LE MEURTRE DE LA PRINCESSE DE LAM BALLE
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lace. L'un d'eux, qui avait un -ranJ sabre à la main, insista pour que les prisonniers se montrassent à la fenêtre, tandis que les municipaux, moins cruels, s'y opposaient. Cet homme dit à la reine d'un ton grossier : « On veut vous cacher la tête de la princesse de Lamballe, que Ton vous apportait pour vous faire voir comment le peuple se venge de ses tyrans. Je vous conseille de paraître, si vous ne voulez pas que le peuple monte. > En apprenant ainsi la mort de son amie, Marie-Antoinette perdit connaissance. Ses enfants, qui fondaient en larmes, se jetaient à ses genoux, et essayaient, par leur.^ caresses, de la faire revenir à elle. L'homme ne s'éloignait point. « Monsieur, lui dit le roi, nous nous attendons à tout, mais vous auriez pu vous dispenser d'apprendre à la reine ce malheur allreux. > Clérv, le valet de chambre de Louis XVI, regarda au coin des stores. II aperçut la tête de M"'« de Lamballe. L'individu qui la portait était monté sur les décombres des bâtiments en démolition. Un autre à côté de lui tenait le cœur sanglant de la princesse. Cléry entendit Danjou qui continuait à haranguer les massacreurs, et qui, pour les résoudre à se retirer, se crut obligé de leur parler en ces termes : « La tête d'Antoinette ne vous appartient pas, le> départements y ont aussi des droits; la France a conlié la garde de ces grands coupables à la ville de Paris; c'est à vous de nous aider à les garder, jusqu'à ce que la justice nationale venge le peuple. > Et s'adressant à ces cannibales, comme à des héros, louant ce qu'il appelait leur courage, leurs exploits, il ajoutait, en parlant des restes profanés de la princesse de Lamballe: < Les dépouilles que vous portez sont la propriété de tous. De quel droit prétendez-vous jouir seuls de votre conquête ? N'appartientelle pas à tout Paris et devez-vous le priver du plaisir de partager votre triomphe ? La nuit bientôt s'avance. Hâtez-vous donc de quitter cette enceinte trop étroite pour votre gloire. Cest au Palais-Royal, c'est au jardin des Tuileries, où tant de fois a été foulée aux pieds la souveraineté du peuple, que vous devez planter ce trophée, comme un monument éternel de la victoire que vous
venez de remporter. > Telles étaient les déclarations, qui, seules, purent empêcher les tigres de pénétrer dans la cour du Temple, et de déchirer les prisonniers. Des cris : « Au Palais-Royal î > prouvèrent à Danjou que sa harangue était appréciée. Les massacreurs partirent enlin, après lui avoir couvert le visage de baisers qui sentaient le vin et le sang. Ils voulurent montrer la tête de leur victime à l'hôtel de Toulouse, demeure du vénérable duc de Penthièvre, dont elle était la bru. On les en détourna, en leur disant qu'elle habitait ordinairement, non point l'hôtel de son beau-père, mais les Tuileries. Ils se dirigèrent alors vers le Palais- Royal. Le duc d'Orléans était à sa fenêtre, en compagnie de sa maîtresse, M"' de Bullbn. Il s'éloigna, mais il avait pu voir la tête de sa belle-sœur.
(Kielques-uns des cannibales étaient restés dans le voisinage du Temple. Attables chez un m u-chanJ de vin, ils y firent cuire lecœ^ir de la princesse de Lamballe, ei le mangèrent avec avidité. « Ainsi, a dit M. de Beauchesne dans son beau livre sur Louis XVII, cette civilisation qui s'était séparée de Dieu dépassait d'un seul bonJ les fureurs des sauvages, et le dix-huitième siècle, si fier de ses lumières et de son humanité, finissait par l'anthropophagie. > Le soir, comme on rendait compte à CollotdHerbois des scènes de la journée, il n'éprouva qu'un regret, c'est qu'on ne fut pas [xirvenii à montrer à Marie-Antoinette les restes de M'" de Lamballe. < Comment! s'écria-t-il avec dépit, a-t-on épargne à la reine cette impression :- Il eût fallu lui servir sur sa table, daii^ un plat couvert, la tête de sa meilleure amie. >
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Dos amateurs Je paradoxes a\aient essayé de représenter les massacres de Septembre comme quelque chose de spontané, comme un délire passa-^er de ropiiiion, comme une sorte de t^rande convulsion nationale. Cette léi^ende était un mensonge contre idiistoire et contre l'iiumanité, (îràce à Dieu, elle n'existe plus. Les ténèbres dont on avait essayé d'entourer ces forfaits exécrables sont maintenant dissipées. I>e jour s'est fait éclatant sur cette série de scènes infernales, dont auraient rougi des anthropophages. ^Non, ces massacres odieux n'ont pas été la conséquence d'un mouvement populaire. Non, il n'y a pas eu là un accès de fanatisme imprévu, un cnU(u'nement de vengeance ou de colère. Non; ce fut un ensemble de meurtres commis à froid, quelque chose de combiné, de prémcdilé. M. Mortimer-'l'ernaux, dans son Histoire Je la Terreur, M. Oranicrde (^assagnac, dans son Histoire des Girondins et des Massaeres de Septembre, l'ont prouvé surabondanunent. Ils ont exhumé des archives et des grellès une telle masse de documents incontestés et incontestables que le moindre doute n'est plus permis. I"dgar (^uinet, dans son livre la Révolution, n'a pas hésite à le reconnaître. « Les massacres, a-t-il dii, s'exécutèrent administrativement; ce fut partout la
LES MASSACRES DE SEPTEMBRE
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même discipline dans le carnage... Ce n'était pas une barbarie imprévue, aveugle, c'était une barbarie lentement méditée, curieusement étudiée par un esprit de sang. Aussi ne devait-elle ressembler à rien de ce qui s'était vu jusque-là dans l'histoire. Marat recueille, en septembre, ce qu'il sème depuis trois ans. > La population jxirisienne, huit cent mille âmes, fut inerte; elle fut lâche, elle trembla; mais elle n'approuva point; elle ne fut pas complice. Chose monstrueuse, une poignée d'égorgeurs suffit pour transformer Paris en abattoir. On frémit en pensant à ce que peuvent faire quelques criminels au milieu d'une population immense, < Le peuple, le vrai peuple, — celui que composent les ouvriers laborieux et honnêtes, au cœur ardent, à la fibre patriotique, les jeunes bourgeois au.x aspirations^ généreuses, au courage indomptable. - ne se mêla pas un instant aux scélérats recrutés par Maillard dans les bouges de la capitale. Pendant que les sicaires du comité de surveillance établissaient dans k> prisons, suivant l'expression de Vergniaud, une boucherie de chair humaine, le vrai peuple était tout entier au Champ-de-Mars et devant les estrades d'enrôlement; il olTrait le plus pur de son sang pour la patrie; il aurait eu honte de verser celui de malheureux sans défense ^ > En 1871, le meurtre des otages et l'incendie des monuments n'étaient pas plus approuvés par la population que les massacres des prisons ne le furent en 1792. Aux deux époques, les crimes n'étaient le fait que d'une poignée d'individus. La grande majorité du peuple ne fut coupable que d'apathie et de frayeur.
Tableau hideux qui dépasse les conceptions les plus lugubres de la sombre imagination du Dante ! Paris est un enfer. Dès le 29 août, il ressemble à une ville morte de l'Orient. La cité tout entière est au secret, comme un prisonnier dont on tient les membres, pendant qu'on le fouille et qu'on le met aux fers. Chaque maison est inspectée par les agents de la Commune. Un coup de
' M. Mortimer-Ternaax : Histoire de la Terreur.
marteau à la porte fait trembler, La dénonciation d'un ennemi, d'un domestique, d'un voisin, suffi pour vous perdre. On ne respire plus. L'eau du lleuve est captive comme la terre ferme. Parapets des quais, arches des ponts, bateaux de bains ou de blanchissage sont hérissé.^ de factionnaires. Tout est cerné. Point de refuse. On arrache des maisons trois mille suspects dont les prisons sont encombrées. Le lendemain, la même chasse continue. Le programme des massacres e^î tracé. Le conseil de surveillance de la Commune a tout réglé minutieusement. Le prix delà maind'œuvre est fixe. Le pcr^onu'-'l d<.'s égorgeurs est à son poste. Danton a fourni les bv)urreaux, Manuel les victimes. Tout est prêt. Le drame sanglant peut commencer.
Le 2 septembre, Danton dit à l'Assemblée : < Le tocsin qu'on va sonner n*e.->t point un signal d'alarme; c'est la charge sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, messieurs, il nous faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace. » Deux jours auparavant, son langage a été plus explicite encore. « Le 10 août, a-l-il dit, nous a divises en républicains et en royalistes, les premiers peu nombreux, et les seconds beaucoup il faut faire
peur aux royalistes. > j-^t un geste alfreux, un geste horizontal, achevait d'exprimer sa pensée.
Avant le meurtre, le vol. C'e^t une véritable razzia. La Commune a fait piller les palais, propriété nationale, le Garde-Meuble, les hôtels et les maisons des émigrés. Ce ne sont que voitures et charrettes transportant à l'Hôtel de Ville les choses volées. On a aussi enlevé toute l'argenterie qui était dans les églises. < Des millions, a dit M""" Roland dans .^es Mcmoircs, passèrent aux mains de gens qui devaient s'en servir pour perpétuer l'anarchie, source de leur domination. > Quand les hommes de la Commune rendront-ils leurs comptes? Jamais. Quels sont les complices de Danton et de ALirat dans l'organisation des massacres? Une bande de comptables, inlideles violateurs de dépôts publics, briseurs de scellés, escrocs, mouchards, gens perdus de dettes. Quel est leur intérêt en combinant les meurtre^ ? Se perpétuer
dans la dictature qu'ils ont usurpée, la veille du 10 août, surtout n'avoir pas de comptes à rendre. "ColIot-d'Herbois dira, quelques semaines plus tard, au club des Jacobins : « Le 2 Septembre est le grand article du Credo de notre liberté. >
Les geôliers des prisons sont prévenus. Ils ont avancé l'heure du repas des prisonniers, et leur ont enlevé les couteaux. Leur physionomie a quelque chose de troublé, leur regard quelque chose d'incertain, qui donne à penser aux victimes dont le supplice approche. Vers midi, les tambours battent la générale dans toutes les rues. Les citoyens sont tenus de rentrer immédiatement dans leur logis. Il est ordonné que toutes les maisons seront éclairées la nuit prochaine. Les boutiques se ferment. La terreur plane sur toute la ville.
Il est convenu qu'au troisième coup de canon qui sera tiré, les égorgeurs se mettront à la besogne. Le premier sang qui coule est celui de prisonniers qu'on transporte de la mairie à l'Abbaye. Les voitures dans lesquelles ils sont enfermés suivent le quai des Orfèvres, le Pont-Neuf, la rue Dauphine, et arrivent au carrefour de Bussy. En cet endroit, la foule se presse autour d'une plate-forme, où se font des enrôlements. L'encombrement arrête la marche des voitures. Alors, un des hommes de l'escorte monte sur le marchepied d'un des carrosses, ouvre la portière, et plonge son sabre dans le sein d'un vieux prêtre. La multitude frémit et se disperse avec etfroi. < Cela vous fait peur, dit l'assassin; vous en verrez bien d'autres. >
Les autres gens de l'escorte suivent l'exemple qui leur est donné. Le massacre continue dans les voitures, qui se sont remises en marche. On tue en route, on tue à l'arrivée à l'Abbaye. 'Vers cinq heures du soir, Hillaud-Varennes s'y présente, revêtu de Técharpe municipale. « Peuple, dit-il, — ce qu'il appelle le peuple, c'est une bande d'assassins salariés, — peuple, tu immoles tes ennemis, tu fais ton devoir. » Puis, il se promène au milieu des cadavres, les pieds dans le sang, et fraternise avec les
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meurtriers. « Il n'y a plus rien à faire ici, s'écrie Maillard, allons aux Carmes. »
Aux Carmes, cent quatre-vingts prêtres, entassés dans le couvent et dans l'église, attendent leur sort avec une pieuse résignation. L'avant-veille, Manuel leur a dit ironiquement : < Dans quarante-huit heures, vous serez tous libres. Disposez-vous à aller dans une terre étrangère, jouir du repos que vous ne pouvez trouver ici. > IJ, la veille, un gendarme a dit à l'archevêque d'Arles, en lui soufflant à la figure la fumée de sa pipe : « C'est donc demain qu'on tuera Voire (irandeur. > Un peu avant le massacre, on a fait passer les victimes dans le jardin. Au fond est une orangerie, devenue depuis une chapelle. Monseigneur Dulau, archevêque d'Arles, les évêques de Beauvais et de Saintes, qui portent tous deux le nom de La Rochefoucauld, se mettent à genoux avec les autres prêtres et récitent les dernières prières. Les meurtriers s'avancent. L'archevêque d'Arles, qui est un vieillard de plus de quatre-vingts ans, va au-devant d'eux. < Je suis, leur dit-il, celui que vous cherchez; mon sacrifice est fait; mais épargnez ces dignes prêtres; ils prieront pour vous sur la terre, et moi dans le ciel. > On l'insulte avant de le frapper. € Je n'ai jamais, dit-il, fait de mal à personne. > Un assassin répond : < Eh bien! je vais t'en faire, moi, > et il le tue. Les autres prêtres sont poursuivis dans le jardin, de charmilles en charmilles. On tire sur eux des coups de fusil; pendant cette chasse infernale, les meurtriers éclatent de rire, et chantent leur chanson favorite : Dansc'i la Carma<;n()le !
Le massacre est terminé aux Carmes. < Retournons à l'Abbaye ! crie Maillard, nous y retrouverons du gibier. > Cette fois, on procédera à un simulacre de jugement. Le tribunal, c'est le vestibule de l'Abbaye ; le président, c'est Maillard, chef des égorgeurs ; les juges, ce sont des assassins; le public, ce sont des Marseillais, des sans-culottes, des mégères, des gens pour qui le meurtre est un spectacle délicieux. Les prisonniers sont appelés les uns après les autres. Ils entrent dans le vestibule, qui a le guichet pour
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porte de sortie. On les interroge pour la forme. On n'écoute pas même leurs réponses: « Conduisez monsieur à la Force ! > dit le président. Le prisonnier se croit sauvé ; il ne sait pas qu'on est convenu que cette phrase est le signal de la mort. Arrivé au guichet, des co ips de hache et de sabre le foudroient en plein rêve. Les officiers et soldats suisses qui avaient survécu au 10 août sont massacrés ainsi. Le supplice dure plus ou moins longtemps, et s'effectue avec des raffinements plus ou moins cruels, suivant le caprice des assassins, presque tous ivres.
La nuit vient; on allume des torches. Point de ténèbres; une grande clarté. Il faut voir clair dans l'abattoir. Des lampions sont placés auprès des lacs de sang et des piles de cadavres, afin qu'on distingue bien et l'ouvrage et les ouvriers. Il y a des gens qui tiennent à ne rien perdre des détails du carnage. Il faut que ces spectateurs soient à leur aise. Ils se fatigueraient de rester trop longtemps debout. On dispose donc pour eux un banc des hommes et un banc des dames. Le râle des agonisants, les vociférations des assassins, l'émulation entre les bourreaux qui tuent lentement et les victimes qui ont hâte de mourir, tout cela fait le bonheur de la galerie. La boucherie de chair humaine n'a pas d'interruption. Il y a tant de sang versé, que les pieds des meurtriers glissent sur les dalles. Alors, on fait une litière avec de la paille et avec les vêtements des victimes. On ne tue plus que sur ce matelas. L'ouvrage se fait ainsi d'une manière plus commode. Les assassins sont bien d'aplomb. L'aurore, en se levant, éclaire la continuation des meurtres. Les femmes des massacreurs leur apportent à manger.
Le 2 septembre, les seules prisons livrées aux égorgeurs ont été l'Abbaye, les Carmes et Saint-Firmin.
Le 3 septembre, le massacre se généralise. Des massacreurs ont dit : < S'il n'y a plus de besogne, il faudra bien nous en trouver encore. » Leur vœu se réalise. L'ouvrage ne manquera pas.
De Touvrage, il y en a encore à la Force, où la princesse de Lamballe, victime de choix, est égorgée. Les assassins, qui, à
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TAbbaye, étaient payés à raison de huit francs par jour, ne touchent plus à la Force qu'une solde de cinquante sous. Ils n'en travaillent pas moins avec un zèle infatigable, même au rabais. S'il le fallait, ils travailleraient gratis. Boire du vin, verser du sang, pour eux c'est l'essentiel. Le nègre Delorme, domestique de Fournier l'Américain, se distingue entre tous. Sa peau noire, rougie de sang, ses dents blanches, ses yeux féroces, son rire bestial, son acharnement, sa fureur, en font un massacreur d'élite. De l'ouvrage, il y en a encore à la Conciergerie, au grand et au petit Chàtelet, à la Salpètrière, à Bicètre. Un grand nombre de détenus ne sont que des gens condamnés ou accusés pour crimes privés, qui n'ont absolument rien de commun avec la politique. N'importe, il faut du sang ; on tue là comme ailleurs. Au Grand Chàtelet, les assassins ne se trouvant pas assez nombreux, tant il y a de besogne, délivrent quelques individus détenus pour vol, et les font travailler avec eux. Un de ces malheureux bourreaux d'occasion se met à l'œuvre en hésitant. Il porte quelques coups mal assurés. Puis il a horreur de lui-même, il jette à terre la hache qu'on avait mise entre ses mains. < Non non, crie-t-il, je ne peux pas. Non, non : Plutôt victime, que meurtrier ! J'aime mieux recevoir la mort de scélérats comme vous que de la donner à des innocents dé.sarmés. Frappez-moi ! > Lt aussitôt les vétérans du meurtre tuent l'égorgeur novice. Il y a là une femme connue par ses charmes sous le nom de la Belle- Bouquetière, et accusée d'avoir blessé, dans un accès de jalousie, un garde-française, son amant ; Théroigne de Méricourt, amazone du ruisseau et du crime, est la rivale de cette femme. Elle la désigne aux massacreurs. On l'attache nue à un poteau, les jambes écartées, les pieds cloués au sol. On la brûle toute vive. On lui coupe les seins à coups de sabre. On l'empale sur un fer rouge. Ses hurlements vont porter l'épouvante jusqu'à l'autre rive de la Seine. Théroigne est au comble de la joie.
A la Salpètrière, autre spectacle. Cette prison de femmes perdues est un lieu de correction pour les vieilles, de guérison
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pour les jeunes, d'asile pour celles qui sont encore des enfants. C'est là, pour la bande d'assassins, un élément nouveau. Tuer et violer, pour eux, c'est une double fête. Ils commencent par massacrer les vieilles. Puis ils forcent les dortoirs des jeunes ; ils assouvissent sur elles toute leur brutalité ; celles qui veulent résister, ils les tuent. La plume se refuse à retracer les abominations dont des petites filles de dix à quinze ans sont victimes. Plus de quarante enfants appartenant aux classes popu. laires ont été égorgés dans ces journées horribles.
Le délire du meurtre arrive au paroxysme. Gorgés de vin dans lequel ils ont mêlé de la poudre à canon, enivrés par la vapeur et par les fumées du carnage, les massacreurs ont une soif dévorante, une soif inextinguible, que des torrents de sang ne parviennent pas à étancher. Du sang encore, du sang toujours ! Et où en trouver maintenant ? Les prisons sont vidées. Plus de nobles, plus de prêtres à mettre à mort. Eh bien ! à défaut de mieux, on ira dans un asile de pauvres, d'infirmes, d'aliénés, à Bicétre. Vagabonds, indigents, fous, voleurs, économe, aumôniers, concierge, tout est bon. La boucherie dure cinq jours et cinq nuits sans discontinuer. Le massacre prend toutes les formes : les uns sont noyés dans les caves, les autres mitraillés dans les cours. L'eau, le fer, le feu, tous les genres de supplices.
Les égorgeurs peuvent enfin se reposer. Ils ont travaillé toute la semaine. Il y en a cependant qui n'en ont pas encore assez, et qui vont continuer en province les massacres de Paris, car le conseil de surveillance de la Commune parisienne a eu soin d'envoyer à toutes les communes de F'rance, sous le sceau du ministre de la justice, une circulaire pour les engager à suivre l'exemple de la capitale.
Le 9 septembre, les prisonniers qui avaient été détenus à Orléans, pour y être jugés par la haute cour, entrent à Versailles sur des charrettes. Au moment où ils approchent des grilles de l'Orangerie, des massacreurs, envoyés de Paris, sous la conduite de Fournier TAméricain, se précipitent sur eux, et les immolent
jusqu'au dernier. Ainsi périssent l'ancien ministre des alFaires étrangères, Delessart, et le duc de Brissac, ancien chef de la garde constitutionnelle. Fournier l'Américain retourne à cheval à Paris, et va caracoler sur la place Vendôme ; Danton, du haut du balcon du ministère de la justice, le félicite à haute voix du succès de son expédition.
Pendant tout ce temps, qu'est-ce que fit l'Assemblée pour essayer de s'opposer aux meurtres ? Rien, absolument rien. Jamais un corps délibérant ne montra pareille lâcheté. On n'entendit, pour protester, ni la voix de Vergniaud, ni celle d'aucun (jirondin. L'indignation, la pitié, ne trouvèrent pas une seule parole. Les discours, les discussions, les votes sur des sujets variés continuaient comme à l'ordinaire. Des massacres, pas un mot. Pendant la semaine infâme, ni les ministres, pas plus le vertueux Roland que 1er. autres, ni le maire de Paris, Pétion, ni les magistrats, ni le commandant de la garde nationale, n'envoyèrent nulle part un piquet de cinquante hommes pour empêcher les meurtres. Une population de huit cent mille âmes, une garde nationale de cinquante mille hommes, courbèrent la tête sous le joug d'une poignée de bandits, de deux cent trentecinq massacreurs (on connaît le nombre exact). Jusqu'au 7 septembre il n'y eut pas un seul journal qui osât faire même une simple mention des massacres. On tremblait. A l'Assemblée, l'ancien parti modère avait disparu. Il n'y avait plus que deux cents et quelques députés qui assistaient aux séances, honteux et accablés. Paris, terrorisé, se trouvait dans un état d'abattement et de stupeur.
Les meurtriers finirent juir s'exécrer eux-mêmes. Tourmentés de remords, iU ne voyaient plus devant eux que visages livides, entrailles fumantes, membres saignants. < Parmi les égorgeurs, a dit M. Louis Blanc, quelques-uns donnèrent des signes de folie, à faire supposer qu'au vin qu'ils avaient bu s'était trouvée mêlée quelque drogue mystérieuse et terrible. » Les uns devinrent fous furieux. Les autres cherchèrent un refuse dans le
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suicide, se tuant eux-mêmes du moment qu'ils n'avaient plus personne à tuer. D'autres s'engai^èrent. On les chassa de l'armée. L'homme qui avait promené au haut d'une pique la tète de la princesse de Lamballe s'enrôla. In jour qu'il se vantait de ses meurtres, les soldats de son régiment, indignés, le mirent à mort. D'autres enïin furent jugés comme septembriseurs, et envoyés à l'échataud. Les coupables, même sur cette terre, ont reçu leur châtiment. I:]h bien! il y a aujourd'hui des gens qui voudraient les réhabiliter ! En vain le fondateur de la seconde république, Lamartine, s'est-il écrié dans un élan de noble colère : « La langue humaine a-t-elle une exécration et un anathème qui puissent égaler rhorreurque ces forfaits de cannibales m'inspirent, comme à tous les hommes civilisés ? > En vain les historiens les plus célèbres de la démocratie, Edgar Quinet, Michelet, ont exprimé en termes éloquents leur indignation contre ces crimes. En vain M. Louis Blanc a dit : « Tout assassinat est un suicide. Dans la victime le corps seul est tué ; mais ce qui est tué dans le meurtrier, c'est l'âme. > llyadesgens qui voudraient non seulement excuser, mais glorifier les massacres et les massacreurs!...
MADAMi: ROLAND Pi:XDANT Li:S MASSACRES
La luiinc de M"" Roland était ass()u\ie. L'ambitieuse bourgeoise trônait pour la seconde fois au ministère de Tintérieur, et la reine gémissait dans la captivité de la tour du Temple. 11 n'y avait pas eu dans le ccL'ur de l'Egerie des (iirondins un seul mouvement de pitié pour Marie-Antoinette. KWe avait regardé la tuneste journée du 10 août comme un triomphe jx*rsonnel dont son orgueil se délectait. La parvenue savourait les humiliations de la iille des Ciésars d'Allemagne. Ses instincts de jalousie trouvaient leur aliment dans les angoisses de la reine de Erance et de Navarre.
Lamartine, indigné de cette cruauté de M'"" Roland, s'est repenti des éloges qu'il lui avait accordés dans son Histoire des Girondins. 11 a dit dans son Cours de Littérature (tome XIII, 1-^ntretien Lxxni^ : < J'ai glissé sur le mélange d'intrigue et d'emphase qui composait le génie à la fois féminin et romain de cette femme. J'ai plus cédé en cela à la popularité qu'à la vérité. J'ai voulu donner une Cornélie à la Republique. Je ne sais au fond ce qu'était Cornélie, cette mère des Gracques, qui élevait des conspirateurs contre le Sénat de Rome, et qui les formait à la sédition, vertu des ambitieux populaires. Quant à M"" Roland, qui entrait
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suicide, se tuant eux-mêmes du moment qu'ils n'avaient plus personne à tuer. D'autres s'engagèrent. On les chassa de l'armée. L'homme qui avait promené au haut d\me pique ia tète de la princesse de Lamballe s'enrôla. Un jour qu'il se vantait de ses meurtres, les soldats de son régiment, indignés, le mirent à mort. D'autres enfin furent jugés comme septembriseurs, et envoyés à l'échafaud. Les coupables, même sur cette terre, ont reçu leur châtiment. Eh bien! il y a aujourd'hui des gens qui voudraient les réhabiliter ! En vain le fondateur de la seconde république, Lamartine, s'est-il écrié dans un élan de noble colère : « La langue humaine a-t-elle une exécration et un anathème qui puissent égaler l'horreur que ces forfaits de cannibales m'inspirent, comme à tous les hommes civilisés ? > En vain les historiens les plus célèbres de la démocratie, Edgar Quinet, Michelet, ont exprimé en termes éloquents leur indignation contre ces crimes. En vain M. Louis Blanc a dit : « Tout assassinat est un suicide. Dans la victime le corps seul est tué ; mais ce qui est tué dans le meurtrier, c'est l'âme. » Il y a des gens qui voudraient non seulement excuser, mais glorifier les massacres et les massacreurs!...
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MADAME ROLAND PENDANT LES MASSACRES
La haine de M"'" Roland était assouvie. L'ambitieuse bourgeoise trônait pour la seconde fois au ministère de Tintérieur, et la reine gémissait dans la captivité de la tour du Temple. Il n'y avait pas eu dans le cœur de l'Égérie des Girondins un seul mouvement de pitié pour Marie-Antoinette. Elle avait regardé la funeste journée du lo août comme un triomphe personnel dont son orgueil se délectait. La parvenue savourait les humiliations de la fille des Césars d'Allemagne. Ses instincts de jalousie trouvaient leur aliment dans les angoisses de la reine de France et de Navarre.
Lamartine, indigné de cette cruauté de M'"" Roland, s'est repenti des éloges qu'il lui avait accordés dans son Histoire des. Girondins. Il a dit dans son Cours de Littérature (tome XIII, Entretien lxxiii) : « J'ai glissé sur le mélange d'intrigue et d'emphase qui composait le génie à la fois féminin et romain de cette femme. Jai plus cédé en cela à la popularité qu'à la vérité. J'ai voulu donner une Cornélie à la République. Je ne sais au fond ce. qu'était Cornélie, cette mère des Gracques, qui élevait des conspirateurs contre le Sénat de Rome, et qui les formait à la sédition, vertu des ambitieux populaires. Quant à M'"'' Roland, qui en liait
un mari vulgaire du souffle de sa colère de femme contre une cour odieuse, parce qu'elle ne s'ouvrait pas à sa vanité de parvenue, il n'y a de vraiment beau en elle que sa mort. Son rôle n'a été que la parade de la vraie grandeur d ame. > Ce que Lamartine lui reproche plus que tout, c'est son hostilité contre la reine martyre. < Elle anime, ajoute-t-il, les Girondins, ses familiers, d'une haine implacable contre la reine, déjà si humiliée et si menacée; elle n'a ni respect ni pitié pour cette victime ; elle la désigne du doigt à lamuhitude ameutée. Elle n'est plus ni femme, ni mère, ni Française. Elle se pose en Némésis à la porte de la tour du Temple, après que la reine y gémit sur son époux, sur ses enfants, sur elle-même, entre le trône et l'échafaud. Ce stoïcisme ostentatoire de l'implacabilité tue à mes yeux la femme dans ce tribun des femmes. >
Hélas ! si M™^ Roland fut coupable, elle devait être bien cruellement punie. Le i^eriueiix Roland avait pour collègue l'organisateur des massacres de Septembre. La bergerie républicaine rêvée par Tadmiratrice de Jean-Jacques Rousseau était envahie par les bêtes féroces. La nature humaine n'avait jamais paru sous un aspect plus exécrable que depuis sa soi-disant régénération. M"'« Roland avait des étonncments naïfs. Après avoir semé le vent, elle était toute surprise de recueillir la tempête. Comment ! se disait-elle à ellemême, mon mari est ministre, ou, pour parler avec plus d'exactitude, le ministre c'est moi, et il y a des gens en France qui ne sont pas satisfaits ! Ingrate nation, pourquoi n'apprécies-tu pas ton bonheur? iM'"« Roland ressemblait aux hommes politiques qui, une fois arrivés au pouvoir, voudraient bien se débarrasser des gens à l'aide desquels ils l'ont escaladé. Elle venait d'atteindre, pour la seconde fois, le but de son ambition. Qui donc osait Corrompre son allégresse ? Pourquoi Danton, ce trouble-fête, venait-il, avec ses massacres mtempestifs, détruire tant de brillants projets et dissiper tant de beaux rêves ? L'homme qui ^e laissait appeler ministre de la justice, comme par dérision et par antiphrase, produisait à M""' Roland l'effet d'un monstre. La
MADAME ROLAND PENDANT LES MASSACRES
République, telle qu'il la concevait, n'avait point une tête de déesse, elle avait une tête de Gorgone. Ses yeux brillaient d'une lueur sinistre. Le glaive qu'elle tenait à la main était celui d'un massacreur ou d'un bourreau.
M'"* Roland fut tout étonnée quand, le dimanche 2 septembre 1792, vers cinq heures du soir (les massacres étaient déjà commencés), elle ^vit deux cents hommes à la figure sinistre arriver au ministère de l'intérieur, et demander son mari, qui était absent. Bien lui en prit, car, tout ministre qu'il était, on venait pour l'arrêter, en vertu d'un mandat du comité de surveillance de la Commune. Ne trouvant pas Roland, les deux cents hommes se retirèrent. L'un d'eux, en chemise, les manches retroussées audessus du coude, le sabre en main, déclamait avec frénésie contre les trahisons des ministres. Quelques instants après, Danton dit à Pétion : « Savez-vous de quoi ils se sont avisés ? Est-ce qu'ils n'ont pas lancé un mandat d'arrêt contre Roland ? — Qui cela ? demanda le maire. — Eh ! cet enragé de comité. J'ai pris le mandat; tenez, le voilà. >
Le lendemain, au plus fort des massacres, que faisait M"' Roland ? Elle donnait un dîner, et laissait le Prussien Anacharsis Clootz, venu du reste sans être invité, faire une apologie en règle de ces horribles meurtres. « Les événements du jour, dit-elle dans ses Mémoires j faisaient le sujet de la conversation. Clootz prétendit prouver que c'était une mesure indispensable et salutaire; il débita beaucoup de lieux communs sur les droits des peuples, la justice de leur vengeance, et l'utilité dont elle était pour le bonheur de l'espèce; il parla longtemps et très haut, mangea davantage, et ennuya plus d'un auditeur. >
Cependant, les passions révolutionnaires n'avaient pas étouffé entièrement, dans lame de M'"* Roland, toute iJéc d'humanité et de justice. Le même jour elle décida son mari à écrire à l'Assemblée nationale une lettre relative aux massacres. Mais comme cette lettre était molle, indécise, et comme il fallait que le sentiment jniblic lût abaissé et avili, pour qu'on put regarder Roland
comme un ministre courageux ! Au lieu de flétrir les meurtres avec l'énergie de Thonnéte homme, il invoquait pour les meurtriers les circonstances atténuantes. « 11 est dans la nature des choses et dans celle du cœur humain, disait-il dans sa pâle missive, que la victoire entraîne quelques excès ; la mer agitée par un violent orage mugit encore longtemps après la tempête ; mais tout a ses bornes, et doit enfin les voir déterminées. Hier fut un jour sur les événements duquel il faut peut-être laisser un voile. Je sais que le peuple, terrible dans sa vengeance, y porte encore une sorte de justice ; mais qu'il est facile à des scélérats, à des traîtres, d'abuser de cette effervescence, et qu'il faut l'arrêter. > Ce langage ne produisit point le moindre effet. Les massacres continuèrent, et Roland resta ministre, lui qui avait pourtant écrit dans sa lettre du 3 septembre : « Je demande ma démission, si le silence des lois m'interdit toute action. > Le vertueux Roland siégeait au conseil à côté de son collègue l'organisateur de la boucherie humaine. Le i3 septembre, il adressait aux Parisiens une lettre dans laquelle il s'encensait lui-même, vantant son caractère, ses actes, sa fermeté, et poussant finfatuation jusqu'à écrire : < J'ai accepté deux fois un fardeau que je me sentais capable de porter. > Ah ! qu'il est difficile de renoncer même à une ombre de pouvoir, et de quels compromis avec leurs consciences des ministres ne sont-ils pas capables pour retenir quelques jours de plus le portefeuille qui leur échappe des mains ! Dans le fond de son âme, Roland avait, comme sa femme, fhorreur la plus profonde des massacres et des massacreurs. Voilà pourtant avec quelles atténuations il en parlait dans sa lettre aux Parisiens : « J'ai admiré le lo Août ; j'ai frémi sur les suites du 2 Septembre ; j'ai bien jugé ce que la patience trompée du peuple et ce que sa justice avaient pu produire, je n'ai point inconsidérément blâmé un premier mouvement ; j'ai cru qu'il fallait éviter sa continuité, et que ceux qui travaillaient à le perpétuer étaient trompés par leur imagination, ou par des hommes cruels ou malintentionnés. Si des frères égarés reconnaissent qu'ils se sont trompés, qu'ils
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viennent, mes bras leur sont ouverts. > Voilà une amnistie bien prompte. Les assassins ne sont déjà plus que des frères égarés, et le ministre leur tend les bras !
La Gironde se tait, ou, si elle parle, c'est pour attribuer, comme Vergniaud, les massacres < aux émigrés et aux satellites de Coblentz >. Plus tard, les crimes lui feront horreur, mais quand d'autres en auront le profit. Pris chacun en particulier, les Girondins n hésiteraient pas à réprouver les meurtres ; pris ensemble, ils ne songent qu'aux intérêts de leur faction. N'ont-ils pas encore trois des leurs au conseil des ministres ? De quoi donc se plaindraient-ils ? Les massacres de Septembre sont la plus saisissante expression de ce que des ambitieux peuvent faire ou laisser faire d'abominable pour se maintenir quelques semaines de plus au pouvoir.
Mais il y a au fond de la conscience une voix que ni l'intérêt ni l'ambition ne parviennent à étouffer. M"" Roland ne peut pas fermer les yeux. L'odieuse réalité lui apparaît. Elle aperçoit enfin le gouffre ouvert sous ses pieds, et pousse un cri de terreur. Une voix secrète lui dit qu'elle aura le même sort que les victimes de Septembre. Dès le 9 de ce mois fatal, son imagination est vivement frappée. De> fantômes sanglants se dressent devant elle. Ce jour-là, elle e.rit à Bancal des Issarts : < Si vous saviez les détails atlreux .les expéditions !... Les femmes brutalement violées, avant d'être déchirées par ces tigres, les boyaux coupés, portés en rubans, des chairs humaines mangées sanglantes ! Vous connaissez mon enthousiasme pour la Révolution ; eh bien î j'en ai honte, elle est devenue hideuse. Dans huit jours... que sais-je ? Il est avilissant de rester en place, et il n'est pas permis de sortir de Paris. On nous enferme pour nous égorger à l'instant
propice. >
Dès ce moment, il se produisit dans l'esprit, dans le cœur de l'Égérie des Girondins, une gradation d'indignation et de colère qui ne fera que s'accroître jusqu'à l'heure où elle gravira les marches de fechafaud. Elle écrira dans ses Mémoires, à propos
des massacres de Septembre : « Tout Paris fut témoin de ces horribles scènes exécutées par un petit nombre de bourreaux (ils n'étaient pas quinze à rAbbaye,à la porte de laquelle étaient, pour toute défense, malgré les réquisitions faites à la Commune et au commandant, deux gardes nationaux). Tout Paris laissa faire. Tout Paris fut maudit à mes yeux, et je n'espérai plus que la liberté s'établît parmi les lâches, insensibles aux derniers outrages qu'on puisse faire à la nature, à l'humanité, froids spectateurs d'attentats que le courage de cinquante hommes armés aurait facilement empêchés... Ce n'est pas la première nuit qui m'étonne; mais quatre jours ! — et des curieux allaient voir ce spectacle ! Non, je ne connais rien, dans les annales des peuples les plus barbares, de comparable à ces atrocités. »
Leçon frappante pour les gens qui jouent avec les passions anarchiques, et finissent par tomber eux-mêmes dans les pièges qu'ils avaient tendus à autrui ! Rien de plus digne d'être médité que cette peine du talion qu'on retrouve, pour ainsi dire, à chaque page des histoires révolutionnaires. L'heure approche où les Girondins et leur héroïne se repentiront des moyens qu'ils avaient employés pour renverser le trône. Ce sera quand ces mêmes moyens se retourneront contre eux, quand ils reconnaîtront leurs propres armes dans les blessures qu'ils recevront. Alors, comme ils n'auront plus d'intérêt à se taire, ils ne voudront plus de la complicité sans le partage du gain. Au lieu des sommets lumineux qu'ils espéraient atteindre, dans leurs rêves dorés, ils tomberont foudroyés au fond du goutl're ténébreux, dugoutlVe plein de pleurs et de sang. Oh! qu'elles seront amères leurs récriminations contre les hommes et les choses! Ce n'est qu'à la vertu que Bruîus mourant disait : « Tu n'es qu'un nom. > Les Girondins le diront aussi et à la gloire, et à la patrie, et à la liberté. Ceux d'entre eux qui n'auront pu fuir se désavoueront, se dénonceront, s'insulteront les uns les autres devant le tribunal révolutionnaire. A la Conciergerie, ils entonneront la Marseillaise^ mais parodiant ainsi le chant démagogique :
ADAME ROLAND PKNDANT LES MASSACRES
Contre nous de la tyrannie
Le couteau sanglant est levé.
Lisez les Mêmnires de Louvet, de Buzot, de Rarbaroux, de Pélion, de M'"" Roland, vous verrez jusqu'où peut aller l'amertume du langage d'ambitieux déçus. Ce sont des accès de rage, des rugissements de colère, des cris désespérés. Qu'on juge de la différence entre la philosophie et la religion ! Les philosophes maudissent, et le chrétien pardonne. « Oui, comme l'a dit Edgar Ouinet, Louis XVI seul parlera de pardon du haut de cet échafaud, o^ù les autres doivent apporter des pensées de vengeance et de désespoir. Par là il semble encore régner sur ceux qui vont le suivre dans la mort avec les passions et les fureurs de la terre. > Louis XVI sera calme, magnanime.Une céleste douceur se répandra sur son royal visage. Des colères infernales altéreront les traits et le cœur des Girondins. Quelles angoisses, quelles tortures à leur agonie 1 La terre leur manque, et ils ne regardent pas le ciel. Quels accents de dégoût et de haine, quand ils parleront de leurs anciens complices, devenus leurs bourreaux !
€ (irand lieu 1 dira Buzot, si ce ne peut être que par de tels hommes, par des moyens aussi infâmes que s'élèvent et se consolident lesLtats républicains, il n'est pas de gouvernement plus affreux sur la terre, ni de plus funeste au bonheur du genre humain. > Il adressera à la ville de Paris ces outrages, dignes des imprécations de Camille : < .le le dis avec vérité, la France ne peut espérer ni liberté ni bonheur que dans la destruction irréparable de cette capitale. > Ikirbaroux sera plus amer encore. Ce n'est pas seulement à Paris, c'e.t à la France entière qu'il lancera l'anathème. « Le peuple, dira-t-il, ne mérite pas qu'on s'attache à lui, car il est essentiellement ingrat. Vouloir conduire à la liberté un peuple sans mœurs, qui blasphème Dieu et adore Marat, c est la plus absurde folie. Cette populace n'est pas plus faite pour un gouvernement philosophique que les lazzaroni de Naples et les anthropophages de l'Amérique... Liberté, vertu, droits sacrés des hommes, vous n'êtes plus aujourd'hui que de vains noms. > Pétion,
avant Je niuiirir, écrira à son lils cette lettre, qui est comme le testament de la Gironde : « Le plus grand de mes tourments serait de penser que tant de forfaits fussent impunis ; la vengeance est ici le plus sacré des devoirs... Mon fils, ou les bourreaux de ton père et de ton pays seront livrés à la sévérité des lois, et expieront sur l'échafaud leurs attentats, ou tu as lobligation d'en délivrer ton pays. Ils ont brisé les liens de la société ; leurs crimes sont de telle nature, qu'ils sortent de toutes les règles ordinaires. Ce sont des monstres dont chacun est autorisé à purger la terre. » Al"" Roland n'aura pas moins de véhémence que Buzot, que Barbaroux, que Pétion. Elle adressera ces reproches cruels, mais justes, à ses amis, qui ne se sont pas assez vaillamment défendus : « Ils ont temporisé avec le crime, les lâches ! Ils devaient tomber à leur tour ; mais ils succombent honteusement, sans être plaints de personne et sans autre perspective dans la postérité que le parfait mépris. . . Plutôt que d'obéir à leurs tyrans, de descendre à leur barre, de sortir de l'Assemblée comme un timide troupeau que le boucher vient démarquer, pourquoi ne se faisaient-ils pas justice, en tombant sur les monstres, pour les anéantir, plutôt que d'en recevoir leur arrêt ? < Ce ne sont pas seulement ses amis que son courroux stigmatisera, c'est ce peuple souverain, ce peuple autrefois si flatté, qu'elle poursuivra de ses anathèmes. « Le peuple, dira-t-elle, n'est plus fait pour rien sentir que la joie cannibale de voir couler du sang, qu'il ne court pas de risque de répandre. Il est venu, ce temps prédit, où, demandant du pain, on lui donnera des cadavres ; mais sa nature dégradée se repaît du spectacle, et rinstinct satisfait de la cruauté lui rend la disette supportable, jusqu'à ce qu'elle devienne absolue. > L'Égérie des Girondins comprendra que tout est perdu, que son sang même sera stérile, et que la France est condamnée à l'anarchie ou à la dictature : « La liberté, s'écriera-t-elle, elle n'est pas faite pour cette nation corrompue, qui ne sort du lit de la débauche ou de la fange de la misère, que pour s'abrutir dans la licence, et rugir en se vautrant dans le sang qui ruisselle des échaftuids. > Comme les damnés
MADAME ROLAND PENDANT LES MASSACRES
du Dante, M"" Roland laissera là l'espérance, et, quand clL' "ravira, quelques jours après Marie-Antoinette, les marches de la guillotine, au lieu de penser au ciel comme la reine, elle adressera cette parole de sarcasme à la statue de plâtre remplaçant la statue déplâtre remplaçant la statue de Louis XV : < U liberté, comme on t'a jouée '. »... Mais n'anticipons pas. Les Girondins doivent avoir encore une lueur de joie. La République va être proclamée.
.Tiarrri^ritmiiiam
LA PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE
€ Une chose étonne dans la Révolution française, a dit Tun des écrivains les pluséminentsde l'école démocratique, IMgar Quinet, c'est de voir combien les grands changements y sont peu préparés. Les événements les plus importants, la destruction de la monarchie, ravèncment de la République, éclatent sans avoir été annoncés par les événements. > Les plus ardente républicains étaient royalistes, non seulement sous l'ancien régime, mais après 1789, et jusqu'au 10 août 1792. xMarat écrivait, le 17 février 1791, dans le n" 374 de V Ami du Peuple : < On m'a souvent représenté comme un mortel ennemi de la royauté, et je prétends que le roi n^a pas de meilleur ami que moi. > Et il ajoutait : < Quanta la personne de Louis XVI, je crois bien qu"il n'a que les défauts de son éducation, et que la nature en a fait une excellente pâte d'homme, qu'on aurait cité comme un digne citoyen, s'il n'avait pas eu le malheur de naître sur le trône; mais tel qu'il est, c'est, à tout prendre, le roi qu'il nous faut. Nous devons bénir le ciel de nous l'avoir donné. Nous devons le prier de nous le conserver. > Marat qui bénit le ciel, Marat qui prie, et pour qui ? pour le roi; cela ne prouve-t-il pas combien la royauté avait en France des racines profondes? Le 20 avril 1792, le même Marat reprochait amè-
rement à Condorcet de « calomnier sans pudeur le club des Jacobins et de l'accuser perfidement de vouloir détruire la monarchie >. (T Ami du Peuple, n° 434.) Le i3 juin il attaquait ceux qui violaient le serment prêté lors de la Fédération, et il disait à ce propos : « Défendre la Constitution, ce n^est pas autre chose que d'être fidèleà la nation, à la loi et au roi. » {V Ami du Peuple, n°488.) Pendant toute la durée de l'Assemblée législative, quand Robespierre, retiré de la tribune, prétendait faire dans son journal l'éducation du peuple, ce qu'il défendait à outrance, c'est la Constitution royale. M- Roland raconte qu'après la fuite de Varennes, au moment où, dans un conciliabule, la perspective d'un régime républicain apparaissait peut-être pour la première fois. Robespierre, ricanant comme à son ordinaire, et se mangeant les ongles, demandait ironiquement ce que c'était qu'une république. P:n juin 1792, le club des Jacobins était encore tout royaliste. Il voulait chasser Billaud-Varennes, parce que Hillaud- Varennes s'était hasardé à mettre en question le principe monarchique. Le 7 juillet suivant, c'est-à-dire deux mois et demi avant Touverture de la Convention, tous les membres de l'Assemblée législative, lors du fameux baiser Lamourette, faisaient le serment d'exécrer à tout jamais la république. Trois semaines après le 10 Août, Danton donnait pour motifs des massacres de Septembre le petit nombre et la faiblesse des républicains comparés avec les royalistes. Pétion a dit : « Lorsqu'on entreprit l'insurrection du 10 Août, il n'y avait que cinq hommes en France qui voulussent la république. >
Buzot, l'idole de M"" Roland, a écrit : < Une tourbe de misérables, sans intelligence et sans lumières, vomissaient des injures contre la royauté; le reste ne désirait, ne voulait que la Constitution de 1791, et ne parlait des républicains que comme on parle de fous extrêmement honnêtes... Ce peuple n'est républicain qu'à coups de guillotine. > Cependant, le ji septembre 1792, dans la salle du Manège, la Convention, tenant sa première séance, débuta par proclamer la république.
LA PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE
Buzot a peint ainsi, dans ses Mémoires^ les députations qu'on envoyait a la l\irre et le public qui occupait les tribunes : < Il semblait, a-t-il dit, quon eût cherche dans tous les dégorgeoirs de Paris et des grandes villes ce qu'jl y avait partout de plus sale, de plus hideux, de plus infect. 1)^ vilaines igures terreuses, noires ou C(JLileur de cuivre, surmontée^ d'une grosse toulfe de cheveux gras, avec de.^ v^'^x enfoncés à mi-tète; ils jetaient, avec leur haleine nauséabonde, les plus grossières injures au milieu des cris aigus de bètes carnassières. Les tribunes étaient dignes de pareils législateur.^ : des hommes dont Taspect elFroyable tigurait le crime et la misère, des femmes dont la mine déboutée respirait la plus sale débauche, (^uand tout cela, avec les mains, les pieds, la voix, faisait son horrible tintamarre, on se serait cru dans une assemblée de diables. »
Au commencement de la séance, (]ollot-d'Herbois prit la parole. < 11 est une délibération, dit-il, que vous ne pouvez remettre à demain, que vous ne pouvez remettre à ce soir, que vous ne pouvez dilïérer d'un seul instant, sans être intidèles au vœu de la nation, c'est l'abolition de la royauté. » Quinette ayant objecté qu'il vaudrait mieux présenter cette question au moment où la Constitution serait discutée, Grégoire, évêque constitutionnel de Blois, s'écria : < Certes, personne ne nous proposera jamais de conserver en France la race funeste des rois. Toutes les dynasties n'ont jamais été que des races dévorantes, qui ne vivent que de chair humaine; mais il faut pleinement rassurer les amis de la liberté il faut détruire ce talisman magique, dont la force serait propre à stupélier encore bien des hommes. > Bazire voulut faire remarquer qu'il serait d'un exemple effrayant pour le peuple de voir une Assemblée chargée de ses plus chers intérêts délibérer dans un moment d'enthousiasme, sans discussion approfondie. Grégoire répliqua avec véhémence : « Fh ! qu'est-il besoin de discuter, quand tout le monde est d'accord? Les rois sont, dans l'ordre moral, ce que sont les monstres dans l'ordre physique. Les cours sont l'atelier des crimes et la tanière des tyrans. L'his-
LA PROCLAMATION I^E LA RKPUBLIOUE
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toire des rois est le matyrologe des nations; nous sommes tous également pénétrés de cette vérité. Qu'est-il besoin de la discuter : » Alors, la proposition, mise aux voi\ en ces termes : « La Convention nationale déclare que la royauté est abolie en France, » fut adoptée au milieu des applaudissements.
Le même jour, à quatre heures du soir, un ollicier municipal nommé Lubin, entouré de gendarmes à cheval et d'une nombreuse populace, vint donner lecture d'une proclamation devant la tour du Temple. Les trompettes sonnèrent. Il se fit un grand silence, et Lubin, qui avait une voix de stentor, lut, assez haut pour être entendu distinctement par la famille royale enfermée dans le donjon, cette proclamation, glas funèbre de la monarchie : € La royauté est abolie en France. Tous les actes publics seront datés de la première année de la République. Le sceau de l'Htat portera pour légende ces mots : République française. Le sceau national représentera une femme assise sur un faisceau d'armes, tenant à la main une pique surmontée du bonnet de la liberté. » Hébert (le fameux père Duchène) se trouvait en ce moment de garde auprès de la famille royale. Assis au seuil de la chambre des captifs, il essayait de saisir sur leur physionomie un mouvement de dépit ou de colère, une émotion quelconque. 11 fut déçu dans son attente. En écoutant la lecture du décret révolutionnaire qui lui arrachait sa couronne, l'héritier de saint Louis, d"Henri IV et de Louis XIV ne ressentit pas le moindre trouble. 11 tenait un livre à la main, et il continua tranquillement à lire. Impassible comme son époux, la reine ne fit pas un mouvement, ne prononça pas une parole. La proclamation terminée, les trompettes sonnèrent de nouveau. Cléry se mit alors à une fenêtre, et les regards de la foule se tournèrent aussitôt vers lui. Comme on le prenait pour Louis XVI, on l'accabla d'injures. Les gendarmes lui firent des signes menaçants, et il dut se retirer pour apaiser le tumulte. Pendant que la populace se déchaînait autour de la prison du Temple, un seul homme était calme, un seul homme paraissait comme étranger à la tourmente : c'était le prisonnier.
Une nouvelle ère commence. L'agonie de la royauté est finie. La royauté est morte, et le roi va bientôt mourir. Grégoire, qui a escamoté le vote (il n'y avait que 371 conventionnels présents, 374 étaient absents, c'est-à-dire plus de la moitié), Grégoire est à la fois surpris et enthousiasme de ce qu'il a fait. Il avoue que, pendant plusieurs jours, l'excès de sa joie lui ôta l'appétit et le sommeil. Une pareille allégresse ne sera pas de longue durée. M. Taine compare la France révolutionnaire à un ouvrier mal nourri, misérable, surmené de travail, et qui cependant s'abreuve de liqueurs fortes. D'abord, dans son ivresse, il se croit millionnaire, aimé, admiré; il se croit roi. < Mais bientôt les radieuses visions ont fait place aux fantômes monstrueux et noirs... A présent la France a traversé la période du délire joyeux, et va entrer dans la période de délire sombre; la voilà capable de tout oser, souffrir et faire, exploits inouïs et barbaries abominables, sitôt que ses guides, aussi égarés qu'elle-méma, auront désigné un ennemi ou un obstacle à sa fureur. > Il n'y a plus de digue au torrent. C'est l'heure du cataclysme. Le vieux monde est brisé. Que de souffrances attendent le nouveau !
Ah ! comme ils viendront vite les désenchantements ! Déjà, l'homme des illusions généreuses, La Fayette, a dû imiter la conduite de ces émigrés pour lesquels il était si sévère. Il s'est enfui à l'étranger, et il y a trouvé non un refuge, mais une prison. , Il restera pendant cinq ans enfermé dans la sombre forteresse d'Olmutz. Le vainqueur de Valmy, Dumouriez, ne sera guère plus heureux. H passera à l'ennemi, et vivra en exil d'une pension des puissances étrangères. Comme elles sont proches les déceptions et les palinodies ! Marat, qui a déjà dit aux habitants de la capitale : « Éternels badauds, de quelles épithètes ne vous accablerais-je pas, dans les transports de mon désespoir, si j'en connaissais de plus humiliante que celle de Parisiens* ? > Marat, qui a dit à tous les Français : « Non, non, la liberté n'est point
L'Ami du peuple, n" 429.
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LA PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE
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faite pour une nation ignare, frivole et légère, pour des citadins éle\és dans la crainte, la dissimulation, la fourbe, le mensonge, nourris dans la souj-tlesse, Tintrigue, la flagornerie, l'avarice, l'escroquerie, ne subsistant que de friponneries et de rapines, ne soupirant qu'après les plaisirs, les titres, les décorations, et toujours prêts à se vendre pour de l'or ' ! > Marat écrira, le 7 mai 1793, c'est-à-dire à l'apogée de son système politique favori ; * Toutes les mesures prises jusqu'à ce jour par les Assemblées constituante, législative et conventionnelle, pour établir et consolider la liberté, ont été irréfléchies, vaines et illusoires, si tant est qu'elles fussent de bonne foi. La [plupart paraissent même avoir eu pour objet de perpétuer l'oppression, d'amener l'anarchie, la disette, la misère, la famine, de fatiguer le peuple de son indépendance, de lui rendre la liberté à charge, de lui faire détester la Révolution par l'excès du désordre, de l'épuiser de veilles, de fatigues, de besoin, d'inanition, de le réduire par la faim au désespoir, et de le ramener au despotisme par la guerre civile '^. »
Les ministres nommés le 10 Août étaient au nombre de six. Deux d'entre eux se tueront : Glavière et Roland; deux autres seront guillotinés : Lebrun-Tondu et Danton; deux autres enlin, Servan et Monge, sont destinés à devenir, l'un général de division de Napoléon, l'autre sénateur de l'empire et comte de Péluse; et, comme au début de son règne, l'empereur se plaignait à ce dernier de ce qu'il y avait encore des partisans de la République : « Sire, répondra l'ancien ministre du 10 Août, nous avions eu tant de peine à en faire des républicains î Que 'Votre Majesté veuille bien leur laisser au moins quelques jours pour devenir impérialistes ! > Des deux hommes qui ont, avec tant d'enthousiasme, fait proclamer la République, l'un, CoUot d'Herbois, sera déporté en Guyane par les républicains, et y mourra dans un accès de fièvre chaude; l'autre, Grégoire, sera sénateur
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de l'Empire, ce qui ne l'empêchera pas, du reste, de provoquer la déchéance de Napoléon, comme il a provoqué la déchéance de Louis XVI. 11 y a des gens qui échangeront la carmagnole du sansculotte contre la livrée dorée du fonctionnaire impérial. Les conventionnels, les régicides seront transformés en ducs, en comtes, en baroub. David, qui avait dit ne vouloir faire le portrait des rois que quand leur tète serait dans le panier, David, peintre officiel de l'Lmpire, favori de Napoléon, fera avec joie le portrait d'un pape, et se montrera tout fier de peindre le grand tableau du sacre du nouveau Charlemagne. Mais écoutons IvJgar Quinet : « Quand je vois, dit-il, les orateurs des députations le prendre de si haut à la barre, et régenter avec tant d'orgueil les Assemblées muettes et complaisantes, je voudrais savoir ce qu'ils sont devenus quelques années après. » Lt le voilà qui cherche à retrouver leurs traces. Mais, au bout de quelques investigations, il s'arrête. « Ln cherchant davantage, s"écrie-t-il, je craindrais de les découvrir parmi les petits employés de l'Empire. C'était bien assez de voir Huguenin, Tindomptable président de la Commune insurrectionnelle, si vite apprivoisé, solliciter et obtenir une place de commis aux barrières, sitôt que le pouvoir absolu reparut après le 18 Brumaire. Le terrible Santerre devient le plus doux des hommes, dès qu'il est rente par le premier consul. A peine Mourdon de l'Oise, Albitte, ces hommes Je fer, ont senti la verge, les voilà les plus souples fonctionnaires de l'Empire. Le grand preneur de rois, Drouet, trône alors dans la sous-préfecture de Sainte-Menehould. Napoléon a raconte qu'il était, le 10 Août, dans une boutique du Carrousel, d'où il assista à la prise du château. S'il eut alors un pressentiment, il dut sourire du chaos qu'il allait si aisément faire rentrer dans ses anciennes limites. Que de fureurs pour aboutir sitôt à l'ancienne obéissance ! >
L'histoire, avec ses perpétuelles alternative^ de licence et de dictature, n'est-elle pas comme un cercle vicieux, et les nations ne passent-elles pas leur temps à faire et à défaire des toiles de Pénélope, dont elles tissent et arrachent en pleurant les fils ensan-
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LA IMIOCLAMATIUN DE LA KEPUHLK^UE
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glantés ? Tous les gouvernements, Royautés, Empires, Républiques, devraient être plus modestes. Mais profondément oublieux des leçons du passé, tous se croient éternels. Tous déclarent pompeusement qu'ils ont clos à jamais Tére des révolutions. Au lendemain du 10 Août, on grava cette inscription à l'entrée de la place du Carrousel : < La royauté est abolie en France ; elle ne se relèvera jamais ! > Avant même le rétablissement de Tl^mpire, l'inscription était elïacée.
Avec la République, un nouveau calendrier avait été mis en vigueur. L'égalité des jours et des nuits, à Téquinoxe d'automne, ouvrait au 22 .septembre Tére de l'égalité civile. « Qui eût cru que cette géométrie humaine, si profondément calculée, s'écrivait sur le sable, et qu'après si peu d'années il n'en resterait plus de traces?... Les cieux ont continué de graviter, ils ont ramené l'égalité des jours et des nuits ; mais ils ont laissé périr l'égalité et la liberté promises, météores dissipés dans le vide... Les sans-culottides n'ont pu se populariser dans la plèbe des étoiles... Une croyance antique, que les hommes de la Révolution avaient négligée, soit crainte, soit mépris, s'est retrouvée ; un fantôme a apparu ; un souffle grêle, comme celui de Samuel, s'est fait sentir; l'édilice si savamment construit, appuyé sur les mondes, s'est évanoui '. >
Il y a dans le fond de l'histoire une tristesse et une mélancolie suprêmes ; cette éternelle série d'illusions et de déceptions, d'erreurs et de douleurs, de fautes et de crimes ; cette rage, ces passions, ces folies ; tant d'efforts, tant de fatigues, tant de dangers, tant de tortures, tant de larmes, tant de sang, révolutions, guerres, catastrophes, cataclysmes de tout genre ! pour arriver à quoi ? La malheureuse humanité, roulant de siècle en siècle son rocher de Sisyphe, inspire un sentiment qui est de la compassion, bien plus que du mépris. Les réflexions amères que font naître les annales des peuples sont peut-être plus sombres encore pour la Révolution française que pour toutes les autres périodes. Ldgar
' Edgar Quinet, La Révolution, t. II.
Ouinet se lamente avec raison sur le peu de rapport qui existe entre les sacrifices des victimes et les résultats obtenus par la postérité. 11 constate qu'une chose réconcilie, dans d'autres histoires, avec les fureurs des hommes, c'est que le sang versé y est presque aussitôt fécond ; que, par exemple, lorsqu'on voit couler celui des martyrs, on voit en même temps le christianisme grandir sous la terre au fond des catacombes ; mais que, chez nous, le sang qui a coulé plus abondamment, et de sources aussi hautes, n'a pas trouvé une terre aussi bien préparée. \A l'illustre historien s'écrie douloureusement : « La consolation suprême a été refusée à nos plus grands morts : leur sang n*a pas été une semence de vertu et d'indépendance pour leur postérité. S'ils reparaissaient un moment, ils se sentiraient suppliciés une seconde fois sur un pire échafaud par le reniement de leurs descendants ; ils nous jetteraient de nouveau le même adieu : O liberté ! comme on t'a jouée î >
Hélas ! notre patrie, troublée par tant d'épreuves, fera-t-elle enfin une halte dans le chemin de la souffrance : Le temps approchet-il où elle jouira de ce bien-être matériel et moral qui, comme un mirage du désert, recule sans cesse devant elle, au moment où elle croit le toucher ! S'occupera-t-on elficacement du sort et des misères du plus grand nombre ? Les progrès tant promis se rêaliseront-ils : L'expérience du passé servira-t-elle à quelque chose : La civilisation sera-t-elle un instrument de mort, ou un instrument de vie : b'erons-nous tourner la science à notre perte ou à notre salut : Serons-nous des hommes de haine, ou des hommes de bonne volonté : Ah î puissions-nous voir luire des jours moins sombres que ceux de nos pères ! Puissions-nous, éclairés par les leçons du passé, devenir plus heureux, parce que nous serons meilleurs, et obtenir enfin de Dieu ces deux biens que Tacite trou\'ait de son temps si dilîicilesà concilier, et que les sociétés antiques ou modernes poursuivent presque toujours en vain : l'Ordre et la Liberté!
FIN