‹ Les dernières années de Marie-Antoinette [microform]Chapitre 88 sur 105 · MI · texte numérisé non relu

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Ragoneau. — Pardon, sire; la moindre chose qui vous aurait appartenu me serait bien précieuse.

' Louis XVI prit ses gants, et les donna en souvenir au municipal.

Le malheureux roi se consolait de son sort, mais il ne pouvait s'habituer à celui de la reine.

— Si les Français savaient ce qu'elle vaut, disait-il à Malesherbes; s'ils savaient à quel degré de perfection elle s'est élevée depuis nos infortunes, ils la révéreraient, ils la chériraient; mais, dès avant nos malheurs, ses ennemis et les miens ont eu l'art, en semant des calomnies parmi le peuple, de changer en haine cet amour dont elle fut si longtemps l'objet... Les factieux ne mettent cet acharnement à la décrier et à la noircir que pour préparer le peuple à la voir périr; sa mort est résolue. En lui laissant la vie, on craindrait qu'elle ne me vengeât. Infortunée princesse ! Mon mariage lui promit un trône, aujourd'hui quelle perspective lui offre-t-il ?

i3 janvier. — A tant de chagrins s'unissait pour Louis XVI l'inquiétude que lui causait la santé de sa fille, malade depuis quelques jours. Le soir, en se couchant, il dit à Cléry :

— Kssayez de savoir l'état réel de ma famille. Je crains que, pour m'épargner de la peine, on ne me cache la gravité du mal.

14 janvier. — La Convention ferma la discussion et décida que les questions seraient ainsi posées :

1° Louis est-il coupable de conspiration contre la liberté de la nation et d'attentat contre la sûreté générale de l'État ?

2" Le jugement sera-t-il soumis à la sanction du peuple?

3" Quelle sera la peine ?

iS janvier. — Louis XVI dit à ses défenseurs : ~ Je sais maintenant que ma lille va mieux, et que la reine est tranquille. Dieu soit loué !

A la Convention, chaque député vint à la tribune prononcer son avis motivé et signé.

Sur la première question : « Louis est-il coupable de conspiration contre la sûreté de la nation et d'attentat contre la sûreté générale de l'Ktat, > il y eut 694 votes affirmatits, et pas un seul vote négatif.

Sur la deuxième question : « Le jugement sera-t-il soumis à la sanction du peuple ? > il y eut 423 voix contre Tappel au peuple, 281 pour, 45 voix perdues.

La troisième question fut réservée au lendemain.

16 janvier. — La Convention était houleuse. Pendant la nuit, les sections avaient été en émoi. Dès le matin, la Convention fut entourée d'une foule immense, en armes, poussant des cris furieux, et menaçant les députés au passage avec cette phrase : « Sa mort ou la tienne ! » Les paris étaient ouverts dans les tribunes pour ou contre la mort de Louis XVI. Les amazones des bandes jacobines faisaient de longs « ah! ah! » lorsqu'elles n'entendaient pas résonner à leurs oreilles la mort de l'accusé. L'appel nominal motivé sur cette question : « Quelle sera la peine ? > dura plus de vingt-quatre heures consécutives.

Barrère dit : « L'arbre de la liberté croît lorsqu'il est arrosé du sang des tyrans, je vote pour la mort. »

MiLHAU : < Louis ne peut expier ses forfaits que sur Téchafaud. Si la peine de mort n'existait pas, il faudrait l'inventer pour les tyrans. >

SiEYÈs : < La mort sans phrases. »

Seconde : «Je vote pour la mort, l'exécution dans une seconde, car je m'appelle Seconde. > Quel jeu de mots !

Legendre : < Que le cadavre de Louis soit déchiré et distribue entre tous les départements. >

77 janvier. — La mort fut prononcée. L'appel nominal étant terminé, on reconnut que sur 721 votants, 28 voix furent perdues,

334 avaient voté pour la détention, le bannissement ou la mort conditionnelle, et 387 pour la mort. Ln retranchant du vote de mort les 46 voix qui ne l'avaient prononcée qu'en demandant que l'exécution fût suspendue, il ne restait qu'une majorité de 7 suffrages pour le régicide. Ainsi donc 3 voix déplacées auraient changé le jugement. Les Montagnards avaient voté par passion, les Girondins par ambition ou par peur. « S'il y a un crime dans le meurtre par vengeance, a dit Lamartine, dans le meurtre par lâcheté il y en a deux. >

A la fin de l'appel nominal, l'ennui, l'impatience, la fatigue, se lisaient sur presque tous les visages. La salle était triste et sombre, le drame touchait à son sanglant dénouement.

Maleshcrbes s'était rendu au Temple pour y annoncer la fimeste nouvelle. Cléry alla à sa rencontre.

Malesherbes (à Clcrjy. — Tout est perdu, le roi est condamné î

Le roi (à Maleshcrbes j. — Depuis deux heures, je recherche en ma mémoire si, durant le cours de mon règne, j'ai donné volontairement à mes sujets quelque juste motif de plainte contre moi. Lh bien ! je vous le jure dans toute la sincérité de mon cœur, comme un homme qui va paraître devant Dieu, j'ai constamment voulu le bonheur de mon peuple, et je n'ai pas formé un seul vœu qui lui fût contraire.

Malesherbes se jeta aux pieds de Louis XVI ; ses sanglots l'étouffaient, il ne pouvait parler.

Le roi. — Je m'attendais à ce que vos larmes m'apprennent. Remettez-vous donc, mon cher Malesherbes ; tant mieux, oui, mieux vaut sortir enfin d'incertitude. Si vous m'aimez, loin de vous attrister, ne m'enviez pas le seul asile qui me reste.

Malesherbes. — Sire, tout espoir n'est pas perdu ; on va délibérer s'il y aura sursis, et, fût-il refusé, nous aurons encore l'appel à la nation. La nation est généreuse, et vous êtes un roi bienfaisant.

Le roi. — Non, non, il n'y a plus d'espoir, la nation est égarée, et je suis prêt à m'immoler pour elle. Puisse mon sang,

dont on est altéré, sauver le peuple des horreurs que je redoute pour lui !

Malesherbes. — En sortant de la Convention, quelques personnes m'ont entouré dans les corridors de la salle et m'ont assuré que de fidèles sujets arracheront le roi des mains de ses bourreaux ou périront avec lui.

Le roi. — Les connaissez -vous ?

Malesherbes. — Non, sire, mais je pourrais les retrouver.

Le roi. — Eh bien ! tâchez de les rejoindre, et déclarez-leur que je les remercie du zèle qu'ils me témoignent ; toute tentative exposerait leurs jours et ne sauverait pas les miens. Quand Tusage de la force pouvait me conserver le trône et la vie, j'ai refusé de m^en servir ; voudrais-je aujourd'hui faire couler pour moi le sang français?...

Tronchet. — Du moins le roi ne peut nous empêcher de nous servir de tous les moyens légaux. Nous le prions donc d'écrire de sa main et de signer la déclaration que voici.

Pressé par les instances de ses trois défenseurs, Louis XVI copia et signa cette déclaration :

« Je dois à mon honneur, je dois à ma famille de ne point souscrire à un jugement qui m'inculpe d'un crime que je ne puis me reprocher. En conséquence, je déclare que j'interjette appel à la nation elle-même du jugement de ses représentants; je donne par ces présentes à mes défenseurs le pouvoir spécial, et je charge expressément leur fidélité de faire connaître cet appel à la Convention nationale, et de demander qu'il en soit fait mention dans le procès-verbal de ses séances. »

De Sèze. — C'est beaucoup plus dans l'intérêt du peuple que dans celui du roi que nous avons demandé cette déclaration.

Le roi. — Non, c'est beaucoup plus dans mon intérêt que dans celui du peuple que vous me le demandez ; mais je vous le donne dans son intérêt bien plus que dans le mien. Le sacrifice de ma vie est si peu de chose auprès de sa gloire ou de son bonheur ! Et ne croyez pas, messieurs, que la reine et ma sœur

montrent moins de résignation que moi. Mourir est préférable à leur sort.

De Sèze et Tronchet se retirèrent. Louis XVI retint Malesherbes, et resta encore avec lui près d'une heure. Le roi, serrant la main de Malesherbes :

— Mon ami, ne pleurez pas, une meilleure vie nous réunira, je regrette de quitter un lum tel que vous. Adieu ! Au sortir de ma chambre, contraignez-vous, il le faut, on vous observera.

Louis XVI reconduisit Malesherbes jusqu'à la porte d'entrée, puis, rentrant dans sa chambre, il dit à Cléry :

— La douleur de ce btjii vieillard m"a vi\-emcnt ému.

Le roi (à Clcryj. — Vous avez entendu le rccit de mon jugement ?

Clkr^. — Ah î sire, espérez un sursis. M. de Malesherbes ne croit pas qu'on le refuse.

Le roi. — Je ne cherche a'icun espoir.

CLÉR^. — Le public murmure hautement. Dumouricz est à Paris. On dit qu'il est porteur du vœu de son armée contre le procès que l'on a fait à Votre Majesté. Le bruit se répand aussi que les ministres des puissances étrangères vont se réunir pour aller à l'Assemblée, enlin l'on assure que les conventionnels craignent une émeute populaire.

Le Rui. — Je -serais bien fâche qu'elle eut lieu, il v aurait de nouvelles victimes ; je ne crains pas la mort, mais je ne puis envisager sans frémir, le sort cruel que je vais laisser après moi à ma famille, à la reine, à nos malheureux enfants ! Et ces fidèles serviteurs qui ne m'ont point abandonné, ces vieillards qui n'avaient d'autres moyens pour subsister que les modiques pensions que je leur faisais, qui va les secourir r Je vois le peuple livre à l'anarchie, devenir la victime de toutes les factions, les crimes se succéder, de longues dissensions déchirer la Erance... (J mon Ijieu, était-ce là le prix que je devais recevoir de tous mes sacrifices ? N'avais-je pas tout tente pour assurer le bonheur des Erancais!

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18 janvier. — Louis XVI ne vit pas ses défenseurs qui n'eurent pas ce jour-là l'autorisation d'entrer au Temple. Le condamné n'avait point de nouvelles de son appel à la nation. < Attendons à demain, > dit-il, et il se fit apporter le volume de l'Histoire d'Angleterre qui contenait le récit de la mort de Charles I".

I g janvier. — On vint faire l'inventaire de tous les meubles et objets qui se trouvaient dans le logement du roi. On eût dit qu'il était déjà mort. Sur la motion de Robespierre, la demande d'appel à la nation fut rejetée. Tout s'agite, excepté le condamné. La ville est sombre, inquiète ; les consciences sont troublées. La révolution, si violente qu'elle soit, n'a pu encore accoutumer les âmes au régicide; les hommes même qui ont voté la mort sont étonnés de leur vote. Il y a dans leur attitude moins de passion que de stupeur. Le sentiment royaliste, si comprimé qu'il soit, parle encore dans les profondeurs des âmes ; le verdict a beau être rendu, on peut à peine s'imaginer qu'il sera mis à exécution.

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20 janvier. ~ Dix heures du matin.

Le ROi. Je ne VOIS point arriver Al. de Malesherbes Cllkv. - S,rc, je viens d'apprendre qu'il s'est présente plusieurs lois, mais rentrée de la tour lui a toujours été refusée. Le roi se remet à lire la vie de Charles I".

Deu:c heures. - On ouvre la porte. C'est le conseil exécutif douze ou quinze personnes, entre autres Garât, ministre de la justice; Lebrun, ministre des affaires étrangères; Grouvelle, secrétaire du conseil. '

Le roi fait quelques pas, et, à la vue des arrivants, il s'arrête au seuil de la porte de sa chambre.

Gak.t (/. chapeau sur la tête). - Louis, la Convention nanonale a charge le conseil executif de vous signilier ses décrets ^- o, 10, 17, iç, et 20 janvier. Le secrétaire du conseil va vous en faire lecture.

Grouvelle lit les décrets ;

AKTiCL. ,.R.M,ER. - La Convention nationale déclare Louis Capet, ern,c.r ro, des Franva.s, coupable de consptration contre la liberté de la nat.on et dattentat contre la sûreté générale de l'État

Ari . 2. — ■ La Convention nationale décrète que Louis subira la peine de mort.

Art. 3. — La Convention nationale déclare nul l'acte de Louis Capet, apporté à la barre par ses conseils, qualifié d'appel à la nation, du jugement contre lui rendu par la Convention, défend à qui que ce soit d'y donner aucune suite, à peine d'être poursuivi et puni comme coupable d'attentat contre la sûreté de la République.

Art. 4. — Le conseil exécutif notifiera le présent décret dans le jour à Louis Capet, et prendra les mesures de police et de sûreté nécessaires pour en assurer l'exécution dans les vingt-quatre heures, à compter de sa notilication, et rendra compte du tout à la Convention -nationale, immédiatement après qu'il aura été exécuté.

Le roi. — Monsieur le ministre de la justice, je vous prie de remettre sur-le-champ cette lettre à la Convention nationale. Je vais vous en faire lecture. La voici :

€ Je demande un délai de trois jours pour pouvoir me préparer à paraître devant Dieu ; je demande pour cela de pouvoir voir librement la personne que j'indiquerai aux commissaires de la Commune, et que cette personne soit à l'abri de toute crainte et de toute inquiétude pour cet acte de charité qu'elle remplira auprès de moi. — Je demande d'être délivré de la surveillance perpétuelle que le conseil général a établie depuis quelques jours. — Je demande, dans cet intervalle, de pouvoir voir ma famille, quand je le demanderai et sans témoin ; je désirerais bien que la Convention nationale s'occupait tout de suite du sort de ma famille, et qu'elle lui permît de se retirer librement où elle le jugerait à propos. — Je recommande à la bienfaisance de la nation toutes les personnes qui m'étaient attachées ; il y en a beaucoup qui avaient mis toute leur fortune dans leurs charges, et qui, n'ayant plus d'appointements, doivent être dans le besoin, ainsi que d'autres qui ne vivaient que de leurs appointements. Dans les pensionnaires, il y a beaucoup de vieillards, de femmes et d'enfants qui n'avaient que cela pour vivre. »

Garai. — Je vais porter votre lettre à la Convention.

Le roi. — Monsieur, si la Convention accorde ma demande, pour la personne que je désire, voici son adresse : M. l^dgeworth de Firmont, n" 483, rue du Bac.

Le roi fait quelques pas en arriére. Le conseil exécutif sort. Cléry reste contre la porte, debout, comme pétrifié.

Le roi. — Cléry, demande/ mon dîner.

On apporte le dîner.

Le roi {se mettant à table). — Je n"ai pas de couteau.

Le municipal Minier fait part à Louis XVI de cet arrêté :

« Louis ne se servira point de couteau ni de fourchette à ses repas; on confiera un couteau à son valet de chambre pour lui couper son pain et sa viande en présence de deux commissaires, ensuite le couteau sera retiré. >

Le roi. — Me croit-on assez lâche pour que j'attente à ma vie ? On m'impute des crimes, mais j'en suis innocent, et je mourrai sans crainte ; je voudrais que ma mort fît le bonheur des Français, et pût écarter les malheurs que je prévois.

Crand silence. Le roi mange peu ; il rompt son pain, coupe le bœuf avec sa cuillère. Le dîner dure à peine quelques minutes.

Six heures du soir. — Le ministre de la justice, Carat, rentre à la tour du Temple, précédé par Santerre.

Santerre {au roi d'un air riant). — Voici le conseil exécutif.

Garât. — .l'ai porté votre lettre à la Convention. File m'a chargé de vous notifier la réponse suivante: < Il est libre à Louis d'appeler tel ministre du culte qu'il jugerait à propos, et de voir sa famille librement et sans témoin ; la nation, toujours grande et juste, s'occupera du sort de sa famille, il sera accordé aux créanciers de sa maison de justes indemnités. La Convention nationale a passé à l'ordre du jour sur la demande de sursis. »

Louis XVI ne fait aucune observation. Garât sort.

Le im)i {rentrant dans sa chambre). — Je croyais, à l'air de Santerre, qu'il allait m'annoncer que le sursis était accordé.

55o LA DERNIERE ANNÉE DE MARIE-ANTOINETTE

Les commissaires prennent Garât à l'écart, et lui demandent comment Louis XVI verra sa famille. — En particulier, répond Garât, c'est l'intention de la Convention. - Les municipaux lui communiquent alors l'arrêté de la Commune, leur enjoignant de ne perdre le roi de vue ni le jour ni la nuit. On convient que pour concilier ces deux décisions, Louis XVI recevra sa famille dans la salle à manger, de manière à être vu par le vitrage de la cloison, mais qu'on fermera la porte, pour qu'il ne soit pas entendu.

Le roi redemande le ministre de la justice. Garât rentre. Le roi. — Avez-vous fait prévenir M. de Firmont ? Garât. — Je lai amené dans ma voiture. Il est dans la salle du conseil. Il va monter.

L'abbé Firmont se présente. On le laisse seul avec le roi. Les yeux pleins de larmes, il se jette aux pieds de Louis XVI sans articuler une parole.

Le roi {qui pleure aussi). — Pardonnez-moi ce mouvement de faiblesse, si toutefois on peut le nommer ainsi; depuis longtemps je vis au milieu de mes ennemis, et l'habitude m'a, en quelque sorte, familiarisé avec eux ; mais la vue d'un sujet fidèle parle tout autrement à mon cœur ; c'est un spectacle auquel mes yeux ne sont plus accoutumés, et il m'attendrit malgré moi.

Le roi fait passer l'abbé dans la petite tourelle contigué à sa chambre. Il y a là un mauvais poêle, une table et trois chaises.

Le roi {après avoir fait asseoir l'abbé auprès de lui). — C'est donc à présent, monsieur, la grande affaire qui doit m occuper tout entier, hélas ! la seule affaire importante, car que sont les autres affaires auprès de celle là ? Mais je vous demande quelques moments de répit, car ma famille va descendre. En attendant, voici un écrit ; je suis bien aise de vous le communiquer.

Le roi lit son testament. < Sa voix est ferme, et son visage ne s'altère que lorsqu'il prononce des noms qui lui sont chers. Alors toute sa tendresse se réveille, il est obligé de s'arrêter, et ses larmes coulent malgré lui ; mais, lorsqu'il n'est question que de lui-même

et de ses malheurs, il n'en paraît pas plus ému que ne le sont communément les autres hommes, lorsqu'ils entendent le récit des maux d'autrui *. >

Après la lecture de son testament, Louis XVI fait à l'abbé des questions sur le clergé et sur l'Église.

— Marquez à l'archevêque de Paris que je meurs dans ma communion, et que je n"ai jamais reconnu d'autre pasteur que lui. Hélas ! je crains qu'il ne m'en veuille un peu de ce que je n'ai pas répondu à sa dernière lettre ; j'étais encore aux Tuileries; mais, en vérité, les événements se pressaient tellement autour de moi à cette époque, que je n'en trouvai pas le temps. Au surplus, il me pardonnera, il est si bon...

Huit heures du soir. — Le roi sort de la petite tourelle, et, rentrant dans sa chambre, il demande aux municipaux de le conduire dans sa famille.

Un municipal. — Cela ne se peut pas, mais on va la faire descendre, si vous le désirez.

Le roi. — A la bonne heure, mais je pourrai au moins la voir seul dans ma chambre?

Un municipal. — Non, nous avons arrêté avec le ministre de la justice que ce serait dans la salle à mmger.

Le roi. — Vous avez entendu que le décret de la Convention me permet de la voir sans témoin.

Un municipal. — Cela est vrai; vous serez en particulier; on fermera la porte, mais par le vitrage, nous aurons les yeux sur vous.

Le roi. — Faites descendre ma famille.

Louis XVI, suivi de Cléry, entre dans la salle à manger. Cléry range la table de coté et place des chaises dans le fond, pour laisser plus d'espace.

Le roi. — Il faudrait apporter un peu d'eau et un verre. Ap-

' Dernières heures de Louis XVI, écrites par l'abbé Edgcwonh de Firmont, son confesseur.

fi

portez de Teaii qui ne soit pas à la glace, car si la reine buvait de celle-là, elle pourrait en être incommodée. Vous direz à M. de Firmont qu'il ne sorte pas de mon cabinet, je craindrais que sa vue ne fît trop de mal à ma famille.

Huit heures et demie du soir. — La reine, ses deux enfants et sa belle-sœur descendent du troisième étage au second et entrent dans l'antichambre. La reine paraît la première, tenant son fils par la main. M-^Mloyale et M"" Elisabeth la suivent. C'est dans la journée que la famille royale a appris la sentence rendue contre Louis XVI, en écoutant les colporteurs qui criaient sous les fenêtres les décrets de la Convention. Elle n'ignore donc rien de ce qui se passera le lendemain. Retrouvant le roi, dont elle est séparée depuis le ii décembre, elle tressaille, et se jette dans ses bras, en versant des torrents de larmes. La reine fait un mouvement pour entraîner le roi du côté de sa chambre.

Lk roi. — Non, passons dans la salle à manger. Je ne puis vous voir que là.

Ils entrent dans la salle à manger, dont Cléry ferme la porfe, qui est en vitrage. Les municipaux restent à leur poste, dans l'antichambre, derrière la porte vitrée. S'ils ne peuvent entendre, ils peuvent voir.

Le roi s'assied, la reine est à gauche, M'"' Elisabeth à sa droite, M"'' Royale presque en face. Le dauphin reste debout entre les jambes de son père. Tous se penchent vers le roi, et le tiennent souvent embrassé. Les sanglots interrompent les voix. Les cris de douleur sont si perçants, qu'on les entend hors de l'enceinte de la tour. Après chaque phrase du roi, les sanglots de sa famille redoublent et durent quelques minutes. Ensuite le roi recommence à parler.

« Il pleure de douleur, a dit sa fille ', il pleure de douleur sur nous, et non de crainte de la mort ; il raconte son procès à

Récits des événements arrivés au Temple, par la duchesse d'An^oulc

me

ma mère, en excusant les scélérats qui le font mourir ; il lui répète qu'on voulait recourir aux assemblées primaires, mais qu'il s'y était opposé, parce que cette mesure aurait mis le trouble dans l'Ltat. Il donne ensuite des instructions religieuses à mon frère, lui recommande surtout de pardonner à ceux qui le font mourir, et lui donne sa bénédiction ainsi qu'à moi. >

La petite main du dauphin se lève. L'enfant jure de pardonner • aux bourreaux de son père.

Les larmes cessent, parce qu'on n'a plus de force d'en répandre. On se parle à voix ba^se, tranquillement. Puis, plus de paroles, encore des sanglots.

Marie-Antoinette a exprimé le désir de passer la nuit près du roi, avec ses enfants et avec M"'' Elisabeth. Le roi refuse, en faisant sentir qu'il a besoin de tranquillité. La reine demande au moins à venir le lendemain matin. Louis XVI le lui accorde. Les adieux ont duré sept quarts d'heure.

Dix heures un quart. -— Le roi se lève le premier. Tous le

suivent, Cléry ouvre la porte qui conduit de la salle à manger

dans I anlichambrc. Les deux époux donnent la main au dauphin.

M"" Royale à gauche tient le roi embrassé par le milieu du corps.

M"" Elisabeth, du même coté, mais un peu plus en arrière, a

saisi le bras gauche de son frère. Ils font quelques pas vers la

porte d'entrée, en poussant des gémissements.

Le Hui, — Je vous assure que je vous verrai demain, à huit heures.

Tors. — Vous nous le promettez !

La HEINE. — Pourquoi pas à sept heures?

Le roi. — i:h bien, oui, à sept heures, adieu !...

Louis XVI prononce ce mot d'une manière si déchirante que les sanglots redoublent. M"" Royale tombe évanouie aux pieds de son père. Cléry la relève. Il aide M'"" Elisabeth à la soutenir.

Le KOI {s' arrachant aux embrassements de sa famille). — Adieu ! Adieu !...

ri

Il rentre dans sa chambre. Les princesses remontent chez elles, avec la reine et le dauphin. Cléry veut continuer à soutenir M"" Royale. Mais les municipaux l'arrêtent à la seconde marche et le forcent de rentrer. Quoique la porte de chêne et la porte de fer du second étage soient fermées, on continue d'entendre les cris et les gémissements dans cet escalier tournant, si étroit que deux personnes ont peine à s'y croiser.

Le roi {rentrant dans la tourelle, et s'adressant à Vabbé de Firmont). — Ah î monsieur, quelle entrevue que celle que je viens d'avoir ! Faut-il donc que j'aime et que je sois si tendrement aimé ? Mais c'en est fait, oublions toat le reste pour ne penser qu'à Tunique affaire de notre salut ; elle seule doit en ce moment concentrer toutes mes affections et mes pensées.

L'abbé de Firmont n'a plus qu'une idée, celle de procurer à son pénitent la sainte communion dont il est depuis si longtemps privé. L'abbé aurait pu la lui apporter en cachette, comme on est obligé de le faire alors à tous les fidèles qui sont retenus chez eux ; mais la fouille exacte qu'il fallait subir en entrant au Temple et la profanation qui en eût été infailliblement la suite ont été des raisons suffisantes pour dissuader l'abbé de ce projet. Il ne lui reste donc plus d'autre ressource que de dire la messe dans la chambre de Louis XVI, s'il en peut trouver le moyen.

L'abbé de Firmont. — Sire, je vous supplie de me donner carte blanche. Je vous promets que j'y mettrai prudence et discrétion.

Le roi. — Allez, monsieur, mais je crains que vous ne réussissiez pas ; car je connais les hommes auxquels vous allez avoir affaire ; ils n'accordent que ce qu'ils ne peuvent refuser.

L'abbé de Firmont descend dans la salle du conseil, et y forme sa demande au nom du roi.

Un commissaire. — Où trouver un prêtre à l'heure qu'il est ? Et quand nous en trouverions, comment faire pour se procurer des ornements ?

L'abbé. — Le prêtre est tout trouvé, puisque me voici ; et, quant aux ornements, l'église la plus voisine en fournira ; il ne

s'agit que de les envoyer chercher ; du reste, ma demande est juste, et ce serait aller contre vos principes que de la refuser.

Un commissaire {après avoir insinué que, sous prétexte de donner la eommunion au roi, on pourrait r empoisonner). — L'histoire nous fournit a.scz d'exemples à cet égard pour nous engager à être circonspects.

L'abbk. — La fouille exacte à laquelle je me suis soumis en entrant ici a dû vous prouver que je ne porte pas de poison sur moi ; SI donc il s'en trouvait demain, c'est de vous que je l'aurais reçu, puisque tout coque je demande doit passer par vos mains.

Le présidkm {après une délibération des commissaires). — Citoyen ministre du culte, le conseil a pris en considération la demande que vous lui avez faite au nom de Louis Capet, et il a ete résolu que sa demande étant conforme aux lois qui déclarent que les cultes sont libres, elle lui sera accordée. Nous y mettons cependant deux conditions : la première, que vous dresserez à l'instant une requête constatant votre demande et signée de vous ; la seconde que tout exercice de votre culte sera achevé demain à sept heures, parce qu"a huit heures précises Louis Capet doit partir pour le lieu de son exécution.

Dix heures du soir. — L'abbé de Firmont remonte dans la chambre du roi, cl lui annonce que le lendemain matin il lui dira la messe.

Le roi et l'abbé passent dans la tourelle, et y restent jusqu'à minuit et demi. C'est le moment de la confession. Le roi rentre ensuite dans sa chambre, et dit à Clery, en se couchant : Cléry, vous m'éveillerez à cinq heures.

Louis XVI s'endort. Au-dessus de la chambre où il goûte son dernier sommeil, avant le sommeil de la tombe, xMarie-Antoinette veille. Jamais insomnie plus cruelle. La malheureuse reine s'est jetée tout habillée sur son lit. Klle tremble toute la nuit de froid et de douleur.

Le roi dort profondément.

f if

Cm^ heures du matin. — Le roi {à Cléry en se réveillant). — Cinq heures sont-elles sonnées ?

Cléry. — Sire, elles le sont à plusieurs horloges, mais pas encore à la pendule.

Le roi. — J"ai bien dormi, j'en avais besoin, la journée d'hier m'avait fatigué. Ouest M. de Firmont ?

Cléhy. — Sur mon lit.

Le roi. — Et vous, où avcz-vous passé la nuit ?

Clkry. — Sur cette chaise.

Le h 01. — J'en suis fâché.

Clkry. — Ah ! sire, puis-je penser à moi dans ce moment ?

Le ROI {après s être habillé . — Allez chercher M. de Firmont.

Louis XVI et l'abbé de Firmont passent dans la tourelle, où ils restent environ une heure.

Pendant ce temps, Cléry place une commode au milieu de la chambre du roi, et la prépare en forme d'autel pour dire la messe.

Six heures un quart. — On ouvre la porte de l'appartement de la reine, où Ton vient chercher un livre de prières pour la messe

du roi. La famille royale croit alors qu'on va la faire descendre et lui permettre de voir une dernière fois celui qu'elle aime si tendrement. Erreur, la porte se referme.

L'abbé de Firmont a revêtu les habits sacerdotaux.

Le roi {à Cléry). — Pouvez-vous servir la messe?

Cléry. — Oui, sire, mais je n'en sais pas les réponses par cœur.

Louis XVI, qui tient un livre en main, l'ouvre, y cherche la messe, et le remet à Cléry, puis il prend pour lui un autre livre.

Le prêtre paraît. Les municipaux se retirent dans Tantichambre. Cléry ferme un des battants de la porte. Le roi s'agenouille, la messe commence.

€ Je m'approcherai de Tautel de Dieu. Introibo ad altare Dei. Jugez-moi, Seigneur, et soutenez ma cause contre une nation impie. Jiidica me Deiis, et discerne causam meani de génie non sancta. Notre secours est dans le nom du Seigneur. Adjutoriuni nostrum in nomine Domini...

« Gloire à Dieu dans les hauteurs du ciel et paix aux hommes de bonne volonté : Gloria in excelsis Deo, et pax hominibiis bonœ poluntatis ! > Hélas ! les hommes de bonne volonté, où sont-ils ?

Le prêtre offre le calice : < Je laverai mes mains avec les justes. Lavabo inter innocentes. O Dieu, ne perdez pas mon âme avec les impies, et ma vie avec les hommes de sang... Orate, fratres. Priez, mes frères, que mon sacrifice, qui est aussi le vôtre, soit agréable à Dieu le père tout-puissant... Sursum corda. > Qu'il n'y ait plus autour de moi ni vaines plaintes, ni amollissantes paroles ! O Dieu ! je veux maintenant m'oublier moi-même, et perdre la vue de ma misère, pour ne plus regarder que vous seul. < Sursum corda. Élevons nos cœurs. Sanctus, Sanctus. > Qu'il est bon d'habiter un moment par avance le lieu où retentit le cantique éternel des anges, des archanges et des séraphins !

Mémoire des vivants. Souvenez-vous, Seigneur, de vos serviteurs et de vos servantes. Vous me permettrez, en vertu de cette communion qui relie entre elles toutes les âmes justifiées par votre amour, de vous offrir mes souffrances pour tout 1j bien spirituel et même corporel de tous ceux qui me sont chers, et dont je rappelle en ce moment le souvenir.

Consécration. Tout est prêt pour l'acte suprême du sacrifice. Vous êtes constitué, Seigneur, dans un véritable état Je viciime immolée.

Cofjimunion. Ce n'est plus moi qui m'immole, ce n'est plus moi qui meurs. C'est Jésus-Christ qui souffre, s immole et meurt en moi. Communion à la sainte mort de Jésus ! Mort unie à sa mort ! Mort plus féconde que toutes les vies 1 Le saint sacrifice est consommé. Allez, la messe est dite. Ite, missaest.

L'abbé de Firmont sort pour ôter ses habits sacerdotaux.

Le roi. — Cléry, je suis content de vos soins.

Cléry. — Ah ! sire, que ne puis-je par ma mort désarmer vos bourreaux et conserver une vie si précieuse aux bons Français ! Espérez, sire, ils n'oseront vous frapper.

Le rol — La mort ne m'elfraie point j"y suis tout préparé. Mais vous, ne vous exposez pas ; je vais demander que vous restiez près de mon fils ; donnez-lui tous vos soins dans cet affreux séjour; rappelez-lui, dites-lui bien toutes les peines que j'éprouve des malheurs qu'il ressent; un jour peut-être il pourra récompenser votre zèle,

Cléry. — Ah ! mon maître, ah î mon roi, si le dévouement le plus absolu, si mon zèle, si mes soins ont pu vous être agréables, la seule récompense que je désire de Votre Majesté, c'est de recevoir votre bénédiction. Ne la refusez pas au dernier des Français resté près de vous.

Le roi {après avoir donné sa bénédiction à Cléry et ravoir pressé dans ses bras). — Faites-en part à toutes les personnes qui me sont attachées. Dites aussi à Turgy que je suis content de lui. Ne donnez aucun soupçon contre vous. Tenez, voici une lettre

56o LA DERNIÈRE ANNÉE DE MARIE-ANTOINETTE

que Paion m'a écrite lors de votre entrée au Temple, elle pourra vous être utile pour rester ici.

Cléry baise la main de Louis XVI. Puis il sort.

Le roi. — Adieu 1 Adieu !

Cléry, rentrant dans sa chambre, y trouve Fabbé de Firmont.

L'abbk. — Quel prince ! Avec quelle résignation, avec quel courage il va à la mort ! Il est aussi calme, aussi tranquille, que s'il venait d'entendre la messe dans son palais et au milieu de sa

cour !

Cléry. — Je viens d'en recevoir le plus touchant adieu; il a daigné me promettre de demander que je restasse dans cette tour auprès de son fils. Lorsqu'il sortira, monsieur, je vous prie de le lui rappeler, car je n'aurai plus le bonheur de le voir en particulier.

L'abbé. — Soyez tranquille.

Le dénouement approche. Les ombres de la nuit se dissipent peu à peu. Voici l'aurore du jour fatal, du jour que, dans le cours des siècles, peuples et rois n'oublieront jamais.

Louis XVI vient de communier. Dieu lui-même Ta armé d'une force inébranlable. L'échafaud sera pour le martyr le piédestal de l'immortalité. Il entre dans la tourelle, et y achève ses prières, puis il fait chercher l'abbé.

— Mon Dieu, lui dit-il, que je suis heureux d'avoir conservé mes principes ! Sans eux, où en serais-je maintenant : Mais, avec eux, que la mort doit me paraître douce? Oui, il existe en haut un juge incorruptible, qui saura bien me rendre la justice que les hommes me refusent ici-bas.

Depuis que le jour commence à paraître, on bat la générale dans toutes les sections de Paris. Ce mouvement extraordinaire se fait entendre très distinctement dans la tour.

Le roi. — C'est probablement la garde nationale qu'on commence à rassembler.

Des détachements de cavalerie entrent dans la cour du Temple.

Le roi. — Il y a apparence qu'ils approchent.

5Gi

Sept heures. — C'est le moment que Louis XVI a lixé, la veille, comme celui d'un suprême rendez-vous avec sa famille. Il se rappelle sa promesse.

L'abbé. — Sire, je vous supplie de ne pas mettre la reine à une épreuve qu'elle n'aurait pas la force de soutenir.

Lk roi {après une courte hésitations — Vous avez raison, ce serait lui donner le cou]^ de la mort; il vaut mieux me priver de cette douce consolation, et la laisser vivre d'espérance quelques moments de plus.

Le roi sort de la tourelle, rentre dans sa chambre, appelle Cléry, et le tire dans l'embrasure de la croisée.

— Vous remettrez ce cachet à mon fils, cet anneau à la reine ; dites-lui bien que je le quitte avec peine. Ce petit paquet renferme des cheveux de toute ma famille; vous le lui remettrez aussi. Dites à la reine, à mes chers enfants, à ma sœur, que je leur avais promis de les voir ce matin, mais que j'ai voulu leur épargner la douleur d'une séparation si cruelle. Combien il m'en coûte de partir sans recevoir leurs derniers embrassements ! Je vous charge de leur faire mes adieux.

Un mu.mciral {au roi). ~ Vous avez désiré des ciseaux ; avant d'en taire la demande au conseil, il faut savoir ce que vous en voulez faire.

Le roi. — C'est pour que Cléry me coupe les cheveux.

Après une demi-heure de délibération, la demande est refusée.

Le roi {rentrant dans la tourelle oii il retrouve labbé).

Ces gens-là voient partout des poignards; ils craignent que je ne me tue. Hélas ! ils me connaissent bien mal. Me tuer serait une faiblesse; non, puisqu'il le laut je saurai mourir.

Neuf heures. — Les portes s'ouvrent avec fracas. Santerre, accompagné de sept ou huit municipaux, entre à la tête de dix gendarmes. Il les range sur deux lignes.

Le roi. — Vous venez me chercher?

Santerre. — Oui.

Le KOI. — Je suis en affaire, attendez-moi là, dans une minute

je serai à vous.

Il rentre dans la tourelle, en ferme la porte, et se jette aux

genoux de son confesseur.

Le roi. — Tout est consommé, monsieur, donnez-moi votre dernière bénédiction, et priez Dieu qu'il me soutienne jusqu'à

la fin.

Un municipal {à Cléry). — Disposez-vous à accompagner

Louis Capet pour le déshabiller sur l'échafaud.

Un autre municipal. — Non, vous ne sortirez pas, le bourreau

est assez bon pour lui.

Louis XVI, sortant de la tourelle, s'avance vers la troupe qui est au milieu de la chambre à coucher.

Tous les municipaux gardent leur chapeau sur la tête.

Le roi [tenant à la main son testament et s adressant au municipal Jacques Roux, prêtre jureur). — Je vous prie de remettre ce papier à la reine, à ma femme.

Jacques Roux. — Cela ne me regarde point, je suis ici pour

vous conduire à l'échafaud.

Le roi [s'adressant au municipal Gobeau). — Remettez ce papier, je vous prie, à ma femme ; vous pouvez en prendre lecture, il y a des dispositions que je désire que la Commune

connaisse.

Gobeau prend le testament.

Cléry présente au roi une redingote.

Le roi. — Je n'en ai pas besoin, donnez-moi seulement mon

chapeau.

Cléry remet le chapeau.

Le roi. — Je recommande aussi à la Commune Cléry, mon valet de chambre, des services duquel je n'ai qu'à me louer. On aura soin de lui donner ma montre et tous mes effets, tant ceux qui sont ici que ceux qui ont été déposés à la Commune ; je désire également qu'en récompense de l'attachement qu'il m'a témoigné, on le fasse passer au service de la reine, ma femme.

Point de réponse.

Le KOI [d'ufi ion ferme à Santern'). — Partons.

Louis X\ 1 descend l'escalier, et dit dans le vestibule à Mathey, concierge de la tour : « Mathey, j'ai eu un peu de vivacité avanthier envers vous, ne m'en voulez pas. > 11 traverse la première cour à pied, et se retourne deux fois vers la tour comme pour envoyer un adieu suprême à tout ce qu'il a de plus cher au monde. A l'entrée de la seconde cour, se trouve une voiture de place, deux gendarmes tiennent la portière. A l'approche du roi, l'un d'eux y entre le prenner, et s'assied sur le devant ; le roi monte ensuite et se met dans le fond avec son confesseur; l'autre gendarme entre le dernier dans la voiture, et ferme la portière. C'en e.st lait, voilà le martyr parti pour le lieu du supplice.

11 est parti, sa famille n'en sait rien, personne ne l'avertit de ce qui se passe. Depuis sept heures du matin, Marie-Antoinette, ses entants, sa belle-sœur tressaillent ; il avait si formellement promis de les revoir encore à sept heures. Sept heure.^ont sonné, huit heures, neuf heure.., et il n'a point paru. Serait-il deja mort? Non, non, ce n'est pas possible, tout cela c'est un mauvais rêve, un cauchemar. S'il est parti, il reviendra. Une nation loyale' chevaleresque, généreuse comme la nation française, ne laissera pas s'accomplir ce forfait exécrable. On va le délivrer dans le trajet du Temple a la place du supplice; il parlera, fût-ce même sur l'échafaud, et la foule, entendant la voix auguste de son roi va l'arracher aux assassins... Mais s'il n'allait pas revenir? Doute* cruel, angoisse inexprimable !... Helas ! il ne reviendra pas. Ils le tueront. Qui sait ? Ih lont peut-être déjà tue. Pauvre Marie- Antoinette : Pauvres enfants ! Pauvre Madame Elisabeth !

Le martyr continue sa route, voie du Calvaire. Resserré dans la voiture, où il ne pourrait parler à son confesseur san^ être entendu de., deux gendarmes qui sont devant lui, il a pris le parti du silence. L'abbé de Firmont lui pre..ente son bréviaire. Louis XVI le prend avec plaisir, et désire que l'abbé lui indique les psaumes qui conviennent le mieux à sa situation ; il les recite

^rv

alternativement avec son confesseur. Les gendarmes, sans ouvrir la bouche, paraissent confondus de la piété tranquille d'un roi qu ils n avaient jamais vu de si près. Ah ! combien le condamné ne trouvera-t-il pas dans les saintes Écritures de passages s'appliquant à lui-même ! « Ne vous taisez pas, ô mon Dieu, sur le sujet de mon innocence, car la bouche du pécheur et la bouche de l'homme trompeur se sont ouvertes... Ils m'ont fait la guerre sans aucun motif. Au lieu qu'ils devaient m'aimer, ils me déchiraient par leurs médisances ; mais, pour moi, je me contentais de prier... Ils m'ont fait plusieurs maux, au lieu du bien que je leur ai fait, et leur haine a été la récompense de l'amour que je leur portais... > (Psaume cvni). Délivrez-moi, Seigneur, de la mort éternelle en ce jour terrible : Libcra me, Domine, de morte œterna in die il la tremenda. C'est un jour de calamité et de misère, un ^rand jour plein de terreur et d"amertume : Dies illa, dies irœ, calamitatis ei miseriœ, dies magna et amara ralde. Mais c'est aussi un jour d'espérance immortelle : Spes illonim immortalitale

plena est»

Le temps est sombre, nébuleux ; les boutiques sont fermées. Une foule de citoyens armés sont sur les boulevards où passe le condamné. Des crieurs publics vendent déjà par milliers d'exemplaires la complainte sur la mort de Louis le dernier. Cette complainte est contre Louis XVI. Mais en même temps circule une autre romance de Palissot, romance qui se vend aussi beaucoup et qui implore la pitié des Français pour le roi martyr.

Français, je suis né votre roi.

Du droit de mes ancêtres:

Verrez-vous couler sans effroi Le pur sang de vos maîtres ?

Un jour, vous pleurerez, Français En lisant mon histoire.

Je jouirai de vos regrets Au séjour de ma gloire.

Mais en offrant à Dieu pour vous Le sang qu'on va répandre, Des traits du céleste courroux Je saurai vous défendre.

Je lui dirai : Dieu de bonté, Sauve un peuple infidèle.

Tu mourus pour l'iniquité J"ai suivi mon modèle.

Delicta majonmi immeritus lues. C'est comme une application de la doctrine du pé.hé originel. L'humble Louis XVI paie pour Torgueilleux Louis XIV ; le chaste Louis XVI paie pour le débauché Louis XV. L'homme vertueux entre tous, Tépoux irréprochable, le tendre père, le roi bienfaisant, humain, généreux, est la victime expiatoire de tout un siècle. C'est ce roi si chrétien qui paie pour les libres-penseurs, pour les matérialistes, pour les athées ; c'est cet homme d'édification qui paie pour tous les égoïsmes, tous les scandales, toutes les impiétés, toutes les orgies de son époque. Je me souviens de ces paroles du premier sermon de Bossuct pour le Vendredi saint : « Vous serez attaché en croix, où Dieu, vous montrant sa face irritée, viendra luimême contre vous avec toutes les terreurs de sa justice et fera passer sur vous tous ses flots. Baissez, baissez la tête ; vous avez pris sur vous nos iniquités, vous en porterez tout le poids ; vous paierez tout du long la dette sans remise. » Va alors la victime est en prière ; étant en agonie, il priait longtemps : Fastus in agonia polixius orabat. Et l'on peut dire du roi comme de son divin Maître : « Il ne murmure pas quand on le frappe, jusqu'à ce cri confus qui forme le gémissement et la plainte, triste et unique ressource de la faiblesse opprimée, par où elle tâche d'attendrir les cœurs et d'arrêter par la pitié ce qu'elle n'a pu empêcher par la force. Jésus ne veut plus se le permettre... Il se livrait, il s'abandonnait à celui qui le jugeait injustement : Tradebat aiitem judicanti se injuste. >

Oh ! quelles sont imposantes ces funérailles d'un vivant î Quel

alternativement avec son confesseur. Les gendarmes, sans ouvrir la bouche, paraissent confondus de la piété tranquille d'un roi qu'ils n'avaient jamais vu de si près. Ah ! combien le condamné ne trouvera-t-il pas dans les saintes Écritures de passages s'appliquant à lui-même ! « Ne vous taisez pas, ô mon Dieu, sur le sujet de mon innocence, car la bouche du pécheur et la bouche de rhomme trompeur se sont ouvertes... Ils m'ont fait la guerre sans aucun motif. Au lieu qu'ils devaient m'aimer, ils me déchiraient par leurs médisances ; mais, pour moi, je me contentais de prier... Ils m'ont fait plusieurs maux, au lieu du bien que je leur ai fait, et leur haine a été la récompense de l'amour que je leur portais... > (Psaume cviii). Délivrez-moi, Seigneur, de la mort éternelle en ce jour terrible : Libéra me, Domine, de morte œterna in die illa tremenda. C'est un jour de calamité et de misère, un grand jour plein de terreur et d'amertume : Dies illa, dies irœ, calamitatis ei miseriœ, dies magna et amara valde. Mais c'est aussi un jour d'espérance immortelle : Spes illorum immortalitate

plena est.

Le temps est sombre, nébuleux ; les boutiques sont fermées. Une foule de citoyens armés sont sur les boulevards où passe le condamné. Des crieurs publics vendent déjà par milliers d'exemplaires la complainte sur la mort de Louis le dernier. Cette complainte est contre Louis XVI. Mais en même temps circule une autre romance de Pdlissot, romance qui se vend aussi beaucoup et qui implore la pitié des Français pour le roi martyr.

Français, je suis né votre roi, Du droit de mes ancêtres:

Verrez-vous couler sans effroi Le pur sang de vos maîtres ?

Un jour, vous pleurerez. Français En lisant mon histoire.

Je Jouirai de vos regrets Au séjour de ma gloire.

Mais en offrant à Dieu pour vous Le sang qu'on va répandre, Des traits du céleste courroux Je saurai vous défendre.

Je lui dirai : Dieu de bonté, Sauve un peuple infidèle, Tu mourus pour Tiniquité J'ai suivi mon modèle.

Delicta majorum îmmeritiis lues. C'est comme une application de la doctrine du péché originel. L'humble Louis XVI paie pour l'orgueilleux Louis XIV ; le chaste Louis XVI paie pour le débauché Louis XV. L'homme vertueux entre tous, l'époux irréprochable, le tendre père, le roi bienfaisant, humain, généreux, est la victime expiatoire de tout un siècle. C'est ce roi si chrétien qui paie pour les libres-penseurs, pour les matérialistes, pour les athées ; c'est cet homme d'édification qui paie pour tous les égoïsmes, tous les scandales, toutes les impiétés, toutes les orgies de son époque. Je me souviens de ces paroles du premier sermon de Bossuet pour le Vendredi saint : « Vous serez attaché en croix, où Dieu, vous montrant sa face irritée, viendra luimême contre vous avec toutes les terreurs de sa justice et fera passer sur vous tous ses flots. Baissez, baissez la tète ; vous avez pris sur vous nos iniquités, vous en porterez tout le poids ; vous paierez tout du long la dette sans remise. > Lt alors la victime est en pricre ; étant en agonie, il priait longtemps : Fastus in agonia polixius orabat. Ht Ton peut dire du roi comme de son divin Maître : « H ne murmure pas quand on le frappe, jusqu'à ce cri confus qui forme le izémisscment et la plainte, triste et unique ressource de la faiblesse opprimée, par ou elle tache d'attendrir les cœurs et d'arrêter par la pitié ce qu'elle n'a pu empêcher par la force. Jésus ne veut plus se le permettre... Il se livrait, il s'abandonnait à celui qui le jui^eait injustement : Tradebat aiitem judicanti se injuste. >

Oh ! quelles sont imposantes ces funérailles d'un vivant ! Quel

cortège, ce cortège funèbre ! L'escorte est composée de plusieurs détachements de cavalerie et de beaucoup de canons qu'on traîne devant et derrière cette voiture, qui est presque un corbillard. Ordre a été donné à tous les locataires de tenir fermées toutes les croisées donnant sur le parcours, qui est bordé par une double haie de gardes nationaux ou de soldats. La grande majorité des Parisiens voudrait le salut du roi, mais la Terreur est là qui veille. Les tambours ne cessent de battre pendant la route pour couvrir la voix de quiconque voudrait pousser un cri de pitié, et cependant l'abbé de Firmont espère encore. Deux jeunes gens d'un nom très connu sont venus le prévenir la veille, qu\m grand nombre de personnes dévouées à Louis XVI ont résolu de Parracher de vive force des mains de ses bourreaux. L'abbé conservera donc une lueur d'espoir jusqu'au pied de la guillotine. Tout à coup, au moment où le cortège passe sur les boulevards dans l'espace compris entre la porte Saint-Martin et la porte Saint-Denis, sept ou huit jeunes gens, qui débouchent de la rue Beauregard, fendent la foule, et se précipitent vers la voiture, le sabre à la main, en criant : < A nous ceux qui veulent sauver le roi ! » De ce nombre est le royaliste intrépide, le baron de Batz, suivi de son secrétaire, Devaux.

Chevaleresque et stérile tentative ! Personne n'ose suivre les courageux conspirateurs. Voyant que leur voix ne trouve pas d'écho, ils renoncent h leurs projets, et retournent dans les rues voisines. Mais un détachement de gendarmes les poursuit. Pendant que l'insaisissable baron de Batz parvient à s'échapper, plusieurs de ses complices sont atteints, et ils paieront de leur tête leur généreuse audace.

Louis XVI ne s'est pas même aperçu de ce qui vient de se passer. Il continue à lire les prières des agonisants : « Projiciscere anima christiana. Ame chrétienne, pars de ce monde au nom de Dieu, le Père tout-puissant qui t'a créé, au nom de Jésus-Christ, le Fils du Dieu vivant qui a souffert pour toi, au nom du Saint- Esprit, qui est descendu sur toi. Deiis misericors. O Dieu plein

de miséricorde et de clémence, Dieu, qui par votre infinie bonté remettez les offenses de ceux qui en ont un repentir sincère, et qui effacez jusqu'à la trace de \va\v> péchés, jetez un regard favorable sur votre serviteur qui vous confesse avec douleur ses fautes passées, et qui, du fond de son cœur, vous en demande le pardon, daignez écouter sa prière. Cominendo te... Puisses-tu ignorer toujours rhorreur des ténèbres, des tourments et des flammes éternelles 1 Que le démon et ses monstres se reconnaissent vaincus, en te voyant paraître accompagné par les anges ; qu'à ton approche cette troupe infernale se précipite dans l'éternel chaos !... Qu'elle laisse libre de tout obstacle le chemin qui te conduit au ciel ! Que Jésus-Christ, qui a souffert et qui est mort pour toi, te délivre de la mort éternelle ! Qu'il te place dans son paradis, pour y jouir d'un bonheur que rien ne pourra plus troubler ! Que ce bon pasteur te reconnaisse pour une de sjs brebis, et te place, avec les élus, à sa droite ! Puisses-tu voir ton Rédempteur face à face, puisses-tu contempler sans cesse le Dieu de toute vérité, et partager avec les bienheureux, dans les siècles des siècles, les joies ineffables de cette contemplation divine ! Ainsi soit-il. >

La voiture est partie du Temple, depuis une heure. Elle arrive à l'embouchure de la rue Royale. Voilà l'ancienne place Louis XV, la place de la Révolution. Les toits des maisons de la rue Royale, la ]Mace, les branches des arbres des Champs-Elysées, les terrasses des Tuileries, les parapets de la Seine, le pont Louis XVI, tout est couvert d'une foule énorme. On dirait que ces milliers d'assistants ne veulent croire au supplice d'un roi que s'ils l'ont vu de leurs propres yeux. Au milieu de la place apparaît le piédestal d'où a été enlevée la statue de Louis XV. Entre ce piédestal et l'avenue des Champs-Elysées apparaît l'échafaud. A chacune des issues de la place sont braqués des canons. II y a comme une forêt de baïonnettes. Les régiments de la garnison de Paris forment le carré autour de la guillotine. Tout près, par privilège, sont les meneurs les plus violents du club des Jacobins et de celui des Cordeliers. La voiture vient

de s'arrêter à quelques pas de l'échafaud. Le roi, s'apercevant qu^elle a cessé de rouler, lève les yeux qu'il tenait attachés sur son livre de prières. Il se retourne et dit à son confesseur :

— Nous voilà arrivés, si je ne me trompe.

Un des valets de bourreau ouvre la portière. Le roi, appuyant la main sur le genou de son confesseur :

— Messieurs, je vous recommande Monsieur que voilà ; ayez soin qu'après ma mort il ne lui soit fait aucune insulte ; je' vous charge d'y veiller.

Les exécuteurs ne répondirent rien. Le roi veut reprendre d'un ton plus haut. Un valet de bourreau, lui coupant la parole :

— Oui, oui, nous en aurons soin, laissez-nous faire.

Le roi descend de voiture. Trois exécuteurs l'entourent, et veulent lui ôter ses habits. Il les repousse avec noblesse, et se déshabille lui-même. Il défait son col, sa chemine et s'arrange de ses propres mains. Les exécuteurs, que sa contenance a d^concertés un moment, l'entourent de nouveau et veulent le lier.

Le roi {retirant ses mains ai^ec riracité). — Que prétendezvous ?

Un exéclteur. — Vous lier.

Le roi {d'un ton d'indignation). — Me lier ? Non, je n'y consentirai jamais. Faites ce qui vous est commandé, mais vous ne me lierez pas : renoncez à ce projet.

Les exécuteurs insistent. Ils élèvent la voix. Le roi se retourne vers son confesseur, et le regarde fixement, comme pour lui demander conseil.

L'abbé de Firmo.nt. — Sire, dans ce nouvel outrage je ne vois qu'un dernier trait de ressemblance entre Votre Majesté et le Dieu qui va être sa récompense.

Le roi {levant les yeux au c/W). — Assurément, il ne faut rien moins que son exemple pour que je me soumette à un pareil affront.

Se retournant du côté des exécuteurs :

— Faites ce que vous voudrez, je boirai le calice jusqu'à la lie.

On lie les mains du roi. Il gravit l'échafaud, en s'appuyant sur le bras de son confesseur, parce que les marches sont très raides à monter. Arrivé à la dernière marche, il s'échappe des mains de l'abbé, traverse d'un pas ferme toute la largeur de l'échafaud, impose silence d'un regard aux tambours placés visà-vis de lui, et, d'une voix si forte, qu'elle est entendue jusqu'au Pont-Tournant, il prononce ces paroles :

€ Je meurs innocent de tous les crimes qu'on m'impute. Je pardonne aux auteurs de ma mort, et je prie Dieu que le sang que vous allez répandre ne retombe jamais sur la P^rance. >

Un frémissement parcourt la foule. Le roi veut continuer. Alors on ordonne aux tambours de battre. Un roulement prolongé couvre la voix du martyr et le murmure de la multitude. Le roi se place sous le couperet. La planche chavire, la hache glisse, la tète tombe. Il est dix heures un quart.

C'en est fait, mais le grand écrivain démocratre, Edgar Quinet, a bien raison de le dire : «c Tous les tambours de Santerre n'ont pu étouffer les paroles du roi, ni les empêcher de retentir dans la postérité. Louis XVI seul a parlé de pardon, du haut de cet échafaud où tous les autres devaient apporter des pensées de vengeance et de désespoir. Par là, il semble encore régner sur ceux qui vont le suivre dans la mort avec les passions et les fureurs de la terre. Lui seul paraît en être détaché, déjà posséder le ciel, quand les autres se disputent, jusque sous le couteau, des lambeaux de partis déchirés. Samson a beau montrer au peuple la tête de Louis XVI, la tourner à tous les bouts de l'horizon, il n'a décapité qu'un homme, non un système, et à qui doit servir ce spectacle ? La monarchie y perd moins que la république. >

Un citoyen monte sur la guillotine même, et, plongeant tout entier son bras nu dans le sang de la victime, qui s'est amassé en abondance, il en prend des caillots plein la main, et en asperge par trois fois la foule des assistants qui se pressent au pied de l'échafaud pour en recevoir chacun une goutte sur le front. « Frères, dit-il, en faisant celte aspersion, frères, on nous a

menacés que le sang de Capet retombera sur nos têtes. Eh bien, qu'il y retombe! Républicains, le sang dïin roi porte bonheur ! » C'est Tévangile de la Passion : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants. >

Des jacobins s'embrassent autour de Téchafaud. Ils chantent, ils dansent en rond. Les cris de la place retentissent jusque dans la salle du Manège, où la Convention est en séance. Cependant l'immense majorité de la population parisienne est dans la stupeur. Le brouillard s'est épaissi. Les magasins restent fermés. Une multitude d'hommes, de femmes et d'enfants ont couru tremper dans le sang de Louis XVI, les uns leurs sabres, les autres leurs mouchoirs. Son habit a été déchiré en petits morceaux qu'une foule de mains se disputaient, comme pour faire une application nouvelle de cette parole du prophète, citée dans l'évangile delà Passion: « Ils ont partagé entre eux mes vêtements. > Mais tous n'agissaient point par haine. Si, pour les uns, ces morceaux d'étoffe étaient des motifs de fureur, pour les autres, c'étaient de saintes reliques. La terreur planait sur la ville. Les honnêtes gens n'osaient se montrer dans la rue, on avait peur de s'entre-regarder. « Le jour de la mort du roi, a dit M"* p:iliott, dans son journal, fut le plus triste que j'aie jamais vu. Les nuages mêmes semblaient pleurer. >

Et Marie-Antoinette ne savait rien encore. Les municipaux, si cruels qu'ils pussent être, n'ont pas eu le courage de lui dire ce qui se passait. Hélas ! vingt-trois ans plus tôt, jour pour jour, — le 21 janvier 1770 — elle recevait à 'Vienne son anneau nuptial. Et le 21 janvier 1782— il y a onze ans — la ville de Paris donnait des fêtes magnifiques pour célébrer la naissance du premier dauphin. Quel succès, quels applaudissements, quelles ovations, quels cris d'enthousiasme, quand la reine paraissait, ce jour-là, sous le portique de \otre-Dame, ou quand elle gravissait, avec sa démarche de déesse, le grand escalier de l'Hôtel de Ville ! Le soir, tout Paris était illuminé. La place Vendôme, la place Louis XV, le palais Bourbon, étincelaient de mille feux. Les

décorations de l'Hôtel de Ville rayonnaient avec leurs vases d'or remplis de lis, leurs étoffes cramoisies, leurs balustrades et leurs orchestres. Le feu d'artifice représentait le temple de l'Hymen. Devant le portique, on voyait la France recevant des mains de Dieu l'auguste enfant qui venait de naître. Hélas î et maintenant 1... De minute en minute, l'anxiété, les angoisses de la reine redoublent. [Mais qu'entend-elle : Des clameurs de joie, des cris de Vive la république ! retentissent devant le donjon du Temple. La prisonnière comprend, elle est veuve ; tout est consommé!...

LES DOULEURS DE LA VEUVE

BossLiet a dit, dans le premier sermon sur le Vendredi saint : « La douleur a ses eaux amères qu'elle fait entrer jusqu'au fond de Tàme : elle a ses vagues impétueuses qu'elle pousse avec violence; elle s'élève par ondes ainsi que la mer, et lorsqu'on la croit apaisée, elle s'irrite souvent avec une nouvelle furie. Ainsi la douleur ressemble à la mer et le prophète dit expressément de celle du Fils de Dieu dans la passion : < Magna est sicut mare contritio tua. > Telle était la douleur de Marie-Antoinette. Figurez-vous ce qu'elle souffrait dans son corps, dans son âme, cette veuve submergée par le regret, l'indignation, le désespoir, qui, tremblant de froid et de chagrin, grinçait des dents, avait les yeux brûlés, épuisés, consumés par les larmes. Elle s'écriait comme Jérémie: « Voyez, Seigneur, mon affliction. Mon ennemi s'est fortifié, et mes enfants sont perdus. Le cruel a mis sa main sacrilège sur ce qui m"était le plus cher; la royauté a été profanée, et les princes sont foulés aux pieds. Laissez-moi, je pleurerai amèrement, n'entreprenez pas de me consoler. L'épée a frappé au dehors, mais je sens en moi une mort semblable. >

Jetez un regard sur lintérieur de la tour du Temple, dans la

nuit du 2 1 au 22 janvier. Il est deux heures du matin. La reine, sa fille et sa belle-sœur veillent et pleurent ; elles regardent le dauphin qui dort. « Le pauvre enfant, dit Marie-Antoinette, a maintenant 1 âge qu'avait son frère, lorsqu'il mourut à Mcudon. Heureux ceux de notre maison qui sont morts les premiers I Ils n ont point assiste à la ruine de notre famille. >

Dans la chambre voisine couchent le geôlier Tison et sa femme ; en entendant causer dans la chambre de la reine, ils se lèvent, et réveillent les municipaux de service. Madame Elisabeth entr'ouvre la porte: « De grâce, dit-elle avec douceur, permetteznous de pleurer en paix. >

22 janvier. — La nuit horrible s'est passée, un jour pâle et lugubre pénètre entre les barreaux de fer; le dauphin se réveille.

La reine. — Mon enfant, il faut penser au bon Dieu !

Le dauphin. — Maman, j y ai bien pensé, mais quand je l'appelle, c'est toujours mon père qui descend devant moi.

Ainsi l'ombre de la victime apparaît à son fils, elle apparaît aussi à ses bourreaux. Vcrgniaud a raconté que, dans la nuit du 21 au 22 janvier, l'image sanglante du roi s'est dressée devant lui comme un spectre, dont la tête coupée murmurait le mot de reproche et de pardon. Des mères, des sœurs, des filles, des femmes de Conventionnels ont éclaté en imprécations contre leurs fils et leurs frères, leurs pères et leurs maris. A la nouvelle de la consommation du supplice, des femmes se sont précipitées du toit de leur maison dans la rue, d'autres des ponts de Paris dans la Seine; un militaire décoré de la croix de Saint-Louis est mort de douleur. Un libraire, nommé Vente, autrefois attaché aux Menus-Plaisirs, est devenu fou. Un perruquier de la rue Sainte-Catherine s'est coupé le cou avec un rasoir*.

O reine infortunée ! Si des inconnus , des gens à qui

^rxiàhommQ, Révolutions de Paris, i SMrimestre, p. 2o3.

LES DOULEURS DE LA VEUVE

Louis XVI n'avait jamais parlé ont perdu la raison, en apprenant sa mort ; si d'autres, à cette nouvelle, se sont tués par désespoir, que doit-il donc se passer dans son cœur, à elle, sa femme, à elle, la mère de ses enfants!

Le premier moment des grandes douleurs est une courte période d'exaltation fiévreuse, qui, pour quelques instants, donne au corps, comme à l'âme, une énergie surnaturelle. On se croit encore le jouet d'un rêve On serait tenté de penser que le malheur n'est pas irréparable, et que la personne qu'on pleure va ressusciter. Puis, après cette surexcitation des premières heures, arrive l'accablement ; en se familiarisant avec sa douleur, l'âme en comprend l'immensité ; le vertige a cessé, les yeux peuvent mesurer l'abîme. Madame Royale a dit : < Rien n'était capable de calmer les angoisses de ma mère ; on ne pouvait faire entrer aucune espérance dans son cœur: il lui était devenu indifférent de vivre ou de mourir. > C'est qu'il y a des moments où, même dans l'âme la plus chrétienne, tout fatigue, tout obsède ; où la pensée, au lieu de s'élever dans les hauteurs, rase le sol, comme l'hirondelle avant l'orage. Les yeux deviennent secs, la prière expire sur les lèvres. L'organisme, vaincu par la souffrance, ressemble à un ressort brisé. Il ne reste plus de nous qu'un cadavre vivant. Épuisée par trois nuits d'insomnie, Marie- Antoinette était comme pétrifiée, ses yeux ne pouvaient plus supporter la lumière du jour. « Ma mère, nous dit Madame Royale, nous regardait quelquefois avec une pitié qui faisait tressaillir. Heureusement, le chagrin augmenta mon mal, ce qui l'occupa. >

Heureusement ! Ce mot échappé par mégarde dans cette image de douleur fait un effet étrange et qu'une parole à la Bossuet n'égalerait pas.

C'est en songeant à ces scènes douloureuses du Temple que M. de Chateaubriand a dit, dans Atala par la bouche du P. Aubry : « L'habitant de la cabane et celui du palais, tout souffre, tout gémit ici-bas ; les reines ont cté vues pleurant comme de simples

LES DOULEURS DE LA VEUVE

femmes, et Ton s'est étonné de la quantité de larmes que contiennent les yeux des rois'. >

Quelle gradation dans le chagrin ! Comme la prison elle-même s'est assombrie ! Lors de l'entrée au Temple, on espérait encore, les massacres de septembre n'avaient pas eu lieu. La princesse de Lamballe vivait, Louis XVI était plein de santé. A Fheure de la promenade, on apercevait aux fenêtres des rues voisines bon nombre de visages émus, sympathiques, attendris. Des joueurs de vielle, des chanteurs ambulants, des passants royalistes jouaient ou fredonnaient des refrains monarchiques. De tout cela plus rien. Les prisonniers ne vont plus dans le jardin; Marie-Antoinette n'a pas le courage de le descendre, ce petit escalier tournant par lequel autrefois elle se rendait chez son mari ; cet escalier, il est rempli de trop de souvenirs. La famille royale le parcourait avec tant de rapidité, pour aller prendre le repas en commun ! Oh ! l'escalier qu'on a remonté après la scène déchirante des adieux, l'escalier que Louis XVI a descendu pour se rendre au supplice, Marie-Antoinette en a maintenant horreur ! Plutôt que d'en revoir les marches fatales, elle aime mieux ne pas prendre l'air, rester dans son logis, immobile et comme stupéfaite. < Ma mère, nous dit sa fille, ne voulut plus descendre au jardin, parce qu'il fallait passer devant la porte de la chambre de mon père, et que cela lui faisait trop de peine ; mais, craignant que le défaut d'air fasse mal à mon frère et à moi, elle demanda, à la lin de février, à monter sur la tour, ce qui lui fut accordé. »

Le 22 janvier, il y eut sur le registre des arrêtés du Temple ces lignes : « Marie-Antoinette demande pour elle un complet habillement de deuil, et, pour sa famille, le plus simple. »

23 janvier, — La demande est accordée.

2 j janvier. — On apporte au Temple les vêtements; la reine, voyant, pour la première fois, ses enfants vêtus de noir, leur dit :

' Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. IV.

€ Mes pauvres enfants, vous c'est pour longtemps, moi c'est pour toujours. >

La voilà, Marie-Antoinette. la fille des Césars, la reine de France, la voilà habillée par la république! Elle a mit la tète un bonnet de femme du peuple dont les tuyaux retombent sur ses épaules. Un voile noir descend entre les tuyaux et la coilic ; un petit châle noir liséré de blanc tombe sur une robe également noire ; un grand fichu blanc est croisé sur le cou avec une épingle. Les cheveux sont blanchis, le teint est pâle, les yeux n'ont plus d'éclairs, la bouche n'a plus de sourires.

Je me rappelle les éblouissants portraits de M'"^ Lebrun et de Rosliii le Suédois, le velours, les paniers, les longues traînes, les aigrettes, les panaches, les fourrures, les dentelles, les pierreries. Je me souviens de cette description de M- Lebrun, peintre avec la plume comme avec le pinceau : < Ce quil y avait de plus remarquable dans le visage de la reine, c'était Féclat de son teint; je n'en ai jamais vu déplus brillant; brillant est le mot, car sa peau était si transparente qu'elle ne prenait pas d'ombre. Lors du dernier voyage que je fis à Fontainebleau, je vis la reine dans sa plus grande parure, couverte de diamants, et, comme un magnifique soleil l'éclairait, elle me parut vraiment éblouissante! Sa tête élevée sur son beau cou grec, hn donnait, en marchant, un air SI imposant, si majestueux, que l'on croyait voir une déesse au milieu de ses nymphes. > Je me .souviens d'Horace Walpole, écrivant à la suite d'un bal de Versailles : < On ne peut avoir d'yeux que pour la reine. i:ile avait une robe d'argent semée de lauriers-roses. Les Hébé et les Flore, les Hélène et ks Grâces ne sont que des coureuses de rue à côté d'elle. Quand elle est debout ou assise, c'est la statue de la beauté; quand elle se meut, cest la grâce en personne. > Ou .ont-ils, les beaux jours de Marie-Antoinette ? Entre la reine dautrefois et la prisonnière d'aujourd'hui il y a la même dilference qu'entre la journée d'été la plus rayonnante, la plus magnilique, et la journée d'hiver la plus glaciale, la plu.s mélancolique, la plus sombre. Le soleil de cette existence

s'est éteint ; maintenant, c'est la nuit à jamais. Mais dans cette nuit profonde que de majesté encore ! Comme Marie Stuart, Marie-Antoinette a une telle puissance de séduction qu'elle se fera admirer même de ses geôliers, même du bourreau. De loin, on la calomnie, on l'insulte ; de près, on la vénère. Elle avait, d'un sourire, subjugué MirabeaLi, et le grand tribun s'était écrié, en jurant de la défendre : « Madame, la monarchie est sauvée. » Barnave n'avait pas été moins cmu . « Madame, lui avait-il dit, la voyant pour la dernière fois, je suis bien sûr de payer de ma tête l'intérêt que vos malheurs m'ont inspiré et les services que j'ai voulu vous rendre. Je demande pour toute récompense Thonneur de baiser votre main.> — < Eh bien (c'est Sainte-Beuve qui en fait la remarque), tout homme qui aura dans le cœur quelque chose de la générosité d'un Barnave, éprouvera la même impression, et, s'il faut le dire, la même conversion que lui, en approchant de cette noble figure si outragée. >

Hélas ! ce qu'il faut plaindre, ce n'est pas le roi martyr, c'est sa veuve. A lui s'appliquent déjà ces belles paroles de l'Écriture : € Le juste a paru moit aux yeux des insensés, et ils ont regardé sa sortie de ce monde comme une véritable ruine. Mais il est en paix, car Dieu, l'ayant aimé à cause de sa justice, l'a transféré d'entre les pécheurs parmi lesquels il vivait, afin que son esprit ne fût pas corrompu par leur malice ni son âme séduite par leurs artifices. » Mais elle, elle est morte à la terre, et ne jouit pas encore du ciel. Ah ! si elle pouvait ne vivre que pour les choses d'en haut ! Cependant un dernier lien, un lien sacré la retient ici-bas : c'est l'amour maternel. Peu lui importe son propre sort; mais le sort de ses enfants, elle ne peut s'en désintéresser. C'est pour cela, la pauvre femme, qu'elle va encore, comme une naufragée, se raccrocher d'une main mourante aux débris emportés par les flots. C'est pour cela qu'au milieu de sa détresse elle va laisser je ne sais quelle vague et imperceptible lueur d'espoir pénétrer dans les froides ténèbres de sa prison. C'est pour cela qu'elle va prêter l'oreille aux chuchotements d'amis mystérieux et fidèles

«iiH. .Aw.*!..!

LES DOULEURS DE LA VEUVE

qui veulent absolument arracher la famille royale à ses fers. La reine ne daignerait même pas s'occuper de sa délivrance; la mère ne veut rien avoir à se reprocher. S'il s'agit de sauver ses enfants, les chimères les plus invraisemblables lui paraissent des possibilités, et elle se jette avec ardeur dans les projets de délivrance qu'on fait luire à se^ yeu.x rougis par les larmes. Les romanciers n'ont rien inventé de plus saisissant, de plus pathétique, que les tentatives folles et sublimes de ces héros obscurs du dévouement, qui essayèrent de faire des miracles.

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UN PROJET D'ÉVASION

Tant de gens brûlent ce qu'ils ont adoré, tant de courtisans se changent non seulement en ennemis, mais en insulteurs; il y a dans rhistoire tant de lâchetés, de trahisons, de défaillances, d'ingratitudes, d'apostasies, qu'il est juste que la nature humaine soit parfois relevée par quelques traits de dévouement, d'abnégation et de grandeur d'âme. Burke, le grand orateur anglais, a dit, en parlant de Marie-Antoinette : < Dans une nation renommée par son esprit de civilisation et ses mœurs pleines d'élégance et de galanterie, chez un peuple d'hommes d'honneur et de chevaliers, j'eusse pensé que dix mille épées seraient sorties de leurs fourreaux pour la venger, je ne dirai pas d'une insulte, mais d'un regard qui se serait levé sur elle sans respect... La source de tous les sentiments généreux et des entreprises héroïques est tarie. Elle est perdue cette délicatesse de principes, cette chasteté d'un honneur sans reproche qui redoutait la tache la plus légère comme une large blessure. Il a disparu cet honneur qui inspirait le courage, en adoucissant les mœurs, et qui ennoblissait tout ce qu'il touchait. H a cessé d'exister; le siècle de la chevalerie n'est plus. > Non, le temps de la chevalerie n'était point tout à fait passé. 11 y avait des cœ*urs véritablement chevaleresques, qui

58s LA DERNIKRE ANNÉE DE MARIE-ANTOINETTE

battaient dans des poitrines d'hommes obscurs, d'hommes du peuple. La chevalerie moderne n'a pas besoin de blason. A défaut de parchemins, elle a son courage, sa vertu. L'armoriai remontant aux croisades ne surpasse pas cette roture, et cette noblesse du cœur vaut la noblesse du sang. Oui, il y eut de pauvres gens qui prirent, auprès de la reine, au poste des plus grands dévouements et des plus grands périls, la place que les champions de l'aristocratie avaient laissée vacante en émigraiit. Eux, ces plébéiens inconnus, qui auraient pu abandonner la royauté sans être taxés d'ingratitude, eux qui n'en avaient reçu ni fonctions ni bienfaits, ils allaient être les confesseurs, les martyrs de la foi royaliste. Ces hommes étranges et admirables, dont Tapparition dans le Temple a quelque chose de fantastique et de mystérieux, ces paladins du peuple, qui ne connaissaient point d'obstacles, qui se sentaient capables de braver tous les dancers d'éviter tous les pièges, de pénétrer dans tous les donjons, de briser toutes les chaînes, ressemblaient à des voyants, à des illuminés soutenus par une force surnaturelle. C'est que sur certaines âmes le malheur excite plus de fascination que la prospérité. Tel homme qui serait resté debout devant Marie-Antoinette triomphante, s'agenouillait devant xMarie-Antoinette prisonnière. Tel homme qui aurait regardé d'un œil froid la souveraine sous son manteau royal, frissonnait d'émotion et de respect devant la veuve en deuil, malheureuse et persécutée. La majesté de la souffrance n a-t-elle pas en effet plus de grandeur que la majesté du trône ? Les hommes qui allaient se dévouer pour Marie-Antoinette, et se dévouer jusqu'à la mort, l'avaient vue autrefois dans ses carrosses de gala, avec tout l'appareil du luxe le plus grandiose, et ce spectacle pompeux les avait laissés indifférents. Ils la retrouvaient captive, méprisée, suppliciée, et cette vue leur inspirait une admiration, un attendrissement qui allèrent jusqu'à l'héroïsme.

< Il se rencontre parfois, dans les révolutions, dit Lamartine, de ces individus qui puisent comme une insolence de courage dans rinsolence des événements. Enhardis, égayés presque par la

- ^jliA^, ***. ^.-M

UN PROJET D'EVASION

grandeur du péril, la folie de l'entreprise, l'invraisemblance du salut, ils vont à des aventures, ils cherchent des dangers qui semblent plus appartenir à la fiction qu'à la vie, au roman qu'à l'histoire. >

Tel fut le municipal Toulan. Né, en 1761, à Toulouse, dans une condition subalterne, il s'était établi, en 1787, à Paris, comme libraire et marchand de musique. Les idées nouvelles l'avaient d'abord profondément séduit. Son ardeur révolutionnaire et sa faconde méridionale le popularisèrent dans sa section. Le 10 août, il fut nommé membre de la Commune. La haine fougueuse qu'il manifestait contre la royauté le fit choisir comme commissaire au Temple. 11 y entra en ennemi acharné de la famille royale ; mais, dès qu'il en eut franchi le seuil, une conversion miraculeuse s'opéra dans son âme. A la vue de Marie-Antoinette, toute sa haine fondit, commj la neige au soleil. Ainsi que l'a dit Lamartine, € c'était une de ces âmes que les émotions jettent du premier coup à l'extrémité opposée de leurs pensées, et qui ne discutent pas contre un sentiment. Avant d'avoir réfléchi, il s'était dévoué dans son cœur. > 11 parvint à convaincre un de ses collègues du conseil de la Commune, Lepitre, ancien professeur de rhétorique au collège de Lisieux, et à l'entraîner dans un complot d'évasion de la famille royale. Les deux commissaires de service ensemble au Temple tombèrent aux genoux de la reine, et lui offrirent, dans l'ombre de son cachot, un dévouement qu'elle n'aurait peutêtre pas trouvé au temps de sa plus grande splendeur.

Un autre courtisan du malheur, celui-là gentilhomme, le chevalier Jarjayes, n'avait, comme Toulan, qu'une pensée : la délivrance de la famille royale. M. de Jarjayes, né en 1745, appartenait à une ancienne famille du Dauphiné. C'était un militaire instruit et remarquable. Nommé maréchal de camp par Louis XVI, et chargé, en 1791, du dépôt de la guerre, il n'avait pas émigré, pour se tenir au service de la cour. Sa femme. M"" de Jarjayes, était femme de la reine. Aussi dévouée que son mari, elle avait sollicité et obtenu, après le voyage de Varennes, l'honneur de rester aux

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Tuileries. Cette circonstance, facilitant au général de Jarjayes rentrée habituelle au château, le mit à même de signaler son zèle, en se chargeant d'une foule de missions secrètes et délicates. I.e 10 août, il était, avec la famille royale, dans la loge du logographe. Après le meurtre de Louis XVI, il se sentait presque découragé, lorsqu'un inconnu, le 2 février 1793, se présenta chez lui, ''et demanda à l'entretenir en secret. Les manière, et le costume' de cet individu annonçaient un révolutionnaire, et le général l'examinait avec une sorte d appréhension. Tout à coup,- qu'on ju^e de sa surprise! - il voit cet homme se précipiter à ses pieds, et le supplier d'entrer dans une conspiration destinée à sauver 'les prisonniers du Temple. Résigné à tout événement pour lui-même, mais tremblant qu'un mot, un geste imprudent ne compromette des tètes si chères, M. de Jarjayes repousse d'abord les confidences de l'inconnu. Pour preuve de sa bonne foi, celui-ci tire de sa poche un petit billet et le présente au général. Le général tressaille : il vient de reconnaître récriture de la reine. Le billet est ainsi conçu : < Vous pouvez prendre confiance en l'homme qui vous • parlera de ma part, en vous remettant ce billet. Ses sentiments me sont connus. Depuis cinq mois, il n"a pas varié. Ne vous fie/ pas trop à la femme de l'homme qui est enfermé avec nous. Je ne me lie ni à elle ni à son mari '. > Le porteur du billet, c'est Toulan. Les deux individus dont il faut se méfier, c'est legecMier Tison et sa femme. Mais le général n'est pas encore convaincu qu'on ne le trompe, et (ju'il n'y a pas là quelque piège. Pour être bien édifié, il demande à Toulandele faire rentrer au Temple, et de lui faciliter une entrevue avec la reine. Toulan regarde la chose comme diflicile, mais non comme impossible. Peu de jours après, il apporte à M. de Jarjayes ce second billet de Marie-Antoinette : € Maintenant, si vous êtes décidé à venir ici, il serait mieux que ce fût bientôt. Mais, mon Dieu! prenez bien garde d'être reconnu, surtout de la femme qui est enfermée avec nous. > Sous un de-

' Précis <-ies tentatives qui ont été faites pour arracher la reine à la captivité du Temple, annexé aux Mémoires du baron Je Go-uelat.

UN PROJET D'EVASION

guisement qui le rendrait méconnaissable à Tœil même de sa mère, AL de Jarjayes est introduit au Temple par Toulan, et se trouve en présence de la reine. Quelle émotion pour lui et quelle émotion pour Marie-Antoinette, lorsqu'elle revoit ce lidèle serviteur, qui lui rappelle les beaux jours de Versailles! Où est maintenant r(Eil-de-b(xjuf? Quelle dilïérence entre la Galerie des glaces et le donjon du Temple! M. de jarjayes risque bien volontiers sa tête pour cet insigne bonheur : apercevoir la reine. Marie- Antoinette frémit elle-même de cette héroïque audace, qui excite au même degré son étonnement et son admiration. Mais il lui semble que la Providence la protège. Llle croit à des miracles futurs. Llle encourage M. de Jarjayes à se fier à Toulan. Les iils de la conspiration vont se nouer sous l'œil même des espions.

Voilà quel est le complot dans la pensée de ses auteurs. Des habits d'hommes seront préparés pour la reine et poujr Madame Elisabeth; l^oulan et Lepitre les apporteront par fragments au Temple. On y ajoutera des écharpcs tricolores et des cartes d'entrée semblables à celles des commissaires. Il y a un homme, nommé Jacques, qui, chaque matin, vient nettoyer les quinquets et les réverbères, et, chaque soir, revient les allumer; Jacques est ordinairement aidé dans son travail par deux enfants, qui sont à peu près de l'âge et de la taille des enfants de la reine. On ne le met pas dans la conlidence du complot, mais voici ce qu'on imagine : ("est entre cinq et six heures du soir que Jacques fait tous les jours sa tournée. Son dernier réverbère est allumé, et lui-même est sorti du Temple, lorsque, à sept heures sonnantes, les sentinelles sont relevées. Lh bien ! après son départ et le renouvellement des factionnaires, un homme déguisé en lampiste passera, grâce à une carte d'entrée, sous l'œil des premiers guichetiers. C'est Ilicard, un ami de Toulan, qui doit jouer le rôle de lampiste; Louis XVII et sa sœ^ur auront des vêtements semblables à ceux des enfants de Jacques, et passeront ces vêtements dans la tourelle contigué à la chambre de la reine, tourelle où Tison et sa femme n'ont pas Thabitude d'entrer. D'ailleurs, le ménage Tison

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aura reçu ce jour-là de Toulan du tabac d'Kspagne renfermant un narcotique, qui plongera les deux époux dans le sommeil. La reine sortira la première. Vêtue en homma, et montrant sa carte à la sentinelle qui, à cause de Técharpe tricolore, croira voir passer un commissaire, elle partira du Temple avec Lepitre, et se rendra rue de la Corderie, où M. de Jarjayes Taîtendra. Quelques instants après, Ricard, déguisé en lampiste, arrivera au Temple jusqu'au logement de la reine, avec sa boîte de fer-blanc sous le bras. Là, il sera hautement admonesté par Toulan, qui lui reprochera de n'avoir envoyé que ses enfants pour fairj sa besogne, et lui dira de se retirer avec eux. Les soi-disant enfants du prétendu lampiste, ce sont Louis XVII et sa sœur. Ils sortiront du Temple avec Ricard. Madame Elisabeth, déguisée en homme comme la reine, partira la dernière avec Toulan. Trois cabriolets attelés de chevaux vigoureux se trouveront, par les soins de M. de Jarjayes, au lieu et à l'heure convenus. La reine et Louis XVII monteront dans le premier avec M. de Jarjayes. Madame Royale montera dans le second avec Lepitre. Madame Elisabeth et Toulan monteront dans le troisième, et les fugitifs partiront pour la Normandie, où un bateau stationnant sur la côte du Havre les transportera en Angleterre.

Quel mélange d'angoisses et d'espoir! Serait-ce donc possible? Parviendrait-on enfin à s'échapper de ce donjon funeste, dont les murs pèsent sur les prisonniers comme le couvercle d'une tombe ? Eh quoi î Ton reverrait toute la lumière, on jouirait de toute la liberté, on renaîtrait à la vie ! Mais non ! il y a des torrents qu'on ne remonte pas, il y a des fatalités qui sont inexorables... Cependant les conspirateurs sont si adroits, si courageux ! Une cause qui trouve de tels adeptes est-elle une cause perdue? Dans cette atmosphère de haine et de malheur ne sent-on pas déjà circuler je ne sais quel souffle de sympathie et d'espérance ?

Le 7 février, le municipal Lepitre a remis à la reine une pièce de vers dont il est l'auteur, et qui est remplie des sentiments royalistes les plus exaltés. Le i" mars, il est de nouveau de service au

UN PROJET D'ÉVASION

Temple. Quelle est sa joie, sa reconnaissance quand la reine le fait franchir le seuil de la chambre de Madame Elisabeth ! Dans cette chambre est un petit clavecin : à ce clavecin Madame Royale est assise. Klle accompagne son frère qui chante. Lepitre reconnaît sa pièce de vers. Fdle a été mise en musique par la femme de Cléry, et voilà qu'elle est chantée par Louis XVII ; Marie-Antoinette, qui guide la voix enfantine de son fils, sourit dans les larmes comme l'AndnMnaque d'Homère.

Oh ! qu'elle est pathétique cette romance de la captivité, cette romance qui a pour titre la Piété filiale ! Écoutons religieusement Louis XVI 1 :

Eh quoi ! tu pleures, ô ma mère !

Dans tes regards fixés sur moi.

Se peignent Famour et l'effroi ; J^ vois ton âme tout entière.

Des maux que ton fils a soufferts Pourquoi te retracer l'image ?

Puisque ma mère les partage, Puis-je me plaindre de mes fers .^

Des fers ! O Louis ! ton courage.

Les ennoblit en les portant, Ton fils n"a plus, en cet instant, Que tes vertus pour héritage ; Trône, palais, pouvoir, grandeur, Tout a fui pour moi sur la terre, Mais je suis auprès de ma mère, Je connais encore le bonheur.

Hélas ! ce bonheur-là, le pauvre enfant n'a plus longtemps à

le connaître !

La romance continue:

Un jour peut-être... Tespérance Doit être permise au malheur; Un.jour, en faisant son bonheur, Je me vengerai de la France.

Un Dieu, favorable a ton tils.

Bientôt calmera la tempête ; L'orage qui courbe leur tête Ne détruira jamais les lis.

Ou., sans doute, les lis se relèveront un jour, mais ce ne sera m Marie-Antoinette, ni son fils qui les verront refleurir.

C'est à Madame Elisabeth que le dernier couplet s'adresse:

Et toi dont les soins, la tendresse, Ont adouci tant de malheurs, Ta récompense est dans les cœurs Que tu formes à la sagesse.

Ah ! souviens-toi des derniers vœux Qu'en mourant exprima ton frère.

Reste toujours près de ma mère, Et ses enfants en auront deux.

Pauvres enfants ! ces deux mères leur seront bientôt arrachées ' Mais maintenant il y a encore de l'espoir. Le projet d'évasion s annonce bien. Tout est prêt, l'argent, les costumes, les passeports, les voitures. Le jour est même fixé, c'est le 8 mars. .Mais vo,c, que, la veille de ce jour, il y a dans Paris un soulèvement cause par la rareté des subsistances et par la nouvelle des progrès rapides de l'étranger. La surveillance redouble au Temple I es barrières de Paris sont fermées. Il faut absolument ajourner le projet d'évasion.

Le ,3 mars, la Vendée .se soulève. Le .4, la Convention ordonne au tribunal révolutionnaire, qui vient d'être institué de juger par contumace les frères de Louis XVL Le iS. elle decrèt'e la démolition des châteaux des émigrés et le partage des biens nationaux. Plus le péril s'accroit, plus s'accroît aussi le dévouement intrépide de Toulan. Entouré de toutes sortes d'embûches il se grise, pour ainsi dire, avec le danger. Semblable à ces' soldats d'élite que l'odeur de la poudre électrise, et qui s'amusent avec la mort, comme des enfants avec un jouet, il risque sa tète mille fois par jour. Une parole, un geste, un clignement d'yeux un soupir peut l'envoyer à l'èchafaud. Louis XVII est tout parti' cuhèrement soumis à une surveillance de plus en plus rigoureuse Par un surcroît de fatalité, l'allumeur de quinquets n'amène plus ses entants au Temple. Le plan si laborieusement préparé s'écroule; il n'y a plus aucun espoir de faire évader Louis XVII

UN PROJET D E\AS10N

et sa sœur. Le projet est donc modifié. Il ne s'agit plus désormais que de l'évasion d'une seule personne : la reine.

Un combat se fait alors dans lame de la malheureuse mère. Doit-elle quitter le Temple, et, libre, ne pourra-t-elle pas être utile à la cause de ses chers enfants ? Madame Elisabeth, qui est une sainte, la supplie de fuir, et une âme courageuse et sublime comme celle de la vertueuse princesse ne conseillerait jamais une lâcheté. D'ailleurs Madame Elisabeth restera, l^lle restera, et n'est-elle pas pour son neveu et pour sa nièce une seconde mère? Un instant Marie-Antoinette semble décidée à partir seule, ainsi que sa belle-sœur l'en conjure. Le jour est même fixé.

La veille au soir, la reine et sa belle-sœur sont assises devant le lit de Louis XVII qui dort. Madame Royale est couchée. Sa mère et sa tante croient qu'elle dort aussi. Mais elle ne dort pas, elle écoute cette conversation :

La reine {qui regarde son fils). — Dieu veuille que cet enfant soit heureux !...

Mad.vme Ellsabeth. — Il le sera, ma sœur.

La HEINE. — Toute jeunesse est courte comme toute joie. On en finit avec le bonheur comme avec toute chose... Et vous-même, ma bonne sœur, quand et comment vous reverrai-je ?... C'est impossible ! c'est impossible ' 1

Madame Royale ne comprend pas le sens de ces paroles. L'avenir le lui expliquera. Si Marie-Antoinette lui crie : c'est impossible, c'est que Tintérét maternel va parler plus haut que toutes les autres considérations. Eh quoi ! elle serait libre quand ses enfants seraient prisonniers ! Qui sait ? Elle les quitterait peut-être pour ne plus jamais les revoir! Et, le matin, quand ils se réveilleraient dans cet affreux donjon du Temple, dans ce sépulcre des vivants, ils la chercheraient des yeux et ne la trouveraient pas ! Ils l'appelleraient, et elle ne serait pas là pour leur répondre, elle, leur protectrice, elle, leur mère I Non, cela n'est pas possible. Devant

' Ces paroles ont été rapportées par M""' la duchesse d'Angoulème a M. de Beauchcsne, qui lésa relatées dans son beau livre sur Louis XVII.

th-S* :^--.'

Si

ce triste foyer, dans le silence de la nuit, en face de son iils qui sommeille, Marie-Antoinette sent son âme envahie tout entière par le sentiment principal qui la domine, qui la subjugue. Non, non, elle ne partira pas. Non, elle n'abandonnera pas ses enfants. Plus de politique î Plus de mesqums calculs! L'amour maternel est vainqueur. Ainsi Louis XVI aura été arrêté, lors de la fuite à Varennes, pour n'avoir pas voulu partir sans sa famille ! ainsi Marie-Antoinette, victime volontaire, mourra sur Téchafaud pour avoir refusé de quitter ses enfants !

Le lendemain môme du jour où la reine a résolu de rester, Toulan arrive, tout ému, tout joyeux de la pensée qu'il va délivrer l'auguste prisonnière. Quelle déception, quand il l'entend lui dire: « Vous allez m'en vouloir, mais j'ai réfléchi: il n'y a ici que danger, mais mieux vaut mort que remords. > Eh quoi ! ce projet d'évasion, si laborieusement combiné, au prix de tant de sacrifices, de tant d'etforts, au prix de véritables prodiges, ce projet ne se réalisera point ! Tout cet échafaudage, si habilement construit, s'écroule. La reine n'a qu'un regret, c'est d'avoir donné une fausse joie à cet homme de cœur. Elle s'excuse auprès de lui. Mais Toulan a l'àme trop haute pour ne pas comprendre la reine, et la résolution qu'elle vient de prendre n"a d'autre résultat que d'augmenter son dévouement et sa vénération pour elle. Plus tard, elle lui dira cette phrase, dont il se souviendra, quand il montera sur l'échafaud, le 3o juin 1794: « Je mourrai malheureuse, si je n ai pu vous prouver ma gratitude. »

La reine voulut remercier aussi M. de Jarjayes, et l'informer de sa décision. Elle lui écrivit ce billet, héroïque et sublime dans sa simplicité :

« Nous avons fait un beau rêve, voilà tout, mais nous y avons beaucoup gagné, en trouvant encore dans cette occasion une nouvelle preuve de votre entier dévouement pour moi. Ma confiance en vous est sans bornes. Vous trouverez, dans toutes les occasions, en moi du caractère et du courage ; mais l'intérêt de mon fils est le seul qui me guide, et, quelque bonheur que j'eusse

UN PROJET !) EVASION

éprouve à être hors d'ici, je ne peux pas consentir à me séparer de lui. Au reste, je reconnais bien votre attachement dans tout ce que vous m'avez dit hier. Comptez que je sens la bonté de vos raisons pour mon propre intérêt, et que cette occasion peut ne plus se rencontrer ; mais je ne pourrais jouir de rien en laissant mes enfants, et cette idée ne me laisse pas même de regret. »

Ainsi ce mois de mars, qui avait dû être celui de la délivrance, finissait par une grande déception. La lueur d'espoir qui avait un instant brillé à travers les barreaux de fer de la prison s'éteignait.

24 mars. — C'est le dimanche des Rameaux. Elle aussi, Marie-Antoinette, a eu ses husannah. La multitude accourait au-devant d'elle avec des fleurs, avec des palmes à la main ; on coupait des branches d'arbres et on les étendait sur son passage, et l'air retentissait d'acclamations. Maintenant, c'est le crucifigatur.

i'7 mars^ mercredi saint. — Ce jour-là Louis XVII a huit ans, Depuis le 27 mars 1785, que de changements dans les destinées ! L'aurore de la vie de cet enfant avait été si belle 1 On le baptisa le même jour de sa naissance, qui était le jour de Pâques, et quelques instants après, on lui remit dans son berceau le grand cordon du Saint-Esprit. Dans la journée, un Te Deum fut chanté en présence de Louis XVI, dans la chapelle du château de Versailles, et, le soir, on tira un magnifique leu d'artifice sur la place darmes...

Et pourtant écoutez : bien loin dans ma mémoire J'ai d'heureux souvenirs avant ces temps d'etîroi. J'entendais, en dormant, des bruits confus de gloire, Et des peuples joyeux veillaient autour de moi. Un jour tout disparut dans un sombr« mystère, Je vis fuir l'avenir à mes destins promis. Je n'étais qu'un enfant taible et seul sur la terre, Hclas 1 et j'eus des ennemis \

' Victor Hugo, Louis XVII.

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Sga LA DERNIÈRE ANNÉE DE M AR lE- ANTOIN ETTE

28 mars, jeudi saint. — Que la reine lise l'office des Ténèbres ! Oh ! comme ils s'appliquent à son sort ces versets du premier nocturne !

Suivez-moi, mon Dieu, car un torrent de maux a inondé mon âme. Je suis tombée dans un abime ténébreux où je n'ai pas trouvé de fond. Les cris m'ont épuisée ; mon gosier s'est desséché I mes veux se sont fatigués à vous attendre, ô mon Dieu !

Ceux qui me haïssent sans motif sont plus nombreux que les cheveux de ma tète.

La prisonnière croit écouter l'écho lointain des chants lugubres ; elle se souvient de ces lamentations du prophète qui sont tellement en harmonie avec l'état de son ame.

2() mars, vendredi saint. — Encore les Ténèbres.

A force de pleurer, mes yeux se sont obscurcis. Peuples, voyez s'il est une douleur semblable à ma douleur.

Et à Toffice du matin.

Mon peuple, que vous ai-je fait? Popiile meus., qtiid fec tibi?

3i mars, jour de Pâques.

Marie-Madeleine, Marie, mère de Jacques, et Salomé arrivèrent au sépulcre de Jésus au lever du soleil. Elles se disaient entre elles : Qui nous ôiera la pierre qui ferme l'entrée du sépulcre ? Mais, en regardant, elles s'aperçurent que cette pierre qui était fort grande avait été ôtée.

Hélas ! qui les enlèvera, les portes du donjon du Temple, cet immense tombeau ? Quel jour de Pâques ! Jadis c'était une si belle fête! Les alléluia retentissaient si joyeux à Versailles, sous les voûtes de la chapelle du château ; et maintenant, cette journée d'allégresse, de lumière, de résurrection, est aussi triste que le vendredi saint !

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LE MOIS D'AVRIL

Manc-Anto.nettc contemplait son fils avec une émotion profonde. Ce pauvre entant, faible et chétif, qui tremblait qui souffrait, comme une fleur qui se fane ; cet enfant, enfoui dans un cachot, avait déjà son nom dans la chronologie des rois • il s'appelait Louis XVll. Les républicains en avaient peur • 'les royahstes l'adoraient ; toutes les puissances européenne! le reconnaissaient comme ro, de France; des prédictions lui promettalent un avenir magnifique, chacun s'entretenait d'un vieux livre, nwaHh-s l.hcr, imprimé en lettres gothiques dans les dernières années du quinzième siècle, et où l'on trouvait ce passage • « Juvam c^pliralKs, ^ui recuperahil coronam lilii, fyndatus destruel fiUos Bruti. Le jeune captif qui recouvrera la couronne des lis, étant rétabli sur le trône, détruira les fils de Brutus • , et les fils de Rrulus s'effrayaient de la prophétie. A cette heure même il y avait des gens qui combattaient, qui mouraient pour cet enfant. La Vendée, depuis le milieu du mois de mars avait pns les armes. Un pauvre colporteur de lame, Ca.helineau du vtllage de Pm-en-Mauges, avait donné le signal. Le jeune Henri de la Rochejaquelein, âgé de vingt ans, s'était écrié : « Nk-s imis )e ne .uis qu'un enfant, mais par mon courage je nie montrerai

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digne de vous commander; si j'avance, suivez-moi; si je recule, tuez-moi; si je meurs, vengez-moi. » Les paysans se levaient en foule, on sonnait le tocsin. Dans l'église de chaque village, on lisait une réquisition ainsi conçue : < Au saint nom de Dieu, de par le roi, telle paroisse est invitée à envoyer le plus d'hommes possible en tel lieu, tel jour, à telle heure, on apportera des vivres. » Et tous les combattants arrivaient exactement au rendez-vous. Curieux contraste ! Tandis que l'armée royaliste avait pour chef un paysan, Cathelineau ; le chef de Tarmée républicaine, le chef des ennemis de Louis XVll était un grand seigneur, un ancien familier de Marie-Antoinette, un héros des fêtes de Versailles, le duc de Biron, si célèbre par son élégance, à la cour de Louis XVI, sous le nom de duc de Lauzun.

L'imagination de la France, de l'Europe, était frappée par un enfant. Les journaux de Paris prétendaient qu'il était traité en roi par sa mère, sa tante et sa sœur ; que, chaque maîm, elles allaient le saluer ; qu'il se plaçait à table avant elles, et qu'en un mot il recevait les honneurs qu'on rendait autrefois à la royauté. Ce qui est certain, c'est que sa mère avait pour lui le mélange de respect et de tendresse qui était le sentiment d'Anne d'Autriche pour le jeune Louis XIV.

Dumouriez, le vainqueur de Jemmapes, avait conclu, le 3i mars, avec le prince de Cobourg, général en chef des armées coalisées, un traité secret en vertu duquel ils s'engageaient réciproquement à marcher contre la Convention et à rétablir la monarchie en France. Au dehors, on se faisait les plus grandes illusions. Le comte de Fersen, aveuglé par une chimérique espérance, entassait projets sur projets. Il lui semblait déjà que Marie-Antoinette était régente de fait et de droit, qu'elle était libre, qu'elle gouvernait, et, au moment môme où la malheureuse femme subissait la captivité la plus dure, il la voyait déjà, en imagination, puissante et obéie dans tout le royaume. Il lui écrivait, le 8 avril : « La position où vous allez vous trouver va être très embarrassante, vous aurez de grandes obligations à un

LE MOIS D'AVRIL

gueux (Dumouriez), qui, dans le fait, n'a cédé qu'à la nécessité, et n'a voulu bien se conduire que lorsqu'il voyait l'impossibilité de résister plus longtemps. Voilà tout son mérite envers vous mais cet homme est utile ; il faut s'en servir et oublier le nasse. ' vis-à-vis de lui, vous ne risquerez rien, son inierCt cî en ce' moment mtimemem lié au vôtre et au rétablissement de votre autorité comme régente... > En même temps, M. de Fersen qui avait communiqué ses illusions à son gouvernement, serait' fait nommer ambassadeur près le roi [.nuis XVIf, et U recevait du duc de Sudermanie, régem du royaume suédois, une lettre où ce prince lui disait : < Rien ne peut se comparer a la pie que .'ai ressentie à la réception de votre lettre du 3 de ce mois. Il est donc arrivé ce momem désiré où !e délire et les succès tra^iques et sanguinaires de la France vont cesser, où elle sera enhn^oumise a ses légitimes maîtres, où la malheureuse famille de Bourbon notre ancienne et véritable amie, rentrera dans ses anciens droits' où, rétabli sur le trône de son père, on verra Louis XVil guidé inir une mère tendre et respectable, recevoir l'hommage d'un peuple coupable, mais trompe. > Tout cela n'était qu'un rêve M. de l^ersen ne savait pas que, la veille même du jour où il avaii adresse au régent de Suéde ces prétendues bonnes nouvelles Dumouriez, désavoue par son armée, avait été forcé d'abandonner .on commandement et de se réfugier, avec les deux fils du duc a Orléans, sur le territoire autrichien. Les rêves d'émigrés ressemblem la plupart du temps à des i^irages trompeurs. On s imaginait que la révolution était sur le point de périr de ses violences, et la révolution n'était qu'au début de son orageuse carrière. Que de larmes et que de sang devaient être encore versés !

En attendant, 1« cha.ncs des rrtsoan.ers devenaient chaque Zple!^ lourdes. Le Mèle Toulan ne pouvatt plus pénétrer au

/c? april.

Marat, accusé d'avoir prêché 1

e massacre et le

Sgô LA DERNIÈRE ANNÉE DE MARIE-ANTOINETTE

pillage, mais acquitté par le tribunal révolutionnaire, était couronné de feuilles de chêne et porté en triomphe à la Convention. Ce triomphe excitait le zèle des geôliers. Les époux Tison, qui continuaient à occuper la petite pièce voisine de la chambre de la reine, devenaient de plus en plus soupçonneux.

j g avril. — Ils écrivaient au conseil du Temple que « la veuve et la sœur du dernier tyran avaient gagné quelques officiers municipaux, qu'elles étaient instruites par eux de tous les événements, qu'elles en recevaient les papiers publics, et que, par leur moyen, elles entretenaient des correspondances. >

Madame Royale a dit dans son récit ; « Il se trouva des municipaux qui adoucirent un peu nos chagrins par leur sensibilité. Nous connaissions de suite à qui nous avions affaire, ma mère surtout, qui nous a préservés plusieurs fois de nous livrer à de faux témoignages d'intérêt... Je connais tous ceux qui s'intéressent à nous ; je ne les nomme pas de peur de les compromettre dans l'état où sont les choses, mais leur souvenir est gravé dans mon cœur. Si je ne puis leur marquer ma reconnaissance, Dieu les récompensera ; mais si je puis un jour les nommer, ils seront aimés et estimés de toutes les personnes vertueuses. y>

Ces hommes dont parle ainsi la prisonnière étaient ceux que les époux Tison venaient de dénoncer, c'étaient Toulan, Lepitre, Brunot, Moelle et Vincent. On les suspendit de leurs fonctions comme prévenus de respects séditieux et d'égards antirévoluiionnaires envers la famille des Capets.

20 avril, dix heures du soir. — Hébert, suivi de plusieurs municipaux, arrivait au Temple à Timproviste. Voici comment Madame Royale a relaté cette visite : « Ma mère et moi nous venions de nous coucher, lorsque Hébert arriva avec plusieurs autres municipaux. Nous nous levâmes précipitamment. Ils nous lurent un arrêté de la Commune, qui ordonnait de nous fouiller à discrétion, ce qu'ils firent exactement jusque sous les matelas. Mon

LE MOIS D'AVRIL

pauvre frère dormait ; ils l'arrachèrent de son lit avec dureté pour fouiller dedans ; ma mère le prit tout transi de froid. Ils ôtèrent à ma mère une adresse de marchand qu'elle avait conservée, un bâton de cire à cacheter qu'ils trouvèrent chez ma tante, et à moi ils me prirent un sacré cœur de Jésus et une prière pour la France. Leur visite ne finit qu'à quatre heures du matin ; ils firent un procès-verbal de tout ce qu'ils avaient trouvé, et forcèrent ma mère et ma tante de le signer, en les menaçant de nous emmener, mon frère et moi, si elles s'y refusaient. >

Dans ce procès-verbal, les commissaires déclarèrent avoir

trouvé un petit livre intitulé : Journée du chrétien, où était une

image coloriée en rouge, représentant d'un côté un cœur embrasé,

traversé d'une épée et entouré d'étoiles avec cette légende : Cor

Mariœ, ora pro nobis ; de l'autre côté, une couronne d'épines et

une croix avec cette légende : Cor Jesu, miserere nobis. Ils prirent

également une feuille imprimée de quatre pages intitulée : Consé-

cration de la France au sacré cœur de Jésus, où l'on remarquait

les passages suivants :

^ Tous les c.curs de ce royaume, depuis le cœur de notre auguste monarque jusqu a celui du plus pauvre de ses sujets nous les réunissons par les désirs de la chante pour vous les offrir tous ensemble... Oui, cœur de Jésus, nous vous offrons notre patrie tout entière et les cœurs de tous vos enfants. O vierge sainte .'ils sont maintenant entre vos mains ; nous vous les avons remis en nous consacrant à vous comme à notre protectrice et à notre mère ; aujourd'hui nous vous en supplions, otfrez-les au cœur de Jésus... Ah ! présentés par vous, Il les recevra, il leur pardonnera, il les bénira, il les sanctifiera Il sauvera la France tout entière, il y fera revivre la sainte religion, \insj soit il. "

21 avril. — Il y avait vingt-trois ans, — le 21 avril 1770, — Marie-Antoinette quittait Vienne pour se rendre en France. Weber en a fait la remarque : on a peine à se défendre de la superstition des pressentiments, quand on a vu les adieux de la jeune archiduchesse à sa famille, à ses serviteurs et à son pays. Hommes et femmes se livrèrent aux mêmes expressions de la douleur. On ne rentrait chez soi qu'après avoir perdu de vue le dernier courrier

qui la suivait, et Ton n'y rentrait que pour gémir en famille d'une perte commune. Ah ! si les Viennois avaient su le sort qui attendait la charmante princesse I... Son départ avait été précédé d une retraite de trois jours, d'une communion et d'une visite au tombeau des empereurs, dans le couvent des capucins, Marie- Thérèse avait remis à sa fille, au moment des adieux, un règlement à lire tous les mois qui commençait ainsi :<Ce 21 avril, jour de départ. ~ A votre réveil, vous ferez tout de suite, en vous levant, vos prières du matin à genoux et une petite lecture spirituelle, ne fût-ce même que d'un seul demi-quart d'heure sans vous être occupée d autre chose, et sans avoir parlé à personne. Tout dépend du bon commencement de la journée et de l'intention dont on la commence, ce qui peut rendre les actions, même indififérentes, bonnes et méritoires. > C'était maintenant que Marie-Antoinette avait besoin de la prière, et se rappelait les pieux conseils d'une mère si tendre, afin de sanctifier, dans le donjon du Temple, les journées de la captivité.

23 avril. - Nouvelle perquisition d'Hébert et des municipaux. - « Ils revinrent, a dit Madame Royale, et demandèrent ma tante en particulier ; alors ils l'interrogèrent sur un chapeau qu'ils avaiem trouvé dans sa chambre ; ils voulurent savoir d'où il lui venait^ depuis quand elle le conservait, et pourquoi elle l'avait gardé. Elle répondit qu'il avait appartenu à mon père dans le commencement de sa captivité au Temple, et qu'elle le lui avait demandé afin de le conserver pour l'amour de son frère. Les municipaux dirent qu'ils allaient lui ôter ce chapeau comme chose suspecte ; ma tante insista pour le garder, mais elle ne put l'obtenir ; ils il forcèrent de signer sa réponse, et emportèrent le chapeau. >

24 avril. - La surveillance devenait de plus en plus rigoureuse. Un arrêté du conseil du Temple ordonnait que le donjon reçût des abat-jour et des jalousies à toutes les fenêtres qui en manquaient.

LE MOIS D'AVRIL

3o avril. — Le conseil général de la Commune prenait les décisions suivantes : « Le secrétaire greffier donne lecture d'un avis du conseil du Temple, par lequel il annonce que le citoyen Wolf, cordonnier, s'est présenté avec six paires de souliers destinés aux prisonniers du Temple ; que cette fourniture ayant paru suspecte, elle a été arrêtée. Le conseil général nomme Canon et Simon, pour se transporter au Temple, à l'effet de savoir si, dans leur contexture, il n'existe rien de suspect, et arrête : i" que désormais, lorsque les prisonniers du Temple auront besoin de quelques effets d'habillement, des commissaires ad hoc seront chargés d'acquérir les objets dans les magasins, et que, dans le cas où il serait nécessaire de faire travailler, l'ouvrage sera confié à des citoyens connus ; qu'eux-mêmes ne sauront pour qui ils travaillent ; 2° que les fournitures de tout genre destinées auxdits prisonniers seront toujours bornées au simple nécessaire. >

Oh ! quelles vicissitudes du sort ! La reine de France obligée de solliciter, de mendier pour elle, pour ses enfants, pour sa bellesœur, des souliers et des vêtements de pauvres î Ainsi finissait le mois d'avril.

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LE MOIS DE MAI

Le mois de Marie, le mois des fleurs, comme la malheureuse reine va le passer tristement ! Dans ce mois-là, plusieurs anniversaires s'imposent à sa pensée, et lui rappellent les phases les plus diverses d'une destinée d'abord si éclatante, maintenant si sombre. Son ange consolateur est toujours Madame Elisabeth.

3 mai. — C'est aujourd'hui que la sœur de Louis XVI a vingtneuf ans. Si douce, si pure, si héroïque, à chaque instant prête à mourir pour sa belle-sœur, pour ses pauvres enfants d'adoption, elle a des paroles saintes qui apaisent la Joulcur comme un baume. Son regard rassérène les âmes. Elle porte le ciel dans son cœur.

S mai. — Il y a quatre ans, les états généraux s'ouvraient à Versailles. Que d'illusions à ce moment: Comme le sentiment monarchique était vivace encore ! Quelle pompe! Quelle majestueuse réunion des trois ordres ! Comme Marie-An^toinette, entourée des princesses, rayonnait sur l'estrade ! En quatre ans,' quel chemin parcouru! lu comme elle est glissante, la pente des concessions qui conduit aux abîmes !

6o2 LA DERNIÈRE ANNÉE DE MARIE-ANTOINETTE

6 mai. — Louis XVII tombe malade. Laissons parler sa sœur. < Depuis quelque temps, mon frère se plaignait d'un point de côté. Le 6 mai, à sept heures du soir, la fièvre le prit... Dans les premiers instants, il ne pouvait rester couché, parce qu'il étouffait. Ma mère s'inquiéta et demanda un médecin aux municipaux... Cependant la fièvre devint très forte. Ma tante eut la bonté de venir prendre ma place dans la chambre de ma mère, pour que je ne couchasse pas dans l'air de la fièvre... Elle prit mon lit, et moi j'allai coucher dans sa chambre... La santé de mon frère commença alors à s'altérer, et elle ne s'est jamais remise depuis; le manque d'air et d'exercice lui ayant fait beaucoup de mal, ainsi que le genre de vie que menait ce pauvre enfant, qui, à Tàge de huit ans, se trouvait toujours au milieu des larmes et des secousses, des saisissements et des terreurs continuelles. »

7 mai. — Il y a vingt-trois ans, le y mai 1770, Marie-Antoinette entrait dans le pavillon de l'échange, élevé sur la grande île du Rhin. Le temps était orageux et couvert. Un nuage épais assombrissait l'horizon, et s'avançait lentement. Des tapisseries, qui ornaient le pavillon, représentaient l'histoire de Jason, de Médée et de Creuse : « Lh quoi I s'ccria Gœthe, alors étudiant à l'université de Strasbourg, peut-on au premier pas que fait une jeune princesse dans ses nouveaux États, lui mettre si inconsidérément sous les yeux l'exemple de l'hymen le plus horrible? N'y a-t-il pas, parmi les architectes et les décorateurs français, personne qui puisse comprendre qu'un tableau est une représentation, qu'il agit sur les sens et sur l'âme, qu'il excite des pressentiments ? > A son arrivée sur la rive française du Rhin, la dauphine montait dans un carrosse du roi, et partait pour Strasbourg. L'orage, qui menaçait depuis quelques heures, éclata. Le pavillon d'échange fut submergé sous une pluie battante. Les clameurs de la foule se mêlaient au bruit du tonnerre.

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