Les dernières fées
Ceux qui ont voyagé par les sentiers étroits^ mélés^ croisés^ qui se coupent^ qui se bifurquent^ qui se replient sur les landes du pays de Redon, comme le volumineux et^ bizarre paraphe d'un garde-notes de l'ancien régime, ont pu rencontrer parfois le vieux Jobin de Guer, que les bonnes gens de Fllle-et-Vilaine appellent indifféremment Job-Misère ou Job le Rôdeur.
Jobin est ppivre. II ne possède en ce bas monde qu'une vieille gibecière de filet qui lui sert de besace, une médaille de plomb, portant gravées les armes
12 LES DBRNIÉBES FÉES.
de M, le marquis de la ***, et un grand bâton jaune. Il n'a point de parents pour soutenir ses vieux jours^ point de gtte où reposer sa tête grise.
Sa vie est celle du Juif-Errant. Il marche^ il marche toujours^ ne couchant jamais deux nuits de suite sous le même toit ; partant dès le matin^ et ne s'arrêtant que lorsque le soleil s'est caché derrière l'horizon. — Mais il n'a pas toujours dans sa poche les cinq sous de la légende^ et^ au contraire du cordonnier Isaac^ il est bon chrétien autant que pas un.
La première fois que nous le rencontrâmes^ c'était dans la vaste lande de Renac^ le soleil couchant ne montrait plus que la moitié de son disque derrière les x*ouges bruyères du bourg de Bains.
Jobin de Guer marchait devant nous à une centaine de pas de distance. Les rayons du soleil^ obliques et presque parallèles au plan de la lande, envoyaient son ombre jusqu'à nous. Il allait, arpentant le chemin d'un pas grave et ferme encore. Les profils de sa grande taille que le couchant dessinait en lignes brillamment empourprées, atteignaient, grâce à ce jeu de lumière, des proportions presque fantastiques.
Nous étions jeune; la maind*un ami nous attendait, ouverte, au bout du voyage ; nous rejoignîmes bientôt le pauvre Job, qui était bien vieux, lui, et qui, de
INTRODtCTlON. S
quelque côté que se tournât sa course^ n'espérait plifs toucher, le soir venu, la main d^un frère.
Il s^arréta, souleva son chapeau de paille dont les bords retombaient en forme de parapluie, et nous jeta le patriarcal salut des campagnes bretonnes :
— Dieu vous bénisse, notre monsieur.
Rarement avons-nous pu admirer une tête de vieillard plus digne, plus belle, phis vénérable que celle de Jobin de Guer. A coup sûr, il ne pouvait perdre à être vu de près. — De longs cheveux blancs s'échappaient en mèches légères et diaphanes des vastes bords de sa coiffure, et venaient encadrer un visage du plus fier modèle. Son front large, où ne se voyait qu^une seule ride horizontale ressemblant à une cicatrice, s'évidait ig^ensiblement aux tempes pour laisser ressorlb les pommettes de ses joues : signe certain d^origine armoricaine. Son nez aquilin gardait une courbe harmonieuse; sa bouche avait une expression de douceur bienveillante ; ses yeux bleus, austères «t tioiides, n^avaient point perdu avec Tâge ce vif rayon, cette parcelle de feu que les poètes disent être un reflet de Fàme, et sans lequel les plus beaux traits sont frappés dlnertie.
Quand il venait à sourire, tout cet ensemble s'animait soudain ; on devhiait les jours passés d'une jeu-
4 LBS DERNIÈRES FÉES.
nesse active^ heureuse^ brillante peut-être^ sous ce funeste et terne enduit que jettent Jes années sur tout ce qui fut jeune, heureux et brillant.
Par hasard, Jobin de Guer allait où je me rendais. Nous fîmes route ensemble.
Il parla peu, mais chacune de ses paroles eût mérité d'être recueillie. — Jobin était un vrai philosophe, bien qu'il ne sût pas poser d'ambitieux et sonores axiomes. A l'écouter, on s'instruisait, on devenait meilleur.
Lorsque nous arrivâmes à l'avenue du château de*** où nous devions nous séparer, les enfants de la ferme aperçurent Job, qui fut aussitôt entouré, fêté, em- Iwpassé, presque porté en triomphe.
— C'est Job-Misère ! disait-on ; noUsft ami Job 1 Et les plus grands ajoutaient :
— Job qui sait conter de si belles histoires I
Au château, je demandai des détails sur Jobin de Guer. Ceux qu'on me donna furent vagues. Nul ne sut jamais bien l'histoire du vieux Job, et lui-même semble vouloir laisser sa vie passée sous le voile.
Le peu que j'appris se réduit à ceci : Avant la révolution. Job avait été le compagnon d'enfance du marquis de la***, dont il avait partagé les