LB TOURNANT DE TRÉMEULÉ
— Vite, ma noble dame, vite ! cria-t-il du seuil. Marguerite était prête. Toussaint prit l'enfant dans ses bras, et tous deux descendirent en toute hâte le chemin conduisant aux marais.
Comme ils débouchaient sur la pelouse, la lune montra son étroit rebord au delà du nuage, et les'pointes des petites vagues du lac se prirent à scintiller au loin. Chantepie, qui avait Fœil au guet, découvrit à trois ou quatre cents pas sur la gauche la barque de Plélan qui faisait force de rames.
Marguerite traversa la pelouse. Au moment où elle touchait du pied le chaland, la lune, démasquant son disque avec lenteur, inonda les marais de ses rayons.
Cachez-vous ! s'écria Noël : étendez-vous au fond du chaland.
Marguerite obéit; mais il était trop tard : sa robe blanche, vivement et soudainement éclairée, avait frappé les regards des gens de Rohan. Plélan l'avait devinée, sinon reconnue, et un cri de rage sortit de sa poitrine.
— Ramez, drôles, dit-il d'une voix saccadée; dusséje mourir, il me faut cette proie... Ramez I
La barque vira de bord. Au lieu de continuer sa route vers le rivage, elle manœuvra de manière à barrer le passage au chaland de Noël, qui avait pris
chasse^comme disent les marins^ et fuyait rapidement.
Les marais de TOust avaient complètement changé d'aspect depuis la première traversée de la dame de Malestroit. Deux mois s'étaient écoulés depuis lors ; les eaux avaient grandi, couvrant çà et là les îles et promontoires qui montraient encore leurs têtes au commencement de l'automne. Un seul point restait décou* vert sur toute la surface du lac.
C'est une espèce de cap formé par le prolongement de la chaîne de collines où était situé Gourlâ. Il s'avance fort avant dans le marais, et porte le nom de Pointe-auX'Halbrans. En hiver, lors de la plus grande hauteur des eaux, l'isthme disparaît; il ne reste que la pointe, qui, gardant la moitié de son nom, s'appelle alors VIle-aux-Halbrans.
Elle s'élève à l'endroit où les marais de l'Oust atteignent leur plus grande largeur et se trouve sw* la ligne qui couperait perpendiculairement le cours de la rivière, en passant par le tournant de Trémeulé.
Les deux barques couraient parallèlement au rivage. Noël attendait une occasion favorable pour changer de route et se diriger vers son véritable but, auquel il tournait le flanc; mais il dut voir bientôt que cette occasion ne se présenterait point. En effet, loin de gagner du terrain, malgré l'aide empressée du veneur.
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il perdait à chaque instant quelque chose de son avantage. Le bateau de Plélan^ poussé par quatre avirons et mieux construit que le sien, grandissait aux rayons de la lune et menaçait de Tacculer bientôt au rivage.
Les deux équipages ennemis pouvaient se distinguer mutuellement presqu'aussi bien qu'en plein jour. Chantepie avait compté six hommes d'armes dans le bateau de Plélan ; mais ce dernier ne voyait plus sur le chaland que Toussaint et Noël. La dame de Halestroit^ éperdue et plus morte que vive, restait couchée sur les planches humides de la cale.
Biaise, dit-il à son confident ordinaire, regarde ce jeune drôle qui manie si dextrement la rame là-bas sur le chaland.
— Je le vois, répondit Biaise.
— Ne trouves-tu pas qu'il ressemble à ce maudit lutin qui me vola mon cheval au bac de Rieux ?
Biaise regarda attentivement, puis se redressa en
— Hé bien? fit le capitaine.
— Messire, dit Biaise en secouant la tête, mon avis est que l'enfant est, comme votre 'seigneurie et moi, en chair et en os ; mais c'est un bambin qui vaut un homme; et même, s'ilfaut le dire, j^aimerais à voir un homme à sa place.
ii6 LIS DERNIÈRES FÉES.
— Ainsi, tu le reconnais?
— Oui, messire.
Plélan fit tourner autour de son cou le cordon d'une énorme gourde qu'il approcha de ses lèvres.
— Hé bien I Biaise, dit-il en reprenant son haleine après avoir bu, me voici en face de mes deux ennemis; là le lutin, ici la sorcière.
Il étendait la main vers la Femme Blanche des marais.
— Mort de moi ! continua-t-il, j'étranglerai le lutin et je cracherai à la face de la sorcière.
— Ni l'un ni l'autre ! répondit de loin la voix de Noël.
Plélan se sentit tressaillir.
— Biaise, dit-il en pâlissant, parlais-je donc si haut « tout à l'heure, que l'oreille d'un homme ait pu m'entendre à pareille distance ?... N'importe, fût-il le diable, je lui tordrai le cou !... Ramez, vous autres!
La barque de Plélan avait gagné du terrain. Elle était maintenant éloignée du chaland de deux cents pas à peine. Les deux bateaux se trouvaient aux deux bouts d'un angle aigu, dont YIle-aux-Halbrans formait le sommet. Suivant toutes probabilités, le chaland devait doubler l'île en dedans et la barque du côté du large. Or, comme le rivage, au delà de l'île se rétrécit et court
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en biais, de manière à former Tentonnoir qui termine le lac à Fouest, le dénoûment approchait rapidement.
— Laissez là votre perche et préparez la carabine, père Toussaint, dit Noël à voix basse; — ce n'est plus la vitesse qui pourra nous sauver.
Le veneur lâcha la perche avec découragement.
— Voyons, reprit Noël, si vous êtes aus§i bon tireur que vous le dites.
— A quoi bon tuer un homme? dit tristement le veneur; je n'ai qu'une charge.
— Elle suffira avec Taide de Dieu... Écoutez, père Toussaint. Leuriharque vire; elle vient sur nous : tant mieux !... Apprêtez votre arme, et visez Taviron de droite au momeatoii il sortira de Teau... attention !... feu!
Le coup partit, et la balle vint frapper l'aviron à la naissance de la pelle. Il ne fut point brisé du choc; mais lorsque le rameur le plongea de nouveau, il éclata sous son effort; la barque, boiteuse, tourna sur elle même et fut quelque temps à reprendre sa route.
Pendant que Plélan jurait et que ses rameurs essayaient de réparer l'avarie, Noël doubla Ylle-aux- Balbrans,
~ Père Toussaint, reprit-il rapidement, il faut nous séparer ici.
ils LES DERNIÈBBS FÉBS.
Le veneur leva sur lui son regard étonné; Chantepie poursuivit d'un ton ferme, presque impérieux :
— Il faut nous séparer, vous dis-je ! Je suis trop faible pour lutter avec les rameurs de Rohan, et le salut de madame Marguerite n'est point dans ce chaland. Soulevez-la, descendez à terre, et cachez-vous derrière les saules...
— Mais... voulut objecter le veneur.
— Le temps presse ! interrompit Noël avec impatience. J'entends la barque; elle va doubler Tîle... Au revoir, mon père Toussaint! Vous et ma noble dame, vous êtes de trop pour le combat que je vais livrer aux huguenots.
Toussaint, dominé par Tempire que l'enfant avait su prendre sur lui, obéit sans répliquer davantage. 11 prit dans ses bras nerveux Marguerite de Guer, la déposa à terre et sauta lui-même après elle.
— Au revoir ! répéta Chantepie, qui fit force de rames en remontant le marais.
Les rameurs de Piéian s'étaientattendus à cette dernière manœuvre sans doute, car ils se trouvèrent prêts à continuer la chasse dans cette nouvelle direction.
Chantepie, une fois seul sur son chaland, aspira l'air bruyamment, comme un homme délivré d'un poids écrasant. Ensuite, il appuya sur ses avirons pour es-