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tie, des ouvriers qui avaient moins de conscience et surtout une bien moindre volonté d'écrire. II y manque seulement ce que nul bouquin ne donne : la pensée personnelle et la magnanimité.
J'ai assez dit son étonnante rage de rapetisser, d'avilir. Je cherche un personnage intéressant qu'il ait épargné. Le plus sympathique de tous les princes d'alors, Jean-sans-Peur, est qualifié de « petit chafouin, malingre et taciturne, sournois et cruel ». Quand on sait l'histoire, on croit rêver en lisant de telles choses sur le héros de Nicopolis et on se demande ce qu'un écrivain organisé de la sorte peut avoir à faire chez les Saints.
Après ce tableau, un peu de lyrisme est offert. C'est le dénombrement des milices religieuses qui composent l'armée du Christ, milices devant assister, contre « les cohortes de l'enfer », les trois saintes, Lydwine, Colette et Françoise Romaine qui, malgré leur dévouement et leur bravoure, eussent infailhblement succombé sans ce renfort. Mon Dieu ! cette imagerie pourrait
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être touchante si elle avait un peu de simplicité, mais l'idée même de simplicité fiche le camp aussitôt qu'il est parlé du « champ de bataille de l'au-delà » .
C'est même une occasion de demander quand on nous délivrera de ce fameux au-delà dont il n'avait jamais été question dans les temps de foi et qui est devenu un difforme substantif, de locution adverbiale qu'il était, depuis que les romanciers naturalistes travaillent dans la piété. C'est surtout à Huysmans que revient l'honneur d'avoir introduit ce phylloxéra dans la pauvre Vigne du Seigneur qui n'en pouvait déjà presque plus de ses dix-neuf siècles.
Enfin, pendant des pages, il est rabâché de stratégie, de tactique, de troupes en première ligne qui s'avancent « sous l'abri des redoutes contemplatives et des forteresses mystiques » ; d'avant-garde formée par les bataillons des Franciscains et des Frères Prêcheurs. Il est parlé avec une tranquille assurance de « l'immense armée manœuvrant derrière ces éclaireurs,dont
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une des ailes composée par les rég-iments drus des Carmes, l'autre, par les masses compactes des Aug-ustins. .., son centre étant constitué par les robustes et invincibles divisions de l'ordre de saint Benoît. »
Toute la technique militaire y passe : les dépôts Bernardins de l'Espagne ; les escouades nombreuses et « très-famées » en France des Célestins, malheureusement mal entraînées et peu solides ; les Olivétains mieux aguerris et pouvant être menés à l'assaut; la légion d'élite des recluses dénombrées à part et divers soldats non incorporés faisant la guerre de partisans. On ne sort pas des phalang-es, des cadres, de l'équipement, du maniement des armes, de la « manœuvre des coulpes » (i), de « l'endurance de piété dans les marches de la voie mystique «^ du « service des places mystiques », des garnisons, des conscrits ou des recrues pour les bataillons de renfort. Les tring-lots eux-mêmes ont été si
(i) Sainte Lydwine, page 60.
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peu oubliés qu'on les voit protég"és par l'arrièregarde redoutée des compagnies cartusiennes, « vieux soldats bronzés au feu des batailles infernales (i) ». Cependant cette multitude héroïque ne se bat pas. Elle ne figure que pour préparer le lecteur à sainte Lydwine, « enfant perdue qui valait à elle seule une armée ». J'y consens bien volontiers, ne fut-ce que pour mettre tin à ce terrible bavardage.
Il y a, dans La Légende des siècles, un volcan de l'Amérique du Sud scandalisé par l'Inquisition espagnole et qui refuse carrément le baptême accepté par tous les autres volcans. Interrogé par le poète, il rappelle, en de rudes vers, les antérieures abominations de l'idolâtrie indienne et déclare, pour finir, que « ce n'était pas la peine de changer ». Cette pièce, d'ailleurs médiocre, a pour titre Les Raisons du Momotombo. L'aventure presque inouïe de Huysmans et de la rue Saint-Sulpice m'y fait penser. Bon-
(i) On me fait remarquer qu'il n'est pas dit un mot de l'artillerie. C'est pourtant vrai.
dieuserie pour bondieuserie, assurément ce n'était pas la peine de changer.
Pourêtrejuste, néanmoins, autant que magnanime, ce qui n'est pas très-facile avec un auteur si peu engageant, il faut reconnaître que, malgré ses tares, Huysmans a tout de même quelques bons endroits, surtout dans cette Sainte Lydwine. Le sujet l'a miséricordieusement porté un assez grand nombre de fois. Dans la gueuserie incomparable de la littérature catholique, on comprend que cela étonne les imbéciles, que cela les scandalise même, et qu'il soit regardé par eux comme un dangereux prodige. Au milieu de tant de guenilles, ce rapiécé a l'air de marcher dans la pourpre.
Il y a des pages, comme la plupart de celles du chapitre IV, capables d'honorer n'importe qui; mais, là encore, dans cette eau limpide où trempe la lumière, on aperçoit d'autant mieux des bêtes noires qui font reculer. Ah! si Des Esseintes pouvait, une bonne fois, renoncer aux trouvailles !
Que penser, par exemple, de ceci : « En un constant miracle, Notre Seigneur fit de ces blessures des cassolettes de parfums; les emplâtres que l'on enlevait, pullulant de vermine, embaumaient ; le pus sentait bon, les vomissements effluaient de délicats arômes; et, de ce corps en charpie qu'il dispensait de ces tristes exigences qui rendent les pauvres alités si honteux, il voulut qu'il émanât toujours un relent exquis de coques et d'épices du Levant, une fragrance à la fois énergique et douillette, quelque chose comme un fumet bien biblique de cinnamome et bien hollandais de cannelle (i) »?
Que dire aussi de la « mort abominable d'un Dieu » ; de sainte Colette qui « se pend aux jupes de la Vierge » (2), de sainte Françoise Romaine « devenant une succédanée, tantôt de sainte Colette et tantôt de sainte Lydwine (3) » ? Enfin etsurtout, que croirede cette monstrueuse
(i) Sainte Lydwine. page 89.
(2) Page 47-
(3) Page 48, pour les pharmaciens qui ne me croiraient pas.
image digne d'un marg-uillier ou d'un fabricien quêteur: « Les plaies des mains de Jésus sont des bourses toujours vides et il les tend pour que chacun les remplisse avec la menue monnaie de ses souffrances et de ses pleurs (i)? »
On lit cette dernière phrase dans une espèce d'épilogue où l'auteur, ayant l'air de jeter sa pensée comme un filet sur le monde, prononce que, seule entre les nations, la Belgique paraît avoir conservé la foi et que les dames du Bazar de Charité étaient des femmes vraiment pieuses venues pour « faire le bien », suivant l'expression si originale de François Coppée, notre maître à tous.
Ces réserves faites et quelques autres encore que je laisse à débrouiller, il se peut très-bien qu'il y ait un pas considérable de La Cathédrale k Sainte Lydwine. Je ne pourrais pas, sans me vomir, adhérer à la sale troupe qui accuse Huysmans d'être un saltimbanque. Je sais
(i)Pase3i5.
trop et mieux que personne, mieux sans doute que Huysmans lui-même, ce que sa conversion a coûté, mais je crains aussi de savoir ce qu'est devenu le Don de Dieu. Si le malheureux a fait un pas, qu'il en fasse un autre. Chrétien, alors, de la tête aux pieds, il se détournera de ses livres pour demander pardon à ceux qui ont acheté si cher sa pauvre âme et qu'il a si odieusement abandonnés...
Le cœur me manque pour continuer, surtout quand je songe qu'après Sainte Ly divine il faudra encore parler de LOblat, dont l'ennui pleut sans intermittence dans un si morose et si monotone décor.
Mais comment pourrais-je, sans pitié ou sans colère, me souvenir du pauvre vieil historien de sainte Lydwine, le vénérable Bruchman, ou Brugman, dont le livre, écrit en latin et publié par les Bollandistes, m'a tellement suffi depuis des années, même dans la traduction française, que Huysmans — est-il besoin de le dire ? — place immédiatement au-dessous de tout?
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Oubliant sa « basilique en fleurs » et tant d'autres imag-eries précieuses inventées la veille par Des Esseintes, il méprise par exemple des diminutifs tels que « la petite servante du Christ, la petite femme, la petite pauvresse, la petite plante, la petite rose, la petite agnelle, la petite Lydwine, Lydwiniila », qui ont au moins le mérite d'être amoureux et qui peuvent très-bien faire pleurer des saints.
Or voici ce qui peut faire pleurer des hommes seulement pitoyables. Ce Jean Brug-man, à la page i68de la traduction française de son livre, s'exprime ainsi : a Je vous prie, ma sœur Lydwine, de demander au Seigneur, par d'instantes prières, qu'il daigne retrancher en moi ce qui déplaît davantage aux yeux de sa Majesté. » Page 2IO de sa Sainte Lydwine, Huysmans, ennemi et contempteur de Brugman, mais ne dédaignant pas de translater le bonhomme en sa langue rare, s'en acquitte de la sorte : « Je vous serais obligé d'exorer le Sauveur pour qu'il ni^ élague de ce qui lui déplaît le plus. »
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Alors quoi? Rapporlerai-je l'histoire du lail(i) qui l'eût fait se rouler par terre, il y a vingt ans, et qui serait à peine supportable d'un saint la racontant à genoux et tout en larmes? Parlerai-je dea l'aspect inhumain de Lydwine (2) », de sainte Thérèse, « l'inégalable historienne », après avoir été « l'inégalable abbesse » dans La Cathédrale, pas très-loin de l'endroit où l'on voit avec stupeur saint Jean-Baptiste « étèté » par Hérodiade? Citerai-je quelque chose de la longue énumération des saintes stigmatisées ou non stigmatisées dont la vie fut pleine de miracles et qui vécurent du quinzième siècle à la fin du dix-neuvième? Cette partie redoutablement copieuse etsansvperçus nouveaux donnera peut-être le vertige de l'érudition à ceux qui n'ont pas lu la Mystique de Gorres ou vingt autres compilations du même genre. Toutefois l'honneur appartient au seul Huysmans d'avoir
(i) Sainte Lydwine, page aBg.
(a) Page 85. H y a dans En Rade, livre (rès-anléricur à la conversioa de Huysmaas, le récit de la mort d'un chat qui fait, dans son agonie, des eflForts surhumains.
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observé que sainte Lydwine « ne fît point partie du groupe des Myroblites » (i), exclusion qui paraîtra rig-oureuse à bien des gens.
Déplorerai-je, une fois de plus, les ravag'es de la bondieuserie chez cet écrivain qui fut naguère, en littérature, une si hautaine et si véridique arsouille? Dirai-je enfin l'inconvénient lamentable de n'avoir que du talent, un certain talent, juste ce qu'il en faut et celui qu'il faut pour ne pas déplaire à une multitude engendrée dans les pacages paroissiaux — alors que serait indispensable, je ne dis pas du génie, mais quelque chose comme le Souffle de Dieu?
L'histoire de sainte Lydwine est encore et plus que jamais à écrire, depuis le jour de sa naissance jusqu'à celui de sa mort; l'histoire, non de ce qu'elle parut être, mais de ce qu'elle fut. Lorsqae viendra l'historien, s'il doit venir, il faudra que cet ami véritable du Dieu vivant confonde une bonne fois, et pour jamais, non plus
(i) Sainte Lydwine, p. 290.
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LES DEHVIKrtE^ COLONNES DE L EGLISE
les séculaires sottises de l'impiété, non plus les suavités infâmes de la bondieuserie sulpicienne, mais l'implacable dévotion blanchie de quelques sépulcres littéraires .
Je suis le morphinomane de l'office.
L'Oblat, page 8.
Oui, l'on devieut desrondsde cuir pieux et l'office lui-même sent la conserve, avec ses psaumes marines dans la saumure du chant des moines.
Idem, p. 230.
Je ne me représente pas Huysmans mis en demeure de tout vendre et de tout quitter pour suivre Jésus. « IL certifie (sic), dit-il, que les riches auront plus de mal que les pauvres à être admis en sa Présence (r). »
Pins de mal! C'est ainsi qu'il entend le Vœ divitibus et les autres évangéliques sentences contre les riches, sentences d'une si terrible pré-
(i) L'Oblat, p. i85.
loS LES DERNIÈRES COLONNES DE l'ÉGLISE
cision et qui sont à la base même du Christianisme.
a Quiconque ne renonce pas à tout ce qu'il possède ne peut être mon disciple. » Nul moyen de fuir. Il faut prendre toutes les conséquences de cette loi ou renoncer à être chrétien. Je ne sais pas ce qui se passe au fond du cœur de Huysmans et ne suis pas curieux de le savoir. Je devine encore moins ce qui pourra lui être demandé un jour et je m'interdis à cet égard toute conjecture, mais le précité comparatif laisse peu d'incertitude sur sa volonté bien arrêtée de se faire aussi peu de bile que possible et de galoper modérément vers le ciel.
Il est clair qu'un chrétien, qui a lu dans l'Evangile que les riches auront « plus de mal », a l'intelligence bouchée hermétiquement et pour toute la durée des siècles à toute notion à! Absolu.
Alors le redoutable Vaisseau de l'Eglise où Jésus dort parmi les vagues en fureur devient le commode bateau paroissial qui navigue douil-
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leltement sur de pacifiques ondes. VOhlat^ c'est M. Folantin à la recherche d'un restaurant spirituel — sans exclusion toutefois d'une cuisine plus terrestre — et les pages où il est question du bien-être ou de l'absence du bien-être sont assez nombreuses pour qu'on soit presque embarrassé d'en trouver d'autres.
Lisez, par exemple, ses plaintes, ses jérémiades alternées contre le g-el et le dégel (i), vous serez stupéfait de ces Acta Martijrum, — en un livre écrit à la gloire de l'ascétisme religieux, — pour mettre en valeur l'héroïsme d'un dévot allant à la première messe par un froid sec ou un froid humide, à quelques pas de sa demeure.
(( J'ai répudié, de moi-même et depuis bien des années, tout ce qui flatte le goût des autres (2) », assure-t-il avec une singulière ingénuité, mais il paraît avoir fort attentivement retenu ce qui flatte son propre goût, ne fût-ce que son éternelle cigarette dont la mention isochrone est
(1) Page 173.
(2) Page 253.
comme une ressource littéraire. Il ne dit pas ce qu'il a quitté, mais assurément ce n'est pas luimême. Il avoue, d'ailleurs, très-candidement, que l'oblature n'a rien de farouche, surtout pour celui qui ne hait pas la fine cuisine et qui a des finances lui assurant du loisir dans les environs d'un cloître.
Lorsqu'il était employé au ministère de l'Intérieur, combien de fois l'ai -je entendu jalouser le sort des bourg-eois peu favorisés, mais qui ont tout de même leur existence assurée dans un humble coin, sans la servitude quotidienne et parfois intolérable d'un bureau 1 II ne se consolait pas d'être forcé d'écrire ses livres de bric et de broc sur un coin de table, en se cachant de ses chefs, et semblait croire qu'un chef-d'œuvre lui serait facile s'il arrivait à l'indépendance. Il l'a maintenant, cette indépendance, et depuis longtemps déjà. Elle lui a été donnée d'une large et munificente main, seulement le chefd'œuvre ne sort pas.
Converti au plus juste prix, sans foudroie-
ment, sans entorse ni tour de reins, il s'est mis à la littérature de converti, celle qui rapporte, au lieu de se cantonner — intentionnellement du moins — dans un genre superbe et fort, dont la grâce ne lui eût peut-être pas été refusée, malgré son incomparable défaut de génie. Mais, alors, il eût été seul, privé de toute espérance de succès, et cela ne pouvait, en aucune manière, convenir à son faux dédain.
Puis ne faut-il pas que la nature triomphe, la juste nature? Plus que beaucoup d'autres, Huysmans avait besoin d'être vu dans la lumière. Quand il faisait A Rebours ou Un Dilemme, on pouvait, sans courbature, lui supposer de la profondeur. Maintenant qu'on l'aperçoit dans l'irradiation lumineuse du Catholicisme, comment cette illusion serait-elle possible encore ? Le pauvre homme apparaît tel qu'il vint au monde, tel qu'il est en réalité, un bondieusard aimant ses aises, un imagier dévot confortablement assis... Et, comme si le reflet de la Porte splendide ne le démasquait pas assez, le mal-
heureux laisse échapper des aveux tels que celui-ci: «Je sais le morphinomane de l'office. »
Hélas! faire ce qui plaît et vivre pour soi, uniquement, n'ajamais passé pour fort héroïque. Elaborer de la dissertation liturgique, à coups de lectures, pendant des centaines de pag-es, comme on mangerait des petits gâteaux ou des bonbons en se promenant à travers un bois semé de papiers, voilà certes un procédé d'apologétique étrange et bien exclusif de la grandeur.
Veut-on voir si j'exagère?
« Durtal se disait: Je puis d'autant mieux me dispenser d'assister à la grand'messe, ici, que je commence à la connaître par cœur. Elle est la même depuis six jours; l'octave de l'Epiphanie ayant, pour une semaine, refoulé le défilé des saints. Sans doute cette messe est charmante^ malgré son médiocre introït (i). Le Kyrie est
(i) Voici le médiocre introït: Ecce aduenit Domina tor Dominas : et regnum in mana ejwi, et potesfas. et imperium. Cette magnifique fanfare taxée de médiocrité, j'avoue que cela dépasse mes moyens. Huysmans n'aime pas les dominateurs, c'est sûr. Le parapluie condamne le sceptre.
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très-beau, plaintif, un peu précieux, le Gloria est allègre et vénérant, et la deuxième phrase du Graduel « Surge et illuminare Jérusalem » et Talleluia sont exquis; à l'Offertoire, le « Reges Tharsls » est lancé droit tel qu'une flèche, et l'on entend jusqu'au dernier vibrement de son parcours; mais j'ai encore demain pour l'écouter; une messe basse me suffira aujourd'hui (i). »
Que dites-vous de celte manière de concevoir l'assistance à la grand'messe ? Ne croirait-on pas qu'il y va comme un expert en sucreries chez un confiseur? Toutefois son jugement n'est pas aussi ferme que le granit rose. Il lui arrive de lâcher la dragée pour revenir à une praline
Un ami me fait remarquer que je m'expose ici à paraître de mauvaise foi, le mot « médiocre ■> s'appliquant non au texte de l'introït, mais à la mélodie. Soit. Pourtant, il m'est difficile d'entrer dans cette distinction. Je veux bien croire que Huysmans a pu penser ainsi, le sachant peu capable de penser autrement que d'une manière successive, mais rien ne me prouve qu'il n'a pas espéré atteindre du môme coup le texte même. Cela lui ressemblerait. En tout cas. il y a des mots qui ne peuvent pas être accolés. (Jue penserait-on, par exemple, d'un ridicules De prof'undis » ou d'un pitoyable « Magnificat »? Aucune musique n'autorise dételles expressions.
(i) Page 3oG.
Il4 LKS DERNIÈRES COLONNES DE LÉGLISE
déjà sucée plusieurs fois et de se raviser encore un peu plus loin : «... Il avait beau la connaître par cœur, cette messe ne parvenait pas à le déravir (i). »
A propos de cette messe, il se lance, une fois de plus, dans l'exégèse, toujours avec le même bonheur, et découvre décidément l'Epiphanie. Occasion nouvelle de prouver, pour me servir d'un de ses mots, son mse/i* particulier de l'Ecriture qui va jusqu'à ne savoir pas même démarquer les vieu x interprètes qu'il a consultés.
11 faudrait presque tout citer. Bornons-nous à signaler la précieuse page 264 où, à propos d'une messe de saint Benoît « exquise », elle aussi, il est parlé de « la délicieuse messe des abbés » et du « Gaudeamus des cocag-nes liturgiques ». « Quant au plain-chant, il était celui du répertoire de luxe, c'est-à-dire qu'il était prétentieux et médiocre. Le Kyrie à filandres et à tire-bouchons, le Gloria de toit et de cellier (?),
(i) Page 214.
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le Credo pour pochette de maître de danse, tout s'y trouvait. »
Malgré sa spécialité liturgique, Huysmans, appelé à instruire les hommes, ne refuse pas de dire ce qu'il pense des événements contemporains. « Aucun Pape, déclare-t-il, n'a plus que Léon XIII aimé la France. » Voilà qui est rudement et fièrement observé, mais il y a plus beau.
Embêté du silence de ce Pontife dans l'affaire des Arméniens et dans celle du Transvaal; un peu aussi, je présume, dans l'affaire plus récente encore des congrégations; excessivement embarrassé pour expliquer ce silence, il s'en lire en la façon que vous allez voir : « Pour des motifs éuidemmeiit péremptoires (i), Sa Sainteté, qui a dû pleurer des larmes de sang de ce silence obligé, s'est tue. Ah ! le pauvre Pape (2) ! .
Après ça, je pense qu'il faut tirer, comme on dit, l'échelle.
Huysmans est surtout caricaturiste. C'est ce
(i) Mais bougrement mystérieux, si j'ose m'exprimer ainsi. (2) Page 281.
qu'on ne veut pas voir et, bien plus, ce qu'on ne veut pas dire. Mais il est sûr que les meilleures parties de ce dernier livre, les seules qui puissent être citées sans risque d'écraser d'ennui le lecteur, sont les pages, malheureusement en trop petit nombre, telles que le portrait de ^{me Bavoil au commencement, celui du père Philogone Miné, celui encore deM"^ de Garambois qu'on croirait emprunté à un album de Topfer, enfin les falotes figures des châtelains du voisinage.
La caricature est la véritable vocation de Huysmans, vocation si impérieuse qu'elle peut aller, ainsi que je l'ai montré plusieurs fois, jusqu'à la caricature de Dieu, inclusivement. Dans ce dernier cas, il est caricaturiste sans le savoir , à force d'inintelligence . Un ennemi sans entrailles irait jusqu'à dire qu'il est un caricaturiste pharisien^ épigramme spécieuse, très-probablement injuste. On lui a persuadé ou il s'est persuadé à lui-même qu'il a des dons lyriques de premier ordre. Il est difficile d'expri-
mer à quel point cette aberration est lamentable. A la fin de L'Oblat il y a un « extrait du catalogue » de l'éditeur dont il me paraît équitable de recommander la lecture. Ce sont de prétendues coupures d'articles sur les ouvrages antérieurs, sur la Sainte Lydwine surtout. On sait que ces petites réclames sont ordinairement confiées à la plume de l'auteur, présumé plus compétent qu'un autre pour ce qui regarde la quantité de louanges que sa modestie est capable de supporter. Or, il est notifié : i° que cette vie de sainte Lydwine est « non seulement le chefd'œuvre de Huysmans, mais le chef-d'œuvre de toute la littérature religieuse de notre temps » ; 1° que, « depuis des siècles, depuis les temps de Pascal et de Bossuet, c'est pour la première fois qu'un grand écrivain prend la peine de traiter chrétiennement des sujets chrétiens. Son style même, est-il ajouté, y perd un peu de son amertume pour prendre une onction, une douceur charmantes; et c'est comme si Dieu, pour récompenser l'auteur d'yl Vau-l'eau de ses pieux
efforts, venait brusquement de lui conférer le don de la poésie ». M. Folantin, qui montre ici le bout de l'oreille, ne se veut évidemment aucun mal.
Il y aurait peut-être à dire de Huysmans, à propos de ses trois derniers livres, ce qu'il dit du grand artiste qui a sculpté le Puits de Moïse à Dijon et qui eût été bien autrement admirable si les noms immenses des Prophètes n'écrasaient pas ses hommes de pierre. La Cathédrale, Sainte Lydwine et L'Oblat sont des livres mal étiquetés. L'auteur est un bon peintre de nature morte, il ne devrait pas prétendre à autre chose.
Psychologie curieuse et banale tout ensemble. Huysraans, qui n'aime personne et qui ne pense à personne, ni aux vivants ni aux morts, au point de n'avoir pas de compassion, même liturgique, pour les défunts dont il ne dit pas le plus petit mot; Huysmans, que le succès a si démesurément comblé et qui semble désormais ne pouvoir admettre que lui-même en la présence de lui-même; Huysmans enfin veut être un
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martyr de l'injustice. II se confesse incapable de pardonner les longues et mortelles offenses dont il assure que quelques-uns l'abreuvèrent, alors pourtant que ce pardon, «pierre de touche de la sainteté », est promis chaque jour par tous ceux qui récitent l'Oraison Dominicale.
On pourrait lui répondre qu'une pierre de touche plus sûre serait de s'humilier, de demander soi-même ce pardon à ceux qu'on a réellement offensés soi-même et, dans son cas trèsparticulier, à cet homme obscur bien connu de lui, qui l'a poussé dans sa voie nouvelle, à qui, peut-être, il doit, après Dieu, sa conversion profitable et dont il a brisé, désolé la vie autant qu'il était en son pouvoir de le faire...
Finissons-en. LES CATHOLIQUES ONT TOUT MÉRITÉ. Oii l'a beaucoup dit et il faudrait une autre voix que celle-ci, une voix beaucoup plus qu'humaine pour le redire. Lorsque parlera ce clairon de l'abîme, « toutes les surdités voleront en éclats », selon l'étonnante expression de Victor llug-o. En attendant, la misère de ces eunuques
del'orthodoxie est si effrayante qu'il faut encore leur savoir gré d'accueillir un pareil homme. Ils ont repoussé Hello, ils ont eu horreur de Barbey d'Aurevilly, ils n'ont pas même voulu connaître Verlaine, mais ils se jettent à Huysmans, et il faut tout de même leur dire merci. C'est à sangloter.