‹ Les dernières années de Marie-Antoinette [microform]Chapitre 91 sur 105 · partie intégrante du palais de saint Louis · texte numérisé non relu

partie intégrante du palais de saint Louis

On ne peut se faire une idée par ce que sont aujourd'hui les

prisons, notamment la Conciergerie, de ce qu'elles étaient en

1793. Destinées jusqu'alors à ne recevoir que des assassins et des voleurs, elles étaient infectes, malsaines, sans air, sans espace, sans lumière. Au-dessus, à côté des vastes salles du palais il y avait des boutiques de parfumeurs, de modistes, de libraires' audessous, des souterrains, réceptacle du vice et du crime des verrous, des grilles, des gémissements, des haillons, une puanteur insupportable.

« Les escaliers du palais, a dit le comte Beugnot dans ses Memo,res, étaient garnis de femmes qui semblaient assises à un amphithéâtre, attendant un spectacle favori. En effet, le char de la mort était à la porte ; il attendait des infortunés destinés aux betes ce ,our-là. Lorsque je descendis de la voiture, l'amphithéâtre se leva tout entier, et poussa un long cri de joie ; des battements de mains, des trépignements de pieds, des rires convulsifs, exprimaient le léroce plaisir de ces cannibales à l'arrivée d'une proie nouvelle. Le court espace de chemin que je traversai à pied fut encore assez long pour que je reçusses la figure des ordures qui pleuvaient de toutes parts sur moi, et je pus juger, par la réception qu on me faisait en entrant, de celle qui m'attendait à la sortie. >

• A main gauche, en passant par le guichet, on trouvait le greffe pièce partagée en deux par des barreaux. Une moitié était destinée aux écritures; l'autre moitié était le lieu où l'on déposait les condamnés; c'est là qu'ils attendaient quelquefois trente-six heures le moment fatal où l'exécuteur des jugements leur faisait subir les redoutables apprêts du supplice.

Voyez-vous les matelas étendus sur les dalles et indiquant que les condamnés y ont passé la nuit > Regardez à terre les restes de leur dernier repas. Leurs habits sont jetés çà et là et deuv chandelles, qu'ils ont négligé d'éteindre, repoussent le j'ot" p":

n'éclairer cette scène que d'une lueur funèbre. Entendez-vous les voix des gendarmes, des guichetiers, des bourreaux ? En entrant là, Beugnot éprouve un saisissement subit ; il lui semble que tout son sang vient de se glacer sur son cœur ; il tombe sur une banquette du greffe, poursuivi par cet appareil de mort. La paille dont se compose la litière des prisonniers, bientôt corrompue par le défaut d'air et par la puanteur des seaux, exhale une infection telle, que, dans le greffe même, on *est empoisonné dès qu'on ouvre les portes.

Les chambres des femmes, comme celles des hommes, sont divisées en chambres à la pistole et chambres à la paille. Les chambres à la pistole sont celles où le prisonnier paie un lit ; les chambres à la paille sont celles où, comme le nom Tindique, il gémit sur la paille, en attendant que les premiers venus laissent, par leur condamnation à mort, un lit vide dans les chambres à la pistole. Jusqu'à lobtention de ce malheureux lit, on est renfermé pendant la nuit avec les misérables appelés pailleiix, au milieu d'une fange plus dégoûtante que celle où reposent les animaux les plus immondes. C'est presque toujours par là qu'il faut passer en arrivant ; on attend les chambres à lit quelquefois plus de quinze jours ; on les paie 18 francs par mois, quoique souvent on ne les occupe qu'une nuit. Dans les chambres à la paille sont les voleurs, les assassins rongés et dégoûtants de misère, et renfermant dans leur personne tout ce que la nature humaine peut réunir de plus horrible, de plus repoussant. Dans les chambres à la paille sont aussi des grands seigneurs et des grandes dames, de voluptueux financiers, d'élégants petits maîtres, des reines de la mode K Dans les chambres à la pistole, il y a autant de lits que la chambre en peut contenir. Une pièce faite pour dix personnes reçoit tout à coup vingt-cinq ou trente prisonniers, quelquefois davantage. Le même lit a souvent rapporté

< Essais historiques sur les causes et les effets de la Révolution française, par Beaulieu.

LA CONCIERGERIE

plusieurs loyers en un mois ; aussi la Conciergerie est-elle le premier hôtel garni de Paris, quant au produit '.

C'est un prisonnier, c'est encore le comte Beugnot qui vous le dit : « Vous qui n'avez pas passé une nuit là, au milieu de cet assemblage d'horreurs, vous n'avez encore rien éprouvé rien soutfert au monde. » '

< D'heure en heure, l'airain mesure par des sons tardifs cette éternité de soulFrances ; les chiens répondent à l'horloge par de longs hurlements. Des guichetiers chargés d'actes d'accusation les colportent de chambre en chambre très avant dans la nuit • les prisonniers, arrachés au sommeil par ces voix épouvantables et msultantes, croient que c'est leur arrêt. Ainsi, ces mandats de mort, destinés à soixante ou quatre-vingts personnes, sont distribues chaque jour de manière à en elfrayer six cents > ,

« Pour peu que la rivière soit haute, le bas de la Conciergerie qui en est très voisine se trouve à son niveau ; alors l'humidité règne partout leau ruisselle le long des murs ; une fumée épaisse qu infectent I haleine, l'état de misère, les maux dégoûtants des

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cœur. 11 semble qu'on eût choisi à dessein l'endroit où ces horreurs

sjt surtout amoncelées pour en faire le séjour de la malheureuse Marie-Antoinette '. »

Le côté où on va la placer est presque entièrement rempli de voleurs et d'assassins. Tout près de la porte du cachot qui lui es reserve, il y a une espèce de boutique de marchand de vin e d eau-de-vie pour le service de la prison. Les prisonniers appellent le marchand le to.sinier et la boutique le tousin. C'est if q"" viennent s enivrer, jurer, fumer, tenir d'obscènes propos • tel e le concert que la reine de France va être forcée d'entendre Ou cette horrible Conciergerie, séjour du crime, heu de dé olatlon 1 d infection, où U semble que toutes les pourritures du corps et de

^ . Almanach des prisons.

' Mémoires d^un détenu, par le baron Hiourfe . Lssais historiques de Beaulieu.

l'âme se soient donné rendez-vous ; ce bouge, ce fumier, ce cloaque, cet enfer, voilà maintenant la résidence de la reine de grâce et de beauté, de la plus élégante, de la plus séduisante des femmes du monde entier, de celle pour qui les châteaux de Versailles, de Saint-Cloud, de Compiègne, de Fontainebleau, n^étaient pas des séjours assez somptueux et assez brillants ! Voilà dans la vie la dernière étape de la châtelaine du petit Trianon, de la femme qui apparaissait à une cour en extase comme la déesse des fleurs, comme un être surnaturel, comme le vivant symbole de tous les enchantements et de tous les prestiges.

LE MOIS D'AOUT

Le I" août, dans raprùs-midi, la portière de la Conciergerie, qui se nommait M'"^' Richard, dit à sa servante, Rosalie Lamorlière : < Rosalie, cette nuit nous ne nous coucherons pas ; vous dormirez sur une chaise, la reine va être transférée du Temple dans cette prison-ci. > Et elle donna des ordres pour qu'on ôlât le général de Custines de la chambre où il était enfermé, afin d'y placer Marie -Antoinette. On apporta dans cette chambre humide et malsaine deux matelas, un traversin, une couverture et une cuvette ; on y ajouta une table commune et deux chaises de prison : tel fut l'ameublement destiné à la reine de France.

Le môme jour, la Convention avait rendu ce décret :

Marie-Antoinette est envoyée au tribunal extraordinaire ; elle ^era iransfcrce sur-le-champ à la Conciergerie .

La nuit suivante, à deux heures du matin, on vint éveiller les princesses pour lire à la reine le décret et le mettre à exécution. < Ma niere, a dit Madame Royale, entendit la lecture sans s'émouvoiret sans dire une parole; ma tante et moi nous demandâmes à la suivre; mais on ne nous accorda pas cette grâce. Pendant qu'elle fit le paquet de ses vêtements, les municipaux ne la quittèrent

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