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étrange par la bouche qui la proférait^ fit courir un frémissement de frayeur de proche en proche.
— Elle a retrouvé la parole ! murmura dame Marthe; que va-t-elle dire?
Chacun ouvrit les yeux et les oreilles; mais Anne Parker reprit bientôt sa position première et se remit à filer sa quenouille absente^ en remuant silencieusement ses lèvres^ comme elle faisait depuis plus de vingt ans.
MAITRE ROGH REQUIN.
Les serviteurs de Plougaz restèrent quelque temps muets de surprise; mais enfin^ comme on est à la veillée pour causer^ ils reprirent leur conversation interrompue.
— Je suis prêta parier que c'est la dernière fois que la vieille Anne parle en ce monde^ dit Michel.
— Moi, je prie Dieu que ce ne soit point un présage de malheur, répondit Marthe... Mais, que pouvonsnous craindre, après tout? Le malheur n'est-il pas arrivé?
SOS LES DBRPilÉRES FÉES.
— Le fait est que le bon temps est passé. Plougaz est devenu triste et morose.
— Il y a de quoi !
— Je ne dis pas non... Maître Luc lui-même semble accablé!
— C'est un fidèle intendant^ dit la dame Marthe avec conviction.
— Un intendant craignant Dieu et davantage le diable^ ajouta Yaumi^ non sans quelque intention de raillerie.
Anne Parker cessa de tourmenter le manche de son rouet et dit^ comme li elle se fût parlé à elle-même :
— L'intendant ne craint pas le diable !
Puis se tournant avec lenteur vers l'assemblée^ elle ajouta :
— Quelqu'un de vous connaît-il maître Simon Troarec, le bel intendant de Ploi^gaz ?
— Respectable dame, répondit Marthe^ l'intendant de Plougaz a nom maître Luc Morfil.
La vieille secoua la tête d'un air incrédule.
— Prétendrais-tu m'apprendre lenom de mon fiancé,
' ma mie? dit-elle avec sévérité. Je n'entendis jamais
parler de ce Luc Morfil, et ce n'est point là un nom de
Bretagne... D'ailleurs, Plougaz n'a qu'un intendant...
et c'est bien assez, va !
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Anne prononça ce dernier mot ave&ennphase.
— C'est bien assez, reprit-elle; surtout quand Tintendantn'apaspeurdu diable !... et maître Simon n'en a pas peur.
— Elle est folle ! murmura la dame Marthe.
— C'est lui qui est le diable^ reprit encore Anne Parker d'une voix de plus en plus haletante et faible; Plougaz ne s'en doute pas; ne lui dites rien... Si personne ne parle^ Plougaz quittera son château et l'intendant deviendra le maître.
— Si c'était maître Luc! s'écria Yaumi, frappé d'une idée subite.
— Paix, garçon !... Moi seule au monde sais ce qui se passe de nuit à la Tour du diable!...
— Que vous disais-je ? interrompit étourdiment dame Marthe ; la sorcière sait tout !
Anne Parker tressaillit faiblement et fit glisser sur son front sa main sèche et ridée.
— Folle que je suis l grommela-t-elle ; il y a quatrevingts ans que cela est passé.
Sa tête se pencha de nouveau; ses doigts se crispèrent autour du manche de son rouet; elle se reprit à faire semblant de filer.
— - Vénérable dame, dit Marthe désappointée, ne saurons-nous point ce qui se passe à la Tour du nord?
Point de réponse. La vieille était redevenue momie.
— Je le saurai, moi! s'écria résolument Yaumi; je le saurai dès ce soir !
Cette exclamation attira d'autant moins rattention générale que tous les regards étaient fixés sur Anne Parker^ dont tout le corps fléchissait lentement^ et qui finit par s'affaisser sur son éscabelle comme une masse inerte et sans vie.
— La pauvre vieille dame n'en a pas pour longtemps ! dit Michel.
— Je savais que quelqu'un mourrait au château cette semaine, répliqua Francin. J'avais vu leeterge(i) en revenant du bourg.
(I) On trouve dans chaque village des Côtes-du-Nord plus de. vingt personnes qui ont vu, — de leurs yeux , — le cierge de la mort. C'est une des croyances superstitieuses les plus répandues en Bretagne, et c'est peut-être la plus fermement établie. Quand un honune doit mourir, on voit, la nuit, descendre du firmament vers sa demeure un long cierge allumé. Ce funeste météore s'abaisse lentement; plus il approche, mieux on distingue sa forme conique. C'est bien un véritable cierge. Seulement, il est tourné sens dessus dessous, et sa flamme, contre toutes les lois de la physique, brûle ainsi la pointe en bas. Les chiens de la maison sentent de loin sa venue, et se prennent à hurler déplorable* ment.
C'est par le tuyau de la cheminée qu'il entre dans la demeure du moribond. Le plus grand nombre prétendent que là s'arrête sa course mystérieuse, mais d'autres affirment qu'il pénètre jusque dans la chambre mortuaire et va s'éteindre entre les draps du lit.
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— Alors Taffaire de la pauvre dame est claire^ dit Yaumu
Quelqu^un devait mourir en effet; mais on aurait fori étonné Yaumi en lui disant le nom du prédestiné.
11 était dix heures du soir. L'intendant vint^ comme de coutume^ faire sa ronde et présider à la fermeture des portes. Il était pâle et semblait fatigué; néanmoins, avant de se retirer^ il prit Piuto par son collier de fer et le conduisit dans la cour^ où il rattacha à Taide d^une chaîne à double cadenas.
Jamais maître Luc ne manquait de s'acquitter de ce soin; jamais il ne s'en acquittait sans se dire, en manière de félicitation :
— Si, il y a douze ans, Pluto n'avait pas été attaché à cette double chaîne, le jeune Arthur serait encore au château. Moi, je serais... le diable sait où.
Une fois Pluto enchaîné, maître Luc rentra ; mais au moment où le dernier serviteur du château quitta le lieu de la veillée, il ouvrit doucement la porte extérieure. Comme il allait se glisser dehors, un bruit se fit entendre derrière lui. L'intendant s'arrêta indécis.
-^ Bâh ! dit-il après une courte hésitation, c'est sans doute la vieille Anne qui se sera endormie au coin du feu.
11 sortit. Yaumi, qui ne l'avait pas perdu de vue un
seul instant diepuis qu'un vague soupçon avait traversé son esprit^ se coula prestement à sa suite.
Mattre Luc^ après avoir refermé la porte de la cuisine^ longea la façade du château , et y rentra par une poterne masquée située au pied de la Tour du nord et correspondant par un petit escalier tournant avec la chambre occupée jadis par le jeune Plougaz. Yaumi étonné, mais sûr désormais de son fait, le suivit encore.
L'intendant, arrivé dans la chambre d'Arthur, prit sous le lit du jeune homme des chaînes et un paquet de résines qu'il y avait cachés. Puis il attendit patiemment.
A l'instant où sonna l'heure de minuit, il poussa de grands cris, battit le briquet, alluma ses résines et parcourut la chambre en secouant bruyamment ses chaînes. Le rusé Normand s'était probablement exercé de longue main, car il faisait, lui seul, autant de fracas qu'une légion entière de démons.
Mais tout à coup il s'arrêta. Sa rubiconde figure devint d'une pâleur livide, les chaînes s'échappèrent de ses mains. Un silence profond succéda au tmtamarre qu'il faisait naguère.
Il venait d'apercevoir, debout au milieu de la cham*
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hre, un homme de forte taille, qui le regardait faire, immobile et les bras croisés sur sa poitrine.
Maître Luc o'était pas brave. Il eut peur d'abord d'avoir évoqué Satan en personne. Puis lorsque enfin il reconnut Yaumi, sa frayeur fae diminua point, car le tondeur de landes avait une réputation de vigueur et d'intrépidité fort bien établie.
— Ho ! ho ! dit ce dernier, c'est donc vous qui êtes le diable, honnête maître Luc?
— Ne me perds pas, Yaumi mon bon camarade, répondit le Normand; je te donnerai tout ce que tu voudras.
— Je veux vous voir pendre, maître Luc; voilà tout, dit le gars mû par cette haine- instinctive qui existe depuis le commencement du monde entre le valet de basse volée et le favori du maître.
Luc Morfil prit le courage du désespoir. Un rapide coup d'oeil le convainquit que son adversaire était sans armes. Il glissa discrètement sa main droite sous son pourpoint.
— Je te donnerai dix écus... vingt écus... trente écus!... s'écria-t-il.
— Nenni dà, maître; pour cinquante écus, je ne vous sauverais pas de la corde.
— Cent écus ! dit encore l'intendant.
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Yaumi; au lieu de répondre^ lui posa sa forte main sur répaule.
— Grâce ! murmura maître Luc.
— Mais, en prononçant ce mot, il tira subitement de son pourpoint sa main armée d^un court poignard, et, visant Yaumi au cœur, il le frappa de toute sa force.
— Cétait pour moi qu'était le cierge ! dit le gars en tombant lourdement.
Maître Luc ne répondit points mais ses fraîches couleurs reparurent, et ce fut avec un sourire parfaitement satisfait qu'il se baissa pour achever Yaumi d'un second coup.
Le lendemain tout était frayeur et désolation au château de Coquerel. Non-seulement on avait ouï, comme de coutume, un tintamarre infernal dans la Tour du diable ; mais quelque valet, rendu plus brave par le retour de la lumière, avait rencontré, en explorant la chambre hantée,— un cadavre, — le cadavre du pauvre Yaumi.
M. de Plougaz fut de beaucoup le plus désolé. Il manda près de lui maître Luc Morfîl, et lui dit :
— Je veux vendre mon château de Coquerel. Maître Luc eut un frisson d'allégresse.
— Monseigneur, répondit-il d'un ton hypocrite, il
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VOUS reste encore plusieurs milliers d'écus sur le prix de Coatvizillirouêt.
— Je veux vendre Coquerel, répéta M. de Plougaz^
— Je suis pour obéir à vos ordres^ mais...
— Mais quoi?
— Rien... Je vais minuter le contrat de vente, et faire mes diligences pour trouver un acquéreur.
— Va et dépêche !
Maître Luc sortit et prit une feuille de parchemin sur laquelle il traça, de sa plus belle écriture, un contrat en bonne et due forme. Ensuite, il enfourcha sa mule et se rendit à Bécherel, afin de faire bannir (1), le dimanche suivant, au sortir de la messe, la mise en vente du joli château de Coquerel.
Ce devoir accompli, au lieu de revenir tout droit au manoir, il poussa jusqu'à Dinan et traversa les rues de la ville d'un air fier et triomphant. Ceux qui le rencontrèrent ce jour-là durent s'avouer qu'ils n'avaient jamais vu maître Luc si rouge et si souriant : il allait sur son mulet, les jambes en dehors et le poing sur la hanche, ni plus ni moins qu'un bon chevalier sur son coursier de bataille, et c'est tout au plus s'il saluait ses connaissances d'un signe de tête protecteur.
— Ces petites gens, se disait-il, ne savent point qui
(I) Terme local : crier, publier par ban.
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nous sommes. Il n'y aura bientôt plus^ Dieu merci^ de vilain dans nos chausses^ et l'intendant se fera seigneur.
De temps en temps, sur sa route, maître Luc mettait pied à terre pour acheter tantôt un jouet d'enfant, tantôt un ruban de velours, tantôt un étui d'argent ciselé, contenant plumes et encrier. Il fourrait ces- emplettes dans les vastes poches de son pourpoint. Au bas du Jerzual, qui était alors l'unique faubourg de Dinan, il attacha sa mule à un anneau de fer, scellé dans le mur d'une maison de chétive apparence, et souleva le marteau d'une porte vermoulue servant de clôture à la boutique de maître Roch Requin, procureur de profession et fieffé larron de renommée.
Maître Roch ressemblait à maître Luc comme un pruneau ressemble à une prune. C'était un petitvieillard ridé, ratatiné, desséché, passé au four. Il ne riait point souvent, de peur de montrer aux gens le vide caverneux de sa bouche édentée, mais cela ne l'empêchait pas d'être un joyeux compère; et quand il pouvait boire gratis, un Gallois ne lui eût pas su tenir tête. Il était veuf et père d'une grande fille qu'il avait peine à pourvoir d'un époux ; sa famille se composait en outre d'une multitude d'enfants des deux sexes.
En entrant, maître Luc baisa la main de la grande fille d'une façon si galante que maître Roch se sentit
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venir aux narines un vague parfum d^épousailles.
— Prenez ce ruban, ma mie, dit ensuite l'intendant de Coquerel; je l'ai acheté pour l'amour de vos beaux yeux noirs.
La grande fille avait les yeux gris, mais elle prit le ruban.
— Avons ceci, mes gentils marmots, continua maître Luc en distribuant ses emplettes; compère, votre famille devient tous les jours plus aimable.
Maître Itoch Requin reçut ce compliment avec réserve.
— Cela vous plaît à dire, compère, répondit-il. Puis il ajouta en à parte :
— Ha besoin de moi; c'est clair. Tenons-nous bien. Maître Luc prit un siège et vint s'asseoir auprès du
vieux procureur.
— Compère, dit-il, il m'est venu fantaisie de dîner avec vous. N'est-ce point une bonne idée?
— Hum ! fit maître Roch.
— En famille, poursuivit l'intendant ; sans façon.
— Sans façon, répéta le procureur.
— La fortune du pot... quatre petites entrées, deux rôtis et une douzaine de flacons de vin français...
— Y pensez-vous, compère !
— J'ai commandé tout cela chez un aubergiste de
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mes amis. Dans un quart d'heure^ on va servir. Ne vous inquiétez pas ; c'est moi qui vous traite.
Maître Roch ferma bruyamment le registre qu'il était en train de compulseï;, et tendit sa main à son compère. La grande fille aiguisa ses dents longues^ et les marmots poussèrent des hurlements de jubilation.
— Il a besoin de moi, pensa le procureur. C'est de plus en plus clair.
Quand arrivèrent, pompeusement portés par un nombre suffisant de marmitons, les deux rôtis, le panier de vin et les quatre entrées, la famille Requin se précipita dans la salle à manger. Pendant une grosse demi-heure le seul bruit qui se fit entendre fut le sourd froftement produit par une mastication énei^que, et le grincement des couteaux sur les assiettes. Malgré Tabsence de ses dents, le vieux procureur faisait merveilles, mais il était notablement distancé par la grande fille> dont Tappétit ne semblait point pouvoir être rassasié. Maître Luc, lui, mangeait peu, buvait moins, et versait à, boire à son compère. Celui-ci était sur ses gardes et possédait une tête à Tépreuve ; néanmoins, vers la fin du repas, il devint expansif, et montra plus d'une fois, dans les accès d'un rire cacophonique, les concavités de sa mâchoire.
— Compère, dit-il, votre dîner est bon. Quand vous