MÉPRISES
Conti, inquiet et préoccupé, avait traversé la foule des courtisans qui attendaient le bon plaisir du roi, et passé le seuil des appartements, où il avait à toute heure ses entrées.
— Enfin, je puis joindre Votre Excellence, s'écria Macarone, qui, en costume de garde du palais, faisait faction dans l'antichambre intérieure.
— Que me veux-tu? dit rudement Conti.
— Je veux gagner les quatre cents pistoles que m'a promises votre munificence, répondit le Padouan.
— Tu m'apportes le nom que je t'ai demandé?
— J'ai eu de la peine, bien de la peine, et j'espère que Votre Excellence me récompensera tout comme si ma découverte n'était pas inutile.
— Inutile? répéta Conti.
— En ce sens qu'elle vient trop tard, puisque vous savez le nom de notre homme ^ussi bien que moi.
— Je ne te comprends pas.
— Me suis-je trompé?... tant mieux l II me semblait
pourtant que Votre Excellence s'entretenait tom i l'heure avec le jeune comte de Castel-Melhor?
— Eh bien?...
— Vous ne Tavez pas reconnu? demanda le Padouan avec un étonnement véritable.
— Reconnu, qui? le comte! s'écria Conti.Tu es fou...
— Ma foi, dit froidement Tltalien, Votre Excellence a peu de mémoire I Et si un honmie m'avait fait, à moi, qui ne suis qu'un pauvre diable, une marque semblable à celle qui décore votre visage...
— Pas un mot de plus, sur ta vie! murmura Conti, qui ' pâlit de colère au souvenir de la scène de la veille. Puis il
ajouta, comme en se parlant à lui-même :— Le comte ! ce serait le comte l... Au fait, lorsque j'aperçus la figure de cet audacieux inconnu, il me sembla reconnaître vaguement... Oui, je me souviens à présent, c'était lui!
Au lieu d'entrer chez le roi, Conti se mît à arpenter l'antichambre à grands pas. Plus il réfléchissait, plus il se perdait dans Texplication de ce fait étrange; dans quel but Castel-Melhor avait-il pris ce déguisement? pourquoi cette insulte gratuite et sanglante à lui, Conti, que redoutaient les plus puissants? Et encore, Tinsulte une fois admise, pourquoi cette entrevue, dans une heure, aux jardins du palais?
— Ce fou d'Alfonse a dit vrai, prononça-t-il si bas que le Padouan ne put Fentendre. Si je laisse vivre cet enfant, il me perdra... Je ne lui en donnerai pas le temps!
Il vint se poser en face d'Ascanio Macarone et le toisa quelques instants en silence.
— Tu es un espion adroit, dit-il enfin ; es*tu un spadassin sans peur?
— A Florence, répondit le Padouan qui mit le poing sur la hanche, j'ai servi le marquis de Santafiore, lequel avait la plus belle femme de l'Italie et en était jaloux : j*ai tué cinq cavaliers en quatre mois, et j'ai quitté la ville pour éviter le gibet. A Parme, où je me retirai, la comtesse Aldea Ritti me donna mille piastres pour assassiner un sien cousin qui lui faisait ombrage et dont le nom tenait trop
de place au testament de son mari: je gagnai les mille piastres de la comtesse. En France, j'ai été valet de M. le duc de Beaufort; mais là, les gens se défendent, et le métier est trop dangereux. Je suis venu à Lisbonne en passamt par l'Espagne, où, chemin faisant, j'ai envoyé en l'autre monde un jeune fat d'oydor qui voulait devenir le gendre d'un alcade malgré ce digne magistrat. Je n'ai rien fait encore en Portugal, et suis l'humble valet de Votre Excellence.
Macarone, à ces derniers mots, sMnclina profondément, retroussa sa moustache et caressa la garde de sa longue rapière.
— C'est bien, dit Conti, qui ne put s'empêcher de sourire. Par mes nobles ancêtres! si tu manies aussi dextrement de moitié l'épée que la langue, tu dois être un merveilleux serviteur I... J'aurai besoin de toi, peut-être. Ne quitte pas cette place, et dans une heure tu recevras mes ordres.
Le favori tourna le dos; Macarone attendit une seconde, espérant toujours qu'il mettrait la main à la poche; mais voyant qu'il n'en faisait rien, il s'élança sur le^ pas de Conti et saisit sa main qu'il baisa avec transport.
— Je remercie le hasard, s'écria-t-il, qui m'a fait trouver un si noble maître. Corps de Bacchus ! je ne me sens pas de joie. Quand vous me parliez, il me semblait entendre la voix du généreux marquis de Santafiore, mon ancien patron; je croyais sentir encore ma main pleine des beaux ducats florentins de Sa Seigneurie.
A ce trait, Conti se dérida tout à fait.
—Tu es un rusé coquin, dit-il. Tiens, prends cet à-compte. Si je suis content de toi, tu ne regretteras ni le marquis de Santafiore, ni la comtesse Riti, ni même M. le duc de Beaufort, qui fait trop bien ses affaires lui-même pour avoir besoin d'un maraud de ta sorte.
Il jeta sa bourse, et Macarone la saisit à la volée.
Quand le favori eut quitté l'antichambre, Macarone se mit à inventorier le contenu de la bourse.
— Deux, quatre, six, murmurait-il en faisant glisser les pistoles dans sa main ; décidément, ce fils de manant me
48 LES FAr^FARONS DO ROI
traite un peu trop sans cérémonie... Huit, dix, douze, qua* torze... on dirait qu*il oublie qu*il parle à un bon gentilhomme... seize, dix-huit... je Ten ferai souvenir, morbleul... vingt... Vingt pistoles seulement! d& par tous les diables! il n*y a qu*un enfant de boutique pour s'imaginer qu'on puisse 6tre insolent à si bon marché I... Oh ! oh ! vous changerez de façons, mon maître, ou loin de tuer Castelmelhor pour votre compte, je pourrais bien vous tuer pour le compte de Caslelmelhor... Je suis comme cela. moi.
Le Padouan serra la bourse et reprit sa faction.
Le palais d'Alcantara, bâti aux portes de Lisbonne, au milieu du quinzième siècle, par Alfonse V, surnommé TAfricain, à cause de ses nombreuses victoires sur les Maures, était célèbre pour la magnificence de ses jardins. Jean IV, après sa réintégration^au trône de ses pères, les avait restaurés et embellis au point que les poètes du temps, race peu nombreuse en Portugal^ mais d'autant plus emphatique, pouvaient les comparer, sans trop d'exagération, aux fameux jardins des Ûespérides et autres parterres mythologiques. Suivant la coutume du temps, ils étaient ornés d'une grande profusion de divinités païennes ; le bosquet d'Apollon, lieu assigné pour le rendez-vous de Caslelmelhor et de Conti, empruntait son nom à un groupe représentant le dieu de la poésie, muni de sa lyre, et entouré des neuf inévitables sœurs.
Longtemps avant que l'heure se fût écoulée, on aurait pu voir le jeune comte errer autour de ce bosquet. U marchait rapidement et à pas saccadés , comme un homme absorbé par ses méditations.
Sa préoccupation n'était point sans motif. Ce rendez-vous donné ou plutôt imposé au favori, était une sorte de défi qu'il fallait soutenir à tout prix. Mais comment? Nouveau venu de la veille, sans autre appui à la cour que la bienveillance fortuite d'un roi imbécile et qui, à ce moment peut-être, l'avait oublié déjà, que faire contre un homme assis dès longtemps à la première place et résolu sans doute à ne reculer devant aucun moyen pour se maintenir au poste brillant qu'il avait conquis !
Aussi Castelmelhor ne prétendait-il point déclarer la guerre avant d'avoir proposé la paix. Son esprit, froidement réfléchi et audacieux à la fois, comprenait qu'il manquait à ce favori plébéien Tappui et l'amitié d'un grand seigneur de naissance, et, sur cette chance, il jetait hardiment tous ses espoirs d'avenir. Il ne se dissimulait nullement ce qu'ayait de précaire la base de ses espérances, mais en suivant la route battue, il eût trouvé Conti toujours sur son chemin. Il lui aurait fallu attendre longtemps peut-être , ou se résigner à tenir un rang secondaire ; or, cet orgueilleux enfant qui foulait dédaigneusement et avec réflexion sous ses pieds les rigides vertus de sa race , avait conservé entière dans son cœur l'indomptable fierté des Souza, il pouvait souffrir un rival, en gardant l'arrière-pensée de le renverser, mais point de svipérieiir.
Il avait iriûrement et longtemps balancé les inconvénients et les avantages de cette démarche. Ce n'était point un partage qu'il comptait offrir à Conti. Quelque précieuse que pût être pour le favori l'alliance d'un Souza, Castelmelhor comprenait qu'il est tel bien qu'on n'aliène à aucun prix. Il avait son projet, qui, en apparence, ne pouvait faire ombrage à Conti, et qui, néanmoins, mis à exécution, devait faire de lui, Castelmelhor, l'homme le plus puissant de Portugal après le roi , si fortune incalculable , haute naissance, talent et audace réunis sont une source certaine de puissance. Ce projet , il est vrai, détruisait d'un seul coup le bonheur de Vasconcellos, son frère : mais qu'importe le bonheur d'un frère à l'homme que possède la soif de parvenir !
Telles étaient les pensées de l'aîné de Souza, qui, plein de crainte et d'impatience à la fois, comptait les minutes en attendant l'heure de l'entrevue. Tandis qu'il tourmentait sa cervelle afin de préparer quelque argument nouveau pour le combat de ruses qui se préparait, le hasard lui forgeait une arme puissante et sur laquelle il n'avait pu compter jusque-là.
Baltazar, ce trompette de la patrouille que nous avons vu jouer un rôle dans l'assemblée des métiers de Lisbonne
à Tauberge d*Alcaatara, n'avait point renoncé à ses entrées au palais, bien qu'il eût abdiqué sa dignité de trompette des Fanfarons du roi. Sa femme occupait un petit emploi d'intérieur ; il s'était dépouillé des signes distinctifs de sa nouvelle profession, et se promenait dans les jardins, guettant le moment favorable pour s'introduire au palais et arriver jusqu'à sa moitié.
Au détour d'une allée, il se trouva face à face avec Ca*telmelbor. L'ancien trompette se découvrit à la vue d'un gentilhomme, et allait passer son chemin, loreque'son oeil rencontra par hasard le regard du jeune comte. 11 poussa une exclamation de surprise.
— Le seigneur Simon en costume de cour I se dit-il. Allons, j'en étais sûr. L'ouvrier drapier d'hier avait beau faire; il ne me donnait point le change; j'avais deviné sous son pourpoint de drap l'homme habitué à porter la soie et les dentelles... Mais que fait-il ici?...
Baltazar revint sur ses pas et alla se placer au milieu de la route que suivait Casteimelhor.
— Salut à notre vaillant général ! dit-il. Casteimelhor leva les yeux, et voyant un inconnu, tourna
le dos avec humeur.
— Holàl seigneur Simon, reprit Baltazar en le suivant, vous ne m'échapperez pas ainsi. Cet habit brodé a-t-il fait de vous un autre homme? ou quelques heures de sommeil
• ont-elles suffi à vous ôter mémoire de vos amis de la veille? Au nom de Simon, le comte avait tressailli. Ce n'était pas la première fois qu'on le prenait pour son frère; il n'eut donc pas de peine à retenir un léger mouvement de surprise, et se retourna vers Baltazar en souriant.
— Tu m'as donc reconnu, mon brave? dit-il.
— Mon gentilhomme, s'écria gaiement Baltazar, ce n'est pas à moi qu'on en passe!... Et d'abord, depuis quand les ouvriers drapiers portent-ils des chiffons de cette sorte?
11 tira de son sein le mouchoir du cadet de Souza et l'agita au-dessus de sa tôte d'un air de triomphe. Casteimelhor n'avait .garde de comprendre; il reconnaissait la broderie du mouchoir de son frère, mais comment le mou-
choir se trouvait-il au pouvoir de ce rustre? Sans savoir où le mènerait ce manège, un peu par curiosité et beaucoup par habitude de dissimulation, il résolut d'accepter le rôle que lui offrait le hasard, de ne point se faire reconnaître. . — Ah! tu as gardé mon mouchoir?.*, demanda-t-il.
— Et je le garderai toujours, dom Simon!... c'est un gage entre vou^ et moi, entre le grand seigneur et le pauvre homme, un gage qui me dira, si je venais à l'oublier, qu'il est au monde un noble qui a eu pitié d'un vilain... Et croyez-moi, en sauvant la vie à ce noble, le vilain n'a pu acquitter encore qu'une faible partie de sa dette I...
— Peste ! pensa dom Louis, ce brave garçon m'a sauvé la viel... où diable mon frère a-t-il été se fourrer!
— Je suis heureux de vous avoir rencontré, reprit Baltazar. C'est une entreprise dangereuse que celle où vous TOUS êtes engagé. Gonti a le bras long, et ceux qui l'ont attaqué jusqu'ici sont morts.
Dom Louis était tout oreilles. Ces derniers mots, qui se rapportaient parfaitement à sa propre situation, contenaient un terrible pronostic ; il pâlit.
— - Qui t'a dit que je m'attachais à Conti? demanda-t-il viyement.
Puis, se souvenant de son rôle, il se hâta d'ajouter :
— Vois si je suis prudent; j'ai pu me défier un instant de toi!...
— Oui, prononça lentement Baltazar, vous êtes prudent ' aujourd'hui, vous ne Tétiez pas hier : il me semble voir en vous d'autres changements que celui du costume. Mais que m'importe? Le danger est grand, je le répète, car le favori a des stylets bien affilés à son service, mais nous sommes nombreux, nous, et nous vous avons juré obéissance... Si vous vous hâtez de frapper, les autres tiendront leur serment; que vous vous hâtiez ou non, moi je tiendrai le mien, et puisse Dieu permettre que le jour où le poignard de l'assassin menacera votre poitrine, Baltazar soit là pour mettre son sein entre le poignard et vous I
Castelmelhor écoutait, plongé dans une muette stupeur. Il comprenait vaguement, maintenant, qu'une vaste con-
spiration s'ourdissait dans Fombre contre le favori, et que son frère était le chef de cette conspiration.
— En deux jours! se disait-il avec une inexprimable surprise. Dom Simon n'a pas perdu son temps, et il me faudra courir si je veux le gagner de vitesse... Mon brave ami, reprit-il en s'adressant à Baltazar, je suis touché de ton dévouement; sois sûr qu'il sera généreusement récompensé. En attendant que je puisse faire mieux, voici pour le service que tu me rendis hier... ,
Le comte avait tiré sa bourse et la tendait à Baltazar. Celui-ci se recula brusquement; puis, revenant d'un saut, il mit la main sur l'épaule de Castelmelhor et le regarda en face. Le résultat de cet examen ne se fit pas attendre.
Baltazar, doué d'une force extraordinaire, saisit le comte à bras-le-corps et le terrassa comme il eût fait d'un enfant ; puis, appuyant son genou sur sa poitrine :
—.De l'or! murmura-t-il; dom Simon ne m'aurait pas offert de l'or I... Qui es-tu?
Et avant que dom Louis eût eu le temps de lui répondre, il mit la main sous ses vêlements et en sortit un long poignard.
— Ecoute, dit-il, si tu n'avais que mon secret, je te pardonnerais peut-être ; mais tu m'as volé celui de dom Simon, il faut recommander ton àme à Dieu. .
— Quoi l tu m'assassinerais ainsi, dans le jardin du palais l... voulut dire Castelmelhor.
— Pourquoi pas ? répliqua froidement le trompette. Fais ta prière, te di^je I
U y avait un calme effrayant sur la figure de Baltazar. Dom Louis se vit perdu.
— Mais, malheureux, dit-il avec désespoir, je suis son frère,, le frère de Simon de Vasconcellos.
— Simon de Vasconcellos I répéta Baltazar, le fils du noble comte de Castelmelhor l Oh l tu dis vrai, sans ddute, en lui donnant ce nom : tel père, tel fils ; mais toi, toi, son frère I toi, l'aîné de Souza !... Tu mens l
Il leva son poignard. Dom Louis était brave, mais cette mort indigne et obscure l'épouvanta.
— Pitié ! pitié ! cria-t-il d'une voix déchirante ; au nom de mon frère, pitié !...
Baltazar passa la main sur son front d'un air égaré.
— Son frère, murmura-t-ii ; moi, répandre le sang de son frère !... Et si je laisse vivre cet homme, qui me répond de lui ?... Que faire, que faire, mon Dieu l
— Tiens, regarde, et vois si je mens l reprit Castelme- Ihor en montrant son anneau, connais-tu Técusson de Souza ?... *
— Non, dit Baltazar, mais ton blason ressemble en effet à la broderie du mouchoir de dom Simon... Relevez-vous, seigneur, je ne vous tuerai pas... pas aujourd'hui. Je ne vous demande, pas môme serment de ne rien révéler de ce que vous venez d'apprendre, car en l'apprenant vous avez manqué à l'honiAir, et je ne croirais pas à votre serment... Mais je veillerai sur vous, et si jamais vous poussiez Tinfamîe jusqu'à trahir votre frère... nous nous reverrions, seigneur, une fois, une seule fois, face à face, comme aujourd'hui, et, sur l'âme de mon père, dom Simon serait vengé !
Baltazar s'éloigna lentement.
Comme il disparaissait sous l'ombrage d'un massif, dom Louis vit s'avancer, du côté opposé, le seigneur Conti de Vintimille, escorté, suivant son habitude, d'une douzaine de Fanfarons du roi, habillés en gardes du palais.
l'entrevue.
Le comte de Castelmelhor eût désiré avoir quelques instants pour se recueillir après ce rude assaut; mais Conti s'avançait rapidement, et il ne put faire autre chose que d'aller à sa rencontre. Le favori venait de passer une demiheure avec le roi; il avait pu voir qu'Alfonse était plus soumis que jamais à son influence, et ce fut d'un air dédaigneux et plein de suffisance qu'il aborda l'aîné de Souza.
— Mon jeune seigneur, lui dit-il, bien que je donne communément audience à ceux ^ui veulent m'entretenir
84 LES FiNFARONS DÛ tlOÎ
dans mes âppartemetit':, et non ailleurs, il m*est veûn dé&ir de ne tous point refuser cette entrerue que vous ïh*Bxét demandée assez cavalièrement ce matin. G*est un caprice; parlez, mais soyez bref; je tous écoute.
— Seigneur de Vintimille, répondit Castelmelhor dû môme ton, bien que j'aie pour coutume de ne point mV bôucher avec d'autres gens qu'avec ceux de ma sorte, il m'est venu désir de vous assigner cette entrevue que vous avez failli refuser ce matin. C'est un caprice, et je serai bref, parce que je n'ai pas de temps à perdre.
— C'est une gageure! s'écria Conti en riant; vous avez voulu voir jusqu'où pouvait aller ma patience.
— J'ai voulu vous dire, seigneur, que vous marchiez sur une planche suspendue au-dessus d'un précipice, et qu'un geste de moi, — Castelmelhor frappa du^ied, ^ pourrait briser la planche et vous lancer dans l'abîme.
— Forfanterie que tout cela, mon jeune maître, dit Conti, qui ûe put s*empôcher de frémir.
Castelmelhor garda un instant le silence. Il avait rapide-^ ment changé dans sa tête son ordre de bataille, l.e secret qu'il venait de découvrir lui fournissait une réserve puissante, et c'était maintenant par la crainte qu'il voulait agir sur le favori.
r- Faites éloigner ces hommes, dit-il froidement. Cô que j'ai à vous communiquer, nulle oreille ne doit l'entendre.
— Je crois savoir, comte de Castelmelhor, répondit Vintimille, qui le confondait toujours avec son frère, et voulait faire allusion à la scène de la place ; je crois savoir que votre épée est leste à sortir du fourreau. Ces hommes ne me quitteront pas.
Dom Louis laissa errer sur sa lèvre un sourire de mépris et dénoua le ceinturon de son épée, qu'il jeta au loin dans le parterre.
— Faites éloigner vos hommes, répéta-t-il.
Sur un geste de Conti, les Fanfarons du roi se retirèrent à distance.
. — Maintenant^ écoutels, reprit Castelnaelhor, et n'inter-
rompez pas. Votts aves pour voua T aveugle affection d'Aïfonse VI, c*est beaucoup; mais vous aveï contre vous la haine de la noblesse et du peuple : c'est davantage* Un mot prononcé devant 'la reine mère peut vous perdre, parce que la reine mère a l'amour du peuple et le respect des nobles; ma mère, dona Ximena, est l'amie de Louise de Guzman..« ce mot, si je veux, sera prononcé demain.
— Et si je veux, moi, dit Conti, dans une heure I...
— Vous me ferez assassiner ? Erreur I.^ Mais je voul avais dit de ne me point interrompre : tâcheis de vous en souvenir... La noblesse, de son côté, n'attend qu'un signal pour se ruer sur vous. Ce signal , s'il est donné par moi, sera entendu ; car tout bon gentilhomme aime et respecte le sang de Souza à l'égal de celui de Braganoe... D'un autre côté encore, le peuple... Oh I ne souriez pas, seigneur de Vintimille, c'est ici que le danger est menaçant, redou'' table et certain s le^euple conspire.
— Je le sais. ,
— Vous croyez le savoir... Vous pensez qu'il s'agit ici de quelque tumultueuse assemblée où un millier de bourgeois couards se rassemblent pour mettre en action la fable d'Ésope et crient : A mort le tyran 1 sans qu'il se trouire un seul conjuré assez brave pour exécuter cette dérisoire sentence ! Vous vous trompez, seigneur de Vintimille. Le fabuliste n'aurait point trouvé matière à raillerie dans la conspiration dont je vous parle, car cette conspiration a une tête pour délibérer, et un bras pour servir la tête...
■^ C'est vous I interrompit Conti. ^
— Non, pas moi, dit avec calme Castelmelhor, mais un plus redoutable. Le bras, c'est un bras robuste» seigneur de Vintimille ; et quand ce bras tiendra le poigtiard levé sur vous, comme tout à l'heure il le tenait sur moi, un décuple rang de vos grotesques chevaliers ne saurait pas gar->> der votre poitrine I...
— Vous avez dit vrai, seigneur comte, sauf en un point. C'est vous qui êtes le chef de cette conspiration : comme tel, vous méritez de mourir^ et vous mourrez^ Quand vous
56 LES FANFAHOlfS DU ROI
serea mort, elle tombera d'elle-même, car le bras ne frappe plus quand la tôte a été tranchée.
Castelmelhor se mordit la lèvre et croisa les bras sur sa poitrine.
L'erreur de Conti était évidente ; mais comment la lui faire apercevoir ?
•— Vous ne dites plus rien? reprit le favori. Croyez-moi, ce n'est pas à votre âge qn'il faut jouer sa tôte sur ces chances compliquées où se perd l'expérience des vieillards.
— Je réfléchis que l'erreur ou l'entêtement d'un homme peut déjouer les plans les mieux combinés. Je vous tiens, seigneur de Vintimille ; vous ne pouvez m'échapper qu'en vous perdant vous-même, et vous allez vous perdre en croyant vous sauver... Je n'ai plus qu'un mot à dire, écoutez encore : cette conspiration , je l'ignorais il y a une heure ; je l'ai découverte, au péril de ma vie, ici môme, car elle est vaste et ses agents vous entourent. Si je meurs, l'asgociation verra en moi un martyr. Demain, ce soir peutêtre, je serai vengé; si vous m'aviez cru, au contraire, vous auriez vaincu la conspiration du peuple, dominé la noblesse et bravé le pouvoir de la reine mère.
Il gavait dans la voix du jeune comte une fermeté calme qui ne permettait pas de mettre en doute la vérité de ses paroles. Conti hésitait, Castelmelhor se sentit assuré de la victoire.
— Y aurait-il méprise ? murmura le favori , et ne serait-ce point lui qu'a suivi le Padouan ?... Seigneur comte, poursuivit-il tout haut, quel âge a Simon de Vasconcellos, votre frère ?
— Mon âge.
— On dit que vous vous ressemblez de visage ?...
— Au point que vous avez pris, je le devine, Simon de \asconcellos pour le comte de Castelmelhor, seigneur de Vintimille.
— C'est donc lui qui est le chef?..,
— Je puis vous le dire maintenant, car il ne restera point h votre service. Enfin, nous nous entendons^ n'est-ce pas ?
faisons nos conditions. Vous êtes en mon pouvoir, vous le savez ; je pourrais donc vous demander la moitié de vos honneurs pour rançon, ce ne serait pas trop... mais je tiens à sauver dom Simon, et n'exige de vous qu'un ordre du roi qui conamande à dona Inès de Cadaval de me prendre pour époux.
— Et nous serons amis ? dit vivement Vintimille.
— Non pas... nous serons alliés. Vous pourrez vous appuyer sur moi pour regagner la noblesse, et vous tenir a^ sure que la reine mère n'entendra point parler de vous. Quant à la conspiration, je m'en charge, s'il vous plaît.
— Cependant...
— J'y tiens. Dom Simon sera envoyé sain et sauf au Château de Vasconcelios, où il restera jusqu'à nouvel ordre en exiL.. Et maintenant, regagnons le palais, et vous me direz en chemin pourquoi vous faisiez allusion à mon épée...
— Cher comte, s'écria le favori, vous m'y faites songer; Je vous dois à ce sujet réparation.
Et tâchant de se donner les façons de la courtoisie chevaleresque, Conti détacha le ceinturon de sa riche épée et voulut l'attacher au côté de Castelmelhor ; mais celui-ci esquiva cet honneur douteux, et courant ramasser sa rapière, il boucla son ceinturon en disant :
— Il y a trois cents ans, seigneur de Vintimille , que Diego de Vasconcelios conquit cette arme sur les infidèles... Vous ne me dites pas ce que vous a fait mon frèref^?
Le front du favori se rembrunit.
-— Votre frère, dit-il, m'a outragé publiquement.
— C'est un noble et audacieux enfant, pensa Castelmelhor dont un soupir souleva la poitrine. Il se souvient, lui, des dernières paroles de notre père I... Et comment vous a-t-il outragé ?
— Par mes nobles ancêtres 1 s*écria Conti furieux, il m'a appelé fils de boucher.
— II faut lui pardonner, seigneur de Vintimille, dit Castelmelhor avec un méchant sourire ; peut-être ne savait-il point vos autres titres.
86 LES fa:?«fakons 0U roi
Un éclair de haine illumina le regard de Conti, qui a'inr clina cérémonieusement en murmurant ;
— J'aurais sans doute mauvaise grâce , seigneur comte^ 4 ne point accepter cette excuse, çt je vous en suis reconoaissant autant que je le dois.
Ils montaient le perron du palais.
L*étonnement des courtisans fut au comble en voyant l'aîné de Souia s'appuyer familièrement sur le bras du favori* Le roi lui-môme fut un instant frappé de cette circon- Itance*
— Voici, dit'il, notre très-cher Conti qui prend son suocesseur en croupe de peur de le perdre en chemin. C'est très-plaisant. Moi, je lui avais conseillé de l'assassiner.
Puis, s' adressant aux courtisans 2
— Messieurs, je vous engage 4 gagner l'amitié de ce bambin de comte, il me plaît, et j'exile,., voyons, qui exilerai-je ? j'exile dom Pedro da Cunha, qui se fait vieux, pour nommer le petit .comte gentilhomme de ma chambre... Séverim, vous en expédierez ce soir les provisions... Dom Louis de Souza, nous vous donnons licence de baiser notre main royale,
Conti s'eiîorça de sourire et complimenta gauchement le nouveau dignitaire. Les autres courtisans se confondirent en félicitations exagérées. Castelmelhor coucha au palais cette nuit*
En traversant l'antichambre pour gagner son apparte* ment, Conti trouva le beau cavalier de Padoue qui l'attendait de pied ferme.
— Misérable coupe-jarret, lui dit-B, je te chasse I
— Je n'ai pas bien compris Vptre Excellence, balbutia Macarone ; elle a dit ?...
— Je te chasse I
— Votre Excellence n'y songe pas... commençait Maearone* Mais Conti ne l'entendait plus. Sans Mre attention aa lieu où il se trouvait, il s'était jeté dans un fauteuil, et il se frappait le front avec un dépit désespéré,
*- Qui donc mQ vengera de ce Castelmelhor l murmurait-iL
Le Padouan s'apppcha doucement.
— Est-il donc à l'éprenve de ceci?.., demanda-t-il en aïontrant un stylet italien d'une longueur démesurée.
— Le tuer? dit Conti en se parlant à lui-même, non ; mais le tromper et me servir de lui...
— Je puis donner un bon conseil tout aussi bien que frapper un bon coup, insinua Tltalien, qui remit son stylet dans sa manche.
— Peut-être I s'écria Conti : ma tôte se perd, mes idées ce troublent ; tu vas penser pour moi cette nuit.
Et saisissant le bras du Padovian, il lui raconta son en^ trevue avec Castelmelbor et la promesse qu'il avait faite d'un ordre du roi pour forcer la jeune héritière de Cadaval h donner sa main au comte,
— L'ordre est expédié déjà, continua-t-il, ainsi qu'un nuire que Castelmelbor m'a également extorqué.
-^ plst^elle bien riçbe, cette bAle enfant? dems^nda Macarone.
— Assez riche pour acheter la moitié de Lisbonne.
— Alors, vous avez bien fait de donner cet ordre.
— Tii railles, je crois I... Une fois possesseur de cette fortune, Castelmelbor sera tout-puissant.
— Votre Excellence ne me laisse point finir. Vous avez bien fait de donner cet ordre, mais il faut empêcher son exécution.
,— Comment faire?
— Attendez donc!... il y aura.it mieux que celai... Je veux mille pistoles pour le conseil que je vais donner à Votre Excellence,
— Tu les auras... parle.
— Avec les trois cent soixante-quinze que Votre Excellence me doit, cela fera treize cent soixante-quinze... ou quç^torze cents, afin d'éviter lès fractions,
•— Ton conseil, drôle l ton conseil l
— Voilai... il faut épouser vous-même la jeune héritière de Cadaval.
Conti bondit sur son siège à cette idée. Cq mariage avec (n^a Pereiralui donnait des drQits au duché de Cadaval^ il
devenait d'un m^me coup le plus haut seigneur et le plus riche gentilhomme de la cour de Portugal.
— Ascanio l s*écria-t-il d'une voix tremblante, si tu me donnes un moyen de réaliser cet espoir, je te promets ton pesant d'or.
— Marché conclu, dit Macarone. J'ai mon idée ; je vais y réfléchir.
Et il prit congé de Son Excellence pour se livrer à cette importante occupation.
Il est bon de dire au lecteur, avant de clore ce chapitre, qu'au moment où finissait l'entrevue de Castelmelhor et de Conti, dans le bosquet d'Apolloji, Baltazar avait montré à demi sa large carrure derrière la statue. Il était parvenu à gagner ce poste à l'aide de longues branches qui jetaient leur feuillage alentour du groupe mythologique, et de là il avait assisté à l'entretien. Renonçant à voir sa femme ce jour-là, il se précipitsî^ur la route de Lisbonne, et ne s'arrêta qu'aux portes de l'hôtel de Souza.