieux soulîrir possédera la plus grande paix ; celui-là est le vainqueur de luimême, le maître du monde, l'ami de Jésus-Christ et l'héritier du ciel. »
LE MLURTRL Di: LA PRINCESSE DE LAMBALLE
La princesse de Lamballe, enlevée du Temple dans la nuit du
18 au 19 août, avait été interrogée à l'Hôtel de Ville par Billaud- 'Varennes ; puis conduite, le 19 août, à midi, à la prison de la P^)rce. (]ette prison, divisée en deux parties distinctes, la grande et la petite Eorce, était située entre la rue du Roi-de-Sicile, la rue Culture et la rue Pavée. Elle servait, en 1792, de supplément aux prisons de l'Abbaye et du Chàtelet, devenues insuffisantes. La petite Eorce avait une entré.' séparée sur la rue Pavée, au Marais, tandis que la porte de la grande s'ouvrait sur la rue des Ballets, à deux pas de la rue Saint-Antoine. Le registre de la petite Eorce, conservé dans les archives de la préfecture de police, nous apprend que lors des massacres de Septembre, cette prison, où l'on avait mis la princesse de Lamballe, renfermait cent dix femmes, la plupart étrangères aux choses politiques, et parmi lesquelles on comptait un grand nombre de prostituées. C'est là que, depuis le
19 août jusqu'au 3 septembre, la princesse fut la proie d'angoisses, inexprimables. Elle n'entendait pas un guichetier ouvrir la porte du cachot où elle était enfermée sans croire que l'heure de sa mort
sonnait.
Les massacres commencèrent le 2 septembre. Ce jour-là,
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45o MARIE-ANTOINETTE ET L'AGONIE DE LA ROYAUTÉ
M'"" de Lamballe fut épargnée. Le soir, elle se jeta sur son lit, Tàme déchirée par les plus cruelles inquiétudes. Elle ne fermait les yeux que pour les rouvrir presque aussitôt, réveillée en sursaut par des cauchemars horribles. Le lendemain matin, vers six heures, le guichetier entra d'un air effaré. « On vient faire ici la visite, > dit-il aux prisonnières. Alors entrèrent six hommes armés de fusils, de sabres et pistolets, qui s'approchèrent des lits, demandèrent les noms des femmes, puis sortirent. M""" de Tourzel dit ensuite à M"'* de Lamballe, dont elle était la compagne de captivité : « Cette journée, chère princesse, s'annonce orageuse; nous ne savons pas ce que le ciel nous destine ; il faut demander pardon de nos fautes à Dieu. Disons à cette fin le Miserere^ le Con/iteor, en actes de contrition, et recommandons-nous à sa bonté. » Les deux femmes firent tout haut leur prière, s'excitant mutuellement à la résignation et au courage.
Il y avait une fenêtre qui donnait sur la rue, et de laquelle on pouvait, quoique debi en haut, voir ce qui se passait, en montant sur le lit de M'°'de Lamballe, et de là sur le rebord de la fenêtre. La princesse y monta, et aussitôt que de la rue on aperçut sa tète, on fit mine de tirer sur elle. Elle vit un attroupement considérable à la porte de la prison.
Il n'y avait plus guère de doute sur le sort qui lui était réservé. Ni elle, ni iVl"" de Tourzel n'avaient mangé depuis la veille. Elles ne purent cependant déjeuner, tant elles étaient émues. Elles n'osaient s'adresser mutuellement la parole. En silence, elles prirent leur ouvrage, et travaillèrent Tune à côté de l'autre, attendant Tissue de la fatale journée.
Vers onze heures du matin, la porte s'ouvrit. La chambre se remplit de gens armés qui demandaient M'"" de Lamballe. La princesse passa une robe, dit adieu à M"" de Tourzel, et fut conduite à la grande Force, où des officiers municipaux, revêtus de leur écharpe, faisaient subir aux prisonniers un simulacre de jugement. Devant ce tribunal, il y avait des bourreaux à figure féroce, qui brandissaient des armes sanglantes. L'atmosphère était nauséa-
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