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LA GROSSE TOUR DU TEiMPLE
26 septembre. — I.a famille royale s'habituait à sa captivité. A force de mutuelle tendresse, elle trouvait, jusque dans sa prison, des consolations inattendues. (]ette vie calme, uniforme, contrastait avec le déchaînement des passions furieuses qui s'agitaient autour de l'enceinte du Temple. Louis XVI, qui avait toujours eu la frayeur de la responsabilité, était comme débarrassé d'un fardeau. Son âme, plus faite pour le recueillement, l'étude et la prière que pour l'action, trouvait une sorte d'apaisement dans le rôle de victime. 11 aimait mieux être persécuté par ses ennemis que de les frapper. Les orages formidables du dehors ne faisaient que mieux ressortir la sérénité de son esprit et la paix de son cœur. Mais, pour que cette accalmie continuât, il lui fallait absolument vivre à côté de sa famille. (]e qu'il craignait, c'était une séparation. Aussi fut-il bien profondement affligé quand son valet de chambre Cléry lui apprit qu'on allait l'éloigner des siens, et qu'on lui préparait un logement dans la grosse tour. Cléry s'excusait de lui faire connaître une si mauvaise nouvelle. Le roi répondit: «Vous ne pouvez me donner une plus grande preuve d'attachement; j'exige de votre zèle de ne me rien cacher ; je m'attends à tout; tachez de savoir le jour de cette pénible séparation et de m'en instruire. »
LA DERNIKRE ANNÉE DE M ARI E- AN TOI N ET
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■^9 septembre. - A dix heures du matin, des municipaux entrèrent dans la chambre de la reine où était la famille royale I.un deux lit lecture à louis XVI d'un arrêté du conseil de la Commune qui ordonnait « d enlever pa,.ier, encre, plumes, crayons et même les papiers écrits, tant sur la personne des détenus que dans leur chambre. » Les prisonniers obéirent sans murmure à cet ordre.
Après le souper, comme le roi quittait la chambre de la reine pour remonter dans la sienne, on lui annonça qu'il allait quitter la pente tour pour être transfère dans la grosse, qui serait désormais son logement, 11 pressenta it cette décision, mais ,1 n'en fut pas moins très ^ivement allecté. Sa famille désolée cherchait à hre dans les yeux des municipaux quelle pouvait bien être la portée d-un ordre semblable et se demandait avec angoisse ce qu on allan faire du roi. En ce moment .\laric-.\ntoinettcs au dire de saillie, «perdit son courage et sa fermeté ordinaire., Louis XVI s éloigna tristement, et cette première séparation, qui en présageait de plus cruelles encore, fut une des épreuves les plus douloureuses que les prisonniers eussent subies dans le donjon du 1 emple.
3,. septembre. - .Maric-.^ntoinette avait passé toute la nuit à se lamenter dans les bras de sa belle-sœur et de sa lille. Le matin quand elle vit Clery. elle lui (it mille questions sur le roi. Puis' s'adressant aux municipaux, elle les supplia de lui permettre d'être avec son époux, au moins pendant quelques instants du jour au moins à l'heure des repas. Ce n'étaient plus des plaintes 'ce n étaient plus des larmes, c'étaient des cris de douleur. .Marie- Antoinette avait refusé de déjeuner. Les municipaux craignirent peut-être qu'en se laissant mourir de faim elle ne privât la guillotine d'une de ses plus illustres victimes. < Lh bien, dit l'un d'eux ils dîneront ensemble aujourd'hui; mais comme notre conduite est subordonnée aux intérêts de la Commune, nous ferons demain ce qu'elle prescrira. > A la pensée de revoir Louis XVI, la reine.
LA GROSSE TOUR DU TEMPLE
ses enfants, M""" Elisabeth, levèrent les mains au ciel, en signe de reconnaissance. Quelques municipaux ne purent retenir leurs larmes (ce sont les seules que Gléry ait jamais vu répandre au Temple). Lun d'eu.x, le savetier Simon, le futur geôlier de Louis XVll, dit assez haut, se reprochant à lui-même je ne sais quel mouvement de sensibilité involontaire : « Je crois que ces scélérates de femmes me feraient pleurer. >
La famille rovale espérait à peine revoir Louis XVI. Quand elle sut qu'elle allait pouvoir se jeter dans ses bras, elle tressaillit. Avec quel empressement descendit-elle l'escalier de la petite tour et gravit-elle l'escalier de la grosse tour, où le roi l'attendait au deuxième étage ! En se retrouvant tous réu'iis, les prisonniers eurent un éclair de joie. Us dînèrent ensemble. .Mais les municipaux ne cessaient de les surveiller, leur ordonnant de ne jamais parler que haut et en français. Un de ce-> hommes s'étant aperçu que M""' Elisabeth avait parle bas à son frère, le lui reprocha avec violence. Après le diner, on lit voir à Marie-Antoinette le logement qu'on lui préparait dans la grosse tour, au-dessus de celui de son mari, lîllle pria les ouvriers d'achever promptement leur travail, qui pourtant ne fut terminé qu'au bout de trois semaines. La reine, ses enfants, et sa belle-srear continuèrent, en attendant, à demeurer dans la petite tour ; mais on leur permit, avant leur installation dans la grosse tour, d'y venir chaque jour prendre leur repas avec Louis XVL
7 octobre. — Manuel, accompagné de municipaux, monta dans la chambre de Louis XVI. Il eut avec le roi la conversation suivante relatée dans le journal de Gléry :
Manuel. — Comment vous trouvez-vous ? Avez-^'ous ce qui vous est nécessaire ?
Li: KOI. — je me contente de ce que j'ai.
Manuel. — Vous êtes sans doute instruit des victoires de nos armées, de la prise de Spire, de celle de Nice et de la conquête de la Savoie ?
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LA GROSSE TOUR DU TEMPLE
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Le roi. - j'en ai entendu parler, il y a quelques jours, par un de ces messieurs qui lisait le journal du soir.
Manuel. - Comment î N^avez-vous donc pas les journaux qui deviennent si intéressants ?
Le roi. — Je n'en reçois aucun.
Manuel (^adressant aux municipaux). — Il faut, messieurs, donner tous les journaux à monsieur. (S'adrcssanl au mi.) Les principes démocratiques se propagent ; vous savez que le peuple a aboli la royauté et adopté le gouvernement républicain?
Le roi. — Je Tai entendu dire et je fais des vœux pour que les Français trouvent le bonheur que j'ai toujours voulu leur procurer.
Manuel. — Vous savez aussi que l'Assemblée nationale a supprimé tous les ordres de chevalerie ; on aurait dû vous dire d'en quitter les décorations; rentré dans la classe des autres citoyens, il faut que vous soyez traité de même ; au reste, demandez tout ce qui vous est nécessaire, on s'empressera de vous le procurer.
Le roi. ^ Je vous remercie, je n'ai besoin de rien.
La députation s'étant retirée, Louis XVI dit à Cléry : « Vous avez entendu ces messieurs ; vous ôterez ce soir mes ordre, de dessus mes habits. >
.V octobre. - Clérv (en habillant le roi). ~ Sire, j'ai enfermé les croix et les cordons, quoique Manuel m'ait fait entendre qu'il conviendrait de les envoyer à la Convention.
Le roi. — Vous avez bien fait.
Ainsi plus de couronne, plus d'épée, plus de croix, bientôt plus de tète.
Pendant quelques jours, les journaux arrivèrent au Temple. Mais on ne tarda pas à les y interdire de nouveau. On n'y laissait entrer par exception que ceux qui contenaient contre les augustes captifs quelque menace tout particulièrement atroce. Alors la feuille hideuse traînait, comme par mégarde, sur un meuble.
Les prisonniers la lisaient sans colère. Rien ne les étonnait plus. Louis XVI se contentait de dire : « Les Français sont bien malheureux de se laisser ainsi tromper. >
22 octobre. — Anniversaire rappelant une joie suprême et une douleur aussi grande que cette joie. Onze ans auparavant, jour pour jour, quelle ivresse, quels transports dans le château de Versailles ! Marie-Antoinette venait de mettre au monde un fils. On voyait rire, pleurer alternativement. Des gens qui ne se connaissaient pas sautaient au cou les uns des autres. C'était à qui toucherait l'enfant, le berceau même. On n'avait pas osé dire d'abord à la reine que c'était un dauphin, pour ne pas lui causer une émotion trop vive. Les personnes de son entourage se composaient si bien le maintien, que la reine, ne trouvant autour d'elle que de la contrainte, crut que c'était une fille. « Vous voyez, dit-elle, comme je suis raisonnable, je ne vous demande rien. > Alors le roi lui dit les larmes aux yeux : « M. le Dauphin demande d'entrer. >
Cet enfant dont la naissance avait été saluée par tant d'acclamations, tant de cantiques d'actions de grâces, il a été l'image de la royauté agonisante, il est mort débile, rachitique, le 4 juin 1789, juste un mois après l'ouverture des états généraux, et, dans un an, presque jour pour jour, le 16 octobre 1793, les violateurs des tombes royales iront le déterrera Saint- Denis, dans la journée et presque à l'heure même où sa mère montera sur l'échafaud.
Le mois d'octobre 1792 s'écoulait, et Marie-Antoinette attendait avec impatience le moment où elle logerait dans la grosse tour. Les malheureux se raccrochent si facilement à l'espérance, qu'un prisonnier se rassérène à l'idée d'un changement de prison, comme un malade à l'idée d'un changement de position sur son lit de douleur. Il semblait à la reine que, plus rapprochée de son mari, elle entrerait dans une période d'apaisement. Elle comptait donc les jours qui la séparaient encore de celui où elle s'installerait dans cette grosse tour du Temple, où elle devait, hélas ! passer des heures si cruelles.
26 octobre. — Les municipaux procédèrent enfin au transfèrement de Marie-Antoinette, de ses enfants et de M'"*' Elisabeth dans la i;rosse tour. La reine, accompagnée de sa tamille, gravit les marches de Tescalier, qui était compris dans l'une des quatre tourelles. Après avoir passé, au second étage, devant le logement de son mari, elle arriva au troisième étage où elle allait demeurer. Une porte de chêne s'ouvrait, puis une porte de fer. C'était là sa nouvelle prison, un peu plus de trente pieds carrés divisés en quatre pièces par des cloisons en planches.
L'installation dans la grosse tour du Temple devait être une joie. Ce fut une déception. Ce moment si vivement désiré, si impatiemment attendu, allait être l'occasion d'une nouvelle preuve d'hostilité contre la malheureuse reine. On lui enleva la garde de son lils, qui fut remis à Louis XVL Dès le commencement de sa captivité, elle s'était habituée à lever le matin, à coucher le soir ce cher enfant. La nuit, dans ses insomnies si cruelles, elle le regardait dormir, et le paisible sommeil du fils consolait la mère de veilles remplies d'angoisses. Ce bonheur fut enlevé à Marie- Antoinette. Mais au moins elle avait encore l'autorisation de voir le dauphin dans la journée. Les persécuteurs procédaient avec gradation. Ils n'augmentaient que peu à peu la dose d'inquiétudes et de souffrances des captifs. C'était comme un feu qu'ils alimentaient avec soin pour le rendre chaque jour plus vif.
Enfin voilà les quatre prisonniers dans cette grosse tour du Temple, où Louis XVI restera jusqu'au 21 janvier 1793, jour de son supplice, Marie-Antoinette jusqu'au 2 août, jour de son départ pour la Conciergerie, M'"" Elisabeth jusqu'au 9 mai, jour de son départ pour cette même prison, Louis XVII jusqu'au 8 juin 1795, jour de sa mort, M'"" Royale, jusqu'au 18 décembre 1795, jour de sa délivrance et de son départ pour l'Allemagne.
La grosse tour du Temple a été, de même que la petite tour, abattue en 181 1. Il n'en reste pas une seule pierre, mais elle a laissé dans l'imagination des peuples une trace aussi profonde que si elle était encore debout, et rien n'est plus facile que de la
LA GROSSE TOUR DU TEMl'LE
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reconstruire par la j^cnscc. Les murailles s'en relèvent comme d'elles-mêmes, et on l'examine, étage par étage, pièce par pièce, depuis la hase jusqu'au faîte, comme si le marteau des démolisseurs ne l'avait pas fait disparaître du sol où plane encore son souvenir. i:ile se dresse devant nous, cette grosse tour, avec ses quatre tourelles rondes à chacun de ses côtés. Haute d'environ cent cinquante pieds, elle forme quatre étages voûtés et soutenus au milieu par un gros pilier. L'intérieur est d'environ trente-cinq pieds en carré. Le rez-de-chaussée ne forme qu'une vaste pièce. C'est là qu'à partir du mois de décembre se tiendront habituellement les municipaux qui ne seront pas de service dans le logement même du roi et de la reine. On appelle cette pièce la chambre du conseil. L'emplacement compris dans une des quatre tourelles qui sont aux angles est celui de l'escalier qui va jusqu'aux créneaux. On y a mis des guichets de distance en distance, au nombre de sept. Cet escalier conduit à chaque étage.
Répétition du rez-de-chaussée, le premier étage ne se compose aussi que d'une vaste pièce. i:ile sert de corps de garde, et contient des lits de camp. Au milieu de la salle, autour du pilier, les armes se groupent en faisceaux.
Au second étage logent le roi, le dauphin et le valet de chambre Cléry. On entre dans leur appartement par l'escalier que contient la première tourelle, celle de gauche, et après avoir franchi deux portes, la première en bois de chêne fort épais, garnie de clous, la seconde en fer. Ce second étage se divise en quatre pièces. H n'en comprenait d'abord qu'une, comme le rez-dechaussée et le premier; mais, au moyen de cloisons, on a formé quatre pièces distinctes. La première, c'est-à-dire la plus voisine de l'escalier, est une antichambre, d'où trois portes différentes conduLsent séparément aux trois autres pièces. La seconde est à droite de la première, c'est la chambre de Louis XVI dans laquelle on a mis un lit pour le dauphin. La troisième est en face de l'antichambre ; c'est la salle à manger, qui en est réparée par
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une cloison en vitrage. La quatrième est en face de la chambre du roi ; c'est la chambre de Cléry.
Ces quatre pièces ont un faux plafond en toile. Les cloisons sont recouvertes d'un papier peint. Celui de l'antichambre représente des pierres de taille posées les unes sur les autres ; on dirait un décor d'intérieur de prison. Sur Tim des panneaux on distingue un placard écrit en grosses lettres : c'est la Déclaration des droits de l'homme, encadrée dans une bordure aux trois couleurs, au bas de laquelle on lit : an I''"" de la république. Chacune des chambres est éclairée par une croisée, mais on a mis en dehors de gros barreaux de fer et des abat-jour; les embrasures des fenêtres ont neuf pieds de profondeur.
En entrant dans la chambre de Louis XVI, par la porte qui la met en communication avec l'antichambre, on voit en face : la cheminée, avec cette inscription sur les plaques de fonte. Liberté, Egalité^ Propriété, Sûreté ; à gauche, le lit de Louis XVI et, à ses pieds, le petit lit de sangle du dauphin; à droite : la croisée, et, tout près de la croisée, la tourelle, avec ses murs enduits de plâtre et revêtus d'une peinture gris de lin. De cette petite tourelle, contigué à sa chambre, Louis XVI a fait son oratoire ; c'est là qu'il doit passer tant d'heures dans la méditation et la prière.
Examinons maintenant le troisième étage où logent la reine et les princesses. C'est la reproduction du second. L'antichambre, placée juste au-dessus de celle de l'appartement du roi, y est également précédée de deux portes, l'une de chêne, l'autre de fer. Le papier y représente aussi des pierres de taille superposées. Une porte met cette antichambre en communication avec la chambre de la reine, placée au-dessus de celle du roi. En entrant par cette porte, on trouve à main gauche le lit de Marie-Antoinette, lit à colonnes en damas vert, occupant la même place que le lit de Louis XVI au second étage, et la couchette à deux dossiers où repose M"" Royale; en face, la cheminée avec une petite glace de quarante-cinq pouces sur trente-six, et une pendule représentant, comme par une ironie du sort, la Fortune et sa roue ;
LA GROSSE TOUR DU TEMPLE
à mam droite, une croisée grillée et masquée par un soufflet, d'où un jour sombre et sans soleil descend sur le carrelage à petus carreaux, sur le papier aux zones vertes et bleues, d'un ton pcâle, et, tout près de la croisée, la tourelle, qui sert de cabinet de toilette, au-dessus de l'oratoire du roi. A gauche de la chambre de la reine, au-de.ssus de celle de Cléry, est la chambre de M'"^ Elisabeth. La quatrième pièce, au-dessus de la salle à manger du second ctage, est la chambre du geôlier Tison. Au troisième étage, comme au second, les municipaux se tiennent dans l'antichambre, et y passent la nuit.
Le quatrième étage, ne devant être occupé par personne, est resté dans sa nudité. Il ne contient qu'une vaste salle.
Entre les créneaux et le toit il existe une galerie qui sert quelquefois de promenade. Mais les entredeux des créneaux vont être garnis de planches et de jalousies sans treillis, qui empêcheront les promeneurs de voir et d'être vus.
Voilà cette tour du Temple, avec son nom prédestiné ! Oui, ce fut véritablement un temple, un sanctuaire, le sanctuaire de la douleur, de la résignation, du pardon des injures. Ah ! pourquoi l'a-t-on démolie? Pourquoi l'homme, plus rongeur que le temps, tempus edax, homo edacior, se plait-il à détruire des monuments qui étaient un sujet de refiexions si graves, d'enseignements si austères ? On aurait eu tant d'émotion a gravir l'escalier que Louis XVI descendit pour se rendre à l'échafaud, et Marie- Antoineîte pour aller à la Conciergerie; à pénétrer dans les chambres remplies de pathétiques souvenirs, à regarder les deux pendules qui sonnèrent aux captifs des heures si lugubres à s'identilier avec leurs souffrance., sur la place même de leur calvaire ; à s'agenouiller dans la petite tourelle où le roi martyr priait avec tant de ferveur, et ou il se confessa si pieusement avant de partir pour le supplice. Pourquoi le marteau des démohsseurs a-t-il fait disparaître ces pierres qui étaient des reliques, ce donjon séculaire qui était un lieu sacré ?
LE MOIS DE NOVEMBRE
/" novembre^ jour de la Toussaint. — On avait refusé de laisser dire la messe au Temple, même les jours de fête. Mais Louis XVI s'était fait acheter par Cléry un livre d'heures, et lisait, lui et sa famille, les offices. L'évangile du jour de la Toussaint lui apportait une g,rande consolation, parce qu'il s'appliquait à son sort. C'est celui du sermon sur la montagne. < Bienheureux ceux qui pleurent parce qu'ils seront consolés... Bienheureux ceux qui sont pacifiques, parce qu'ils seront appelés enfants de Dieu... Vous serez heureux lorsqu'à cause de moi les hommes vous chargeront d'injures, qu'ils vous persécuteront, et qu'ils diront faussement toute sorte de mal de vous. Réjouissez-vous, et faites éclater votre joie, parce qu'une grande récompense vous est réservée dans le ciel. > Il était nécessaire à Louis XVI de se fortifier ce jour-là même par la grâce divine, car il allait recevoir la visite humiliante d'une députation de conventionnels, au nombre desquels était Drouet, l'homme de Varennes, la cause de tous les maux de la famille royale. Ces hommes lui dirent : < Comment êtes-vous traité ? Vous donne-t-on les choses nécessaires ? — Je ne me plains de rien, répondit-il ; je demande seulement qu'on nous fasse parvenir du linge et d'autres vêtements dont nous avons le plus grand besoin. > Drouet
LE MOIS DE NOVEMBRE
S assit auprès de la reine. Elle tressaillit. Il lui apparaissait comme le mauvais génie de la royauté. Si la famille royale était prisonnière, SI elle apercevait déjà la plate-forme de la guillotine, c'était a cause de ce personnage. Sans lui tout aurait été sauvé, et par lui tout était perdu. Un autre jour, Drouet revint seul au Temple Il demanda à Marie-Antoinette si elle n'avait pas de plaintes à former. La reme ne répondit même pas. Rien de plus majestueu.x que ce silence.
2 novembre. Commcmorationdesmorts.-Céxv^nV^,nnW<^r,mrt de lanais,sance de Marie-Antoinette. Ce jour-là elle avait trentesept ans. Elle était née le 3 novembre 1755, jour du tremblement de terre de Lisbonne. La date, la catastrophe, lui parurent toute sa vie avoir été de fâcheux présages. Superstitieuse comme les princesses allemandes, elle avait toujours eu l'imagination frappée par les pressentiments. Un soir, au commencement de la Révolution, trois bougies qui étaient à sa toilette .s'éteignirent tout à coup, pendant quelle parlait à M"" Campan : . Ah ' dit-elle le malheur peut rendre superstitieuse, et si cette quatrième bougie s éteint comme les autres, rien ne pourra m'empécher de regarder cela comme un sinistre présage. » La quatrième bougie s'étei.-nit et la reine en fut si efifrayée qu'elle n'en dormit pas de la nuit.' Plusieurs années auparavant, lorsqu'elle était encore dauphine .son portrait fut montré par sa mère à Gassner, le fameux thauma' turge. « Mon Antoinette sera-t-elle heureuse r > dit l'impératrice Gassner, qui palissait, garda le silence. Pressé de nouveau par Marte-Thérèse, il répondit : < Madame, il est des croix pour toutes les épaules. . Pauvre reine, quelles réflexions ne devait-elle pas faire, dans sa prison du Temple, le 2 novembre 1792, anniversaire de sa naissance, jour des morts ! Que serait-elle devenue le 2 novembre de l'autre année ?
6 novembre. - Après le dîner, la famille royale entendit un tumulte au dehors. Elle écouta aux fenêtres. La foule envahissait
les abord.s du Temple. < (Tétait, a dit la fille de Louis XVI, un grand bruit de gens qui demandaient la tête de mon père et de ma mère, ayant la cruauté de venir crier cela sous nos fenêtres. > A chaque rumeur, à chaque mouvement de la foule, les prisonniers se rappelaient la princesse de Lamballe et se demandaient si c'étaient les massacres de septembre qui recommençaient.
Cependant rien n'était changé encore à leur vie. Tous les matins le roi se levait à sept heures et restait en prière jusqu'à huit. A neuf heures, il descendait au second étage, pour y déjeuner en famille. De onze heures à midi avait lieu la récréation du dauphin. A midi, les captifs allaient tous les quatre dans le jardin, tel temps qu'il lit, parce que la garde qui se relevait à cette heure-là voulait les voir, pour s'assurer de leur présence. Après dîner, Louis XVI et Marie-Antoinette jouaient au tric-trac ou au piquet, ou, pour mieu.x dire, faisaient semblant de jouer, afin de pouvoir échanger quelques mots. A quatre heures, la reine remontait avec les princesses, et emmenait avec elle son lils, tandis que le roi faisait une courte sieste. A six heures, le dauphin redescendait dans la chambre de son père, qui lui donnait des leçons jusqu'à l'heure du souper. Après le souper, à neuf heures, la reine déshabillait Tenfant avec rapidité, et le mettait au lit dans la chambre du roi, puis elle remontait au troisième étage avec les princesses, laissant Louis XVI, qui ne se couchait qu'à onze heures. Marie- Antoinette fai.sait beaucoup de tapisserie et s'occupait de l'éducation de sa fille. M'"' Elisabeth lisait de nombreux livres de piété, et souvent la reine la priait de lui en faire tout haut la lecture.
Louis XVI lisait aussi beaucoup. Ses ouvrages de p^-édilection au Temple étaient les œuvres de Montesquieu et de BulTon, le Tasse en italien, l'Histoire d'Angleterre de Hume, en anglais, surtout Vlmitatioii de Jésus-Christ en latin. Ce livre sublime était pour son âme toute chrétienne une source de consolations ineffables. Il s'habituait ainsi à vivre de la vie intérieure, à s'apprendre la résignation et le pardon des injures, à écouter dans le silence
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LE MOIS DE NOVEMBRE
et la paix du cœur, les paroles fortiiiantes des dialogues entre Jésus et le lid6le.
« Jksls-Chr.st. Mon llls, si vous voulez posséder la vie bienheureuse méprise, la vie présente. Si vous voulez être élevé dans le ciel, humiliez-vous sur la terre. Si vous voulez re-ner avec mot, portez la croix avec moi, car les seuls serviteurs de la cro.x trouvent le chemin de la béatitude et de la vraie lumicre.
Le F,r,p,.P. Seigneur Jésus, puisque votis avez vécu dans la souflratice et le mépris du monde, laites-moi la grâce de vous -muer et d être aussi méprise du monde.» ./„„•/„//,„ j, y,,,„,. C/insl, I. III, chap. i.vi.)