‹ Les dernières colonnes de l'égliseChapitre 5 sur 11 · EXTRAITS DU JOURNAL LE TEMPS · texte numérisé non relu

EXTRAITS DU JOURNAL LE TEMPS

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Opinion d'un Bénédictin de Ligugé sur M. Huysmans.

Au fond de Vaugirard, dans une maison de religieux qui sert d'hôtellerie aux moines de passage. Le parloir, où j'attends, a cette nudité de cellule qui emprunte parfois aux sites et aux horizons, au milieu desquels s'élèvent la plupart des grands monastères de province, quelque chose de leur beauté sereine, mais qui, dans l'atmosphère terne de ce quartier parisien, apparaît sous son véritable aspect de stérilité triste et laide.

Je suis venu là pour répondre à la convocation bien inattendue d'un père Bénédictin qui fut jadis mon professeur, dans une petite ville du Sud-Ouest où sa famille possède une maison de commerce assez importante. Je rends de la sorte et pour ainsi dire visite à un passé déjà lointain et qui m'est devenu, je le sens au mélancolique malaise que j'éprouve, bien étranger. Mais ce qui donne de l'intérêt à cette entrevue, c'est que le père X..., qui rejoint

son couvent maintenant établi en Belgique, se trouvait à Ligugé à l'époque où M. Huysmans, confortablement installé dans une maison de campagne, auprès de cette abbaye, se donnait l'illusion de la vie monacale. Je compte bien avoir, sur ce séjour, dont on a tant parlé, des renseigne- . ments inédits. Il est en outre fort intéressant de savoir ce que les Bénédictins pensaient, eux-mêmes, de leur hôte et de sa conversion.

Après quelques instants de conversation consacrée à nos souvenirs communs, le père X. . . répond sans hésitation et avec une franchise toute militaire aux questions que je lui pose sur l'auteur de L'Oblat,ma.\s en me faisant observer qu'il me donne seulement son opinion personnelle, sans que celle-ci puisse engager celle des autres religieux de son couvent.

Voici, du reste, les déclarations qu'il veut bien me faire et dont il ressort très-nettement que, contrairement à ce qu'on avait dit, dans la presse, et à ce que M. Huysmans lui-même avait laissé entendre, l'écrivain catholicisant n'a jamais appartenu à aucun degré à l'ordre de Saint- Benoît.

« Nous avons eu très-peu de rapports avec M. Huysmans qui, d'ailleurs, très-discret, n'a cherché en aucune façon à s'insinuer parmi nous, 11 venait uniquement, soit pour voirie père abbé, soit pour s'entretenir avec son confesseur dont la cellule était voisine de la mienne. Je l'ai ainsi rencontré assez souvent sans avoir jamais échangé, avec lui, la moindre parole. 11 assistait, tous les jours, à la graad

messe et aux vêpres, dans la partie de notre chapelle qui était réservée au public; deux ou trois fois l'an, il partageait notre repas, à la table des étrangers, au centre de notre réfectoire, et c'était tout. Il n'a jamais été plus avant dans notre communauté, dont il ne faisait du]reste partie à aucun titre.

(c En ce qui me concerne, j'ai maintes fois déploré sa présence, pour le bruit qu'elle faisait dans la presse autour de nous. C'était là une publicité de mauvais aloi dont j'ai éprouvé souvent le plus grand ennui,

« Vous me demandez ce que je pense de sa conversion et de ses livres. C'est une question qui intéresse bien des gens et qui préoccupe même très-vivement les milieux religieux, car à X..., d'où je viens, tous les prêtres que j'ai vus me l'ont également posée. Et je sentais qu'ils n'étaient pas à cet égard sans inquiétude. Dois-je l'avouer, cette inquiétude est aussi la mienne. En dépit de tout ce que l'on désirerait, et malgré la joie que nous avons eue en somme à voir venir à nous un écrivain célèbre, sa conversion ne me paraît pas avoir le caractère de détermination, de froide et calme raison, nécessaire à la solidité d'une transformation semblable. Comprenez bien que je ne mets nullement en doute la sincérité de cette conversion, je crains simplement qu'elle ne procède surtout d'une sensibilité exacerbée et d'un dilettantisme d'art qui la rendent sujette à des variations inhérentes à un esprit dominé par des impressions nerveuses.

« S'il faut même vous dire tout à fait ma pensée, j'ai

grand'peur que M . Huysmaos ne soit un nouveau Léo Taxil , un Léo Taxil très-supérieur sans doute, mais qui, comme le premier, se retournera peut-être, un jour, contre nous.

« Quant à ses œuvres, je parle des plus récentes, celles qui s'inspirent de sa dernière évolution religieuse, je crois que la meilleure opinion sur elles a été formulée par le père Augustin, abbé de cette trappe de Ligny où M. Huysmans fit jadis une retraite, et qu'il décrivit, dans En route, je crois, sous le nom de l'Abbaye de l'Atre, Le père Augustin a répondu ainsi à cette même question que vous me posez :

— « Les livres de Huysmans ne peuvent faire de bien qu'à ceux qui n'en lisent que de mauvais.

« Et c'est mon avis. Nous n'avons, nous, rien à y apprendre; notre culture spirituelle n'a rien à y gagner. J'ai parcouru ces livres et ils m'ont bien souvent choqué. J'y ai trouvé d'ailleurs de magnifiques paraphrases de certaines hymnes, celle notamment consacrée au Vexilla Régis, dans je ne sais plus lequel de ses ouvrages, est une pure merveille de littérature chrétienne. Mais cela au milieu de quel fatras inutile [et troublant I Dans Sainte Lydwine de Scliiedam, par exemple, de très-belles pages sur la mystique sont salies fréquemment par des images stercoraires, par un goût de l'ordure, qui n'ont rien à voir avec une inspiration saine et une compréhension droite des choses de la foi.

« Pour VOblat, àoîii nous avons lu une partie dans une revue belge, La Durandal, qui nous est parvenue, j'estime

que son auteur a été très-injuste à l'égard du curé de Ligugé, qui est un digne prêtre et un fort brave homme, ainsi que pour certaines familles, pieuses et honorables, que nous connaissions et qui sont mises en cause dans ce livre. Ces personnes avaient peut-être le tort de ne pas partager ses idées sur l'art gothique et le chant grégorien. J'ajoute qu'en ce qui me concerne bien des gens prétendent m'avoir reconnu dans le père cérémoniaire dont parle M. Huysmans. C'est une erreur évidemment, car je n'ai jamais rempli la charge de cérémoniaire, et, de plus, comme je vous l'ai déjà dit, je n'ai jamais eu aucun rapport avec notre voisin de Ligugé. »

Telles sont les déclarations que le père X... a bien voulu me faire. Je les transcris ici, parce qu'elles me paraissent susceptibles de retenir l'attention de tous ceux qui ont suivi les diverses phases de cette conversion à laquelle la personnalité de l'auteur de A Rebours et de Là-bas — œuvres d'un artifice et d'un satanisme si étranges — a donné tout l'intérêt d'un cas psychologique passionnant par sa complexité. — Jean Rodes.

P. S. — Cet article était composé quand a paru dans le Bulletin de saint Martin et de saint Benoit la protestation suivante du Frère Abbé de Ligugé, contre le dernier ouvrage de M. Huysmans, VOblal :

« Avant la publication de VOblat, ouvrage annoncé depuis longtemps, et qui avait demandé de très-consciencieuses recherches à son auteur, il était permis d'espérer que cet intéressant sujet, sur lequel on attendait de si

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belles pages, ne serait pas gâté par un encadrement fantaisiste et des hors-d'csuvre déplacés, dans lesquels figurent, en relief, des personnages grotesques ou ridicules, représentant des moines et autres personnes respectables.

(( Des dignitaires ecclésiastiques, faussement accusés, ne sont pas mieux traités que certaines feuilles honorables, de tout temps dévouées à notre monastère.

« Le masque des altitudes et des personnes, des noms et des lieux, ne pourrait manquer de piquer une curiosité favorable au succès du livre.

« Pour plusieurs raisons, faciles à deviner, ce sont les moines, plus que tous autres, qui avaient lieu de se plaindre de cette publication, regrettable au point de vue qui nous occupe. Cependant j'estimais que le silence convenait mieux que la plainte.

« Mais du moment que la presse libre-penseuse elle. même prend plaisir à démasquer la réalité des personnes et des situations, j'ai cru que l'honneur m'imposait le pénible devoir de protester contre des insinuations mal fondées.

« Fr. J.-B., Abbé, « 0. S. D. »

Paris, i^i" mai.

Monsieur le directeur, Vous avez publié, dans votre numéro d'hier, une interview d'un moine de Ligugé sur mon compte. Permettez-

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moi de croire que votre bonne foi a été absolument surprise et qu'au'^un relig^ieux de cette abbaye n'a tenu les propos qui furent rapportés. Ils sont, en tout cas, si parfaitement antimonastiques qu'il ne me resterait qu'à plaindre le moine qui les aurait commis.

En ce qui concerne la protestation de l'abbé de Ligugé contre mon volume DOblat, je n'ai pas cru devoir, depuis un mois, y répondre, par charité et par déférence pour sa personne. Elle me demeure, d'ailleurs, incompréhensible. Il est, en effet, spécifié, à diverses reprises, dans L'Oblat, que le monastère du Val des Saints, situé en Bourgogne, est différent du monastère de Ligugé, sis en Poitou.

Je ne vois pas très-bien dès lors pourquoi l'abbé de Ligugé Tcut reconnaître dans les bons moines de mon livre, les siens.

Cela dit, cette protestation ne sert, selon moi, qu'à justifier l'observation, notée dans le volume, qu'il existe un microscope spécial dans les cloîtres qui change tous les fétus en poutres ; et l'on est amené à se demander, en «'apercevant que les Bénédictins n'admettent aucune critique, si légère fùt-elle, et ne veulent accepter que des adulations et des éloges, si le support dudit microscope ne s'appellerait pas, de son véritable nom, le manque d'humilité ?

Voilà, n'est-il pas vrai, un sujet de méditation tout trouvé, pour occuper ces moines.

Et puis... et puis... tous ces potins de province n'empêcheront pas heureusement que l'abbé de Ligugé — que

personne ne confondra, il peut être tranquille, avec l'abbé du Val des Saints — ne demeure un brave et digne homme, et que le baron des Atours ne reste très-ridicule. Agréez, etc.

J. K. HUVSMANS

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