UN CHEVALIER^ UN ÉGUTBR ET UN CHIEN
— Mon voisin^ dit le chevalier de Conantruiltz^ je vous présente mes civilités... Au revoir^ messieurs mes amis!
n sortit. Quelques autres imitèrent son exemple. Vingt convives restèrent autour de la table.
— Il faudra donc vendre le joli château de Coquepel! prononça tristement M. de Plougaz.
Maître Luc avait peine à contenir sa joie; maître Roch ne disait rien et n'en pensait point davantage.
Tout à coup, le bâtard de Porhoët frappa joyeusement la table de son gantelet.
— Par saint Guignolé, messieurs! s*écria-t-il, le joli château ne sera point vendu, et Plougaz aura raison de son ténébreux ennemi. Nous voilà, en cette salle, vingt honnêtes seigneurs qui craignons Dieu, mais rien autre chose. Ne pouvons-nous coucher tous ensemble dans la chambre hantée?
Maître Luc mordit sa mince lèvre jusqu'au sang.
Au moment où le bâtard avait pris la parole, la porte s'était doucement ouverte. Un gentilhomme, richement vêtu et le visage couvert d'un masque de velours parut sur le seuil et s'y arrêta, inaperçu. Derrière lui se tenait un écuyer également masqué. Derrière l'écuyer, dans l'ombre, on aurait pu voir deux yeux ronds, rouges, lumineux, les yeux du chien Pluto.
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— Hé bien ! messieurs, que vous en semble? reprit le bâtard de Porhoêt.
Les convives de Plougaz burent une dernière coupe et se levèrent.
— Ainsi soit-il ! répondirent-ils. Nous coucherons dans la chambre hantée.
Le gentilhomme au masque de velours traversa le salon, suivi de son écuyer, que suivait Pluto. A sa vue, un sourire narquois parut sur la lèvre de maître Roch, qui regarda en-dessous maître Luc, son compère.
— Fi! Messeigneurs, dit le nouveau-venu d^un ton bref et hautain; vingt contre un!... c'est dix-neuf de trop.
— Au son de cette voix, maître Luc sentit tressauter son cœur dans sa poitrine; M. de Plougaz lui-même fut ému sans savoir pourquoi.
— Faites faire vos lits, mes vaillants seigneurs, dans des chambres où vous puissiez sommeiller en paix, reprit rinconnu. Pour l'honneur du pays de Bretagne, je ne soufiFrirai point que vingt lames soient dégainées contre une seule arme> fût cette arme la corne de Satan!
— Qui êtes-vous? demandèrent en même temps dix voix courroucées, qui êtes-vous pour oser parler ainsiî
— Mon nom importe peu, Messeigneurs, et, s'il vous
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plalt^ je ne vous le dirai que demain... Tenez-vous en paix. Moi^ mon écuyer et mon chien^ nous coucherons à la tour du Diable.
 ces mots^ Tinconnu saisit sur la table un flambeau allumé^ et se dirigea vers la porte^ choisissant sans hésiter celle qui conduisait à la to\ir du Nord. Son écuyer marcha sur ses traces^ et Pluto suivit Técuyer. Dans le trouble général^ personne ne prit garde au chien.
Les convives restèrent stupéfaits. Plougaz avait mis sa tête entre ses mains. Maître Luc reprit son sourire. Maître Roch cligna de Toeil d'une façon très-expressive. Nous pensons que ce procureur en savait plus long quil ne lui convenait de le faire paraître.
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Nous savons que la chambre hantée avait servi autrefois de retraite au jeune monsieur de Plougaz^ avant son départ pour la Palestine. Dans la journée^ on avait tout préparépourla rendre habitable. Deux lits étaient dressés. Sur les tables de nuit^ deux vases pleins de vin avec leur coupe d'argent^ invitaient les hôtes de Coquerelà boire le coup du goh* avant de s'en- * dormir.
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Or^ c'était maître Luc qui avait placé là ces vases^ et maître Luc ne faisait rien qn'k bon escient.
L'inconnu et son écuyer entrèrent, toujoure suivis de Pluto. Us se démasquèrent; le maître était Arthur de Plougaz; le serviteur était Yaumi.
Arthur promena son regard triste et morne autour de la chambre.
— La dernière fois que j'ai vu ces peintures et ces tapisseries, pensa-t-il, elles étaient vives et brillantes; mon cœur était jeune et chaud... les années ont passé sur tout cela. J'ai pénétré les mystères de la vie... mon cœur s'est flétri comme se sont fanées ces peintures.
Quand Arthur et Yaumi eurent dévotement fait leur prière du soir, ils burent* une coupe de vin pour se donner de la force en cas d'attaque nocturne, et se jetèrent sur leurs couches, tout habillés, tenant à la main leurs épées nues. Pluto s'était silencieusement glissé sous le lit d'Arthur.
, A peine le maître et le serviteur étaient-ils couchés qu'ils tombèrent en un sommeil de plomb. Maître Luc avait mêle au vin placé sur leurs tables une boisson narcotique, depuis dix heures jusqu'à minuit, ils ronflèrent à l'envi l'un de l'autre.
A minuit, maître Luc, le visage noirci et la tête coiffée de cornes effrayantes à voir, entra par la porte
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dérobée; il apportait tout soi) attirail: chaînes^ résine^ ferrailles, etc., etc. On devine qu'il n'avait point oublié son petit poignard.
Il s'approcha du lit à pas de loup.
— Ce sont bien eux, dit- il après les avoir comtemplé pendant une seconde.
Il déposa son fardeau et tira son poignard.
— A tout prendre, murmura-t-il, ma conscience n'en sera ni plus ni moins chargée, puisque je croyais les avoir tués tous deux.
En conséquence de' cet argument, maître Luc dépêcha Yaumi pour l'autre monde à l'aide de son petit poignard. Cette fois, il eut soin de frapper comme il faut, afin de n'avoir point encore à recommencer.
Restait Arthur de Plougaz. Au moment où Morfil se retournait pour s'occuper de lui, un grognement étouffé se fit entendre. ;^Maître Luc tendit l'oreille et s'arrêta.
— Bah ! pensa-t-il après une minute d'anxiété^ ce sont mes oreilles qui tintent.
Il leva le bras et écarta les couvertures du lit de Plougaz. Un second hurlement sembla percer le plancher.
Néanmoins maître Luc frappa Arthur. Le jeune
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seigneur poussa un grand cri et rendit Tftme. A ce cri f Pluto bondit hors du gîte qu^il s'était fait sous le Ut de son maître^ et mit ses deux pattes sur la couverture. Morfil^ à son aspect^ avait reculé jusqu'à l'autre bout de la chambre. Le chien lécha la blessure saignante et jappa plaintivement.
Luc avait peur; il voulut se glisser le long de la muraille et gagner la porte secrète. Mais à peine avait-il fait la moitié du chemin^ que Pluto^ quittant tout à coup le lit^ sauta au milieu de la chambre etlui barra le passage.
L'homme et le chien se regardèrent. Jamais la rouge prunelle de Pluto n'avait été d'un écarlate aussi ardent. C'étaient deux globes de feu qui rayonnaient sous les poils hérissés de ses paupières. Il avait ramassé sous lui ses musculeux jarrets; son ventre touchait le sol.
Maître Luc se prit à trembler comme la feuille; ses dents claquèrent ; le poignard s'échappa de sa main.
— Gràce^ Pluto! grâce! s'écria-Ml affolé par sa terreur.
Pluto gronda sourdement^ ouvrit sa large gueule^ et s'éleva sur ses jarrets tendus. — Puis il saisit l'intendant par le cou> et fit jouer ses puissantes màchpires.
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Maître Luq devint livide^ puis rouge^ puis violet. Quand Pluto lâcha prise^ il tomba lourdement à la renverse.
De compte fait^ il y avait là trois morts. Pour lequel d'entre eux était le ciergel
Ici la tradition se bifurque en deux versions^ dont - Tune est merveilleuse et Tautre naturelle.
Gomme de raison^ la première est la plus accréditée. La voici :
On ne trouva qu'un seul cadavre dans la tour du Diable : celui de maître Luc Horfil. Personne n'entendit parler jamais du chevalier qui avait couché dans la chambre hantée, ni de son écuyer.
Quelques mois après, H. de Plougaz reçut de Terre- Sainte une missive qui lui annonçait la mort de son fils. Cette mort avait eu lieu le jour où les gens de Coquerel virent un cierge planer au-dessus des cheminées du joli château. De là les habiles infèrent que le chevalier et son éçuyer étaient le spectre du jeune Plougaz et celui du pauvre Yaumi. Les deux victimes de l'intendant avaient soulevé la terre de la tombe afin de se venger.
Pluto n'était autre chose qu'un démon subalterne
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qui attendait le trépas de mattre Luc pour emporter son âme en enfer.
Voici la seconde version :
H. de Plougaz fit enterrer en grande pompe son unique héritier; Yaumi eut une humble croix au cimetière^ et Ton vit bien souvent Yvonne agenouillée au pied de cette croix. — Le corps de maître Luc fut jeté aux corbeaux^ mais les corbeaux^ ne voulurent point du corps de maître Luc.
Depuis ce jour^ nulle apparition diabolique ne troubla le joli château de Coquerel.
Pluto, le fidèle animal, vécut de longs jours et fut honorablement empaillé.
Comme le nom de Plougaz ne s'éteignit que trois ou qualres siècles après, on doit croire que le vieux seigneur prit femme, comme c'est lé devoir d'un noble homme qui voit mourir son héritier. Il trouva dans l'armoire de fer de maître Luc de quoi payer les fixais de la noce.
Les frais de la noce payés, il resta encore tant d'écus dans l'armoire, que Plougaz fit réparer la chapelle du joli château, et retira des mains de Conantruiltz son manoir de Ck)atvizillirouêt, dont il cessa subitement de trouver le nom ridicule.
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Quant à la vieille Anne Parker^ elle atteignit un âge si invraisemblable que nous n^osons point le dire. Les arrière-petits-fils des personnages de cette histoire la virent remuer les lèvres sans parler, rôtir ses orteils dans les cendres^ et filer sans chanvre ni quenouille.
De temps à autre^ tous les dix ou quinze ans^ elle retrouvait la parole pour demander des nouvelles de Simon Troarec^ le bel intendant de Plougaz. Un jour^ à Pheure des vêpres^ elle cessa] de tourner son rouet^ et se prit à chanter :
Le soir, on danse sur l'aire,
Sur l'aire à battre le blé :
Ah ! c'est qu'il fait^bon sauter,
Quand vient la brune. . .
Et vous, gars à marier.
Cherchez fortune.
Tandis qu'elle chantait ainsi, la flamme du foyer toucha par hasard le bord de sa jupe. La vieille s'embrasa aussitôt et fut consumée en im clin d'œil comme un paquet de paille desséchée.
Entre Bécherel et Dinan, Topinion générale est que, sans cet événement fortuit, la vieille Anne Parker existerait encore.