ETTE
son siège comme sur un piano. Ses deux avocats viennent s'asseoir auprès d'eUe, et, après les formalités d'usage, le greffier en chef ht lacté d accusation. Une expression de mélancolie légèrement dédaigneuse se montre parfois sur la figure de l'accusée ; mais elle redevient aussuôt indilTercnte aux regards .,ui la poursuivent comme a ce .,u. se passe autour d'elle. .Son dme a déjà rejoint lame de Lou.s XVI. Après la lecture de l'acte d'accusation où pas une preuve n'est fournie à l'appui des faits articulés, on procède à laudition des témoins.
Marie-Antoinette va revoir plusieurs figures qui lui sont connues : Bailly, qui lui fot si funeste au commencement de la révolution, et qu, maintenant la plaint et la vénère ; l'amiral d'Estainqu, ne l'aimait pas, qu'elle avait, croyait-il, empêché d'avancer' mais qui est trop généreux pour vouloir lui nuire ; la Tour dû Pin, qui fot le ministre de la guerre de Louis XVI • Bernier le médecin des enfants de France ; Manuel, autrefois si révolutionnaire, quand Il était, au ,0 août, le procureur de la Commune et maintenant plein de respectueuse compassion pour l'au^aistè accusée ; la femme Harel, qui la servit, à son entrée à la Conciergerie ; les deux gendarmes, Gilbert et Dufresne, qui l'y surveillaient nuit et ,our; les deux officiers municipaux, Michonis et Dange, qui lui ont témoigné, au péril de leur vie, un dévouement inébranlable; Hébert et Simon, les plus odieux de ses persécuteurs, qui ont commencé à la torturer au Temple, et qui viennent encore la torturer devant le tribunal.
La reine ne doit-elle pas se croire le jouet d'un long cauchemar, d un rêve confos, épouvantable, où les souvenirs les plus opposés s'entre-croisent. où des figures qui évoquent les épisodes les plus vanés d'une destinée accidentée et tragique entre toutes se dressent comme des fantômes ? 11 faut à l'auguste accusée une rare présence d'esprit pour que, dans l'état d'épuisement physique et de fatigue morale où elle se trouve, ses idées ne se brouillent pas, et pour qu'elle puisse conserver encore la conscience de son Identité. Amis ou ennemis passent tour à tour devant ses yeux
LE PROCÈS DE LA REINE
L*accusation, décousue et incohérente, saute d'un sujet à l'autre, sans motif et sans transition. Que de scènes diverses reparaissent ! Le repas du i" octobre 1789, dans la salle de spectacle du château de Versailles; Ic^ lugubres journées des 5 et 6 octobre, ki luiie de Varennes, le Temple, la Conciergerie, Taffaire de l'-L'illet ! Qu'on se figure ces témoins qui se succèdent si rapidement les uns aux autres, cet accusateur à la face sinistre, ce président qui dirige les pourvoyeurs de l'échafaud, ce public houleux et passionné, qui, en face même de Fouquicr-Tinville, ne j^eut s'empêcher, à un certain moment, de faire entendre un murmure d'admiration et de respect en faveur de la reine !
Jamais peut-être il n'y eut dans les annales judiciaires d'aucun peuple une audience si saisissante. Jamais rien de j^lus dramatique, de plus douloureux dan.^ l'histoire. Les accusations reculent les bornes de l'invraisemblance. Marie-Antoinette, si calomniée qu'elle eût été jusqu'à ce jour, n'aurait jamais cru que les de Sade jacobins auraient de jvireilles inventions Je lubricité et d"inlamie. L'étonnement chez elle surpasse l'indignation, là cependant, brisée de fatigue , elle se ranime ; elle veut paraître devant ses soi-disant juges, devant ses sujets rebelles, non pas en accusée, mais en reine. Tout ce qu'il y a en elle de noblesse, de courage, de dignité, de grandeur d"àme, se concentre pour ces heures solennelles, historiques, pour ce procès dont les échos retentiront de siècle en siècle. La femme que tant de haines, tant de calomnies ont voulu terrasser, se relève. Sa voix altérée reprend de la force; ses yeux épuisés par les larmes se rallument, et, devant ce tribunal d'assassins, elle apparaît comme la fille des Césars d'Allemagne, comme la veuve du fils de saint Louis. Que sa cause soit perdue, que la salle du tribunal révolutionnaire soit le vestibule de l'échafaud, elle le sait d'avance. Aussi ne se défend-elle point dans l'idée de sauver ses jours. Peu lui importent ses juges ; elle se défend pour la postérité, pour la mémoire de son époux, pour ses enfants, p»our sa famille, pour son honneur : elle lutte, non pour sa vie, mais pour sa gloire.
Cette femme épuisée par la fatigue, parles pleurs, par le jeûne par toutes les angoisses physiques et morales, comment a-t-elle encore la force d'écouter, de parler, de vivre ? Les grandes âmes, par un bienfait de la Providence, sont toujours au niveau des grandes catastrophes, et il y a des natures généreuses qui ont 1 art de nous montrer tout ce qu'on peut souffrir sans mourir. Pauvre reine ! qu'il lui faut d'énergie pour ne pas crier : . Ah » c en est trop, je ne peux plus ! je ne peux plus écouter, je ne peux plus répondre ÎTuez-moi, tuez-moi tout de suite .'Faites venir la charrette, je suis prête pour la mort ; la guillotine m attend, j'y vais ! > Mais non, l'auguste victime reste calmeelle n aura pas une minute de faiblesse, pas une minute de défaillance ; elle restera reine jusqu'au bout.
Voici les témoins qui défilent. Lecointre ouvre la marche II fait un récit à sa guise du repas du i" octobre. Lapierre raconte Je départ pour Varennes; Roussillon raconte le lo août • Hébert déclare avoir trouvé un jour au Temple un livre d'église dans lequel était un signe contre-révolutionnaire, consistant en un coeur traversé d'une flèche, sur lequel étaient écrits ces mots selon lui, provocateurs : Ayez pitié de nous. Miserere nobis Puis Il ose accuser la reine et Madame Elisabeth elle-même d'avoir donné à Louis XVII des habitudes vicieuses, d'avoir commis des actes de débauche effrénée. A entendre le misérable calomniateur Marie-Antoinetle serait une mère incestueuse, qui, dans l'espoir que son fils deviendrait roi, aurait voulu l'énerver, Tavilir pour pouvoir le dominer plus facilement et régner sous son \iom. < Depuis qu'il n'est plus avec elle, ajoute Hébert, il reprend un tempérament robuste et vigoureux. »
Marie-Antoinette répond sur la partie de la déposition d'Hébert, relative à des intelligences entre la prison du Temple et le dehors. Quant aux accusations d'inceste, elle ne daigne pas les relever. Alors un des jurés prend la parole : < Citoyen président, dit-il, je vous invite à vouloir bien faire observer à l'accusée qu'elle n'a pas répondu sur le fait dont a parlé le citoyen Hébert
LE PROCÈS DE LA REINE
à l'égard de ce qui s'est passé entre elle et son fils. > La foule attentive regarde la reine avec un surcroît de curiosité. Que va dire la femme outragée dans la plus profonde, dans la plus sainte des affections? Vivemem émue, sublime d'indignation et de majesté : « Si je n'ai pas répondu, s'écrie-t-elle, c'est que la nature se refuse à répondre à une pareille inculpation faite à une mère ; j'en appelle à toutes celles qui peuvent se trouver ici. » Cette apostrophe fait courir un frisson dans tout l'auditoire ; les femmes pleurent, et les bourreaux rougissent de honte.
Les dépositions continuent. Un employé du ministère de la justice, nommé Terrasson, déclare avoir vu l'accusée, lors de son retour de Varennes, jeter sur les gardes nationaux un regard vindicatif, dont le résultat fut, selon lui, le massacre du Champ de Mars. Manuel, Bailly, d'Estaing, les deux la Tour du Pin, ne disent pas un seul mot qui puisse incriminer la reine ; on sent combien ils seraient heureux de pouvoir la sauver. Une ancienne servante au château de Versailles, Reine Millot, soutient que Marie -Antoinette ayant voulu assassiner le duc d'Orléans, Louis XVI la fit fouiller, qu'on trouva sur elle deux pistolets, et que le roi la mit quinze jours aux arrêts pour la punir de ce projet d'assassinat. Les gendarmes Gilbert et Dufresne, la servante Harel et le concierge Richard racontent l'affaire de l'œillet; Simon reproche à l'accusée des intrigues au Temple avec les municipaux ; Tisset, le rédacteur de Dame Guillotine, soutient avoir vu des bons signés Marie-Antoinette pour toucher des fonds sur le trésorier de la liste civile. Ces bons, qui étaient censés avoir été trouvés dans les papiers de Septeuil, ces bons dont Olivier Garnerin fait un bon de 80,000 livres en faveur de la duchesse de Polignac, ces bons qui étaient, au dire du girondin Valazé, une quittance de i5,ooo livres, on ne les présente pas. On ne présente pas non plus cette lettre de la reine que Didier-Journeuil prétend avoir vue chez d'Affry, et qui était, dit-il, ainsi conçue : c Peut-on compter sur vos Suisses? Feront-ils bonne contenance lorsqu'il sera temps ? > Mais qu'importe qu'on ne trouve jamais de
preuves? A un tribunal révolutionnaire, les soupçons suffisent.
On interroge Taccusée à propos de chaque déposition, et le président lui adresse une foule de questions tantôt puériles, tantôt captieuses.
Demande. — N*avez-vous pas abusé de l'influence que vous aviez sur votre époux pour en tirer des bons sur le trésor public ?
Réponse. — Jamais.
D. — Où avez- vous donc pris l'argent avec lequel vous avez fait construire et meubler le Petit Trianon, dans lequel vous donniez des fêles dont vous étiez toujours la déesse ?
R. — C'était un fonds que l'on avait destiné à cet efîet...
D. — N'est-ce pas au l^etit Trianon que vous avez connu pour la première fois la femme Lamoite ?
R. — Je ne l'ai jamais vue.
D. — N'a-t-elle pas été votre victime dans l'affaire du fameux collier ?
R. — Elle n'a pu l'être, puisque je ne la connaissais pas.
D. — N'ous persistez donc à nier que vous l'ayez connue ?
R. — Mon plan n'est pas la dénégation ; c'est la vérité que j'ai dite et que je persisterai à dire...
D. — N'avez-vous pas force les ministres des finances à vous délivrer des fonds, et, sur ce que quelques-uns s'y sont refusés, ne les avez-vous point menacés de votre indignation?
R. — Jamais.
D. — X'avez-vous point sollicité Vergennes à faire passer 6 millions au roi de Bohême et de Hongrie ?
R. — Non.
Valazé déclare avoir vu une lettre dans laquelle un ministre priait Louis XVI Je communiquer à Mane-Antoinetîe un plan de campagne remis au roi. L"accusée dit ne pas avoir connaissance de cette lettre.
L'accu SATELR public. — Il paraît prouvé, nonobstant vos dénégations, que vous faisiez faire à votre époux, par votre influence, tout ce que vous dédiriez.
LE PROCES DE LA REINE
L'accusée. — Il y a loin de conseiller une chose à la faire exécuter.
D. — Vous voyez qu'il résulte de la déclaration du témoin que les ministres connaissaient si bien l'influence que vous aviez sur Louis Capet, que l'un d'eux l'invite à vous faire part du plan de campagne qu'il lui avait présenté deux jours avant ; d'où il suit que vous avez disposé de son caractère faible pour lui faire exécuter de bien mauvaises choses ; car, en supposant que de vos avis il n'ait suivi que les meilleurs, vous avouerez qu'il n'était pas possible d'user de plus mauvais moyens pour conduire la France au bord de l'abîme qui a manqué de l'engloutir.
R. — Jamais je ne lui ai connu le caractère dont vous parlez.
Le président Herman suppose un nouveau crime, dont la découverte a échappé à la pénétration de l'ingénieux Fouquier- Tinville lui-même. Marie-Antoinette a déclaré se nommer Marie- Antoinette de Lorraine d'Autriche. C'est la preuve, d'après le président, qu'elle voulait enlever la Lorraine à la France.
D. — Lors de votre mariage avec Louis Capet, n'avez-vous pas conçu le projet de réunir la Lorraine à l'Autriche ?
R. — Non.
D. — Vous en portez le nom.
R. — Parce qu'il faut porter le nom de son pays.
D. — Pourquoi, vous qui aviez promis d'élever vos enfants dans les principes de la révolution, ne leur avez-vous inculqué que des erreurs, en traitant, par exemple, votre lils avec des égards qui semblaient faire croire que ^ou.^ pensiez encore à le voir un jour le successeur du ci-devant roi son père ?
D. — Il était trop jeune pour lui parler de cela. Je le faisais mettre au bout de la table et lui donnais moi-même ce dont il avait besoin.
Pendant que les témoins déposaient, que se passait-il aux alentours du tribunal r Une foule de gens qui auraient voulu as>ister au jugement d'une reine comme à la représentation d'un drame, et qui, maigre leur curiosité, n'avaient pu trouver place
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dans Tenceinte, stationnaient à la porte, et prêtaient une oreille attentive aux récits de quelques femmes qui venaient de temps à autre prendre l'air sur le parvis de la salle d'audience. Un certain nombre de royalistes fidèles s'étaient mêlés à cette foule, et ils attenJaiunî les nouvelles avec une émotion et une anxiété fiévreuses. Parfois des voix grossières interrogeaient les gens qui avaient ou prétendaient avoir quelques informations, et l'on entendait des phrases comme celles-ci : « La Capet est-elle toujours fière et hautaine comme à Versailles î... M'"" Veto a-t-elle peur :... M"" Veto pleure-t-elle ?... Avouera-t-elle ses crimes ? > A trois heures et demie du soir, une marchande de la halle sortit, les larmes aux yeux, et dit à la foule : < Marie-Antoinette s'en tirera, elle a répondu comme un ange. > Les royalistes frémirent de joie. « Elle ne sera pas condamnée à mort, disaient-ils, elle ne sera que déportée. > Et ils allaient de groupe en groupe colporter la bonne nouvelle.
A quatre heures du soir, la séance fut suspendue pour trois quarts d'heure. Les jurés et les juges se firent servir un repas. Marie-Antoinette soutfrait de la fatigue et de la faim. Le concierge Bault dit alors à la servante Rosalie Lamorlière : < La séance est suspendue. L'accusée ne descend pas, montez vite, on demande un bouillon. > Rosalie prit une soupe qu'elle tenait en réserve sur son fourneau. Comme elle allait entrer dans la salle d'audience, un des commissaires de police, nommé Labuzière, lui arracha des mains la soupière, et, lui montrant une personne extrêmement parée : < Cette jeune femme, dit-il, a grande envie de voir la veuve Capet : c'est une charmante occasion pour elle. > Et aussitôt cette femme, qui était la maîtresse du commissaire, alla porter à Taccusée le potage à moitié répandu.
Cependant les groupes du dehors devenaient un peu moins nombreux. Des émissaires jacobins intimidaient les royalistes, et attisaient la haine des ennemis de Marie-Antoinette. Ils se répandaient en menaces, et disaient que si le verdict du jury était favorable, on le tiendrait pour nul et non avenu. Un inspecteur
LE PROCÈS DE LA REINE
des prisons, connu pour sa participation aux massacres de Septembre, cherchait à trouver des suspects, et fit faire dans la foule plusieurs arrestations. La nuit tombait froide et morne, pendant que la terreur planait.
La séance fut reprise à cinq heures moins un quart.
Quand les quarante et un témoins eurent fini leur déposition, le président dit à l'accusée : « Ne vous reste-t-il plus rien à ajouter pour votre défense : > La reine répondit : < Hier, je ne connais^ sais pas les témoins ; j'ignorais ce qu'ils allaient déposer contre moi. Eh bien, personne n'a articulé contre moi aucun fait positif. Je finis en observant que je n'étais que la femme de Louis XVI, et qu'il fallait bien que je me conformasse à ses volontés. >
L'accusateur public prit ensuite la parole, et reprocha en termes déclamatoires à l'accusée d'être la cause de tous les malheurs de
la France.
A minuit, le président dit aux deux avocats: « Dans un quart d'heure, les débats liniront : préparez votre dcfcnse. > — Ainsi, pour défendre la reine, pour répondre aux dépositions de quarante témoins et au réquisitoire de l'accusateur public, ils n'avaient qu'un quart d'heure. On n'écouta leurs deux plaidoiries que pour la forme. Quand ils eurent termine, le président ordonna aux gendarmes d'emmener l'accusée, qui ne devait pas rester dans la salle, pendant que le président ferait le résumé de l'alfaire.
Herman ne lut, dans ce résume, ni moins déclamatoire ni moins injuste que l'accusateur public. — < Un grand exemple, dit-il, est donné en ce jour à l'univers, et, sans doute, il ne sera pas perdu pour les peuples qui l'habitent. La nature et la raison si longtemps outragées sont enfin satisfaites, l'égalité triomphe ! Une femme qu'environnaient naguère tous les prestiges les plus brillants que l'orgueil des rois et la bassesse des esclaves avaient pu inventer, occupe aujourd'hui, au tribunal de la nation, la place qu'occupait, il y a deux jours, une autre femme, et cette égalité lui assure une justice impartiale. Cette affaire, citoyens jurés, n'est pas de celles où un seul fait, un seul délit est soumis à votre