‹ Les dernières féesChapitre 16 sur 43 · MAITRE LUC MORFIL · texte numérisé non relu

MAITRE LUC MORFIL

Ceci est une bien vieille histoire. Les bonnes gens la racontent le soir aux veillées, quand ils ne se souviennent point d'un conte meilleur. Les nourrices, dont les bras sciassent à force de bercer, s'en servent, en guise d'opium, pour endormir les petits enfants. C'est un rudiment de nouvelle, un récit comme on eh pouvait faire, au fond des pauvres campagnes, cent ans avant que le feuilleton fût inventé.

Il était une fois un gentilhomme qui avait nom H. de Plougaz. Il était seigneur de Coquerel, Coatvizillirouët, Kerambardehzre et autres lieux. Son château de Coquerel était bien le plus beau qu'on pût voir à dix

lieues à la ronde, et même plus loin. On en parlait en Bretagne, et aussi à Paris. Le roi disait souvent :

— Je voudrais bien voir le château de M. de Plougaz.

Mais le roi avait des occupations, et ce château était fort loin de chez lui, puisqu'il s'élevait sur une charmante petite colline, toute verte et toute fleurie, entre la ville de Dinan et le bourg de Bécherel. Ces deux causes réunies firent que le roi ne vint jamais au château de H. de Plougaz.

 défaut du roi, les visiteurs ne manquaient point. Le vieux Plougaz, hospitalier de sa nature et tenant table bien servie, n'aimait pas à manger seul le poisson de ses étangs ou le gibier de son parc. C'était presque tous les jours fête nouvelle au château de Coquerel. On y buvait, on y riait, on y dansait; la grande porte restait toujours ouverte, et Plougaz se vantait de n'avoir jamais repoussé qu'un hôte dans sa vie.

Cet hôte était le chagrin.

Le maître de Plougaz n'avait point de famille. Sa femme, Nannon Le Brec de Batz, était morte depuis tantôt dix ans, et son fils unique, Arthur de Plougaz, était on ne savait où, en Palestine peut-être, défunt ou captif des infidèles, ce qui était tout un. Le bon seigneur n'espérait point le revoir, et n'y pensait guère, il faut le dire; la chasse, la table et le jeu, car il était

beau joueur et joueur entêté^ ne lui laissaient pas le loisir de s'occuper de semblables bagatelles.

Il n'avait pas non plus le temps de songer à ses affaires. Maître Luc MorfH^ son intendant^ y songeait pour lui, et n'y épargnait point sa peine.

Ce maître Luc était un petit homme. Normand de naissance, qui souriait toujours, et plaisait à chacun pour sa mine simple et débonnaire. 11 pouvait avoir quarante ans passés. Tout autour de ses petits yeux gris, sa gaieté habituelle avait creusé une multitude de rides ténues qui convergeaient au coin de sa paupière, et s'en allaient ensuite, sur la tempe et la joue, former ce joyeux éventail que l'usage a baptisé patte d'oie. Ses pommettes étaient roses et saillantes; mais l'embonpoint avait fait disparaître tout ce que cette saillie pouvait avoir d'anguleux et de heurté : sa joue tombait lisse et molle en ses contours, de manière à rejoindre fort harmonieusement le double bourrelet de son menton. Son nez court et recourbé semblait n'avoir été qu'ébauché par la main du Créateur. Ses narines, en effet, surabondamment échancrées, laissaient descendre solitairement le cartilage intérieur, qui formait un angle obtus avec la lèvre supérieure, et semblait faire effort pour diminuer, autant qu'il était en lui, l'énorme distance qui séparait ces deux traits, voisins et amis

d'ordinaire, le nez et la bouche. Sa bouche était toute normande : mince, plate et blanche; mais une ride circulaire, second résultat de Theureuse gaieté de maître Luc, corrigeait ce léger défaut de forme, et donnait au bas de sa figure l'expression la plus attrayante.

Tel était, au physique, l'intendant de M. de Plougaz. Au moral, c'était le meilleur cœur du monde; promettant sans cesse et ne tenant jamais; offrant ses services à chacun, suppliant les gens d'avoir recours à sa bourse, mais se réservant la faculté d'éconduire ceux qui^ par hasard, cédaient à ses instances; menteur comme un païen, peureux plus qu'un lièvre, et Tarron jusqu'au bout des ongles.

Aussi, après le jeu, la table et la chasse, ce que M. de Plougaz aimait le plus ici-bas, était son château de Coquerel. Après le château, c'était maître Luc Morfil, son intendant.

— Maître Luc, disait le vieux seigneur, est la perle des intendants. Il m'a dit, une fois pour toutes, que j'excède chaque année mon revenu de vingt mille livres environ. A la Pentecôte il me fait signer la vente d'un fief ou d'une futaie... c'est convenu... je signe et ne lis point... Un autre me rebattrait les oreilles de doléances fâcheuses; il me dirait dix fois par jour que je

me ruine... maître Luc me ruine et ne me le dit pas, ce qui est un notable avantage.

Comme on voit, M. Plougaz était un vieillard de bon sens.

Outre le châtelain, maître Luc et une armée de valets, il y avait au manoir un autre habitant de quelque importance. Ce dernier, qui se nommait Pluto, était un vieux chien-loup de taille gigantesque, dont Tintendant avait fait son hôte et son commensal. Contre Tordinaire des chiens, Pluto ne se montrait point reconnaissant envers son bienfaiteur. Il grognait sourdement chaque fois que l'intendant passait la main sur sa rude fourrure, et ses larges yeux flamboyaient alors d'une terrible façon. A cause de cela, maître Luc Taimait et se disait :

— Cet animal a du bon. Mieux je le traite, plus il me hait; ainsi fais-je à Tégard de M. de Plougaz : nous nous ressemblons, Pluto et moi.

Maître Luc se trompait, et faisait grande injure à Pluto. Pluto n'était point un ingrat; c'était tout simplement unchien dégoùtédu monde, et que la douleur avait fait misanthrope. Pluto, aux jours de son adolescence, avait été un chien digne d'envie. En ce temps, son maître, le jeune M. Arthur de Plougaz, le menait faire de longues promenades sur les hautes collines de Bé-

cherel, ou du côté de Dînan, le long des rives enchantées de la Rance. Pluto était alors sans soucis; il coupait joyeux par les chaumes, et bondissait follement pour saisir au vol les alouettes ; il chassait les lapins dans le taillis, et soutenait contre les blaireaux de longs et acharnés combats. C'était l'âge d'or : Pluto avait deux ans.

Pendant qu'il s'ébattait ainsi, son maître lâchait la bride à son cheval et allait au hasard. Arthur était un vaillant et robuste jeune homme : à vingt ans, il avait déjà gagné de l'honneur dans plus d'une passe-d'armes, et les nobles dames admiraient fort sa galante tournure, quand il faisait caracoler son cheval sous leurs massifs balcons de granit. Arthur était beau, noble et riche; il était Phéritier unique de Coquerel et de Coatvizillirouêt aussi, et encore de Kerambardehzre, sans parler des autres fiefs de M. de Plougaz. Pourtant il semblait triste; on ne voyait point souvent sa lèvre sou- . rire, et son grand œil noir s'entourait d'un large cercle bleuâtre, qu'on eût dit creusé par des larmes.

Il allait, solitaire et pensif, sur les coteaux boisés de Bécherel ou sur les blanches grèves de la Rance; il allait, la tête basse et le corps affaissé. Pluto avait beau aboyer ou bondir, Arthur ne le voyait point, perdu

quMI était dans sa rêverie. A quoi révait-il ainsi? Nul ne le savait.

Quelques-uns disaient qu'il avait dérangé le sabbat des chats-courtauds sur la lande d'Ëvran^ et que ces malins démons lui avaient percé le cœur d'un coup d'aiguille (^). D'autres prétendaient qu'il avait tordu à rebours le linge diabolique des laveuses de nuit (2). D'au-

(1) Ce sont des chats de taille extraordinaire qui tiennent conseil, vers minuit, sur les échaliers de la Haute-Bretagne. Us sont fort méchants, et n'aiment point à être dérangés. Quand un intrus trouble leurs graves entretiens , ils l'entourent et lui font subir mille avanies. Ensuite, le président du conseil se munit d'une longue aiguille et l'enfonce dans le cœur du patient, qui devient hypocondriaque et dépérit lentement. . (2) J)émons femelles qui blanchissent , au clair de lune , le suaire des morts. Quand un voyageur attardé passe à leur portée, elles le saisissent, et le contraignent à tordre leur linge avec elles. Ce n'est point là chose facile : les laveuses, en effet, ont une façon de s'y prendre qui allonge indéfiniment la besogne. A mesure que le malheureux s'épuise à tordre en un sens quelconque, elles détordent avec une merveilleuse promptitude, et sans se laE^er le moins du monde. Le voyageur cependant sue sang et eau, le tout en vain; pour le consoler, celles des laveuses qui ne foncUonnent pas se prennent à chanter une bizarre et sauvage chanson, en patois breton- français : deux couplets de ce chant étrange nous restent en mémoire. Nous les traduisons :

Tords la guenille, tords

Le suaire Des épouses des morts.

Tords, toujours! l'ossuaire

très enfin avançaient que Tesprit du mal en personne le suivait partout et toujours sous la forme de son chienloup Pluto.

A mis de la poussière A nos rol)es de deuil:

Or, Satan veut ses fliles Proprettes et gentilles Aux planches du cercueil.

Tords la guenille, tords Le suaire

Des épouses des morts !

Tords ! la fontaine est claire, Et coule, solitaire, Sur le luisant caillou.

Tords I allons ! tords plus vite !

La nuit marche et nous quitte.

Tords! nous tordrons ton cou !

Après cette promesse flatteuse, les lutins se prennent par la main, et commencent, toujours chantant, une ronde infernale. Le malheureux tord toujours. Autour de lui, la danse diabolique tourne avec une prestigieuse rapidité. Bientôt il tombe épuisé; ses yeux éblouis se ferment ; son gosier trouve à peine une parole pour recommander son âme à Dieu !

S'il a la force de faire le signe de la croix, les démons s'évanouissent. S'il ne peut, les laveuses cessent subitement leurs danses et se mettent à le fouetler avec leur linge tordu.-

On entend au loin le bruit de ces verges humides frappant contre la chair. Les paysans écoutent, effrayés, et se coulent sous leurs couvertures.

Le lendemain, au bord de la mare, on trouve un pauvre malheureux perclus et meurtri. Les laveuses sont retournées dans la tombe, pour recommencer, la nuit suivante, s'il fait clair de lune, leur funèbre besogne. Dieu vous garde de leur rencontre, quand vous cheminerez, de nuit, par les routes solitaires de la Bretagne I

Quoi qu'il en fût^ le jeune H. de Plougaz devenait tous les jours de plus en plus mélancolique.

Un matin^ il fit seller son meilleur cheval et vint vers son père.

— Monsieur^ dit-il^ je veux aller faire la guerre aux Sarrasins.

Le vieux Plougaz trouva Tidée fort simple^ et répondit :

— Va trouver maître Luc et demande-lui quinze cents livres... Je te donne ma bénédiction.

Maître Luc compta les cinq cents écus^ et les remit à Arthur.

— Monseigneur^ dit- il la larme à Tœil^ vous allez donc nous quitter?

— Il le faut, répondit Arthur d'une voix sombre.

— Et s'il m'est permis de faire une question^ pourquoi cela, mon bon seigneur?

— Parce que... cela est étrange, mais vrai..^ chaque nuit une voix terrible éclate à mon chevet et me commande d'aller combattre les Sarrasins.

— Ah bah î dit l'intendant d'un air incrédule.

— J'ai désobéi trop longtemps... aujourd'hui je pars.

Maître Luc sourit dans sa barbe et appela les bénédictions du ciel sur son jeune seigneur.

Q'uand Arthur fut partie maître Luc se frotta* les mains.

— Les infidèles, gromniela-t-il, ont, dit-on, de bons bras et d^excellents cimeterres : notre jeune seigneur laissera ses os en Judée, et moi, j^aurai le joli château de Coquerel.

A ce dernier mot, ses yeux gris brillèrent d^un subit éclat.

— Le château de Coquerel ! répéta-t-il en caressant son menton; le château de Coquerel... — Cela vaut bien la peine de m'étre levé toutes les nuits depuis six mois pour jouer le rôle de fantôme et ordonner à ce jeune fou d^aller se faire tuer en Palestine!... Luc Morfil maître de Coquerel... hé ! hé !

Comme Arthur passait le seuil de la cour du château, un hurlement plaintif de Pluto lui fit tourner la tête. Pluto était attaché.

— Adieu, toi aussi, pauvre Pluto, murmura Arthur. La route est trop longue pour que je t'emmène avec moi.

II piqua des deux, et son bon cheval partit au galop.

Pluto se rua et tira sa chaîne de toutes ses forces;

il essaya de la broyer avec ses dents. Quand son cou

se fut ensanglanté à force de tirer ; quand ses dents,

brisées, tombèrent de sa gueule, il se coucha et pleura

silencieusement. Depuis, on ne le vit plus bondir après

i82 LES DERNIÈRES FÉES.

les alouettes ni courir joyeusement sur la lande. Il devint morne et grondeur. Les valets de M. de Plougaz lui auraient certes fait un mauvais partie sMIs n'eussent eu peur du rouge rayon que lançait parfois son œil irrité.

Il y avait douze ans qu'Arthur était parti : Pluto restait triste. Il avait aimé son jeune maître^ et il demeurait fidèle à la mémoire d'Arthur.

Pendant ces douze années, maître Luc avait rempli comme il faut son devoir d'intendant. Jamais M. de Plougaz n'avait trouvé ses coffres vides. Seulement, de temps à autre, un domaine tenu par ses ancêtres était tombé en mains étrangères, si bien qu'il ne possédait plus de fait que les trois fiefs dont il portait le nom.

— Lequel préférez-vous vendre de Coatvizillh'ouët, Kerambardebzre et Coquerel ? demanda une fois l'intendant.

Plougaz pâlit,

— En sommes-nous là déjà ? murmura-t-il. Hais il se remit aussitôt, et ajouta gaiement :

— A quoi bon trois châteaux, maître Luc? vends Coatvizillirouët... Ce manoir a un nom ridicule... Je n'en veux plus.

Le manoir fut vendu, maître Luc fit, suivant sa coutume deux parts égales du prix. Il mit l'une dans les

coffres de son seigneur^ et l^autre dans une vieille armoire de fer où il acçunaulaît le fruit de ses malversations. Quand il eut bien et longtemps contemplé le monceau d'or qui faisait gémir les rayons de la vieille armoire^ il prit ses registres de comptes et se perdit dans de longs calculs.

La nuit le surprit tandis qu'il se livrait à cette occupation. Il mit la main sur son registre^ dont il ne pouvait plus distinguer les caractères^ et tomba dans une profonde rêverie.

— Coquerel ! murmura- t-il, mon beau Coquerel ! mon joli château !... Quand donc serai-je maître de Coquerel ?... Plougaz se ruine, c'est vrai ; mais je me fais vieux^ moi... si j'allais mourir avant de posséder Coquerel !

A cette pensée, une ride profonde se creusa sur le front de l'intendant, sa physionomie changea subitement d'aspect, et exprinna un désir passionné, soutenu ' par une indomptable détermination.

— Je l'aurai, reprit-il en s'animant ; oh ! je l'aurai ! je n'ai pas passé trente ans de ma vie à me repaître de ce rêve pour le voir fuir devant moi sans cesse comme une vaine illusion... Je l'aurai; dussé-je y perdre mon àme !

Ceci était une exclamation de Normand, car l'âme

184 LES DERNIERES FffîBS.

<ie maître Luc était vendue et payée depuis longtemps. Néanmoins il tressaillit en prononçant ces derniers mots. L'obscurité qui Tentourait lui fit peur^ et il chercha sa lampe à tâtons.

Il y avait tempête au dehors. Le vent criait dans les grands chênes de la forêt de Coquerel et secouait violemment les forts châssis des fenêtres.

— Mon âme 1 grommela maître Luc en battan]; le briquet ; après tout, je suis bon chrétien, et le diable n'a rien à y voir.

La lampe s'alluma et maître Luc perdit sa terreur.

— Hé, hé I dit-il en ricanant, pour quelques écus que j'ai mis de cOté, ne faudrait-il pas me croire damné à tout jamais? Quant au jeune Arthur que j'ai envoyé mourir outre-mer...

Il h'acheva pas. Au nom d'Arthur, Pluto qui était couché près du foyer, se dressa sur ses quatre pattes, tendit le cou et regarda fixement maître Luc, puis il fit entendre un long et plaintif hurlement.

— Sans doute, sans doute, mon garçon, dit l'intendant. Tu en sais plus long que bien des hommes; et si ta langue pouvait parler, je ne donnerais pas six deniers de mon cou... Mais tu es muet, mon ami; ce n'est pas toi qui diras que la voix mystérieuse dont les conseils ont poussé le jeune sot à fuir la maison paternelle, était la

voix de l'honnête Luc Morfi! ; ce n'est pas toi qui raconteras mes innocentes fredaines. Tu m'as vu mettre dans mon armoire tout l'argent que le vieux Plougaz destinait à son fils ; mais tu*seras discret, Pluto, discret comme la tombe où repose en paix le jeune M. Arthur.

Plutb poussa un second hurlement, lugubre, prolongé, menaçant ; puis, baissant la tête, comme s'il eût reconnu son impuissance, il se recoucha près du foyer éteint.

Maître Luc Horfil était assis dans son réduit. Le vieux Pluto dormait, les pattes dans les cendres.

Tantôt l'intendant prétait Toreilie aux sifflements de la tempête; tantôt il donnait exclusivement son âme à ses rêves ambitieux, et calculait combien de mois, combien d'années, il lui faudrait attendre la possession de Coquerel.

n aimait Coquerel d'amour tendre et sincère. Il n'aimait en ce monde que Coquerel.

Il faut dire aussi que le joli château était bien fait pour inspirer une passion. C'était un manoir niodèle : entre deux ailes de style saxon , son corps de logis, coquettement coiflPé d'un petit beflroi à jour, s'élevait, gris de vieillesse, mais sans rides ni lézardes, comme un chevalier de grand âge qui porte encore gaillardement son armure. Aux quatre coins, quatre tourjons, percés d'étroites meurtrières, surmontaient la haute charpente et dressaient symétriquement leurs toitures pointues. Trois cent soixante-cinq fenêtres s'ouvraient sur ses quatre façades, ce qui donne à penser que, de nos jours, Coquerel eût été d'un très-bon revenu pour le fisc. Au-dessus de la maîtresse-porte, deux archanges armés en guerre soutenaient l'écusson de Plougaz, qui était de gueules, à sept croissants d'argent, en orle ; et portait, — sur le tout, — le lion d'or passant de Plugastel, dont Plougaz se prétendait issu.

L'intérieur répondait au frontispice. Ce n'étaient partout que splendides tentures de fine laine ou de soie. Les dalles de pierre disparaissaient sous d'épais tapis, formés de fourrures. Les lambris de chêne noir sculpté brillaient tout autant que le granit poli des immenses cheminées. Et quand, un soir de fête, lustres et girandoles s'allumaient ; quand un incendie, alimenté par sept ou huit troncs d'arbres, brûlait dans la

vaste coQcavité de l^àtre ; quand la table gémissait sous le poids des mets; quand une foule dorée emplissait les nobles salons^ quand les coupes d'or se choquaient bruyamment au dernier acte d'un festin, — par saint Malo ! c'était plaisir de voir la vieille demeure étinceler et resplendir. Pas un recoin qui restât obscur, pas une voûte qui n'éveillât ses sonores échos pour mêler des notes joyeuses au joyeux fracas de la fête.

Oh! nous vous disons vrai. Si Plougaz était le parangon des hôtes, Coquerel était le roi des châteaux.

Et maître Luc, caché en quelque coin soUtaire, contemplait tristement toute cette joie. C'était pour un autre que Coquerel déployait toute sa beauté. Maître Luc était jaloux, jaloux comme le vassal qui porte un œil audacieux sur une noble dame, et pâlit de rage en la voyant sourire à son seigneur.

— Quand donc, se disait-il alors, quand donc seraije maître de Coquerel? .

Ce soir dont nous parlons, il se faisait, pour la millième fois peut-être, cette question, et sa réponse n'était rien moins que satisfaisante, au gré de son impatience. M. de Plougaz, en effet, réduit à ses trois fiefs principaux, ne pouvait pas ne point se ruiner ; mais l'un des trois fiefs vendu, le prix restait à dissiper, et ce prix Semblait à maître Luc un trésor inépuisable. Et

encore^ une fois la somme dissipée, le tour de Coquerel n'arriverait certes point. Kerambardehzre était là avec ses immenses futaies et ses champs fertiles.

C'était des années qu'il faudrait encore attendre!

Or, attendre est un cruel martyre pour une imagination active comme était celle de maître Luc.

Moitié pour se distraire de ses sombres pensées, moitié pour se donner un avant-goût des jouissances de propriétaire, l'intendant plongea ses deux mains dans un coffre poudreux qui servait de chartrier aux seigneurs de Plougaz, depuis T invasion des Saxons en Bretagne, et les retira pleines de parchemins manuscrits. Au milieu de ces vénérables grimoires, dont l'aspect eût fait rougir de joie un de nos archéologues modernes, il prit au hasard un rouleau de parchemin, qu'il déploya lentement et avec distraction.

Ce parchemin était couvert .d'écriture en langue bretonne, et portait à son extrémité supérieure, ce titre, fait pour exciter la curiosité du futur maître de Coquerel.

« Comment la tour septentrionale du joli château « des seigneurs de Plougaz fut appelée la Tour du « diable. »

— La tour du diable ! répéta Luc Morfil. En effet.

les plus vieux parmi les valets de Coquerel donnent encore ce nom à la tour du nord.

n se mit à lire avidement.

Le manuscrit racontait comme quoi^ quelque quatre-vingts ans auparavant^ le diable avait pris possession de la tour septentrionale et y avait établi une sorte de pied-à-terre. Le malin avait joué là quantité de méchants tours, si bien que le maître de Coquerel avait été obligé de déserter son manoir pour aller prendre domicile à Kerambardehzre. Quand le maître fut parti, Satan fit trêve; mais chaque fois qu^on revenait à Coquerel, Satan recommençait ses fredaines. — Cela dura tant que vécut Simon Troarec, Tintendant de M. de Plougaz.

Maître Luc s'arrêta sur ce passage, et se prit à rêver profondément.

Au bout d'une grande demi-heure, il releva la tête et dit :

— Cela dura tant que vécut Simon Troarec, inten-. dantde M. de Plougaz!

Puis il reprit sa lecture.

Après la mort de Simon Troarec, les apparitions et diableries cessèrent. On fit purifier en grande cérémonie les chambres où Satan avait mené le sabbat; et tout rentra dans Tordre. En mémoire de ce fait, la

tour où se trouvaient ces chambres fut nommée la Tour du diable.

Maître Luc roula le parchemin et le rejeta dans le coffre.

— Ah! ah! dit-il ; la Tour du diable !... Cela dura tant que vécut Simon Troarec, intendant de M. de Piougaz!... ha! haï

Cette seconde exclamation fut prononcée de ce ton équivoque que les observateurs regardent comme un diagnostic certain d'enfantement intellectuel. Parle fait maître Luc ajouta presque aussitôt :

— Hé bien! voilà une merveilleuse histoire! Ce Simon Troarec était, certes, un garçon d'eôprit. Allons ! avant trois mois, je serai maître du joli château de Coquçrel.

Ce disant, et après s^être amplement frotté les mains, il saisit sa lampe et prit, au travers des longs corridors, le chemin de la Tour du diable. Pluto se leva et le suivit doucement.

Maître Luc marchait d'un pas leste et joyeux. Il ne prenait pas garde aux brusques rafales qui venaient frapper les fenêtres. Sa ronde figure exprimait le contentement le plus parfait, et ses petits yeux gris brillaient et clignotaient comme les yeux d'un chat qu'on caresse. Arrivé au bout de la principale galerie^ il fit

LA TOUR DU DIABLE. 19i

tourner une lourde clef dans la serrure rebelle de la tour du nord et entra.

La première pièce qu'il traversa avait le même aspect que les autres chambres du château ; elle servait journellement de retraite à quelque hôte de H. de Plougaz. La seconde présentait une physionomie plus triste : elle n'était guère habitue que lorsqu'il y avait trop plein au château, le soir d'une grande fête. La troisième était poudreuse, sombre, lugubre. Maître Luc eut toutes les peines du monde à pousser le pêne de la serrure hors d'usage. Quand il entra enfin, il ne put se défendre d'un serrement de cœur.

Cette pièce, abandonnée depuis douze ans, avait servi de chambre à coucher au jeune M. Arthur. La tapisserie humide tombait en lambeaux. Le vent pénétrait en sifOant à travers les carreaux brisés des croisées.

Pluto, qui était entré derrière l'intendant, ouvrit ses larges naseaux et sembla respirer avec délices une atmosphère connue. Il fit, à plusieurs reprises, le tour des murailles, en s'arrêtant chaque fois devant le lit vide.

— Ce sera un rude métier, grommela maître Luc, dont le front s'était considérablement rembruni; celte chambre ne me plaît pas, et je suis sûr que j'y verrai

191 LES DBRl^IÈRES FÉES.

phis d'une fois le fantôme de ce jeune fou d'Arthur. Pluto s'arrêta dans sa ronde et poussa un long hurlement.

— Tiens ! tu es là, toi? reprit l'intendant.

Et^ comme si la compagnie du chien eût modéré sa vague terreur, il ajouta d'un ton de* fanfaronnade :

— S'il vienty nous le recevrons..., et, comme il ne viendra pas, nous enverrons monsieur son père le rejoindre... N'est-ce pas, Pluto?

Pluto, suivant son habitude, répondit à cette amicale interpellation en montrant deux rangées de dents blanches, longues, aiguës, qui eussent fait honneur à un loup dans la force de l'âge.

— Bien, mon garçon, bien! reprit maître Luc; je connais ton râtelier. Mais, au rebours des bonnes gens de mon pays, qui mordent avant de menacer, toi, tu menaces et ne sais point mordre.

Pluto sembla reconnaître la vérité de ce reproche, il baissa la tète en grondant.

Maître Luc commença alors un examen détaillé des trois pièces qu'il venait de parcourir. La chambre du jeune Plougaz était une pièce de moyenne taille et de forme presque circulaire, qui composait, elle seule, le premier étage de la Tour du nord ou du diable. Elle n'avait qu'une entrée apparente; mais tout près du lit

abandonné d'Arthur^ un escalier secret^ dont aucun habitant de Coquerel n'avait connaissance^ communiquait avec les cours du château. Maître Luc fit jouer la porte masquée^ et versa un peu de Thuile de sa lampe sur ses gonds.

— C'est bien cela ! murmura-t-il; voici la porte dont parle la légende. C'est par là que s'introduisait maître Simon Troarec, mon prédécesseur... Il paraît que les Plougaz ont toujours eu la main heureuse, quant au choix de leurs intendants... Silence^ Pluto !... hé ! hé I les Plougaz ne s'attachent que des gens d'esprit : maître Luc vaut maître Simon^ et il n'a pas eu besoin du grimoire pour deviner ce gentil escalier... C'est parla aussi que s'introduisait maître Luc ; seulement au lieu de jouer le rôle de Satan, nous avions choisi celui d'un

ange : nous prêchions la croisade hé! hé! Ce

n'est pas à dire que nous méprisions le rôle du diable; au contraire... Paix, Pluto !... Après avoir été ange, nous serons démon. . . c'est l'histoire du roi des enfers. . . et j'espère bien que le diable réussira près du vieux Plougaz comme l'ange a réussi près de M. Arthur.

Pendant ce long monologue, que maître Luc pronon^it à demi-voix, tout en faisant jouer les gonds de la porte masquée, Pluto le dévorait du regard et grondait sourdement. Au nom d'Arthur, il allongea pour

la troisième fois le cou^ et modula un hurlement plaintif et prolongé. En même temps, la tempête qui grandissait au dehors, envoya une puissante rafale qui, entrant à la fois par la porte et les fenêtres dégradées, éteignit la lampe de l'intendant, et remplit la chambre de débris.

Un silence profond succéda à cet éclat de latourmente. Pluto se tut. Maître Luc, effrayé, tâtonnait dans l'obscurité. Tout à coup sa main rencontra dans l'obscurité la tête velue de son chien, dont les poils se hérissèrent à ce contact. Il leva les yeux et vit ceux de Pluto, ronds et démesurément ouverts, briller dans Pombre comme deux charbons ardents.

— Sainte Vierge î murmura-t-il en essayant instinctivement un signe de croix.

Un éclair lui montra la porte, il se hâlâ de regagner le corridor.

Quelques jours après, les valets de Coquerel étaient rassemblés dans Timmense cuisine du château. C'était le soir; on faisait veillée.

Sous le manteau de la cheminée, assise sur un banc noirci par la fumée, et tournant machinalement le manche d'un rouet, se tenait une femme arrivée aux plus extrêmes linges *d»,lsi vieillesse; c'était Anne Parker, qui avait oiouiTi êH son lait M. de Plougaz.

LA TOUR DU DIABLE. i95

Anne avait bien cent ans. Ses yeux éteints ne voyaient rien, sinon les choses de Favenir. Son visage long, osseux, diapré d'innombrables rides, semblait un masque de parchemin racorni par le feu. Ses lèvres remuaient sans cesse, mais ne prononçaient aucun son. Sa main tourmentait continuellement le manche de son pouet, où il n'y avait plus de chanvre. Auprès d'elle, un large espace restait vide. On la disait sorcière, et on avait peur d'elle.

De l'autre côté de la cheminée, Pluto, somnolent et engourdi, chauffait ses pattes et rêvait qu'il chassait dans les chaumes.

Puis venaient tc.is les serviteurs de Plougaz. Le cercle était nombreux. H y avait Alanic, le pâtour (berger), Corentin, le petit gardeur d'oies, le gros Michel, qui engraissait les bœufs, Yaumi, le tondeur de landes, et Francin, le maître du pressoir. Il y avait aussi les valets des chiens et ceux des chevaux, les piqueurs, les marmitons, les jardiniers et les laboureurs. Quant aux gens de guerre, ils étaient dans leur salle d'armes ou corps de garde qui touchait au vestibule.

Nous allions oublier dame Marthe, la femme de charge et les filles de basse-cour.

Toute cette population subalterne était éclairée seulement par deux chandelles de résine que soutenaient

deux bâtons fendus, fichés dans la maçonnerie dé Fâtpe.

D'ordinaire la veillée était bruyante et joyeuse au château de Ck)querel. On avait de grosses châtaignes à cuire sous la cendre et d'énormes pichets pleins de cidre mousseux, auxquels chacun pouvait donner, à son tour, de sérieuses accolades. Aussi était-ce plaisir de voir les jeunes gens rire, et les vieux babiller à la lueur des résines crépitantes. Mais, ce soir-là, l'assemblée était triste et silencieuse. Nul ne songeait à retirer les marrons qui brûlaient; les pichets restaient pleins, leur mousse s'évaporait sans que personne y mouillât ses lèvres.

Qu'y avait-il de nouveau au château de Coquerel?

Ce qu'il y avait? — Hélas Dieu ! c'est terrible à dire, et le frisson nous vient rien que d*y penser.

11 y avait que M. de Plougaz ne savait plus à, quel saint se vouer. Il y avait que ses valets et ses serviteurs maigrissaient à vue d'œil. Il y avait que tout était désolation et désespoir.

Coquerel était une maison hantée!

Il y revenait. — L'esprit du mal y faisait des siennes; et, depuis huit jours, le sommeil n'avait point fermé les yeux des commensaux de H. de Plougaz.

Voilà ce qu'il y avait de nouveau au château de Coquerel.

La veillée se poursuivait en silence depuis quelque temps déjà^ lorsque le beffroi sonna huit heures. Chacun tressaillit^ puis chacun se remit. Alanic avança timidement rindex et retira du feu un marron cuit à point, qu'il grignota avec un plaisir évident. Enhardi par son exemple, Corentin, le pasteur des oies, mit la main à l'œuvre et fouilla les cendres. Le gros Michel, tout en poussant un mélancolique soupir, souleva lentement mi pichet et but à la santé de Yaumi, qui ne put se dispenser de lui rendre la pareille. Alors, Francin prit le courage de se moucher, — d'une façon que nous n'osons pas dire, mais que nous déclarons simple, primitive et commode pour les gens privés de mouchoir; —un des valets de chiens toussa; Pluto bâilla, et dame Marthe, éternua en fausset. La glace était rompue. . Lesescabellesserapprochèrent. Yaumipassalepichet àson voisin, et la liqueur mousseuse fit le tour du cercle.

— Il est bon, dit Michel, il est bon et fort en cidre... mais qui sait combien de temps encore nous en boifons sous la cheminée de Coquerel ?...

— Qui sait, reprit Francin, le maître du pressoir ; qui sait si les pommes de monseigneur seront pilées par moi l'an prochain ?

f98 LES DBBNIÈRES FÉES.

— Hélas Dieu ! hélas Dieu ! dit en chœur Rassemblée.

— Cest que, voyez-vous, mes garçons, dit Michel d^un ton doctoral, il n'y a point de remède à cela. Une maison hantée est une maison perdue... mieux vaudrait la peste !

— C'est la vérité, répliqua Francin, c'est la pure vérité

. — Si seulement M. de Plougaz avait remplacé feu dom Maurice, le chapelain du château !.... mais non. — Mais non !

Le pichet fit une seconde tournée, et les voix prirent un timbre moins lamentable.

— Pour ça, maître Francin, dit Alanic, vous n'avez jamais cuvé de meilleur cidre !

— 11 est bon... bon et fort en cidre... ça, c'est vrai... mais qu'avez-vous entendu la nuit dernière, vous autres?

Cette question assombrit tous les visages.

Dame Marthe, en sa qualité de femme, retrouva sa langue la première.

— J'ai entendu des chaînes bruire dans la tour du... du nord, ditrclle; j'ai ouï d'étranges gémissements dans l'air, et j'ai glissé ma tête sous ma couverture.

— C'était prudemment fait, dame.

— A minuit, le fracas a redoublé. J'ai cru que le château allait s'abîmer. Je me suis évanouie.

— Comme c'est commode de pouvoir s'évanouir quand on a grand'peur ! dit le petit gardeur d'oies... Moi, j'ai vu les meurtrières de la Tour du diable. . .

— Silence, malheureux! cria l'assemblée.

— C'est juste! Je voulais dire la Tour du nord... Les meurtrières, donc, brillaient d'une lueur rougeâtre, et la chambre de défunt le jeune M. Arthur...

Cette fois, ce fut Pluto qui interrompit en poussant le plaintif hurlement que nous connaissons.

— Hé bien ! qu'y avait-il dans la chambre? demanda Yaumi.

— Je ne sais pas; mais elle était éclairée comme il faut, pour sûr !

— C'est étrange! murmura dame Marthe.

Puis elle ajouta, en secouant la tête :

— Il y a ici quelqu'un qui pourrait nous en dire bien long là-dessus !

— Qui donc? qui donc? demanda- t-on de toute part.

. — La vieille Anne Parker, répondit Marthe.

Peu s'en fallut qu'on n'éclatât de rire, tant cette supposition sembla plaisante.

200 LES DERNIÈRES WfSBS.

— La vieille Anne! répéta Francin; il y a tantôt quinze ans qu'elle n'a prononcé une parole.

Celle dont il était question restait dans son coin^ impassible et inerte; elle ne paraissait point entendre. Ses mains tournaient toujours son rouet comme pour filer un chanvre imaginaire. Ses lèvres remuaient lentement et en silence.

— Elle a vu d'étranges choses autrefois , reprit Marthe.

— Elle ne s'en souvient plus.

— Peut-être... en tout cas, elle ne saurait nous les dire, puisque l'âge l'a rendue muette.

— Muette et sourcfe. C'est un cadavre vivant... C'était Michel qui avait parlé le dernier. La vieille

nourrice de Plougaz, tournant avec lenteur son cou décharné, fixa sur lui ses yeux ternes et privés de pensée.

— Quelqu'un de vous, dit-elle d'une voix chevrotante, connaît-il maître Simon Troarec, le bel intendant de Plougaz?

Si Pluto lui-même avait pris la parole, l'assemblée n'aurait point éprouvé un étonnement plus profond. Chacun avait à peu près oublié le son de la voix d'Anne Parker, et cette question, étrange par elle-même, plus

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