‹ Les dernières colonnes de l'égliseChapitre 3 sur 11 · FRANÇOIS COPPÉE · texte numérisé non relu

FRANÇOIS COPPÉE

de r Académie Française.

Je me déplais moins qu'autrefois.

La Bonne Souffrance, p. 17.

La conversion de Goppée a été le chemin de Damas de tout le monde... A dater de ce jour, on a su que la vie chrétienne était une chose facile. Après La Bonne Souffrance, il n'est plus permis d'ignorer qu'on est un très-présentable chrétien quand on peut dire « avec ce tour humoristique dévolu au seul Huysmans : Il faut que Dieu ne soit pas difficile pour se contenter de gens comme moi !» ou qu'on peut ajouter immédiatement : « Et comme moi , donc ! » avec cette bonhomie de vieil oncle à sous-ventrière qui est la marque spéciale de l'auteur des Humbles. Un autre signe c'est de reconnaître de bonne foi qu'on a fait « un peu de bien au cours de sa vie et qu'en somme on ne fut pas un méchant » ; qu'on n'a pas, il est

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vrai, « la tête théologique », mais que, tout de même, on a « écouté le Verbe divin avec autant de simplicité que les pêcheurs du lac de Tibériade », peut-être même avec plus de simplicité. Alors, en y pensant bien, il paraît hors de doute que « cette conversion doit être attribuée à la grâce divine ( i ) ».

La joie que cet événement détermina chez nos catholiques a dépassé toutes les joies prévues. On lit dans l'Evangile selon saint Luc qu'il y aura autant de joie au ciel pour un pécheur qui se repentque pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence. C'est exactement ce qu'on voit dans notre société religieuse qui est une manière de ciel, comme chacun sait.

A supposer que Coppée ait été vraiment un pécheur, ce dont lui-même paraît incertain, on peut dire qu'il y a peu d'exemples d'un retour à la vertu qui ait édifié un aussi grand nombre

(i) Il est bien entendu que les guillemets signifient, sauf indication d'une autre source, La Bonne Souffrance. Avertissement presque inutile, d'ailleurs. Le bon vin est assez trabi par son bouquet.

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de contemporains. Songez que j'ai la La Bonne Souffrance en Danemark, il y a cinq ans, chez un professeur qui avait conçu l'ambition bien jutlandaise de surprendre ainsi le secret de notre plus beau langage.

Même succès dans tous les pays du monde. La Bonne Souffrance est lue sous la tente mongole, dans le gourbi vermineux des Touareg, dans les bateaux-fleurs du Céleste Empire, au fond delà yourte souterraine des Kamtchadales. Quel livre eut jamais un succès plus étourdissant? Je l'ai vu, moi qui vous parle, à l'étalage des merceries ou lampisteries, dans les quartiers pieux, et sous la vitrine des vendeurs d'ornements d'église, entre des chasubles et des candélabres. Enfin, je l'ai trouvé, ô miracle! chez des prêtres et jusque parmi ceux-là qui ont fait vœu de ne rien lire avant la consommation des siècles.. .

Triomphe étonnant, mais si explicable! Le monde catholique avait besoin d'un poète gâteux. L'idiotie humaine, longtemps méprisée, criait

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vers le ciel. L'imagerie pieuse afFamée de lyrisme rug-issait dans toutes les boutiques sulpiciennes. Coppée converti, ce monde affligé crut entendre la musique des sphères. Lui-même l'a si bien compris que, dès l'épigraphe, il se compare nettement à Lazare, l'ami du Seigneur. Empruntant un texte fameux de saint Jean : « Cette maladie, déclare-t-il, n'est pas pour la mort, mais pour la gloire de Dieu. » Quelle maladie ? La sienne propre, évidemment, cet aimable et joyeux gâtisme envoyé pour encourager nos déliquescences. Ce bon souffrant parle de « la résignation avec laquelle il a toujours accepté les disgrâces de la vie ». Beati mites, ajoute-t-il dans la candeur de son vieux cœur. Et, parla, tout est expliqué. Dieu est son ami parce qu'il est un doux et, selon la suite du texte, il possédera la terre : « Beati mites, quoniamipsipossidebunt terram.» L'étonnement cesse, d'ailleurs, aussitôt qu'on apprend qu'ayant eu « le cœur vraiment filial » il a eu pour mère « une immaculée ». « Il faudrait une plume exquise et légère que je n'ai pas,

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il faudrait choisir des mots aériens pour exprimer ce sentiment pieux... Je n'en puis donner une idée qu'en rappelant le mystère de la foi chrétienne, sijtouchantetsi profond, qui entoure la Mère de Jésus d'une idéale (?) pureté. » Le chapitre Souvenir filial esi extraordinaire, même dans le gâtisme coppéen. « Je ne relis jamais mes anciens vers. » Je te crois, répondrait Jehan Rictus, mais alors qui, diantre, les relira? N'importe, il nous sert une chose qu'il nomme « un très-vieux dizain » dont voici le début :

J'écris près de la lampe. Il fait bon. . . et les deux rimes finales :

Elle met une bûche au foyer plein de flammes. Ma mère, sois bénie entrée toutes les femmes.

On sait qu'au temps de la Commune l'église de Notre-Dame-des-Victoires fut envahie par une marée de crapules et profanée autant que Dieu le permit. Il est raconté qu'une citoyenne grimpa sur l'autel de la Vierge Immaculée et montra généreusement son derrière à la multitude.

Les admirateurs de La Bonne Souffrance iraient d'un bond aux extrêmes confins de la stupéfaction si on leur disait que ce geste historique diffère très-peu, dans l'Absolu, du dernier vers qui vient d'être cité et qu'un tel usage littéraire ou sentimental d'une forme aussi sainte que la Salutation Angélique est une profanation inexprimable. Mais la paralysie générale des catholiques modernes étant elle-même confluente à la liquidité de cet élégiaque, leur admiration en devient plus grande. Les curés atteints de littérature peuvent débiter ça devant le Saint Sacrement lorsqu'ils veulent émotionner leur pâturage.

Villiers de l'Isle-Adam a dû contribuer plus qu'on ne pense à la gloire de François Goppée, lorsqu'il l'a si génialement ramassé tout entier dans ce vers unique et fameux :

Donnez-lui de l'argent puisqu'il aime sa mère.

Goppée nomme Jésus « l'humble artisan de Galilée ». Comment voulez-vous que les âmes

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sensibles résistent à ça ? « Lui, l'amoureux et le poète..., lui de qui, jadis, toute fleur avait le baiser (i)... il a appris dans l'Evangile l'art de souffrir et de mourir. « Celui de raser, il l'avait appris auparavant. « Les démons impurs qui troublaient et possédaient son âme en sont à jamais chassés... Sa conscience est devenue plus exigeante... Pourtant il n'a rien d'essentiel à se reprocher, sinon d'avoir fait pleurer sa mère, sa sainte mère !... Et si, parfois encore, il chancelle et s'il a peur, comme saint Pierre en marchant sur les flots (2) », dites-vous qu'il est bientôt rassuré par u les ailes d'ange, qui lui poussent aussitôt après une absolution (3) ». La Bonne Souffrance fourmille de ces expressions rafraîchissantes. Il faudrait tout citer, tout

[i) La Bonne Souffrance, page 3o.

(a) Idem, page 200.

(3) Un jour, en 1900, à Copenhague, on me demanda ce que je pensais de La Bonne Souffrance. — C'est un lavement RENDU, répondis-je. Concise appréciation qui fut goûtée. On était à table. De telles paroles ont le pouvoir de réconcilier beaucoup avec la vie.

copier. Songez qu'il nomme VAue Maria un « délicieux appel » !

Ah ! il a raison de ne pas se mépriser ! — Si l'on n'allait que chez les gens qu'on estime, dit un personnage de comédie, on n'irait presque chez personne et même il y aurait des jours où on ne pourrait pas rentrer chez soi. Oui donc oserait se flatter d'un domicile si Coppée couchait dans la rue ?

Aujourd'hui Coppée est devenu une espèce d'homme politique. En même temps qu'il soutient l'Eglise, il a mis son âme allégée de turpitudes au service de la patrie. Il préside des réunions et fait même, je crois, des discours. Gela m'afflige et je regrette l'époque déjà si lointaine où le /oMrna/ publiait, chaque semaine, une chronique de ce renaissant chrétien. La plupart du temps, cette chronique pouvait être considérée comme le bulletin hebdomadaire de son impotence. Rien de plus, rien de moins. Mais qui dira combien cela remuait les coeurs?

Généreux et cher vieillard! Je crois le voir

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encore écrivant dans son lit mécanique entouré d'(( êtres chéris » , continuellement réparé par l'infatigable chirurgien qui lui « sauve la vie » tous les quinze jours et « rêvant d'innocence immortelle » entre les fioles et les vases. Aussi longtemps que dura son mal, nous priva- t-il, une seule fois, du récit de ses douleurs? Quelqu'un eut-il le droit d'ignorer les vicissitudes cruelles de sa digestion ou les poignantes péripéties de son uretère? Eh bienl ce moribond sans cesse ajourné trouvait la force de nous consoler et de nous instruire. Et quelle surprenante, juvénile et délicieuse fantaisie! Quelle liquidité de style, quelle transparence, quelle fluidité de pensée! Quelle lecture pour les familles!

Un jour il s'attendrissait sur une vieille malle; un autre, il se comparaît lui-même à une source pure souillée bientôt par les blanchisseuses et devenue plus loin un vaste fleuve qui recevait dans ses ondes les désespérés et les charognes ; un autre jour encore, il protégeait la religion — déjà ! — et, avec cette acuité de regard et ce mer-

veilleux discernement prophétique insoupçonné de lui-même, il nous proposait comme un des derniers boulevards de la Foi le si digne prêtre qui a nom Victor Gharbonnel. Le lendemain de l'incendie du Bazarde Charité^ ce généreux gaga, transporté d'indignation, écumant, fumant de rage et ne pardonnant pas à Dieu d'avoir consenti à l'immolation d'un aussi grand nombre de personnes riches, sut parler comme il convenait, lui reprochant, je crois, d'être un Dieu « rouge de sang » ou quelque chose de semblable (i).

Plus tard, lorsqu'il avait dû vendre la Fraisier e où « un peu de son âme resté dans les fleurs qu'il avait aimées (2) n allait être acquis — à vil prix, sans doute — par quelque inconnu; avec

(i) « Oa chercherait en vain un blasphème dans mes écrits. » La Bonne Souffrance, p. 7. Il a raison. Quand les pauvres souffrent, on ne doit parler que de résignation. Dieu reste un Père infiniment adorable. Mais lorsque les riches écopent. Dieu est un bourreau et il faut lui dire son fait. 11 n'y a pas là le moindre blasphème.

(2) a L'acheteur aura peut-être cette illusion que les fleurs qui embaumèrent les promenades d'un poète exhalent une odeur plus exquise et que les oiseaux qui chantèrent pour le charmer trouvent des chants plus mélodieux. » La Bonne Souffrance,"^. 82.

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quel art ne sut-il pas, en nous donnant l'adresse du notaire, étaler aux petites bougies son cœur désolé. Cespag^es sont dans toutes les mémoires.

Oui je l'aimais mieux à cette époque , décidément. Ce qui Ta perdu, c'est de ressembler à Napoléon. Du moins on lui fit croire autrefois à cette ressemblance, et cela est resté sur toute sa vie.

J'ai connu, dans mon enfance, un horlog-er de Périg-ueux qui passait pour ressembler, lui aussi, à Napoléon et qui se promenait, comme sur la Colonne, la main dans son gilet, en consultant l'horizon.

De là le goût constant de notre François pour le bonnet à poil et la passementerie héroïque. De là aussi, je l'imagine, la mélancolie de ce poète sans batailles forcé de descendre du cheval de Bonaparte avant Rivoli ou les Pyramides et de se mettre à la tisane sans espoir d'attraper jamais le ventre de l'Empereur. Il a fallu que l'occasion du nationalisme le déchaînât et c'est un joli spectacle pour la pensée que celui de ce

général en chef,lieutenancé de stratèges tels que Jules Lemaître ou le Vénérable Edmond Lepelletier, galopant, son parapluie à la main, sur le front de bandière de cette grande armée de chieen-lit.

0 Waterloo ! je pleure et je m'arrête, hélas ! Car ces derniers soldats de la dernière guerre Furent grands

Faut-il que l'Église soit malheureuse et que les catholiques aient tout mérité pour que ce ridicule vieillard soit cru quelque chose et pour que des prêtres et des évêques soient avec lui contre leurs propres troupeaux I

des Frères Prêcheurs

On tient pour dit chez les Révérends Prêcheurs que Jésus était un dominicain.

J'espérais ne plus avoir à m'occuper du Père Didon. Lorsque, en i884, il publia Les Allemands, je pris occasion de cette catapulte d'ennui qui décocha de si pesantes réclames dans le camp retranché du journalisme, pour m'exprimer sans détour sur ce mauvais prêtre.

J'écrivais alors dans une feuille très-retentissante, peu coutumière de telles audaces, et j'eus la douceur d'attirer sur moi quelques malédictions imbéciles.

Je supposais un peu niaisement, j'ose l'avouer, que le prurigo littéraire de cet écrivassier dominicain le ravirait bientôt à l'Eglise et qu'il irait se faire gratter chez les protestants, vers qui le portaient si bien les pentes lâches de son vaniteux esprit.

On sait, d'ailleurs, qu'il est de tradition, parmi tous les hérétiques de recueillir, avec une pieuse allégresse, les Judas ou les impudiques du Sacerdoce que le Catholicisme est trop heureux de voir décamper.

On l'aurait sans doute amoureusement adopté dans la cafarde cité de Calvin, dont il eût été le décor.

On l'aurait adoré en Prusse, dont il a chanté les grandeurs et qu'il estime le premier des peuples.

On l'aurait marié, je pense, à quelque Poméranienne viandeuseet féconde, afin qu'il procréât une autochtone postérité de petits Didons sur l'Oder, non moins idoines que leur facteur au mépris des commandements de Dieu et au respect le plus attentif du Caporalat.

Mais tout cela, voyez-vous, c'étaient des chimères.

J'oubliais qu'il y a deux écoles de trahison et qu'il est deux sortes de villégiatures en Haceldama.

La première manière, tout à fait classique, c'est d'être un transfug-e et de livrer carrément à l'ennemi ce qu'on a le devoir de défendre à quelque prix que ce soit.

La seconde manière, beaucoup plus roublarde, consiste à se montrer inextirpable comme un acarus, en déballant, à tout propos, un cœur de martyr acheminé dès l'enfance à toutes les immolations; à répandre, par l'orifice de tous les clairons, qu'on est le plus fidèle et le plus indispensable des serviteurs, à l'instant même où l'on remplace le vin par de la litharge et les sonnettes de la maison par des crotales.

Tel fut le choix du Révérend Père Didon, hétérodoxe furtif et théologastrecapitulard,dont l'incontinence littéraire n'est surpassée que par l'accablante sottise de ses prétentions de savant.

Evidemment, la destinée du Père Hyacinthe n'était pas pour exercer sur son âme une irrésistible fascination.

Avoir été l'un des enfants spirituels de saint Jean de la Croix, de sainte Thérèse et même du prophète Elie, avoir péroré, non sans fracas, dans la chaire de Notre-Dame, pour finir par le jupon retroussé d'une sectarienne et par la sale mendicité d'une sacristie interlope en la chasuble contaminée d'un cocu probable I — assurément un tel avenir était peu capable d'enivrer Didon.

L'exemple du Déchaussé préserva, fort heureusement pour lui, ce Dominicain de l'épouvan^ table gaffe qu'il allait commettre. Il ne lâcha pas son Ordre et, plein d'énergie, se cramponna au tréteau de Savonarole.

Il put continuer ainsi d'allaiter l'admiration de quelques bas-bleus et d'un grand nombre de catholiques au douceâtre cœur dont le zèle religieux n'est certes pas dévorant, mais qu'un esclandre un peu trop corsé ferait déguerpir.

N'obtenant pas la permission de clabauder, comme autrefois, dans ces chaires sonores de Paris où les cabots apostoliques peuvent si aisément se faire adorer des femmes en les attisant

de chastes conseils, l'obéissant Prêcheur écrivit avec frénésie.

C'était une autre manière de patrociner, sans la ressource, il est vrai, de la gesticulation et du g-ueuloir, mais avec le formidable renfort d'une de ces médiocrités absolues, compactes, indéfectibles, que le giron seul des Académies peut récompenser et dont la platitude contemporaine est si joyeuse de se prévaloir.

Admirateur pantelant de Taine, de Renan, de Dumas fils, de monsieur Ledrain (!) et de plusieurs autres pédants infâmes qu'il croit évidemment de fort grands artistes et de hauts penseurs, il s'avisa que le comble de la finesse pour un apologiste chrétien consisterait à leur carotter leurs idées et leurs procédés.

Il se fit à lui-même cette confidence que la simple foi des martyrs et des confesseurs était décidément une vieille blague indigne de l'attention d'un robuste moine et qu'il était, en somme, étonnant qu'aucun prêtre catholique n'eût sérieusement entrepris de laïciser l'Evangile.

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Aussitôt il s'adjugea le filon et se mit à l'œuvre.

Si les Jésuites ou les Capucins ne sont pas contents^ les rationalistes et leurs dames lui enverront des baisers, — cependant que Dominicains et Protestants sèmeront des fleurs sous ses vastes pieds, en le bénissant d'avoir assez élargi l'arche séculaire de la Tradition pour que désormais tous les animaux à la fois puissent y pénétrer.

Mais je crois bien qu'ils n'y pénétreront guère. Le dragon du Surnaturel est toujours au seuil de l'Église et sa présence décourage les envahisseurs.

Il faudrait, d'ailleurs, un autre cerveau que celui du père Didon pour restituer un peu de saveur à cette sottise éventée d'un Catholicisme « des bonnes gens » où tout le monde serait entre soi et pourrait entrer de plain-pied.

Tout ce que peut faire cet étrange apôtre, c'est d'exaspérer un peu plus les affamés d'Infini et les lions de l'Absolu qui rugissent en vain

dans la fosse obscure où la sereine médiocrité de nos pasteurs les condamne à mourir de faim.

(( Jésus-Christ est le grand nom de l'histoire ! » Tel est le premier mot de l'introduction à Vexégèse publiée par le R. P. Didon.

Il est clair qu'on peut très-bien continuer cette ravissante lecture et même se relever la nuit tout exprès, pendant un mois, jusqu'à l'épuisement des deux tomes. Cela dépend du plaisir qu'on y trouvera.

Mais un homme de synthèse peut se contenter de ces dix syllabes. Le reste se déduit le plus aisément du monde.

Un prêtre cérébralement organisé pour ne voir en la Personne indicible de Jésus-Christ, de ce Dieu fait homme qui descend en lui chaque jour, qu'un grand nom, — sans majuscule, — pour l'embellissement de l'histoire et qui ouvre, par cette affirmation lapidaire, une monographie de ce même Dieu; — un tel prêtre, je

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le suppose, est aussitôt conjuré par d'invisibles milliards d'esprits terrestres ou angéliques, de ne pas écrire, de ne pas parler, de ne pas penser, mais de plonger son crâne imbécile dans les ornières pleines de boue que font les convois funèbres à la porte des cimetières et d'attendre là son dernier jour, en priant à voix très-basse pour les âmes des trépassés !

Conjurations bien inécoutées du misérable au cœur perclus qui a, depuis longtemps, enterré sa foi, son espérance et sa charité sous les déjections des blasphémateurs qu'il adore !

Car il est cent fois évident que le P. Didon ne croit pas du tout à la divinité de rÉgHse. Je ne sais pas s'il se juge athée, mais, à coup sûr, il n'est plus chrétien.

L'examen de son livre ne m'a pas permis, après cela, d'apercevoir autre chose en lui qu'un publiciste sot et un sacrilège moine.

Son habileté, je l'ai dit plus haut, consiste à se maintenir avec fermeté dans l'apparente orthodoxie que sa clientèle réclame et c'est le

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plus clair profit qu'il ait retiré de ses lectures en théolog-ie.

Quant aux! trois autres prêcheurs qui l'ont approuvé et dont !'« imprimatur » aiitographié décore le seuil de son livre, ils doivent être, en vérité, de jolis garçons et de dig-nes prêtres !

Ah! la maison de saint Dominique, fameuse naguère par ses docteurs, nourrit aujourd'hui de bien étranges théologiens et des compères d'une philosophie singulièrement exorable !

On le leur a dit, pourtant, à ces thomistes superbes, que c'était un danger d'apostasie pour les pauvres diables, d'insinuer, à la façon des rationalistes, que l'histoire de Notre Seigneur Jésus-Christ est une histoire comme une autre et d'expliquer la vie du Maître, son attitude et son langage, ainsi que le ferait Taine, par le miVira judaïque où fût opérée la Rédemption.

Ou pourrait ajouter qu'il est inouï pour un prêtre de mépriser ostensiblement la Vulgate, en affectant de citer d'autres traductions du Livre sacré; de toujours parler de documents

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quand il s'ag-it des Evangiles, platement nommés par lui « des modèles d'esthétique et des tableaux de maîtres » ; de remplacer invariablement le mot Parabole par le mot allégorie, en ayant l'air de les supposer identiques; de qualifier à' anecdote l'histoire de l'Enfant prodigue et de justifier les divines Assimilations par des « emprunts littéraires » que le Verb e de l'Eternité aurait faits, par indigence, à la rhétorique du Temps.

Une critique vraiment amoureuse de la Vérité pourrait encore signaler, parmi beaucoup d'autres âneries blasphématoires, cette papelarde phrase que « si Jésus avait quitté la terre au moment du Thabor, dans la majesté de sa Tra nsfiguration, rien d'essentiel n'eût manqué à ses desseins », — ce qui met la Croix au rang d'accessoire de grand opéra; et cette affirmation prodigieuse que Jésus était le seul être innocent qu'il y eût au monde, — ce qui réduit à néant le dogme de l'Immaculée Conception .

Mais on n'en finirait pas et ce serait perdre

LE REVIÎKEND PEIVE JUDAS

son temps que d'entreprendre l'opération de la cataracte des idiots sur ce carillonnant échassier de saint Dominique.

Cependant la gloire de passer pour un exégèie sublime ne suffit pas au Père Didon, Que dis-je? Elle n'est presque rien si on la compare à sa dévorante faim de célébrité littéraire.

Je cherche vainement un acéphale, parmi les contemporains, qui soit plus ravagé de cet effroyable cancer et disposé à tant sacrifier pour obtenir un peu de vacarme autour de ses misérables compilations.

Je me demande quelle compromission pourrait rebuter l'auteur de ce livre bête ou criminel intitulé Les Allemands, qu'on a vu prostituant sa robe de moine dans les plus fangeuses boutiques de la publicité et qui récoltait avec dévotion les éloges déshonorants que la vénalité de certains journaux lui vomissait à la face.

J'ai dit alors que je le croyais capable de

livrer son Diea pour une trentaine d'applaudissements canailles, et c'est précisément ce qu'on lui voit faire aujourd'hui, mais avec la circonstance d'une hypocrisie plus odieuse encore que la trahison.

Il déclare simplement, à la page 84 de l'introduction, qu'il n'a cherché, dans son livre, qu'à donner aux paroles de Jésus « plus de relief et plus d'éclat!!! ».

Ce petit mot serpentin se glisse le plus insidieusement du monde sous les renoncules et les pissenlits d'une agreste déclaration d'innocence et d'humilité.

En présence d'un aussi reployé Tartufe, il faut abdiquer tout espoir d'un pénitentiel mouvement de pudeur sacerdotale.

Tout ce qu'on peut faire, c'est d'avertir le pauvre monde et de mettre en garde les faibles contre la réclame éhontée qui se fait à peu près partout en faveur d'un livre que le caractère sacré de son auteur rend plus pernicieux que les élucubrations impies de ses prétendus adversaires.

Cette œuvre sera certainement réprouvée le jour où l'autorité religieuse accomplira son devoir que la politique lui fait oublier, depuis quelque temps. Je ne puis être, jusque-là, qu'un buccin dénonciateur.

Mais ce néfaste bavard est du ressort de la critique par ses prétentions littéraires. Quand les aumailles du journalisme auront cessé de mugir leurs admirations dans les pâturages de l'annonce, il se trouvera, sans doute, quelque voix autorisée pour dire le néant de deux énormes volumes où ne se rencontre jamais, fût-ce par hasard, un seul de ces mots qui sont la marque de l'écrivain ; où l'on se promène, comme en un jardin d'hiver, sous les frondaisons peu exotiques d'une pépinière de descriptifs ou de savantasses mis à contribution par le titulaire ; où se décèle enfin constamment, de la plus indiscutable façon, le désir de plaire à Renan, de ravir les dames et de coiffer un jour son front orageux de la sédative coupole des Académies.

Une chose, pourtant, sera difficile à dire, c'est l'insupportable et pluvieux ennui de ce bouquin dont la grisaille éternelle me fait songer à ce Val Sinistre du Daupliiné, que le soleil n'a pas visité depuis six mille ans, où de blanchâtres crétins remuaient à l'entour de moi, comme des fantômes, dans la pénombrable torpeur.

Ah! les descriptions du Père Didon ! ce mélange récrémentitiel de la pituite sébacée de Renan et des mucosités harmonieuses de Lamartine !

Ohr ses réflexions morales et ses homélies psychologiques 1 ce ravaudage besogneux des chaussettes à l'abandon de nos analystes passionnels !

Il faudrait pouvoir citer ce Dominicain promu grand artiste et qui peut écrire ceci que je picore à l'aventure parmi cinq cents notes :

LE RÉVÉREND PERE JUDAS 3g

« L'histoire de l'Enfant prodig-ue fait lever un dernier soleil dans les vies les plus coupables et les plus déshonorées. »

Le comble du facile serait de cueillir à profusion de petits mug-uets tels que ceux-ci: « Jésus était l'orgueil de sa mère », ou « Jésus était le plus chaste des législateurs »; à moins qu'on ne préférât l'avertissement de « ne pas prendre à la lettre les paroles de Jésus » ou l'ineffable recommandation de « lire entre les lignes » de l'Evangile.

Un protestant me disait, il y a quelques jours, que les plus ombrageux pasteurs luthériens ne pourraient pas trouver, en ce livre d'un moine romain, un seul mot capable de les offusquer et que cela ferait, au contraire, une excellente lecture pour fortifier l'esprit chancelant des congrégations réformées.

Ce témoignage précieux est déjà corroboré littérairement par le suffrage universel des imaginations à hauteur d'appui qui ne demandent pas qu'un poète les entraîne au fond de l'azur.

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Et voici comment tout appartient, dès à présent, à ce Judaillon de Père,, en attendant le jour plus ou moins prochain, mais inévitable, où sa condamnation sera prononcée par la lente Eglise qui n'envoie généralement ses sapeurspompiers que lorsque la maison est réduite en cendres.

La Genèàe raconte qu'aux temps anciens, « la terre étant mouillée et molle du déluge », Abraham vit venir à lui, comme trois fleuves de lumière, trois jeunes hommes formidables et mystérieux dont les visages devaient singulièrement resplendir, car la Tradition suppose que ces étrangers arrivaient du ciel et n'étaient pas moins que les Trois Personnes de Dieu.

Et c'était, dit le Texte, au moment de la grande « ferveur du jour ».

Le Patriarche était jeune aussi, quoiqu'il eût cent ans. Il était jeune comme l'Hospitalité et

LE RÉVÉREND PÈRE JUDAS l\\

TAdoration, et tout ce récit biblique a l'air de se dérouler ainsi qu'une trame de rayons vivants.

Sur le point de partir, ces visiteurs pleins de prophéties déclarèrent à leur hôte qu'ils reviendraient un certain jour, accompagnés de la Vie, et les siècles ont coulé sous l'arche de cette promesse colossale.

Aujourd'hui, le Père de la multitude est devenu infiniment vieux. Il n'est plus assis, comme autrefois, sous les ombrages de Mambré et il ne se met point en peine d'accueillir honorablement les voyageurs. Il vend des lorgnettes et tarife la semence humaine.

L'universelle Eglise l'a supplanté depuis longtemps, quant au sens divin, et c'est Elle seule désormais qui pourrait héberger les trois Co- Egaux de la Substance.

Mais, hélas! qu'ils sont devenus eux-mêmes décrépits et lamentables, à force de courir le monde !

Les adolescents glorieux d'il y a quarante siècles sont maintenant les Trois Pauvres, les

trois indigents effroyables et saboulés du mépris du monde, qui implorent la charité des chrétiens aux seuils des chapelles.

Il y a le Père dont la douleur silencieuse intimide les constellations, et il y a le Fils, toujours couvert de blessures, que ses plaies saignantes empêchent de cheminer, mais qui va, quand même, les bras étendus sur son porteur, lequel est rineffable Troisième, dont la face est si invisible et dont les gémissements perpétuels ont l'air de sortir du fond des abîmes.

Faut-il-voir en ces malheureux le Dieu trèspuissant qui confabulait avec les Prophètes et les Patriarches en leur faisant épeler sa gloire ?

Assurément, la moderne Eglise ne le pense pas. Ce qu'elle possède encore d'attendrissement ou d'entrailles appartient à des calamiteux d'un aspect plus divertissant, et lorsque ces terrifiques Agonisants de l'Eternité, dont les tremblotantes mains ont pesé les nébuleuses, passent dans les vents et les déluges au niveau de ses pieds d'argile, — tout ce qu'elle peut faire,

c'est de leur jeter, comme à des chiens, un os littéraire pris à la carcasse d'un Dominicain sans sépulture que les nobles fauves et les vautours même ont dédaigné.

22 novembre 1890.

de r Académie Française.

Dieu n'en est pas plus grand ni plus heureux pour avoir créé Brnnetière. — Bossuet, Elévations sur les mystères.

Un jour, il y a plus de dix ans, une puissante rafale de gifles passa tout à coup sur le cuistre impondérable qui tenait l'emploi de critique à la Revue des Deux-Mondes. Par un miracle inouï, et qui n'a certes pas obtenu l'étonnement qu'il méritait, tout ce qui portait alors une plume le conspua, exactement comme s'il eût été un Ecrivain.

Pour la confusion inexprimable des Visibles et des Invisibles, il obtint précisément le même décri dont fut honoré toute sa vie et après sa mort le grand Baudelaire outragé par lui.

Car il avait eu cette habileté, le pauvre homme, et il en devint, une minute, le semblant d'un individu. On comprend qu'une telle gloire

n'était pas pour durer. Il était même sans exemple qu'elle eût pu se prolong-er au delà des quelques instants qui représentent la longévité d'un animalcule.

Donc ce Brunetière ayant eu la cautèle de feindre l'existence juste au moment où naissait la fantaisie de se mettre quelqu'un sous la dent, on imagina que cet insulteur de la Poésie avait cessé d'appartenir au néant. Je me souviens d'avoir félicité de l'aubaine ce successeur des Curculionides fameux traditionnellement affermés par tous les Buloz pour tarauder la littérature. Celui-là, du moins, pouvait désormais, non sans orgueil, réintégrer le Rien qui était sa patrie et chauffer, avec la nonchalance d'un victorieux, le nombril qu'il croyait avoir à la flamme sans chaleur des petits fagots qui s'étaient égarés éventuellement sur l'échiné qu'on lui supposait.

Quant à Baudelaire, pourquoi se fût-il réveillé? Il lui avait, si longtemps à l'avance, répondu! a Ah misérable chien, lui avait-il dit dans /es Petits Poèmes en prose, si je vous avais offert un

paquet d'excréments, vous l'auriez flairé avec délices, et, peut-être, dévoré. Vous ressemblez au public à qui il ne faut jamais présenter des parfums délicats qui l'exaspèrent, mais des ordures soie"neusement choisies. »

Ce chien de Baudelaire est, aujourd'hui, une des Dernières Colonnes de l'Eg-lise.

« Ce sont autant de colonnes que vous élevez à votre gloire », a dit Bossuet, le grand et triste Bossuet qui parvint à peine à n'être pas un schismatique, et que déshonore un peu pi us l'admiration de Brunetièrel Car cet instituteur ne s'arrête jamais de citer Bossuet.

Parlant de Shakespeare, Victor Hugo a écrit :

« J'admire tout, comme une brute. » C'est ainsi que Ferdinand Brunetière admire Bossuet. Pauvre grand Bossuet des Variations et des Sermons, mais aussi, hélas! du Discours homicide sur r histoire universelle et, surtout, de la déplorable Défense gallicane — cette dernière heureusement écrite en latin !... On m'a montré sa dalle funèbre dans le chœur de la Cathédrale de

5o LES DERNIÈRES COLONNES DE l'ÉGLISE

Meaux et je médisais que cette pierre serait usée par les genoux des pèlerins, si celui dont elle recouvre la poussière avait pu être le saint Ambroise ou le saint Thomas de Cantorbéry que les contemporains espérèrent.

Au lieu décela, silence et banalité. Le bon chanoine qui me servait de guide n'eut rien à me dire, sinon qu'il valait mieux ne se souvenir de rien. Il avait raison,je pense, mais, tout de même, une telle absence de gloire sur les restes d'un homme dont le nom fracasse l'imagination, c'est d'une tristesse trop étrange et, vraiment, le culte

— quelque canin ou chevalin qu'on le suppose

— d'un Brunetière ne suffit pas.

Il suffit, cependant, à l'Académie Française à qui tout suffit et que tout contente, excepté la grandeur intellectuelle, et qui élira des juments, quand elle aura épuisé ses Rostand, ses Bourget ou ses Hanotaux.

C'est, en efTet, l'admiration sans entrailles de Brunetière pour « l'aigle de Meaux w qui l'a précipité à l'Académie. On n'avait jamais vu un

FERDINAND BRUNETlÈRE 5l

admirateur comme ça. J'imagine pourtant qu'il y eut autour de ce titre quelques petites saletés favorables... Mais je m'écarte sensiblement de mon objet. Je voulais faire voir la colonne que ce pion est devenu, l'inimaginable unité que ce pédagogue représente parmi les Dernières Colonnes de l'Église. Il faut avoir heureusement franchi la cataracte de bêtise absolue par où le vieux Nil de l'idiotie humaine fait son entrée dans le vingtième siècle, pour affronter, le temps d'un éclair, une aussi déconcertante pensée I

Il sera raconté plus tard à des malins qui refuserontde le croire que^ le 27 novembre 1894, M. Ferdinand Brunetière a eu l'honneur d'être reçu par Sa Sainteté, nominatim et privatim, en sa qualité de Nonce de la Revue des Deux- Mondes. Ce qui fut dit alors ne sera jamais révélé. C'est un secret entre M. Petdeloup et le Vicaire de Jésus-Christ. Telle fut l'origine du Columnat de Brunetière. La brochure peu apocalyptique née de cette entrevue l'a mis sous l'entablement. Qu'il y reste pour la joie dura-

ble des mascarons qui ne furent pas comme lui achevés en cariatides.

Cette brochure de cent pages se nomme la Science et la Religion. Balzac a écrit cinquante volumes du plus grand art dont plusieurs signifient Religion et ^S'cie/zce. L'Académie s'est passée de safigure,à celui-là, aucun pape n'a songé à le recevoir et l'Eglise a pu se soutenir sans son coup d'épaule. La situation de l'auteur de la Comédie humaine est autre que celle de Brunetière, décidément.

Ce qui est inouï, par exemple, et ce dont Balzac eût été bien incapable, c'est d'avoir écrit, en style de proviseur, la dite centaine de pages pour parler de la Religion en vue de la Science ou de la Science en vue de la Religion, sans nommer, une seule fois, Ernest Hello, qui a épuisé la matière, il y aura bientôt un demi-siècle (i). Il est vrai que celui-ci non plus ne fut pas de la Congrégation des pilastres.

{i) M. Renan, l'Allemagne et l'Athéisme au XI X^ siècle. Paris, Douniol, 1869.

L'excellent homme eut assez à faire toute sa vie de soutenir convenablement son vieux parapluie, même quand il n'y avait ni pluie ni vent. Je le vois encore. C'est à peine s'il put porter son âme extraordinaire et douloureuse, mais il y parvint et la consolante théolog-ie nous enseigne qu'il y a plus de quarante places à la droite de Jésus-Christ.

Oui, je viens de feuilleter une dernière fois cette plaquette qui finit par le nom de Bossuet. Impossible d'y découvrir le nom d'Hello. Le crétin d'Hulst, dit Monseigneur, est nommé, Taine est nommé, Berthelot et Renan sont nommés, Clemenceau, Brisson, Homais, Bouvart et Pécuchet, tous sont nommés, jusqu'à Jean Jaurès. Ernest Hello ne l'est pas.

C'est ahurissant, abrutissant, idiotifiant, mais c'est ainsi. L'ig-norance pure et simple étant insupposable, reste le prodige tout nu de ce silence qui est parmi les choses les plus mystérieuses qu'on ait vues depuis le commencement des siècles.

Enfin Brunetière est une Colonne. Il y en a peutêtre d'un plus élégant module, mais voyez ce chapiteau: « Il ne s'agit plus que de choisir entre les formes du christianisme (!!!) celle qu'on pourra le mieux UTILISER à la régénération de la morale et je n'hésite pas à dire que c'est le catholicisme. » Ce maître d'études « n'hésite pas », peut-être parce qu'il y a en lui quelque chose de la nature des centaures auxquels il fut, je crois, comparé. Il est le centaure de la religion et de la critique échappé aux flèches de Pirithoûs et aux illécébrances des Sirènes.

Etant un penseur, il n'hésite pas à croire à la pluralité des religions, comme Fontenelle croyait à la pluralité des Deux Mondes; mais parce qu'il est en même temps un homme juste, il tient expressément à « ne pas méconnaître la haute valeur du protestantisme ». De là à proclamer, fût-ce dans un semblant d'ironie, que « le protestantisme a la raison pour lui », il y a un si petit cheveu que cela ne fait presque pas de différence.

FERDINAND BRUNETlÈRE 55

Et voilà donc ce que soutient cette colonne : Un protestantisme large tolérant l'Eglise, Bossuet et Calvin sur le même plan intellectuel (i)! Le Bossuet des Variations I Mais Brunetière est si pion qu'il n'a pas dû lire autre chose que les Oraisons funèbres, le fameux Discours et, peutêtre, deux ou trois panégyriques ou sermons. Le reste où il était question de Dieu a dû tellement le raser !

Dans un éclair de raison, de cette raison qui est certainement le privilège du protestantisme, il pousse l'audace de l'intuition et le casse-cou de la transcendance jusqu'à dire qu' « il n'y a qu'une question a résoudre: Jésus-Christ est-il ou n est-il pas Dieu? » C'est ici que l'allégresse des catholiques, à commencer par Léon XIII, ne connaît plus de bornes. Un homme s'est rencontré... pour trouver çal II arrive, alors, — l'époque étant inouïe — que cet homme est reçu par le Pape, tellement reçu que l'auguste auteur

(i) La Science et In ReUjion, page 3i.

de l'Encyclique /><? conditione opiûcum, devenu, pour l'étonnement du monde, le pavillon du Socialisme et de la Démocratie, l'écrase, comme une punaise, de sa Bénédiction irréparable. « Le Concordat philosophique, » écrit alors à cet aplati un correspondant opportun, « que, nouveau Bonaparte, vous êtes allé signer à Rome, au nom de la pensée française !... » N'est-ce pas un péché de lire ces choses?

A l'heure où j'écris, le successeur de Pie IX est sur le point de mourir. Peut-être est-il déjà mort et devant Dieu, face à face. Que va-t-il dire au Pasteur qui lui redemandera son troupeau? Quel compte rendra cet intendant qui a enfoui le talent de son Seigneur, ce berger qui a sacrifié les brebis pour réconcilier les chiens avec les loups? Que répondra-t-il à son Maître, ce premier de tous les Vicaires du Fils de Dieu qui ait encouragé la Canaille et restitué la parole à la servante de Caïphe, silencieuse depuis tant de siècles? Alléguera-t-il « le côté d'où vient le vent », « la queue de la poêle » ou

FERDINAND BP.UNETIÈRE By

« l'assiette au beurre », au milieu du ruissellement des Anges et parmi les cataractes de la Lumière?

Enfin ce dissipateur du Sijllabiis fera-t-il à son Juge cette déclaration prodigieuse :

— Autant que je le pouvais, j'ai détruit la foi en frappant au cœur l'obéissance des peuples et la discipline du clergé. Je me suis tu chaque fois que les forts massacraient les faibles et j'ai donné ma bénédiction à ceux qui Vous outrageaient. Les victimes de la violence ou du mensonge qui me nomment leur Père ont en vain crié vers moi.

A cause de moi, la France est au désespoir.

Enfin, le danger de mes doctrines républicaines et la parfaite abomination de mon inertie pontificale ont été un scandale comme on n'en avait jamais vu.

Seulement, voici Brunetière qu'aucun autre pape n'aurait pu séduire. Ce précieux bavard n'est-il pas une de vos plus fermes Colonnes? L'ai-je payée d'un trop grand prix, ô Seigneur?...

Le catholicisme contemporain suppose qu'une

telle conquête est plus qu'il ne faut pour effacer tous les Reniements.

Post-Scriptum. — On me communique une conférence de Brunetière: la Question du Droit de V Enfant, lue à Lille, « sous les auspices des Unions {sic !) de la Paix sociale et au nom de la Ligue de la Liberté d'enseignement (!!!) » le i8 janvier 1908. L'objet publié par le Temps a plus de mille lignes et la lecture en est terrible.

J'ai essayé pourtant. J'ai vu « la revendication de la liberté de l'erreur, au nom de la liberté de conscience » ! Ailleurs c'était « l'admission en principe de la neutralité de recelé et de son indépendance à l'égard de toute confession ». Ailleurs encore, et dans le même patois, j'ai trouvé ceci : « Quelque intérêt que je porte aux congrégations, enseignantes ou autres, hospitalières ou contemplatives — et dont je crois leur avoir donné plus d'une preuve — j'en porte davantage encore à la liberté de l'enseignement, qui les dépasse ou qui les déborde. »

FERDINAND BRUNETIERE

Un Monsieur Gréard, par exemple, débordant (?!?!) saint Jean de la Croix ou saint Philippe de Néri!....

Eh bien! j'y renonce, la vie est trop courte.

de r Académie Goncoiirt.

Les âmes qui marchent dans la lumière chantent des cantiques de lumière ; celles qui marchent dans les ténèbres chantent le cantique des ténèbres.

P. DE Caussade, L'Abandon à la Prouidence divine.

Je ne répéterai pas le mot terrible de Barbey d'Aurevilly à qui je l'avais présenté et qui ne put jamais vaincre son antipathie. Ily a de cela seize ou dix-huit ans. Huysmans venait de publier A Rebours et j'étais seul encore à pressentir la courbe infiniment elliptique par laquelle ce disciple de Médan devait arriver un jour au catholicisme de bibelot.

Que dirait aujourd'hui le vieux maître, le pauvre vieux maître plein d'enfantillages et de splendeurs, mais si noble, si profondément géné-

reux et dont le tact était infaillible en matière de catholicisme? Que dirait-il en voyant ce saint Paul du cliemin de velours dont la conversion étonne les architectes et décourage les marchands de curiosités?

Un jour que saint François d'Assise était en prières, une voix sortit du crucifix devant lequel il était prosterné et il lui fut dit par trois fois: « Va, François, et répare ma maison que tu vois tomber en ruines. » Huysmans a peut-être entendu quelque chose de semblable et, tout de suite, il s'est mis bravement à étayer la vieille Ég-lise avec des dictionnaires et des documents archéologiques.

Le malheur — ou le bonheur — ^ c'est l'inouï, surnaturel et irrévélable ennui de cette manigance, ennui sans pardon qu'aggrave sans mesure une langue dénuée de probité, la plus fabriquée des langues littéraires, la plus plaquée, frelatée, sophistiquée, biseautée et maquillée qu'on ait jamais vue.

Le prurit du « mot rare », de « l'épithète

J. K. HUVSMANS 65

rare » dont l'auteur d'yl Rebours était déjà dévoré et qui le faisait se gratter partout, s'est exaspéré incroyablement. Le catholicisme semble avoir mis en lui des démang-eaisons inconnues, des démangeaisons impersonnelles. Il en arrive à gratter les autres.

11 ig-nore que ce qu'il nomme le mot rare, c'est-à-dire l'invention dans le style et ce merveilleux remuement de l'âme par l'arrang-ement des vocables même les plus simples, surtout les plus simples ; il ig-nore, le malheureux ! — et pour toujours, je le crains bien — que c'est un instrument dont il faut savoir jouer, comme le violon ou la clarinette.

Un homme qui écrit « mésavenir » pour forniquer ou « d'obscurs évêques, d'illucides saints » pour des statues d' évêques et de saints placées à contre-jour et, par conséquent, mal éclairées (i); ou « nescience » pour ignorance, ou « achristes » pour non chrétiens et « stigmatifères » pour stigmatisées; ou« diagnostiquer »

(i) La Cathédrale, page 35.

pour préfigurer, prophétiser (i); ou mieux encore — ô Patriarches et Prophètes, ô Samaritaine sur mesure et toi, ô Belle Jardinière éternellement assise au coin du quai ! — le « Testament NEUF » pour le Nouveau Testament (2), ainsi désigné comme un pantalon, etc., etc., etc. ; cet homme, dis-je, est un littérateur infortuné, captif d'un maître implacable.

Alors, je le répète, quel ennui sans nom! Il faut croire que le monde catholique avait soif de s'embêter d'une façon extraordinaire. Il a donc fait un succès à cette fontaine. Dieu sait pourtant s'il est rosse, le monde catholique, et s'il traite chiennement les gens de talent 1 Rappelez-vous Verlaine et le lamentable Hello. Mais dans le cas de Huysmans, il avait, avec l'infaillible flair des médiocres, subodoré le faux écrivain, de même que, dans le cas de Goppée, il ne cesse de renifler voluptueusement le faux élégiaque, tout le long

(i) La Cathédrale, p. 3 16. « Elie diagnostique l'Ascension par son enlèvement sur un char de feu. » b) Idem, pp. 67, Gg, 197, 822, etc. !1!

des murs. Etre assommé par ces convertis, ne serait-ce pas aussi le secret d'avoir part au torrent des faveurs divines qui les iaondent?

« Je m'ennuie à crever, dit l'auteur de La Cathédrale (i)... J'ai l'ennuide moi-même, indépendant de toute localité, de tout intérieur, de toute lecture... De moi-même, ah! oui^ par exemple! Ce que je suis las de me surveiller, de tâcher de surprendre le secret de mes mécomptes et de mes noises i Mon existence, quand j'y songe, je la jaug-erais volontiers de la sorte : le passé me semble horrible, le présent m'apparaît faible et désolé et, quant à l'avenir, c'est l'épouvante. »

On conçoit que de telles déclarations fassent venir du monde ! L'ennui de Huysmans tout seul, sans aucune roublarde concomitance de François Coppée ou de toute autre Colonne, a fait des conquêtes. Je l'ai rencontré, cet ennui de givre, non loin du cercle polaire, dans des pays cuistres et congelés oùla compilation achar-

(i) Page 220.

08 LES DERNIÈRES COLONNES DE l'ÉGLIRE

née, la documentation furieuse et le bâillement des portes de l'enfer sont regardés comme des signes de grandeur. Je serais peu étonné d'apprendre que des Norvégiens ou des Islandais, asservis par La Cathédrale et Sainte Lydwine, sont devenus catholiques en se décrochant la mâchoire, -r- des catholiques Scandinaves, bien entendu, c'est-à-dire d'excellents pupitres pour les antiennes des démons de la Médiocrité.

Et même, sans aller si loin, j'imagine que plusieurs grenouillères de la Hollande ont dû coasser d'aise à l'apparition de ce catholicisme glacial engendré d'un de ses enfants, car Joris-Karl est infiniment Hollandais, malgré les registres et les cartons de l'état civil.

Comment la patrie des immenses pions bataves résisterait-elle au professorat cumulatif du symbolisme des cloches, des vitraux, des pierres, des bêtes, des couleurs, des odeurs, des fleurs, des légumes — oui, des légumes ? Quelle défense contre l'écrasante énumération des auteurs qui ont écrit sur ces matières ? Où trouver le

moyen de rechigner, par exemple, à rinterminable dissertation sur « les principes d'un rituel coloré » ? — dissertation approuvée, cela va sans dire, par l'abbé Plomb, qui, d'ailleurs, approuve tout et paraît avoir un fier estomac.

Il y a, dans La Cathédrale, de la page 288 à la page 3oo, le plan d'une basilique en fleurs par le moyen de l'horticulture symbolique, plan qui est bien certainement le tour de force le plus compliqué d'un lyrisme bondieusard à tout casser, à tout démolir. La rue Saint-Sulpice est par terre, d'une extrémité à l'autre. En cet endroit se lit une phrase étrangement perverse où Huysmans tâche de jeter un peu d'infamie sur la Rose et môme sur le Lys (i). 11 m'a rappelé ralfreux paysan de Zola, lançant à pleines mains ses excréments à travers une noce. Il déteste ces fleurs de Marie comme il déteste le Soleil, le Midi, le Bleu du ciel. Ah! c'est un vrai Hollandais, c'està-dire un mufle derrière une digue, avec des élans de garçon coifl'eur très-avisé.

{\) Pages a83 et 284.

On se demande où peut bien être la place de la pensée dans des livres dont l'unique objet paraît être de nous tenir au courant des lectures de leur auteur. L'inintellig^ence des choses dont il parle à coups de citations serait incroyable si on ne se souvenait pas que Huysmans a débuté dans la maison et sous l'aile du Crétin des Pyrénées.

En veut-on quelques exemples ? Après une explosion d'étonnement sur l'accomplissement des Prophéties, il finit par cette ânerie colossale qui démontre qu'il n'a jamais eu même un commencement de compréhension des Saints Livres :

« En supposant, par impossible, que les Evangiles disparaissentjl'on pourrait les reconstituer, narrer en abrég-é l'existence (sic) du Sauveur qu'ils racontent, rien qu'en consultant les révélations messianiques des Prophéties (i). »

Le pauvre homme, catholique d'hier et par conséquent très-altier, qui n'avait jamais ouvert une Bible avant sa conversion, n'en revient pas

[i) La Cathédrale, pafje 3i6,

î. K. HDYSMANS *J l

de découvrir les Prophètes et divulgue avec une audace de Prométhée des secrets connus de tout le monde depuis deux mille ans. Qu'un peu d'exégèse rudimenlaire lui soit conférée, aussitôt il ressemble à une haletante vierge de banlieue qui aurait mis la main sur un album de photographies 6ï/:/>^/y«/i^e5...

Autre exemple : « Pour bien comprendre David, dit l'abbé Plomb, il faut ne pas le séparer de son miUeu (i). » L'abbé Plomb n'arrive pas à prendre son parti de la sainteté du Roi prophète. Une l'injurie plus, comme dans En rouie, — le vide-lecture qui précéda immédiatement La Cathédrale — mais c'est tout juste. Pour ce qui est de l'auréole, il veut qu'on sache qu'il la lui refuse absolument.

Troisième exemple : Quand Jude Thaddée l'interroge pendant la Cène, « Jésus répond à côté, ou, pour mieux dire, ne répond pas(2) » !!!

(i) Idem, p. 335.

(2) Idem, p. 455. Je ne souligne pas suffisamment a côté qui est d'une beauté vraiment extraordinaire. Jésus répondant A COTÉ !1! ?

Quatrième exemple : Huysmans ne conçoit pas qu'un moine écrivain soit dispensé de « se retremper dans la prose d'Hug-o, de Baudelaire, de Flaubert (i) ».

Cinquième exemple et dernier, pour finir, la matière étant, d'ailleurs, inépuisable. Lire les pages 84,85 et 86 sur « l'âme des cathédrales », où il est expliqué que celles de Paris, d'Amiens, de Laon n'ont pas d'âme, tandis que celles de Rheims,de Rouen, de Dijon, de Tours, du Mans, de Bourges et de Beauvais en ont une, si on veut, mais plus ou moins agonisante et qu'il n'y a, en somme, que la cathédrale de Chartres, Notre-Dame-des- Victoires à Paris et Notre-Dame de Fourvières à Lyon, qui aient ce qui peut s'appeler des âmes. C'est un peu décourageant, on l'avouera, de se dire que la présence du Saint Sacrement ne suffit pas pour constituer une âme à toutes ces pauvres diablesses de basiliques.

Mais ne viens-jepas d'écrire la locution adverbiale en somme dont l'emploi, incroyablement

{i) La Cathédrale, p. 36o.

J. K. HLYSMANS

fréquent et pouvant être comparé à un tic, singularise avec tant d'ironie l'écrivain le plus incapable de résumer et de conclure ?

Dans un article intitulé L'Incarnation de l'Adverbe, publié il y a douze ans, au lendemain de l'apparition de Là-Bas, j'écrivais ceci:

« Arrivons maintenant à l'Adverbe. Le goût passionné de Huysmans pour cette partie du discours est étrangement et profondément caractéristique.

« Pour qui cherche, dans les œuvres des écrivains, autre chose qu'un délassement ou une trépidation nerveuse, le titre d'un livre a l'importance d'un ostensoir de grandeur ou de vanité.

« Qu'il le veuille ou non, l'auteur est forcé d'étaler là son es/jece que ne consacre pas toujours le ravissement du lecteur.

(( A ce point de vue, les titres de Huysmans sont peut-être les plus étonnants qui soient: En Ménage, A Rebours, En Rade, A Vau-l'eau, Là-Bas. Remarquez que ce n'est pas môme l'adverbe, c'est la locution adverbiale.

74 LES DERNIÈRES COLONNES DE L'ÉGLISt

« Le dynamomètre de son esprit, c'est la locution adverbiale. Le simple adverbe serait encore trop précis, trop mâle, trop dogmatique et trop tranchant pour un appareil cérébral incapable de fonctionner autrement que dans un mode subjonctif et satellitaire. La pensée de cet homme a l'évolution triste et lointaine de la planète des calamités.

« L'adverbe, i^elon la grammaire, est un mot invariable qui modifie le verbe, l'adjectif ou un autre adverbe par une idée de lieu, de temps, de circonstance, etc. Ce dangereux subalterne est le chien du troupeau des phrases. Quand il commande, c'est pour dévorer.

« Le même adverbe, selon la littérature saturnienne, est un vocable de crépuscule qui se charge d'inféconder l'Affirmation, d'estomper à la plombagine les contours de la Parole et de favoriser d'un brouillard les monstrueux accouplements de l'Antinomie. C'est le bienfaiteur du Néant.

« C'est pourquoi Huysmans idolâtre si jalousement jusqu'au simulacre de l'Adverbe qu'il

J. K. HUYSMANS ']b

lui a bâti des chapelles où ne peuvent entrer qu'en tremblant les g-énitives Prépositions ou les Conjonctions obscènes, mais d'où sont bannies avec rigueur les patibulaires Intwjections. »

Rien à chang-er aujourd'hui à ces vieilles lignes, sinon la dernière, qu'il faudrait remplacer par je ne sais quoi. En se convertissant au catholicisme, Huysmans s'est converti surtout à l'Interjection. Comment ce découvreur pantelant et toujours stupéfait du plain-chant, de l'architecture, de la mystique, du symbolisme, de la liturgie et de tant d'autres arcanes aurait-il pu s'en passer? Que sera-ce le jour où il découvrira enfin le catéchisme? L'interjection ne sera plus assez, il lui faudra la Prosopopée.

Tout de même, 488 pages, rien que pour La Cathédrale, sans rencontrer une idée, c'est atterrant 1 Rien, sinon la lecture même du paquet, ne pourrait montrer l'incomparable sottise des conversations entre Durtal et ses deux abbés dont l'abbé Plomb, l'ineffable abbé Plomb, entretiens

d'un ennui à tuer les mouches, où chacun apporte son petit carnet de notes archéologiques, hagiographiques, liturgiques ou exégétiques, avec toutes les références; où les plus savants bouquins et, autant que possible, les plus inconnus, ont été mis à contribution par ces trois bavards qui dégorgent leurs lectures, pendant des heures, sans jamais obtenir la grâce d'un aperçu, d'un pâle trait de lumière, d'un semblant de conclusion sur quoi que ce soit.

La prétention déclarée deHuysmansest d'être en forts bons termes avec la Sainte Vierge. — Ah! vous, il vous sera beaucoup pardonné parce que vous l'aurez beaucoup aimée ! se faitil dire par une femme de ménage qui est une Sainte, bien entendu, « une colonne de prières », et dont l'admiration pour lui est sans bornes.

J'y consens de tout mon cœur. Mais ce banlieusard a des façons de parler de Marie qui doivent produire comme un remous d'effroi dans le torrent des Dix Mille Anges que la

visionnaire d'Agreda voyait autour de l'Immaculée Conception.

Il est vrai qu'un catholique neiif(\m sait presque tout et qui a lu des bonshommes aussi obscurs que Théodore le Chang-eur, aussi complètement illucides que Durand de Mende ou saint Méliton,peut ignorer ce que c'est que l'Immaculée Conception. Confondant ce dog-me avec celui de l'Incarnation, il pense, comme feu Zola et les autres commis-voyag'eurs, que le Vocable consacré par Pie IX, le 8 décembre 1804, et ratifié à Lourdes, quatre ans après, par la Mère de Dieu elle-même, est assez traduit, par Vierg-e- Mère, sans autre éclaircissement. Conférer, pour cette ânerie puissante, lignes 19, 20 et 21, page 77 de La Cathédrale.

Outillé de la sorte, il prie la Sainte Vierg-e d'avoir pitié de sa « rosse d'âme » qui se cabre, qui rue et n'avance pas (i); prière qui aurait pu être belle et qui est si péniblement, si pauvrement fabriquée ! En cet endroit, de même qu'en

(i) La Cathédrale, page 35o.

plusieurs autres, il est visible que Dieu a donné quelque chose qui coûte peut-être épouvantablement cher à un inconnu accroupi depuis des années dans un caveau de torture, et ce quelque chose, qu'en a-t-il fait, le malheureux ? Ebloui de son succès, encouragé par de misérables prêtres qui ne l'avertissent pas de son danger, il paraît avoir choisi, dans ses tristes livres et dans sa vie, de ne regarder que luimême.

Chose remarquable ! Marie de laquelle il veut qu'on le croie éperdu d'amour,, il ne la nomme presque jamais par son admirable et très-saint Nom qui fait trembler les diables et que l'Eglise honore d'une fête particulière. Avec lui, c'est toujours la Vierge, ou Notre-Dame, ou la Madone, ou bien encore « la fille de Joachim (i) ». Pour un rien il dirait : la fille à Joachim. Ici, Notre-Dame de Lourdes est nommée — ô Jésus en-ag-onie ! — a la Madone des sourires, la

(i) La Cathédrale, p, 77.

Tenancière (!!!) des g-lorieuses Joies (i)... la Vierge pour tout le monde » par opposition à Notre-Dame de la Salette, qui est « la Vierge pour les mystiques et les artistes ». Là, elle est dite monstrueusement, énormément, « la Mère en gésine h, comme s'il s'agissait d'une femelle sur le point de mettre bas (2).

Mais il se peut très-bien, après toat, que ces irrévérences quasi-sacrilèges se combinent tant bien que mal avec une sorte de respect très-inférieur, car il ne faut pas oublier l'école de ce moutardier. Chez les naturalistes il y a, comme chez les empailleurs, une impuissance congénitale à différencier la femme de la femelle, ce qui est peut-être une excuse, quoniam imbecilles facti estis ad audiendum, a dit saint Paul (3).

Néanmoins, puisque je nomme, une fois de plus, l'école naturaliste, voici une réserve que la stricte équité m'impose. La pciite de Zola et

(2) Id., p. 96. A rapprocher de l'effroyable mot delà paçe 366: « un Christ assis sur une fesse (I) et tenant une croix. «

(3) Hébr., v, ii.

8o LES DERNIÈRES COLONNES DE L ÉGLISE

de sa clique ayant été d'écrire à la manière des cochons, Huysmans, un jour, rêva d'écrire à la manière des hommes et se sépara, non sans quelque fierté, mais n'ayant pas de quoi soutenir son rôle, il ne put atteindre au style désenchaîné, se noya dans le Rubicon et resta naturaliste réfractaire.

De là le manque absolu de générosité d'esprit qui fait partie de la célébrité de cet écrivain. De là aussi, très-certainement, cette haine carthaginoise du lyrisme, de la mélodie dans le discours, qui est sa marque indélébile. Quand une phrase pourrait finir avec éloquence, Huysmans la mutile tout à coup, lui coupe la queue méchamment, perversement, avec des cisailles grinçantes et ébréchées, de même qu'un barbare ou un méchant garçon qui détruirait à plaisir une belle chose.

Il paraît être l'inventeur d'une sorte d'inversion germanique ou d'enjambement qui lance le régime à l'extrémité de la proposition ou même de la période, ainsi qu'un paquet, par-dessus

toutes les incidences, et sans le moindre souci de savoir où il tombera, ce qui produit quelquefois des effets extraordinaires. Cela, vous le rencontrerez à chaque page. Evidemment, c'est une manie et les citations seraient puériles, celleci par exemple : « Les bourrasques qui parcourent, sans que rien les puisse arrêter, la Beauce (i). » Autant dire : Rendre à un facteur de la poste qui s'est trompé, faute de savoir lire, une lettre, au lieu de Rendre une lettre, etc., ou bien Se faire de la femme du receveur de l'enreî^istrement, des domaines et du timbre aimer. Tel est le rudiment. On comprend ce que cela peut devenir avec des complications et des entrecroisements. Un chef de gare qui manœuvrerait avec SCS trains comme Huysmans avec ses phrases écraserait mille bourgeois par jour, ce qui, au demeurant, ne serait pas une occasion de désespoir.

Quand on en arrive, à force de rareté, à cesser tout à fait d'écrire, il y a d'autres inconvé-

(i) La Cathédrale, pa^^e 8.

82 LES DERNIÈRES COLONIES DE l'ÉGMSE

nients plus graves, le Ridicule et la Sottise, pour commencer. On vient de les voir fonctionner, mais il y a des pages de déroulement ininterrompu, telles que le récit du voyag^e de Durlal à La Salette.

Que vous semble de cette phrase qu'on croirait avoir été écrite sous un parapluie : « Le paysage était sinistre ; Ton éprouvait un extraordinaire malaise à le contempler, peut-être parce qu'il déroutait cette idée de Vinfini qui est en nous (i). » Remarquez qu'il s'agit d'un des plus beaux paysages de montagnes qui soient au monde, mais la sorte d'infini quiest en Huysmans ne s'arrange pas des sites en casse-cou(2). Il lui faut l'azur plus calme des images de piété. Les montagnes ne lui plaisent pas du tout, les rocs non plus, ni les précipices, ni les eaux furieuses. Les pèlerinages où il peut arriver des accidents surmènent la dévotion de M. Folan-

{ï) La Cathédrale, page i5.

(2) « Il suffisait, pour résumer le paysage, d'une phrase : c'était la pelade de la nature, la lèpre des sites! » Idem, p. 16. Margaritas jinte porcos, dit Notre^Seigneur dans son Evangile.

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tin et le foui hennir vers son cabinet de travail et ses chaussons feutrés.

« Penché à la portière du vagon, Durtal plongeait directement dans l'abîme; sur cette ligne étroite à une seule voie, le train longeait, d'un côté, les quartiers accumulés de pierre, et de l'autre, le vide. Seigneur! Si l'on déraillait! Quelle capilotade! » se disait-il (i). Voilà tout l'effet sur son âme du sublime torrent de La Salette que déshonore aujourd'hui le voisinage d'un chemin de fer. Le Drac lui fiche le trac, simplement, et il ne s'en cache pas. Ne s'est-il pas vanté, il y a quelque vingt-cinq ans, d'à voir fait la guerre de 70 dans les hôpitaux, en proie à une continuelle colique?

Toutdépenddu point de vue. Quand l'héroïsme semble grotesque, la chiasse devient glorieuse. Il n'est pas loin de se considérer comme un martyr pour avoir accompli le pèlerinage de La Salette, et les montagnes environnantes, qu'il compare à « des tas géants de coquilles d'huî-

(i) Idem, p. i3.

très », lui t'ont si peur qu'il y a vu — lui, le naturaliste condamné pourtant aux travaux forcés de l'exactitude photographique — « des glaciers et des neiges éternelles'.... (i) » se croyant sans doute au Mont Blanc ou à Chamouny.

Mais il en veut terriblement à ce pauvre Drac qu'il déclare « hideux... rivière de bile, maléficiée, pourrie avec ses plaques savonneuses, ses teintes métalliques, ses fragments d'arc-enciel échoués dans des boues ». Cette admirable nature l'enragé et c'est tout juste s'il excuse la Sainte Vierge de s'y être manifestée. Alors, n'osant pas se venger sur Elle, il tombe sur ses images.

« Au point de vue de l'art, sur celte minuscule promenade, près de la source captée par des tuyaux à robinets, s'érigent, à trois places différentes, des statues de bronze. Une Vierge accoutrée de vêtements ridicules, coiffée d'une sorte de moule de pâtisserie, d'un bonnet de

(i) La Cathédrale, p. lO.

Mohicane, pleure, à genoux, la tête entre ses mains. Puis, la même femme, debout, les mains ecclésiastiquement ramenées dans ses manches, regarde les deux enfants auxquels elle s'adresse : Maximin frisé tel qu'un caniche et tournant entre ses doigts un chapeau en forme de tourte, Mélanie engoncée dans un bonnet à ruches et accompagnée d'un toutou de presse-papier, en bronze : enfin la même personne encore, seule, se dressant sur la pointe des pieds, lève, en une allure de mélodrame, les yeux au ciel (i). »

Telles sont les expressions haineuses et basses lancées par ce catholique sur ces trois statues admirables, exécutées, avec l'exactitude la plus religieuse, d'après les indications des Innocents et qui sont, pour ce qui regarde les privilèges irrévélables de Notre-Dame de la Transfixion, l'epitome symbolique le plus universel et le plus complet. Iluysmans a si peu le sens mystique et il est tellement privé de l'intelligence des Signes qu'il a cru voir là des reliefs

(i) Idem, page iG. In die jadicii. libéra nos. Domine.-

imag-inés par un plâtrier d'Académie ambitieux de commandes épiscopales.

Et le Discours, qu'est-il devenu ? Le Discours de l'Apparition aux deux enfants, le Discours inouï et trois fois surnaturel où la Dame des Sept Douleurs, rompant un silence de dix-neuf siècles, depuis les Noces de Cana, parle enfin publiquement et « à tout son peuple », comme Dieu seul pourrait parler :

— J'ai donné six jours pour travailler. Je Me suis réservé le septième, et on ne veut pas Me l'accorder.

Huysmans l'a-t-il jugé ridicule aussi, ce vêtement du Verbe éternel? L'a-t-il connue, seulement, cette effrayante Parole qui réglera, un jour, tous les battements des cœurs et qui paraît être le Verbum nouissimum de l'Esprit-Saint? Il n'en dit absolument rien et on se demande ce que ce pèlerin est allé faire sur cette Montagne.

Dieu sait pourtant s'il ressasse le symbolisme, l'honnête garçon ! Seulement, comme il n'est fait aucune mention de celui-là dans les recueils ou

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spicilèçes qu'il a consultés ; comme saint Nil n'eu dit pas un traître mot, non plus que le sympathique Durand de Mende ou le pétulant abbé Bulteau, et que Petrus Gantor, Honoré le Solitaire, Walafrid Strabo, Pierre de Capoue, Raban Maur et jusqu'au décisif abbé Vigouroux gardent le silence; comme, d'autre part, l'auteur des œuvres de J. K. Huysmans n'est pas précisément doué d'intuition et d'initiative, surtout en matière de glose ou d'herméneutique, cet impartial voyageur, heureusement doublé d'un critique d'art, est dans la nécessité invincible de ne rien comprendre à ces effigies. Alors il tape dessus comme un Visigoth ou comme un Cosaque. Ainsi le veut sa logique d'enfant de Flaubert invité au discernement des choses divines. Puis, que dirai-je encore ? Il y a le mot dont je n'ai pas voulu au commencement de cette étude, l'affirmation de ce pauvre mort qui ne fut pas sans grandeur quand il était sur la terre et de qui nous n'avons plus la mesure depuis qu'il est dans l'éternité. L'infortuné Huysmans peut

écrire tout ce qu'il voudra, aux applaudissements de tous ceux qui sont faits pour l'admirer. Sa nature triste le condamne à détester la Force, la Grandeur, la Santé, la Beauté, la Noblesse, la Magnificence,... la Béatitude.

Il parle quelque part de l'impuissance, de l'inefficacité de sa prière. Je crois bien. La prière est un don de Dieu, gratuit, sans doute, comme tous ses dons, mais qu'on ne peut pourtant pas supposer départi à un cœur si bas. Ce serait trop inouï d'avoir cruellement poussé son frère dans les ténèbres après l'avoir dépouillé, de triompher de ce crime depuis quinze ans et de recevoir, quand même, le baiser de la Bouche de Jésus-Christ! C'est assez terrible déjà d'être devenu, en cette manière, la plus cannelée d'entre les dernières colonnes de son É^^bse.

Quel malheur tout de même

que d'avoir une bobine dans

la cervelle et de se dévider

ainsi ses récentes lectures !

L'Oblat, page i34.

Sainte Lydwùie est un intermède au beau milieu du roman autobiographique de Durtal. Un g-arçon clairvoyant, l'abbé Plomb, sans doute, lui aura dit : — Mon cher ami, vous êtes trop amusant, trop guilleret, trop enjoué, trop épanoui, laissez souffler vos lecteurs. On finirait par vous rappeler que la vie n'est pas un carnaval, la vie chrétienne, bien entendu. On vous reprocherait de n'être pas un converti sérieux. Considérez à quoi vous engage cette précieuse qualité de converti qui fait que le monde catholique a les yeux sur vous. Voyez notre Coppée,

comme il porte bien ça ! Ce n'est pas lui qui ferait un livre divertissant comme La Cathédrale! Le voilà, le vrai converti, le converti tout de bon qui jamais ne bronche dans la rigolade. Croyez-moi, faites-nous une vie de sainte. Quand on a pondu les Sœurs Vatard on est tout désigné pour la rénovation de ce vieux genre. L'hagiographie manque de bras, c'est indiscutable. Prenez-moi votre compatriote sainte Lydwine, par exemple. Avec un pareil sujet, vous obtiendrez, presque sans effort, un livre grave, documenté et ravissant, pouvant être lu par les dames.

J'imagine que telle a dû être la genèse de Sainte Lydwine. Il faut se souvenir de l'outrecuidance particulière aux convertis de la onzième heure en littérature pour ne pas tomber par terre à la vue de sainte Lydwine écrivant l'histoire de Hiiysmans, car tel m'a para être le vrai sens du livre et son intention profonde.

Je voudrais bien savoir s'il y a un seul homme au monde capable d'entrevoir encore ce

j. K. HUYSMANs gi

que c'est que d'écrire l'histoire des saints. Cela exig-e des notions si oubliées, des sentiments si défunts, si enterrés ! Parmi les êtres les moins étrangers, en apparence, aux choses divines, chez les catholiques les plus pieux, l'ignorance maintenant est si complète et les cœurs sont situés si bas que la Sainteté leur paraît un superlatif de la Vertu.

Cette Essence exclusive et incompatible est devenue un élixir pour ces intelligences de parfumeurs.

Personne n'a plus l'air de savoir que la sainteté est l'Octroi surnaturel qui sépare autant un homme des autres hommes que si sa nature était changée. Et cela ne se fait pas tout à coup ni peu à peu. C'est une chose qui se passe au fond de Dieu, dans les avenues silencieuses de sa Volonté. On est un saint comme on est un homme de génie, c'est-à-dire une créature aussi à part, aussi séquestrée, aussi prodigieusement solitaire que pourrait l'être une espèce végétale du Paradis perdu. Il n'y a pas de route pour aller

LkS DERNIERES COLONNES DE L EGLISE

du talent aug-énie et tous les torrents mugiraient à l'aise entre la vertu la plus gigantesque et une sainteté rudimentaire.

Mais comment parler de l'âme d'un saint ? Si on peut dire, pour la confusion de l'esprit, que l'âme d'un boutiquier ou d'un employé de chemin de fer est un univers dont l'immensité morne a déterminé l'Agonie du Rédempteur, que sera-ce de ce tourbillon d'abîmes de lumière qui constitue l'âme d'un saint ? Edgar Poe, dans Eurêka, parlant de la planète Jupiter qui est trois ou quatre cents fois plus grosse que la terre et supposant la puissance de vision d'un Ange, se demande ce que pourraient être ses pensées en voyant pirouetter au-dessous de lui cet effrayant globe !...

Les paroles et les images manquent totalement ici. Tout ce qu'on peut dire, c'est que l'histoire d'un saint, c'est-à-dire d'une créature humaine inconcevablementidentifiée au Créateur, est, par force, exégétique bien plus qu'apologétique. Pour l'écrire, cette histoire, à notre épo-

J. K. HUYSMANS qS

que où la simplicité d'enfant des vieux narrateurs n'existe plus, il semble que le génie même ne suffirait pas, à moins que ce ne fût précisément le g^énie de l'exégèse. Or, l'impuissance, à cet égard, de notre auteur, est une espèce de spectacle.

Entre mille exemples, voici ce que je trouve dans UOblat, page io8 : « Le souvenir l'assaillait de ce passage si suggestif, si divinatoire {sic), de saint Fulgence commentant l'Évangile de saint Jean sur la résurrection de Lazare et disant très-nettement : « Jésus pleura, non pas, comme le crurent les Juifs, parce que son ami était mort, mais il pleura parce qu'il allait rappeler celui qu'il aimait aux misères de la vie. )> Et le fait est, ce qu'une fois suffit et amplement! » soupira Durtal (i).

(i) Ce qae pour combien. — Ce qn'unt fois suffit ! Ce que la sainteté est rare! Ce que je suis las! Ce que j'ai eu froid aux pieds pendant la messe de minuit! Ce que le jeiine est rasant dans la vie religieuse 1 Tout ce qu'il vous plaira. 11 faut croire que Huysmans tient beaucoup à cette forme qui lui paraît plus familière, plus déboutonnée et, par conséquent, plus aimable que la forme grammaticale, car il ne s'en lasse pas, surtout dans les soliloques.

ik.

Que voulez-vous qu'on dise à un homme qui lit l'Evangile comme ça ou qui peut trouver divinatoire une telle interprétation? Que penser de ce coin de feu de l'Esprit-Saint, de cette tisane du Paraclet, de ce gilet de flanelle de Joseph expliquant les songes, de ces pantoufles de Daniel au festin de Balthasar? Qu'espérer d'un historien forcé par son sujet de rester dans le voisinage de l'Ecriture et qui ne sait pas qu'elle est exclusivement l'histoire personnelle de Dieu, l'Autobiographie de la Trinité — l'Ange dont il était parlé tout à l'heure, un des plus grands anges, si on veut, ayant renoncé à lui faire comprendre que Dieu ne parle et ne peut parler que de Lui-même?

Le nouvel historien tel quel de sainte Lydwine a certainement beaucoup compté sur le tableau synoptique de l'Europe qui ouvre son livre. Il n'y a pas grand'chose à dire de cet honnête pensum. Cela se fabrique avec de très-braves bouquins que l'art de la typographie a heureusement multipliés, et j'ai connu, dans cette par-

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