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d une mère, femme de génie et femme de cœur, tout cela revenait a la pensée de la prisonnière, rêveuse et attendrie. Marie-Thérèse a sa dernière heure, avait eu le pressentiment des catastrophes qui allaiem accabler sa fille. Lorsqu'à son lit de mort elle bénit nommément ceux de ses ïils et celles de ses filles qui ne se trouvalent point là, elle ne prononça qu'avec des sanglots et un tremblement dans la voix le nom de Marie-Antoinette. Ah! pourquoi la grande impératrice n'avait-elle pas vécu plus longtemps > File qui était si habile, si prévoyante, si énergique ; elle qui, de Vienne, veillait sur Versailles ; elle qui était, de loin comme de près, la protectrice, la conseillère, le bon génie de sa fille, pourquoi lui manquait-elle, au moment même où son expérience, son appui son mtervention lui étaient indispensables? Si la grande souveraine vivait, Marie-Antoinette ne serait pas au Temple Marie- Antoinette ne monterait pas sur féchafaud. La femme qui avait sauvé un empire aurait pu sauver son enfant.
LE MOIS Di: DÉCEMBRE
Le mois de décembre fut beaucoup plus triste que le^ mois précédent. Plus les catastrophes approchaient, plus la captivité devenait douloureuse. L'abîme des humiliations et des souffrances se creusait chaque jour davantage.
6 décembre. — Cléry avait appris le matin que Louis XVI serait conduit le mardi suivant à la Convention et que son procès allait commencer. Le soir, en le déshabillant, il lui en donna la nouvelle ; il lui fit même pressentir qu'on avait le projet de le séparer de sa famille pendant le procès ; il ne restait plus que quatre jours pour concerter avec la reine quelque manière de correspondre avec elle. Un municipal survint, Cléry ne put en dire davantage.
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7 décembre. — Le matin, Louis XVI, en déjeunant avec sa famille, trouva le moyen de faire connaître à la reine la funeste nouvelle. Quelques instants après, un municipal, à la tête d"une députation de la Commune, vint lire au roi un arrêté qui ordonnait d'ôter aux détenus < couteaux, rasoirs, ciseaux, canifs, et tous autres instruments tranchants dont on prive les prison-
LE MOIS DE DECEMBRE
mers présumés criminels, et d'en faire la plus exacte recherche tant sur leurs personnes que dans leurs appartements. > On se plaisait à insulter ainsi les prisonniers en feignant de les croire capables d'un suicide. L'odieuse et ridicule prescription fut strictement exécutée. < Ces pincettes que je tiens en main, dit Louis XVI, ne sont-elles pas aussi un instrument tranchant ? > Marie-Antoinette n'eut plus même de ciseaux : on vit une reine de France, qui reprisait son linge, cassant son fil avec ses dents.
Au moment du dîner, il s'éleva une contestation entre ces commissaires. Les uns s'opposaient à ce que la famille royale se servît de fourchettes et de couteaux, d'autres consentaient à laisser les fourchettes ; enfin il fut décidé qu'on se bornerait à enlever les couteaux et les fourchettes à la fm de chaque repas.
// décembre, cinq heures du matin. — On entendait battre la générale dans tout Paris. De la cavalerie et de l'artillerie entrèrent dans le jardin du Temple. Les prisonniers étaient plongés dans une cruelle incertitude.
Neuf heures. ~ Le roi et le dauphin montèrent au troisième étage pour y déjeuner avec la reine et les princesses. Les municipaux les surveillaient plus rigoureusement que jamais. Gléry en a fait la remarque, ce tourment continuel pour la famille royale de ne pouvoir se livrer à aucun abandon, à aucun épanchement, au moment où tant de craintes devaient l'agiter, était une des jouissances, un des raffinements de leurs geôliers.
Dix heures. — Le roi quitta la reine et les princesses. Leurs regards exprimaient ce qu'ils ne pouvaient se dire. Le dauphin descendit, comme les autres jours, avec son père, et le supplia de faire avec lui, comme à l'ordinaire, une partie de siam. Le père, malgré sa triste situation, ne refusa point. Deux fois, en jouant, l'enfant ne put aller au delà du nombre seize:
— Toutes les fois, dit- il, que j'ai ce point de seize, je ne peux gagner la partie.
Le roi sourit tristement.
Onie heures. — Pendant que Louis XVI donnait une leçon de lecture au dauphin, deux municipaux entrèrent et dirent au roi qu'ils venaient chercher l'enfant pour le conduire à sa mère. Louis XVI voulut savoir le motif de cet enlèvement, on ne lui répondit pas, et on emmena le dauphin.
Une demi-heure après, un municipal rentra dans la chambre de Louis XVI. Il le trouva rêveur, la tète appuyée dans l'une de ses mains.
Le roi. — Que me voulez-vous?
Le municipal. — Je craignais que vous ne fussiez incommodé.
Le roi. — Je vous suis obligé ; mais la manière dont on m'enlève mon fils m'est infiniment sensible.
Le municipal ne répondit pas et se retira.
Une heure. — Louis XVI vit entrer dans sa chambre Cambon, maire de Paris, Chaumette, procureur de la Commune, Coulombeau, secrétaire-greffier, Santerre, commandant de la garde nationale, et, à leur suite, des aides de camp et des municipaux.
Cambon. — Je viens vous chercher pour vous conduire à la Convention, en vertu d'un décret dont le secrétaire de la Commune va vous donner lecture.
Coulombeau lut le décret qui portait que < Louis Capet serait traduit à la barre de la Convention nationale >.
Le roi. — Capet n'est pas mon nom, c'est le nom d'un de mes ancêtres. J'aurais désiré que les commissaires m'eussent laissé mon fils pendant les deux heures que j'ai passées à vous attendre ; au reste, ce traitement est une suite de ceux que j'éprouve ici depuis quatre mois. Je vais vous suivre, non pour obéir à la Convention, mais parce que mes ennemis ont la force en main.
Puis il prit son chapeau et partit.
Qu'allait-il se passer ? Louis XVI avait-il quitté le Temple ? S'il en était sorti, y reviendrait-il sain et sauf? Le changerait-on
de prison ? Serait-il condamné tout de suite ? Sa famille le reverrait-elle encore ? Quelle serait la fin de cette fatale journée? Autant de questions que la reine se posait avec angoisse. < Nous étions, a dit M"" Royale, dans une inquiétude qu'il est impossible d'exprimer. Ma mère avait tout tenté auprès des municipaux qui la gardaient pour apprendre ce qui se passait ; c'était la première fois qu'elle daignait les questionner. >
Comme le dîner fut triste ! Quel chagrin de voir vide la place du roi !
Après le dîner, pendant que la reine causait avec un municipal, Cléry entra dans la chambre de M'"* Elisabeth, et eut avec elle quelques instants d'entretien.
Cléry. — La Commune a arrêté de séparer le roi de sa famille. Je crains que cette séparation n'ait lieu ce soir même; à la vérité, la Convention n a encore rien décidé, mais le maire est chargé d'en faire la demande, et sans doute il l'obtiendra.
M™" Elisabeth. — La reine et moi, nous nous attendons à tout et nous ne nous faisons aucune illusion sur le sort que l'on prépare au roi. Il mourra victime de sa bonté et de son amour pour son peuple, au bonheur duquel il n'a cessé de travailler depuis son avènement au trône. Qu'il est cruellement trompé, ce peuple ! La religion du roi et sa grande confiance dans la FVovidence le soutiendront dans cette cruelle adversité... Cléry, vous allez rester seul près de mon frère ; redoublez, s'il est possible, de soins pour lui ; ne négligez aucun moyen de nous faire parvenir de ses nouvelles ; mais pour tout autre objet ne vous exposez pas, car alors nous n'aurions plus personne à qui nous conlier... Avezvous entendu parler de la reine ? Hélas ! que pourrait-on lui reprocher ?
Cléry. — Non, madame, mais que peut-on reprocher au roi ?
M""" Elisabeth. — Oh ! rien, non, rien ; mais peut-être regardent-ils le roi comme une victime nécessaire à leur sûreté : la reine, au contraire, et ses enfants ne seraient pas un obstacle à leur ambition.
LE MOIS DE DECEMBRE
Cléry. — Sans doute, le roi ne sera condamné qu'à la déportation ; j'en ai entendu parler. L'Espagne n'ayant pas déclaré la guerre, il est vraisemblable qu'on y conduira le roi et sa famille.
M"" Elisabeth. — Je n'ai aucun espoir que le roi soit sauvé.
La journée s'avançait, et Ton continuait à ignorer au Temple ce qui se passait à la Convention.
Six heures du soir. — Les commissaires firent descendre Cléry au rez-de-chaussée où se tenait le conseil, et lui lurent un arrêté de la Commune qui lui ordonnait de ne plus avoir aucune communication avec les princesses et avec le dauphin, parce qu'il était destiné à ne servir que Louis XVI.
Six heures et demie. — Revenant de la Convention, le roi rentra au Temple. Il aurait voulu monter jusqu'au troisième étage où sa famille l'attendait, mais il dut s'arrêter au second. Sa première pensée à son retour était de revoir les siens. Les laisserait-on descendre, ou lui permettrait-on à lui-même démonter? Quand il en fit la demande, avec quelle inquiétude n'attendait-il pas la réponse ! On lui dit : < Nous n'avons pas d'ordres. »
L'anxiété de la reine et des princesses allait croissant. Le roi était-il rentre ? Allaient-elles enfin pouvoir se jeter dans ses bras ?
Huit heures et demie. — Le roi soupa seul. Il demanda aux commissaires si sa famille ne descendrait pas. On ne lit aucune réponse. < Mais, au moins, dit Louis XVI, mon fils passera la nuit chez moi r » Même silence.
Le prisonnier royal restait seul avec ses pensées. Quelle journée ! A la différence de Charles I", il n'avait point refusé de reconnaître le tribunal devant lequel il fut traduit. Il avait répondu à toutes les questions avec une douceur inaltérable. C'est M"' de Stacl qui en a fait la remarque : « On est encore plus frappé du manque d'égards envers Louis XVI, pendant son procès, que de sa condamnation même. Quand le président de la Convention dit à celui qui fut son roi : « Louis, vous pouvez vous asseoir, > on se sent plus d'indignation que lors même qu'on
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LE MOIS DE DÉCEMBRE
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le voit accusé de forfaits qu'il n'avait jamais commis. Il faut être sorti de la poussière pour ne pas respecter de longs souvenirs, surtout quand le malheur les consacre ; et la vulgarité, jointe au crime, inspire autant de mépris que d'horreur *. »
Louis XVI était plus surpris qu^indigné. Il dit le soir à Cléry, qui le déshabillait :
— J'étais bien éloigné de penser à toutes les questions qui m'ont été faites.
Le dauphin était resté près de la reine. « Mon frère, a dit M'"* Royale, passa la nuit chez elle ; il n'avait pas de lit ; e'ile lui donna le sien, et resta toute la nuit debout, dans une douleur si morne, que nous ne voulions pas la quitter, ma tante et moi. >
12 décembre. — Le matin, Marie-Antoinette redemanda, avec instances, à voir Louis XVI et à lire les journaux qui rendaient compte du procès. On le lui refusa. JJn étage seul la séparait de son mari, et cet étage il lui était absolument interdit de le monter. Etre à la fois si près et si loin, quel supplice !
Voilà donc le malheureux roi séparé de sa famille ! Sa famille, il ne la reverra plus que dans trente-neuf jours, une fois, une seule fois, la veille de son supplice. Adieu donc aux consolations et aux joies de la terre. Le monde n'est plus rien, le ciel est tout. < Que cette vie est trompeuse, a dit saint François de Sales, et que ses consolations sont courtes ! Elles paraissent en un moment, et un autre moment les emporte. Petit à petit. Dieu nous sèvre des contentements de ce monde, et il nous attire de cette sorte au ciel. »
Isolé de sa famille, le prisonnier s'habituait de plus en plus à sa petite tourelle, cette sorte d'oratoire où il se recueillait, où il méditait, où il priait. C'était pour lui ce qu'est la cellule du religieux dans V Imitation. < La cellule fidèlement gardée devient douce à la longue ; mal gardée, elle n'engendre que dégoût et en-
' M™" de Staël, Considérations sur la Révolution frdn<^aise.
nui. Si dès les commencements, tu la cultives et tu la gardes avec constance, elle deviendra bientôt pour toi une amie bien-aimée. » (L. I, c. \\.)
11 trouvait, dans le silence de ce rcduit, des livres pour l'édifier, un crucitix pour lui promettre l'avenir. Il lisait de plus en plus Vlmitation de Jésus-Christ^ ce livre sublime qu'on ne peut ouvrir au hasard, sans tomber précisément sur la page qui était nécessaire à l'a me ; Vlmitation, ce livre de ceux qui souffrent, de ceux qui ont besoin de se recueillir, de rentrer du dehors au dedans, ab cxterioribus ad iuteriora.
Louis XVI n'était troublé dans ses méditations que par les soins de son procès. Dans la journée du 12 décembre, une députation de quatre conventionnels lui apporta le décret qui l'autorisait à choisir un conseil. Il déclara qu'il choisissait M. Target, ou, à son défaut, .\L Tronchet, ou tous les deux, si la Convention y consentait.
i3 décembre. — La même députation revint au Temple. Elle dit au roi que M. Target avait refusé d'être son conseil, et qu'on avait envoyé chercher M. Tronchet. I']lle lut plusieurs lettres adressées à la Convention par MAL Sourdat, Huet, Guillaume et Lamoignon de Malesherbes, qui demandaient tous l'honneur de défendre Louis XVI. Le roi accepta les offres de M. de Malesherbes.
14 décembre. — M. Tronchet eut une conférence avec Louis XVI. Le même jour, M. de Malesherbes fut introduit à la tour. « Le roi, nous dit Cléry, courut au-devant de ce respectable vieillard qu'il serra tendrement dans ses bras, et cet ancien ministre fondit en larmes à la vue de son maître, soit qu'il se rappelât les premières années de son règne, soit plutôt qu'il n'envisageât dans ce moment que l'homme vertueux aux prises avec le malheur. >
i5 décembre. — Le roi reçut la réponse relative à sa famille.
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Le décret portait en substance que la reine et M'"' Elisabeth ne communiqueraient point pendant le procès ; que ses enfants viendraient près de lui s'il le désirait, mais à condition qu'ils ne pourraient plus voir leur mère ni leur tante qu'après le dernier
mterrogatoire.
— Vous voyez, dit le malheureux père à Cléry, la cruelle alternative où ils viennent de me placer; je ne puis me résoudre à avoir mes enfants avec moi ; pour ma fille, cela est impossible, et, pour mon fils, je sens tout le chagrin que la reine en éprouverait ; il faut donc consentir à ce nouveau sacrifice,
Louis XVI s'immola une fois de plus. 11 répondit que quelque plaisir qu'il eût à voir ses enfants, la grande affaire qu'il avait ne lui permettait pas de s'occuper de son fils, et que sa fille ne pouvait quitter xMarie-Antoinette. On monta le lit du dauphin au troisième étage dans la chambre de la reine.
Louis XVI ne voulut plus descendre dans le jardin.
— Je ne peux me résoudre à sortir seul, dit-il, la promenade ne m'était agréable qu'autant que j'en jouissais avec ma famille.
Marie-Antoinette ne pouvait se consoler de cette séparation.
Il y avait des moments où la parole expirait sur ses lèvres, où elle
regardait ses enfants avec un air de profonde compassion, qui
les faisait tressaillir ; des nuits où elle restait debout, morne,
immobile, comme la statue de la douleur. A d'autres instants,
elle s'agitait, en proie à une sorte de fièvre ; son sang bouillonnait
dans ses veines ; elle se parlait tout haut à elle-même : elle
demandait quelle loi, quel code permettait d'arracher le mari à
sa femme, le père à ses enfants. Cette infranchissable barrière, ces
verrous placés entre elle et Louis XVI l'indignaient. Comme elle
aurait voulu briser ces portes de chêne et de fer qui pesaient sur
elles, pareilles au couvercle d'un sépulcre î Cette perpétuelle
incertitude sur le sort du roi la torturait : < Mon père, a dit
M"" Royale, ne savait de nos nouvelles, et nous des siennes que
par des municipaux, et encore bien difficilement. J'eus mal au
pied ; et mon père, l'ayant su, s'en affligea avec sa bonté
ordinaire, et s'informa avec soin de mon état. Ma famille trouva dans cette Commune quelques hommes charitables qui, par leur sensibilité, adoucirent ses tourments ; ils assuraient ma mère que mon père ne périrait pas, et que son allai re serait renvoyée aux assemblées primaires, qui le sauveraient certainement. Hélas! ils s'abusaient eux-mêmes, ou, par pitié, ils cherchaient à tromper ma mère. >
jç décembre. — Le roi dit à Cléry, devant quelques municipaux :
— II y a quatorze ans, vous avez été plus matinal qu'aujourd'hui. C'était le jour où naquit ma iille. Aujourd'hui, son jour de naissance, être privé de la voir !
Lt des larmes coulèrent de ses yeux. La parole de Dante estelle vraie ? l^st-il exact qu'il n'y ait pire douleur qu'un souvenir heureux dans les jours d'infortune ?
Quatorze années auparavant, le 19 décembre 1778, la naissance du premier enfant de la reine, cet événement attendu avec tant d'impatience, tant d'émotion dans la France tout entière, avait été une si grande joie ! Quelle animation ce jour-là au château de Versailles ! Dans cette chambre où étaient mortes deux reines et deux dauphines, où étaient nés deux rois, Philippe Vet Louis XVI, et treize princes et princesses du sang, Marie-Antoinette mettait douloureusement au monde cette future orpheline du Temple dont les destinées devaient être si pathétiques... Un instant après l'accouchement, la reine fut dans le plus grand péril. Le sang se porta soudain à la tète ; elie perdit connaissance; on la croyait morte. Aussi, quand elle revint à elle, quand elle rouvrit les yeux, quand elle fut sauvée, quelle explosion, quel délire d'allégresse ! On s'embrassait, on pleurait, on remerciait Dieu avec transport. M"" Campan n"a-t-elle pas eu raison de dire, en se rappelant ces épanchements de bonheur : « Combien de fois j'ai pensé à cette impénétrable et salutaire obscurité qui nous dérobe la connaissance de l'avenir ! Si, dans l'ivresse de notre joie, une voix céleste,
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dévoilant l'ordre secret de la destinée, nous eût crié : Ne bénissez pas cet art des humains qui ramène à la vie, pleurez plutôt sur son retour dans un monde funeste et cruel pour l'objet de ses affections. Ah ! laissez-la le quitter honorée, chérie, regrettée. Vous verserez hautement des pleurs sur sa tombe, vous pourrez la couvrir de fleurs... Un jour viendra où toutes les furies de la terre, après avoir percé son cœur de mille dards empoisonnés, après avoir gravé sur ses traits nobles et touchants les signes prématurés de la décrépitude, la livreront à des supplices qui n'existent pas même pour les criminels, et vous précipiteront dans le gouffre avec elle, si vous laissez échapper le plus léger mouvement de compassion à l'aspect de tant de cruautés. > Mais, le 19 décembre 1778, quel prophète de malheur aurait pu, sans être taxé de folie, présager un pareil avenir ? Louis XVI présenta l'enfant à la reine. Elle la pressa sur son sein, et, la couvrant de baisers : « Pauvre petite, s'écria-t-elle, vous n'étiez pas désirée, mais vous n'en serez pas moins chère. Un fils eût plus particulièrement appartenu à l'État ; vous aurez tous mes soins, vous partagerez mon bonheur, et vous adoucirez mes peines. > Marie- Antoinette se rappelait tout cela au Temple, le 19 décembre 1792. Les pressentiments de son cœur maternel ne l'avaient point trompée. Sa fille chérie avait partagé le bonheur de la reine, et maintenant elle adoucissait les peines de la captive.
2S décembre. — Noël, jour du salut du monde, jour d'allégresse, de rédemption pour toute la chrétienté ! Quelle tristesse de la passer ainsi, cette belle fête, sans les cérémonies de l'Église, sans la voix de l'orgue, sans le chant des prêtres à la chasuble d'or ! Il retentissait, si joyeux, sous les voûtes de la chapelle du château de Versailles, au milieu des lumières et de l'encens, le cantique Adeste fidèles, lœti, triumphantes. Venite in Bethléem, Venue, adoremus Dominum ! Hélas! où sont-ils maintenant les fidèles de l'Église, les fidèles de la royauté ?... Les prisonniers lisaient l'office du jour dans leur donjon. A travers la lecture des psaumes, ils
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croyaient entendre dans le lointain l'harmonie tant aimée de leur chant ; et, à travers chaque mot des hymnes, leur imagination voyait briller l'éclat des cierges et de l'autel. Ce fut ce jour de Noël que Louis XVI choisit pour écrire son admirable testament, cette œuvre pathétique entre toutes gravée sur le piédestal de sa statue à la chapelle expiatoire. Le lendemain, il devait se rendre à la Convention. Ne serait-il pas massacré en route ? Le laisserait-on revenir au Temple ? Dans le doute, il écrivit ces pages, qui ont tant fait pour la sanctification de sa mémoire et pour la confusion de ses bourreaux. Lamartine Ta dit : Ce papier, empreint de ses tendresses, trempé de ses larmes, et bientôt de son sang, était l'irrécusable témoignage que sa conscience portait d'elle-même devant Dieu. >
Quel meilleur emploi le roi martyr pouvait-il faire de sa journée de Noël que d'écrire ce testament, le plus bel acte de sa vie, parce qu'il fut l'acte de son âme seule, ce testament où, suivant l'expression de M'"" de Staël, chaque mot est une vertu? Quelle déclaration royale, quel message de souverain vainqueur et toutpuissant eut jamais autant de majesté? Ce n'est pas seulement à sa famille, ce n'est pas seulement à son peuple que Louis XVI parlait, c'est à l'humanité tout entière, à l'humanité à laquelle il enseignait le pardon des injures. Quelles paroles touchantes sur Marie-Antoinette : < Je recommande mes enfants à ma femme... Je lui recommande surtout d'en faire de bons chrétiens et d'honnêtes hommes, de ne leur faire regarder les grandeurs de ce mondeci (s'ils sont condamnés à les éprouver) que comme des biens dangereux et périssables, et de tourner leurs regards sur la seule gloire solide et durable de l'éternité. Je prie ma sœur de vouloir continuer sa tendresse à me^ enfants et de leur tenir lieu de mère, s'ils avaient le malheur de perdre la leur. Je prie ma femme de me pardonner tous les maux qu'elle souffre pour moi, et les chagrins que je pourrais lui avoir donnés dans le cours de notre union, comme elle peut être sûre que je ne garde rien contre elle, si elle croyait avoir quelque chose à se reprocher. > Quelle
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noble exhortation au pauvre enfant qui allait s'appeler Louis XVII ! < Je recommande à mon fils, s'il avait le malheur de devenir roi, de songer qu'il se doit tout entier au bonheur de ses concitoyens, qu'il doit oublier toute haine et tout ressentiment, et nommément ce qui a rapport aux malheurs et aux chagrins que j'éprouve. > La faiblesse de Louis XVI se changeait ainsi en une force incomparable. Il était plus fort que la mort. Son agonie allait être sa glorification. Il avait pardonné, et en pardonnant, il s'était vengé, malgré lui. Quand il eut terminé ce document impérissable, il se sentit justifié devant la postérité. Par la sublimité de sa douceur, il avait plaidé sa cause mieux que n'auraient pu le faire tous les avocats et tous les orateurs du monde. A partir de ce moment, il ne regretta plus rien, il ne craignit plus rien. Son âme immortelle était au-dessus de tous les orages. Le roi n'existait plus, le saint apparaissait. Aux ténèbres du Temple succédait un foyer d'incorruptible lumière. C'était un sanctuaire, ce n'était plus une prison.
26 décembre. — Louis XVI se rendit pour la seconde et dernière fois à la Convention, qui siégeait alors dans la salle du xManège, à l'angle actuel des rues de Rivoli et de Castiglione. Il pria les municipaux d'en prévenir la reine, afin qu'elle ne fût pas trop effrayée par le bruit des tambours et le mouvement des troupes. Coulombeau devait écrire le lendemain, dans son rapport à la Commune : « Il faut que cet homm.e soit fanatisé, car il est impossible d'expliquer autrement comment l'on peut être tranquille avec tant de sujets de craindre. Monté en voiture, il a pris part à la conversation, qui a été assez soutenue, sur la littérature, et spécialement sur quelques auteurs latins. >
Le plaidoyer de de Sèze fut magnifique, mais inutile. Le roi, qui était sorti du Temple à dix heures du matin, y rentra à cinq heures du soir.
— Etes-vous bien convaincus à présent, dit-il à ses trois défenseurs, qu'avant même que je fusse entendu, ma mort était jurée?... Cette journée a tout fini pour moi, et c'est pour cela que
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LE MOIS DE DÉCEMBRE
vous me trouvez si calme. La lutte est terminée. Ils nf ont renvoyé au Temple, voulant prendre le temps de donner une apparence à leur décision judiciaire bien arrêtée. Je ne leur ai pas demandé, comme Charles Y\ par quelle autorité j'ai été amené devant eux ; mais je dis comme mon devancier : < Il y a longtemps qu'on m'a € ôté toutes choses, hormis celles qui me sont plus chères que la « vie, savoir : ma conscience et mon honneur. >
Ce qui, au milieu de tant d'épreuves, affligeait le plus le roi, c'était d'être privé de la vue de sa famille, dont il n'était cependant séparé que par l'épaisseur d'un plafond. Mais, s'il ne pouvait pas l'apuTcevoir, il avait trouvé le moyen de lui faire parvenir quelques avis. Lne sorte de fil invisible, mystérieux, dans le silence et l'obscurité de la nuit mettait en communication les deux étages où se trouvaient les prisonniers. Lnc ficelle, ayant au bout ua petit billet, glissait de la main de Louis XVI, dans fabat-jour en forme d'entonnoir qui garnissait la fenêtre de Marie-Antoinette, placée directement au-dessus de la sienne, et remontait ainsi du deuxième étage au troisième. A huit heures du soir, le roi se servit de ce moyen pour faire savoir à sa famille qu'il était revenu sain et sauf de la Convention.
27 décembre. — Louis XVI dit à ses défenseurs : — Que deviendrez- vous tous, mes amis ? Peut-être vous ferat-on un crime de m'avoir défendu et consolé î Quelle situation est la mienne ! Je laisse mon peuple égaré, ma patrie malheureuse ! ma famille prisonnière, mes amis menacés. Mon sang suffira-t-il pour apaiser la colère de Dieu : Avec quelle joie j'en ferais le sacrifice, s'il desait rendre la paix, la concorde et la justice à la France î
3 r décembre. — .Anni\ersaire de la convocation des notables. I>ouis XVI dit à ses défenseurs :
— Il y a six ans qu'à pareil jour j'ai convoqué la première assemblée des notables, pour aviser avec elle au soulagement et à
la liberté de mes peuples. Mon désir du bien a été méconnu. Mes intentions ont été mal comprises ou mal exécutées, les jours que je voulais heureux pour mon pays deviennent bien sombres ; cette année s'achève pour lui dans l'inquiétude, pour moi sous les verrous ! Et comment se passera celle qui commence demain ? Tronchet, Malesherbes et de Sèze exprimèrent alors des souhaits, des espérances.
— Depuis longtemps, reprit le roi, je ne crois plus au bonheur, j'ai foi dans votre zèle et dans votre affection ; mais je n'ai d'espérance qu'en Dieu. L'année 1792 finissait.
/"" janvier. — L'année terrible commençait, l'année dont le nom seul siffle comme un serpent, dix-sept cent quatre-vingt-treize. Qui de nous, dans les jours d'épreuve, n'a pas connu de ces commencements d'année, où, par le contraste avec les beaux jours évanouis, par les vides qu'on regarde au foyer, par le regret, par la douleur, le cœur tressaille et se déchire ? Qui n'a pas ressenti cette impression sinistre de l'âme inquiète et tourmentée, de l'âme qui, au moment où une année tombe dans l'abîme, et où une autre année surgit, écoute avec une sorte d'oppression la pendule où les douze coups de minuit sonnent comme un glas funèbre ? Est-ce le regret du passé? Est-ce la crainte de l'avenir? Est-ce la mélancolie delà vie humaine, les larmes des choses? comme dit le poète. Toutes nos misères, toutes nos angoisses se concentrent dans ce seul instant. Et, en même temps, on pense aux joies de l'enfance, qui sont si loin, on pense à ceux qu'on pleure, à ceux qui ne sont plus là. Et, dans la solitude, dans les ténèbres, lorsque sonne cette heure solennelle, la première de l'année qui commence, on se recueille, on dit : « Mon Dieu, protégez-moi, mon Dieu, ne m'abandonnez pas ! Mon Dieu, j'ai tant souffert, faites que je souffre moins ! Que ce calice, s'il est possible, s'éloigne de moi ! »
Non, le calice ne s'éloignera pas. Il faut le boire jusqu'à la lie, il faut souffrir, il faut mourir. Les prisonniers sont au Calvaire, rien ne peut plus les en arracher. A travers les verrous, les portes de chêne et de fer, les épaisses murailles, leurs pensées s'entrecroisaient dans l'ombre. Leurs corps seuls étaient séparés, leurs âmes étaient en communication intime. Un lien plus fort que tous les obstacles les unissait : la communauté de la souffrance. Que ne fait point sentir un vague pressentiment, quand cette ombre de l'avenir nous passe sur l'âme? Qu'est-ce donc quand les tristes prévisions sont presque la certitude des catastrophes imminentes? Les deux époux se disaient: < Où serons-nous à pareil jour, à pareille heure, à pareil instant Tan prochain ? Serace ici ou ailleurs? Sera-ce là-bas ou là-haut ? »
Hélas! le i"' janvier 1794, Louis XVI et xMarie-Antoinette décapités dormiront leur sommeil dans le cimetière de la Madeleine.
Où sont les anciennes fêtes du jour de l'an, les salutations, les hommages de tout une cour, de tout un peuple, les compliments obséquieux de la maison civile et militaire, les bénédictions du clergé, la chapelle rayonnant de lumières, les bouquets, les cadeaux, les félicitations? Où sont surtout les joies de famille, les embrassements pleins d'allégresse, tout ce bonheur qui éclate, qui surabonde, ces yeux qui brillent, ces actions de grâces envers la Providence? A la place de tant de courtisans, Louis XVI n'avait plus qu'un seul homme, son valet de chambre, Gléry.
Le i" janvier au matin, Gléry, s'approchant du lit de l'auguste captif, lui demanda à voix basse la permission de lui présenter des vœux ardents pour la fin de ses malheurs.
— Je reçois vos souhaits, lui dit le roi. Dès qu'il fut levé, il dit à un municipal :
— Je vous prie d'aller de ma part savoir des nouvelles de ma famille et de lui présenter mes souhaits pour la nouvelle année.
Le municipal se rendit dans le logement de la reine, puis, redescendu auprès du roi :
LES iniEMIERS JOURS DE 1793
— Votre famille, dit-il, vous remercie de vos vœux et vous adresse les siens.
Va Louis XVI s'écria :
— (^uel jour de nouvel an !
Dans la journée, Malesherbes, Tronchetet de Sèze se rendirent au Temple. Le prisonnier n'accepta d'eux qu'une courte visite.
— Vous avez, leur dit-il, des parents, des amis, des affaires qui vous réclament aujourd'hui; je ne me pardonnerais pas de vous enlever à vos devoirs de position, encore moins à vos atïections de famille. Quant à vous, mon cher Malesherbes, je serais encore plus coupable devons garder, car, plus avancé qu'aucun de nous, vous avez derrière vous trois générations qui vous chérissent et vous attendent; ne me brouillez pas avec elles; adieu donc, et à demain.
Et le prisonnier resta seul.
1' janvier. — Le matin, Malesherbes attendait, au rez-dechaussée du Temple, dans la salle du conseil, le moment d'être conduit près du roi. 11 parcourait quelques journaux contenus dans son dossier. Ln municipal l'interpella :
— Comment, lui dit-il, vous, l'ami de Louis XVI, osez-vous lui communiquer des écrits dans lesquels il est si maltraité ?
Malesherbes répondit :
— Louis XVI n'est pas un homme comme un autre. Le soir, le roi dit à ses défenseurs :
Avez-vous, messieurs, rencontré dans les environs du
Temple la dame blanche ?
— Non, sire, répondit Malesherbes étonné.
— Eh ! quoi, reprit le roi en souriant, vous ne savez donc pas que, suivant le préjugé populaire, lorsqu'un prince de ma maison va mourir, une femme vêtue de blanc erre autour du palais?
On dit que, dans les familles de Hesse, de Habsbourg et de Prusse, on croit encore que toutes les fois qu'un malheur doit frapper un de leurs membres, une dame blanche apparaît.
Le même soir, on donnait au Théâtre-Français la prcmicre représentation d'une pièce de Laya, VAmi des lois ; le public y applaudit chaleureusement les passages qui contenaient des allusions favorables à Louis XVI, notamment celui-ci :
Et, le salât du peuple est la suprême loi. — Fort bien. — Mais cet etiVoi selon \ous salutaire Ne peut-être excusé qu'autant qu'il est sincère, Et quoi qu'enfin du peuple ordonne l'intérêt, S'il frappe l'innocence, il n'est plus qu'un forfait.
On n'applaudit pas moins le passage où Fauteur stigmatisait
... Ces jongleurs, patriotes de places.
D'un faste de civisme entourant leurs grimaces,
Prêcheurs d'égalité pétris d'ambition,
Ces faux adorateurs, dont la dévotion
N'est qu'un dehors plâtré, n'est qu'une hvpocrisic;
Ces bons et francs croyants, dont l'âme apostasie.
Qui pour faire haïr le plus beau don des cieux
Nous font la liberté sanguinaire comme eux.
S janvier. — Cléry apprit ce qui s'était passé la veille aux Français et en fit part au roi. Les prisonniers se faisaient encore des illusions. Il est si naturel à l'homme de se raccrochera l'espérance ! N'y avait-il point dans l'air des symptômes favorables, ce public qui applaudissait VAîni des lois^ cette tristesse émue qui assombrissait tant de visages, ces marques de respect que parfois la famille royale saisissait jusque dans l'attitude des geôliers ?
7 janvier. — Le municipal Ragoneau, se trouvant seul avec Louis XVI :
— Je serais fâché que ma présence vous gênât. J'obéis à un devoir, mais, sire, ne croyez pas que je veuille insulter à celui qui a été roi des Français, et qui peut encore me rendre heureux.
Le roi. — Je ne puis rien pour vous.
LES PREMIERS JOURS DE ijoS