DONÂ XIMENA DE SOUZA
Dona Ximena et Inès de^ Cadaval, sa pupille, étaient seules dans un salon de l'hôtel de Souza. La noble veuve tenait entre ses mains un livre de prières, à fermoirs d'or, et interrompait de temps à autre sa pieuse lecture pour admirer les miniatures délicates dont quelque peintre excellent et inconnu avait chargé le vélin defe hautes marges. Inès brodait une écharpe de velours, aux couleurs de Vasconcellos. Elle était assise près d'une fenêtre, et son regard inquiet se tournait bien .souvent vers la porte extérieure de l'hôtel, qui ouvrait ses deux massifs battants au bout d'une vaste cour pavée en dalles de granit.
Le salon où se trouvaient les deux dames avait, comme le reste de l'hôtel, un aspect antique et tout seigneurial. On reconnaissait là cette antique maison qui prétendait faire remonter sa généalogie aux temps de la domination cartba-
ginoise, et comptait parmi ses ancêtres, en remontant les siècles, des chefs ibères, des princes visigoths et des rois de la Castiile, d'Aragon et de Portugal.
Tout autour de la pièce régnait un cordon de ces sombres portraits de famille, dont Fétrange beauté fut le secret des peintres de la vieille école espagnole. Au milieu, vis-à-vis de la porte d'entrée, s'élevait un trophée d'armes où la lance chevaleresque ^e trouvait pôle-môle avec la zagaie et le cimeterre contourné des Maures de Grenade.
La tapisserie, en cuir de Cordoue^^représentait, gravés en or, sur un fond bleu obscur, des joutes, des fôtes et des batailles rangées. Au-dessus de chaque personnage, on voyait son nom et son écu. Les panneaux de cette magnifique tenture étaient séparés par des colonnettes en "demi-relief supportant alternativement la croix du Christ et celle qu'on voit aux armoiries de Bragance. Aux deux côtés de la pièce, deux larges cheminées, que surmontaient des glaces de Venise aux capricieux encadrements, étaient chargées de ces bizarres figures de porcelaine chinoise qui, de nos jours, atteignent un prix fabuleux, et que l'immense commerce des Portugais leur permettait de se procurer aisément. Un grand lustre de bronze, sans cristaux, et un tapis de Braga d'une couleur unique, mais éclatante, complétaient le sévère ornement de cette pièce.
Dona Ximena avait déposé son livre de prières et regardait Inès avec une tendresse de mère.
— En ce* moment, dit-elle, comme si elle eût été sûre que la pensée d'Inès correspondait à la sienne, en ce moment ils sont auprès de Sa Majesté. .
— Dieu veuille que le roi les reçoive selon leurs mérites, murmura la jeune fille.
Puis elle ajouta plus bas encore :
— Dom Simon gagnera le cœur de Sa Majesté.
Dona Ximena l'entendit^ et un sourire maternel dérida la tristesse accoutumée de son visage.
— Dom Simon ? répéta-t-elle en faisant un signe de caressante raillerie.
— Et dom Louis^ 8*empressa d*^outer Inès, dont une délicate rougeur vint colorer la joue. ,
— Oh! ne t*en défends pas, ma ôUe, reprit dona Ximena d'un ton grave et mélancolique; qu'il soit, après Dieu, le premier dans ton cœur, comme son nom vient le premier à ta lèvre : il t'aime tant, lui! Je voudrais vous voir unis déjà. Le ciel a permis qu'un règne désastreux suivit en Portugal une ère de bonheur et de gloire : ceux qui sont jeunes auront sans doute une vie pleine d'amertume; mais tu auras du moins, toi, le bras et le cœur d'un époux pour te protéger et t'aimer.
— Un bras vaillant, un cœur loyal, dit Inès en relevant k tôte avec fierté ; vienne le malheur, je ne le craindrai pas, madame l
— - J'étais ainsi autrefois, reprit encore doua Ximena; nous nous aimions comme vous vous aimez^ mes enfants, d'un amour légitime et pur... Je fus heureuse... oh! bien heureuse l... Maintenant Dieu m*a repris mon noble Castelmelhor... je suis veuve... je pleure..
Des larmes emplissaient en effet les yeux de dona Ximena : mais bientôt sa force d'âme reprit le dessus, et ce fut d'un ton ferme qu*elle poursuivit :
— A cette heui'e, le mai*quis de Saldanha, notre cousin, doit les avoir présentés au roi. Je ne sais, mais je tremble. On fait de ce jeune prince de ^ déplorables portraits... Simon est impétueux^.,
— Ne craignez rien pour lui, ma mère, interrompit Inès; il est impétueux, mais il est si passionnément dévoué à dom Alfonse de Portugal, son roi légitime I CroyezHfnoi ; mon cœur ne peut me tromper ; nous allons le voir rêve* nir heureux et fier»
Elle n'acheva pas ; une pâleur mortelle couvrit tout à coup son front, et sa main se posa sur son cœur pour en comprimer les battements précipités.
— Le voici, murmura-t-elle.
La comtesse se leva aussitôt et se pencha à la fenêtre. Simon de Yaseoncellos venait de passer le seuil de l'hôtel. Il traversait la cour à pas lents et la tôte baissée.
Un dése^oir morne se lisait dans sa contenance. Les deux dames le regardèrent en silence ; la comtesse fronça le sourcil ; Inès joignit les mains et leva les yeux au cieL Après une minute d'attente, la porte, du salon s'ouvrit, et Simon entra. '
— Pourquoi ce retour si prompt, Vasconcellos? demanda froidement la comtesse.
— Madame, répondit Simon d'une voix étouffée, pour soutenir Thonneur du nom de Souza, il ne vous reste plus qu'un fils... j'ai encouru la disgrâce du roi.
Ximena prit vm visage sévère.
— En effet, dit-elle, celui-là seul sera mon fils qui gardera ^ur son souverain respect et amour.
— Ma mère, ne voyez-vous pas qu'il souffre ? voulut dire Inès.
Mais la comtesse lui imposa silence d'un geste, et continua d'une voix solennelle :
— En l'absence de l'aîné de Souza, j'ai le droit de vous interroger, et je suis votre juge. Ouelle faute avez-vous commise, Simon de Vasconcellos ?
Le jeune homme se recueillit un instant et raconta la scène de la porte d'Alcantara, en atténuant autant que possible les torts du roi. Les deux dames l'interrompirent plusieurs fois par des exclamations de surprise et de douleur. Quand il eut fini, Inès prit la main de dona Ximena.
— Je savais bien, moi, dit-elle, qu'il n'était que malheureuxl
Simon tourna vers elle un regard plein de reconnaissance et de tendresse. La comtesse gardait le silence.
— Et Castelmelhor, demanda-t-elle enfin tout à coup, qu'a-t-il dit?
— Mon frère a suivi le roi au palais, répondit Simon.
— Peut-être a-t-il bien fait, pensa tout haut la comtesse, et pourtant, à son âge, baiser la main de l'homme qui vient d'insulter un frère I
— Cet homme est le roi, madame, interrompit Vasconcellos.
— Tu as raison; j'ai tort... mais, vous-même, dom Simon, pourriez-vous pardonner à Sa Majesté?
— Pardonner au roi ! interrompit encore Vasconcellos avec un étonnement qui peignait mieux que toute parole sa loyauté naïve et sans borne; pardonner au roi, ditesvous? je suis à lui, madame, à lui jusqu'à la mort l
Inès regardait son fiancé avec admiration ; un subit entbousiasme éclaira le visage de la comtesse.
— Oh 1 tu es bien son fils I dit-elle en ouvrant ses bras, et que Jean, mon époux, serait fier de t* entendre l
Simon tomba sur le sein de sa mère. Ce souvenir soudain de son père mort, jeté au travers de sa douleur récente, amollit son cœur et amena une laime à ses yeux.
— Senora, dit-il à Inès en se relevant, ce matin j'avais un vaste et brillant avenir; la vie se montrait à moi pleine de promesses de gloire et de fortune ; j'étais digne peutêtre de prétendre à votre main. Ce soir, je suis un pauvre gentilhomme destiné à traîner loin de la cour une existence obscure et inutile... Je suis moins que cela, car j'ai fait un serment, et, pour moi, le jour du péril approche. Vous aviez promis d'être la femme du brillant seigneur : le pauvre gentilhomme n'aura point la lâcheté de se prévaloir de cette promesse.'
Vasconcellos s'arrêta ; il sentait sa force l'abandonper, et s'appuya sur un siège pour attendre la réponse d'Inès.
— Madame I... ma mèrel s'écria celle-ci dont la vôiî s'étouffait sous ses sanglots, vous l'avez entendu !.•. Suisje donc si tombée à vos yeux, Vasconcellos?... Que vous ai-je fait pour m'attirer cet outrage? Ohl savais-je, moi, ce que c'était que ce brillant avenir dont vous me pariez? et Si parfois j'y pensais, était-ce pour un autre que pour vous?... Mais parlezrlui donc, madame I Dites-lui qu'il est injuste et cruel; dites-lui que s'il voulait repousser ma main, il fallait qu'il le fît hier; et qu'aujourd'hui, en le voyant souffrir, j'ai le droit de refuser la parole qu'il veut me rendre, et de rester malgré lui sa fiancée.
Inès s'était mise à genoux et pressait les mains de la comtesse. Celle-ci regardait alternativement la jeune fille et Simon, qui, succombant à son émotion, avait perdu la parole et semblait prêt à défaillir.
— Vous êtes faits l'un pour l'autre, dit elle enfin; Inès, je te remercie, chère fille. Depuis longtemps mon cœur n*ayait point goûté tant de joie; et toi, Vasconcellos, rends grâce à Dieu, car il t'a envoyé une grande consolation.
Simon s'approcha et porta la main d'Inès à ses lèvres. Celle-ci prit d'abord un visage irrité; puis, souriant tout à coup à travers ses larmes, elle cacha sa rougeur dans le sein de dona Ximena.
— Il faut nous hâter, mes enfants, reprit cette dernière; les mauvais jours commencent pour nous. Qui sait quels obstacles ne pourraient point, plus tard, s'opposer à votre union? Demain, vous serez mariés.
— Demain I répéta Inès eff'rayée. ,
— Demain l s'écria Vasconcellos avec transport.
— Demain, dit derrière lui une voix forte et rude, il sera trop tard!...
Les deux dames poussèrent un cri de terreur, et Vasconcellos se retourna en portant la main sur son épée. Baltazar était debout, inunobile sur le seuil de la porte.
— Toi, ici! s'écria Shnon qui le reconnut aussitôt. Qu*y a-t-il?
— 11 y a, répondit tristement Baltazar, que je vous ai trahi et que je veux tâcher de vous sauver. Après, vous me tuerez si vous voulez.
— Quel est cet homme, et que veut-il dire? demanda la comtesse.
— Madame, dit Vasconcellos, je vous ai confié naguère que je fis un serment au lit de mon père. Ce serment, vous ne pouvez connaître son objet. Cet homme m'était étranger hier; en échange d'un léger service, il m'a déjà sauvé la ▼ie. Ce qu'il veut me dire doit être un secret pour tous.
La comtesse prit la main d'Inès et se dhigea vers la porte. Sur le seuil elle se retourna :
— Je prie Dieu qu'il favorise vos projets, Vasconcellos, dit-elle, car vos projets ne peuvent être que ceux d'un fidèle sujet du roi.
— Au nom du ciel, qu'est-il arrivé? demanda Simon, dès qu'il fut seul avec Baltazar-
— Je vous l'ai dit, répondit celui-ci. Coati sait tout, et cela par ma faute l... Il sait que tous êtes notre chef, il sait que c'est vous qui l'avez insulté hier. Si j'en avais su moimême davantage, Conti ne l'eût pas ignoré,..
— Qui a pu te porter à me trahir?
— Le hasard et l'envie que j'avais de vous servir. J'ai pris pour vous le comte de Castelmelhor, votre frère ; je lui ai parlé comme j'aurais fait à vous-même. Le comte est plus fin que moi : il me laissait dire, si bien que j'ai tout dit...
— C'est un malheur; mais, de Castelmelhor à Conti, il.ya loin, mon brave, dit Simon avec confiance.
— Pas plus loiq, mon jeune seigneur, que do ma bouche à votre oreille en ce moment.
— Oserais-tu prétendre l...
— Oh I il a fait ses réserves... Vous ne serez pas tué,dom Simon. Votre frère a stipulé qu'on se contenterait de votre exil.
— Mais tu mens ou tu te trompes, Baltazar l... Cest folie que de t'écouter plus longtemps.
— Vous m'écouterez pourtant, seigneur de Vasconcellos, dit Baltazar en se mettant entre la porte et le cadet de Souza; dussé-je employer la force, je réparerai le mal que j'ai fait.
Simon se résigna et prit un siège; Baltazar vint se poser devant lui.
— Vous l'aimez bien, n'est-ce pas, cette belle enfant qui était à la place où vous êtes assis maintenant? reprit-il d'un ton timide et presque à voix basse. Oh I c'est là en effet la femme que doit aimer un homme comme vous, seigneur; son front pur reflète la pureté de son âme, et la douce fierté de son regard dit tout ce qu'il y a de, noble vertu dans son cœur. Je la chéris, dom Simon, parce que vous l'aimez, et je donnerais ma vie pour épargner une larme à ce grand œil noir qui tout à l'heure se reposait sur vous avec tendresse.
— C'est de l'enthousiasme, cela, dit Vasconcellos en souriant.
tB& FANFARONS DU ROt 67
— C'est de la démence, plutôt. Depuis hier, je me suis dit cela bien des fois, seigneur; mais, que voulez-vous I je vous aime comme si vous étiez à la fois mon maître et mon fils... Voti*e frère souriait aussi quand, le prenant pour vous, je lui parlais; de mon dévouement... Ne souriez plus, dom Simon; il ne faut pas que vous ressembliez à cet honm^iel
— Parlons sérieusement, en effet, dit le jeune homme, et souviens-toi de garder envers mon frère le respect convenable.
— Nous reviendrons tout à l'heure à votre frère, seigneur. Il s'agit maintenant de dona Inès de Cadaval qui, dans quelques heures, auparavant peut-être, va vous être enlevée.
— Inès enlevée l s'écria Vasconcellos en pâlissant. Cet homme me rendra fou... Par pitié, Baltazar, explique-toi I
— Ne devinez-vous donc pas ce qui me reste à vous dire? Votre frère Taime, lui aussi, ou plutôt il convoite ardemment son immense fortune.
j — Mon frère ! un Sûueaî... c'est impossible.
— Et, pour prix de sa trahison, poursuivit lentement Baltazar, Conti lui a promis un ordre du roi qui doit mettre entre ses mains l'héritière de Cadaval : j'étais présent au marché.
— Toi... tu as vu, tu as entendu cela?
— Je l'ai v]û, je l'ai entendu.
Vasconcellos demeura comme anéanti. Il voulait croire à l'innocence de son frère, mais l'assurance de Baltazar le confondait.
— Et maintenant, reprit ce dernier, il n'y a pas de temps à perdre; il faut, quand les gens du roi vont venir, qu'ils ne trouvent plus Inès de Cadaval, mais Inès de Vasconcellos y Cadaval, votre femme.
— Je te crois, je suis forcé de te croire, dit Simon en , .baissant la tête, car ce conseil >e8t celui d'un ami... Ohl
Castelmelhor, Castelmelhor !
— Ce n'est pas le moment de gémir, seigneur ; vous avez, Dieu merci,! assez de besogne... Tout de suite, après la cérémonie, il vous faudra prendre la fuite.
68 LES FANFAiONS DU ROI
— A quoi bon?
— Ne vous ai-Je pas dit que votre frère, dans sa clémence, a obtenu contre vous un ordre d*exil? Or, vous savez comment les agents de Conti exécutent ces sortes de sentences^ vous serez saisi et conduit à votre terre comme un criminel.
— Et il faut que je reste à Lisbonne, car J*y ai un devoir à remplir I... Tu as raison, Baltazar. Merci !... que Dieu par^ donne à mon frère !
Une heure après cette entrevue, tout était en grand émoi à Thôtel de Souza. Simon, sans révéler à sa mère la honteuse conduite de Castelmelhor, lui avait fait connaître qu*un péril prochain le menaçait lui-môme et qu*il fallait que le mariage fût célébré sur-le-champ. Sa malheureuse aventure de la porte d'Alcantara et la folle colère du roi motivaient suffisamment d'ailleurs cette mesure. Inès avait consenti, et ses femmes, étonnées de cette résolution soudaine, s'occupaient de sa parure.
La comtesse, Baltazar, Vasconcellos et un prêtre de Notre-Dame de Grâce, qu'on avait mandé à cet effet, attendaient la jeune fille. Tout était disposé . pour la cérémonie.
Elle parut enfin, pâle et si émue, que le bras de sa camériste avait peine à la soutenir. La comtesse la prit par la main et la conduisit au prie-Dieu, où Simon alla s'agenouiller près d'elle. Le prêtre revêtit ses habits pontificaux.
Mais à ce moment,^ un grand bruit se fit dans la cour de l'hôtel, qui, en un clin d'oeil, fut remplie de cavaliers.
— Hâtez-vous, mon père, s'écria Simon.
— 11 n'est plus temps, dit Baltazar, et il faut fuir.
— Quoil... l'abandonner ici, sans protection... JamaisI
— 11 faut fuir, vous dis-je; les agents du favori montent; ils sont à vingt pas.
— Qu'ils viennent I s'écria le jeune homme en tirant son épée.
On frappa rudement à la porte du salon.
— Y a-t-il une autre sortie? demanda Baltazar à la corntesse«
— Cette porte masquée donne sur les jardins de Thôtel.
— 11 faut fuir I répéta une troisième fois Baltazar.
Et, saisissant Vasconcellos, il Tenleva de terre et remporta dans ses bras malgré sa résistance.
Sur un ordre de la comtesse, la camériste d*Inès ouvrit la porte, et Manuel Antunez, officier de la patrouille royale, entra escorté de ses cavaliers... Il jeta son regard autour de la salle et parut déconcerté de n'y point voir Vasconcellos. Il n*y avait là qu'Inès évanouie, le prêtre de Notre-Dame de Grâce et dona Ximena de Souza.
— Qui vous amène 7 demanda cette dernière, qui avait recouvré sa contenance hautaine et intrépide.
— Un ordre de Sa Majesté le roi, répondit Antunez en dépliant un parchemin scellé du sceau d'Alfonse VI (i).
— S'il est un lieu où le bon plaisir de Sa Majesté soit une loi sacrée, dit la comtesse, c'est la demeure des Souza. Faites votre devoir, seigneur.
Antunez et ses chevaliers se regardèrent interdits.
— Madame, reprit-il en hésitant, il s'agit de votre filS| dom Simon de Vascéncellos... Une sentence d'exil..«
— Mon fils n'est point ici, seigneur.
— On nous a prévenus, murmura Antunez.
Et le dépit lui rendant son insolence, un instant comprimée par la présence de la comtesse, il se couvrit et prit un siège.
Le prêtre donnait ses soins à Inès de Cadaval, qui reprenait lentement ses sens.
— Seigneur, dit la comtesse avec un calme méprisant, il y a plus de serviteurs dans la maison de feu mon époux qu'il n'en faudrait pour vous faire tenir debout et découvert en présence de sa veuve, mais je respecte en vous le porteur d'un ordre de Sa Majesté... Au lieu de vous chasser,, je me relire.
Dona Ximena prit à ces mots la main d'Inès, qui se leva
(I) Alfonse n'avait point encore le sceau de l'Etat qui restait aux mains de la régente, sa mère.
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chancelante et s'appuya sur le bras du prêtre; tous trois traversèrent la salle. AÎitunez les laissa gagner la porte ;^ mais au n?oinent où la comtesse allait disparaître, il se leva, se découvrit, et saluant avec une humilité moqueuse :
— A Dieu ne plaise, dit-il, que j'oublie mon devoir de cayalier envers vous, noble senora; mais demeurez, je vous supplie, et puisque vous proiessez un si profond respect pour les ordres de Sa majesté, veuillez prendre connaissance de celui-ci.
Il tendit un autre parchemin, également marqué du sceau du roL C'était Tordre intimé à doua Inès de Cadaval, de donner sa main, dans le délai d'un mois, à Louis de Yasconcellos et Souza, comte de Castelmelhor.
Dona Ximena pâlit en lisant les premières lignes; quand elle arriva au nom de son fils a!n4> le rouge de l'indignation lui monta au visage.
— Dieu sauve le roi I dit-elle en repliant le parchemin... Je pense, seigneur, que votre mission est accomplie?...
Antunez, subjugué par cette dignité calme et à Tépreuve, s'inclinA sans mot dire et sortit.
— Allez, ma fille, allez, dit la comtesse d'une voix entrecoupée; suivez-la, mon père, je veux être seule.
. Le sang avait abandonné ses joues; elle tremblait et se retenait convulsivement au bras d'un fauteuil, comme si ses jambes eussent fléchi sous le poids de son corps; Inès et le prêtre voulurent rester près d'elle; mais elle fronça le sourcil et montra la porte d'un geste si impérieux qu'ils durent obéir aussitôt.
Dès que dona Ximena fut seule, deux larmes, longtemps contenues, jaillirent de ses yeux. Elle se traîna, chancelante et s'appuyant aux meubles, jusqu'au portrait de Jean de Souza, qui était un de ceux qui* pendaient aux lambris, et tomba sans force sur ses genoux.
— Mon Dieu l dit-elle, fais que je me sois trompée I fais que le soupçon qui torture et brise mon âme n'ait d'autre fondement que mes folles anxiétés de mèrel... Nonl ohl non, ce n'est que trop vrai I les rélicences de Yasconcellos, lorsqu'il voulait hâter ce mariage, son embarras lorsque
J'ai Youlu rinteiToger, tout me dit que Castelmelhor est coupable. Simon n*osait m'apprendre cette bonté; son cœur généreux répugnait à accuser son frère I... son frère! Ton fils, seigneur comte, ajouta-t-elle avec violence en legardant le portrait de Jean de Souza, celui qui pcHle ton nom et attache à son flanc ta noble épéel... ton fils est un mauvais frère et un déloyal gentilhomme! Elle se leva et parcourut la salle à grands pas,
— Et cat ordre du roi! reprit-elle. Désobéir I... la veuve de Souza désobéir au fils de Jean de Bragance I Et cependant dois-je laisser dépouiller Vasconcellos, le seul enfani qui me reste! de sa part de bonheur sur cette terre!... Dois-je souffrir que ma pupille soit violemment jetée mitre les bras de ce fils indigne?... Ils étaient si heureux ce matin! Elle est si pure, lui, si noble! leur union eût été si fortunée !.•• Que faire, mon Dieu! prenez piUél
Tout à coup elle s*arréta^ et comme si sa^ prière eût été soudain exaucée, une expression de radieux espoir chassa la p&leur de scm visage désolé.
— La reine!... dit-elle; dona Louise gouTeme encore, dona Louise a le sceau de TEtat et porte la couronne !..« Cet ordre peut être révoqué par son ordre... Je vais aller me jeter aux genoux de la reine qui m*aime et qui nous sauvera !...
Lx L&vsa on bûu
Le lendemain matin, Àscanio Maearoiie» le hesa cavalier, avait mis la main sur Texpédient qu'il cherchait. Il en fit part à Omti, lequel accueillit Tidée et donna à Tltalien, non pas son pesant d'(»r, mais un très-notable à-cooipte; puis le Padouàn sortit do palais et ga§fn^ 1& ville afin d'assurer les préliminaires qu'exigeait la mise à exécution de son plan.
*- Voire ExceUenc», dil-il à Cûàii ea hà quiitaïad, aéra
répoux de dona Inès et duc de Cadaval par-dessus le marché, ce qui vous fera cousin de Sa Majesté (1).
Nous retrouverons plus tard Tltalien, et le lecteur saura ce que c'était que son expédient.
En attendant, il nous faudra assister au lever de Sa Majesté Alfonse YI, roi de Portugal, lequel, sans s*en douter, devait jouer un si grand rôle dans la réussite des desseins du rusé Padouan.
Il n*y avait, suivant le cérémonial de la. cour deUsbonne, personne dans la pièce où couchait le roi; mais cette pièce donnait sur une vaste antichambre, dont la porte de communication restait toujours ouverte, et où veillait chaque nuit un des gentilshommes ordinaires. La porte extérieure était close; au dedans et au dehors étaient couchés, en travers, deux gardes du palais. Cette coutume avait été introduite par Jean IV, qui soupçonnait les Espagnols de le vouloir faire assassiner. Au delà de cette porte régnait une salle d'armes, dont les Fanfarons du roi faisaient le service.
Alfonsè YI dormait; il faisait nuit encore. Le hasard avait voulu que ce fût le tour de veille de dom Pedro da Cunha, et Castelmelhor, son successeur, avait dû le remplacer. Le jeune comte se promenait de long en large et à pas lents dans l'antichambre. Il était pâle et défait, comme on l'est au sortir d'une longue maladie. Etait-ce la joie immodérée du succès, était-ce le remords qui avait ainsi pesé sur lui durant cette première nuit de veille? Pas un instant le sonuneil n'était Venu solliciter sa paupière; eût-il été dans son lit, il n'aurait point fermé l'œÛ. La fièvre le brûlait.
— Mon père, murmurait-il en jetant autour de lui ses regards égarés, ne me condanme pas sans m'entendre. J'ai fait un serment, je m'en souviens; je le tiendrai! Qu'importe la manière dont je m'y prends pour le tenir? Tu as dit : Veillez sur le roi, combattez le favori; me voilà veillant au chevet du roi, et quant au favori, je l'ai combattu et vaincu déjà..* Je le combattrai encore... La ruse^ dis-tu,
(1) Lef CaâtTtl tont tuM j^rtnehe ctdettt et la luaifioa de-Bragance.
n*est pas l'arme d'un gentilhomme ? La meilleure arme, mon père, est celle qui remporte la victoire... Tu prononces le nom de mon frère I...
IciCastelmelhor s'arrêta et tendit les deux mains en avant, comme pour repousser une vision obsédante.
— Mon frère I continua-t-il, oui. Je lui prends sa fiancée qu'il aime, mais je lui rendrai sa fortune... Seigneur, je Yous en donne ma foi; quand je serai grand et puissant, le plus grand et le plus puissant de tous, j'appellerai Simon près de moi... car je l'aime, et je veux qu'il soit un jour si près du trône qu'il n'7 ait qu'un homme entre le trône et lui. Gela ne vaut-il pas bien l'amour d'une femme, mon père?...
' — Qui ose parler dans l'antichambre royale? demanda tout à coup la voix grondeuse et cassée d'Alfonse VI.
Casteimelbor tressaillit violemment. La vision disparut, mais il resta au jeune comte une accablante fatigue de corps et d'âme.
— Cunhal poursuivit le roi, Pedro da Cunha, vieux dormeur I j'ai failli être assassiné par les Maures de Tanger, et tu seras pendu, mon ami I...
Casteimelbor n'osait^ répondre. Ce nom da Cunha était conune une suite de ce rêve magnétique qu'il venait de subir, car c'était encore le nom d'une victime de son ambition. Le roi s'agita dans son lit, et reprit d'une Voix courroucée,:
— Sommes-nous trahi, abandonné, jeté dan^ quelque palais désert et sans issue, ou bien courons-nous le monde en mendiant notre pain comme fit, dit-on, le bon roi dom Sébastien, notre prédécesseur?... Holà! Pedro, je vais lâcher sur toi mon camarade Rodrigo, qui t'étranglera comme un mécréant que tu est...
Rodrigo, en entendant prononcer son nom, se prit à hurler d'une façon menaçante. Casteimelbor entra dans la chambre du roi*
' — Enfin l s'écria celui-ci ; tu as eu grand'peur, n'est-ce pas, vieux Pedro?... Par la croix de Bragancel il y a trahison; vous n'êtes pas Pedro da Cunhal
74 Les PAr^ÂRONS DU rôi
Dom Louis s'arrêta et fléchit le genou. ^ Il a plu a Votre Majesté, dit-il, de me nommer hier gentilhomme de sa chambre.
— Qui, toi?
— Louis de SoUza, comte de Castelmelhor.
Le jour commençait à se faire. Alfonse mit sa main sur ses Yeux, considéra un instant dom Louis, puis partit d'un bruyant éclat de rire. . '
— C*est ma foi vraij dit-il, voilà ce bambin de comte, et Vitttimille, notre ami de cœurj ne Fa pas fait assassina*. C'est très-plaisant..* Eh bien, Castelmelhor, nous favioûs complètement oublié*
Il s'arrêta et reprit :
— Quel âge as-tu î
— Dix-neuf ansj^ sire.
— Un an de plus que moi... tii n^éè pas grand pour .ton âget Sais-tu piquer un taureau?
— Je puis l'apprendre.
— Moi, je suis le plud braye picador de Lisbonne* âais-tu te battre?
— Sire, je suis gentilhomme*
— Moi aussi, petit comte, mais je ne le répète pas si souvent que vous autres... Il faut que je me batte avec toîi
Et avant que Castelmelhor eût ouvert la bouche pour répondre, Âlfonse avait passé son haut-de^hausses et saisi une paire de fleurets suspendue à la muraille. '
— En garde, seigneur comte> en garde! s'écria-t-il bouillant d'une impatience enfantine» Une^ deux!... parez!.*, parez!... avons!...
Et Âlfonse, après avoii^ poussé trois bottes extravagantes coup sur coup, se mit à son tour en défense. Castelmelhor fournit ses trois passes, et eut le bon esprit de ne pas toucher le roû
— On dirait que tll ine ménages! dit celui-ci en battant un appel de son pied nu ; attends!... Parez quarte, et force» dans le flanc... Touché! Cela s'appelle, bambin de comte, une flanconnadeèé* Tu ne te frotteras plus à moi^ n'est-ce paa?
LEd FÀNFAtlONd DO ROt *ii
— Votre Majesté m'eût traversé de part en parti dit Caslelmelhor.
— C'eût été très-plaisant,
Alfonse, grelottant de froid, se remit entre ses draps, et Comme le jour était levé tout à fait, il ordonna à dom Louis de faire ouvrir.
Les gentilshommes qui avaient licence d'assister au lever du roi entrèrent aussitôt. Conti marchait en tôte. Tous s'arrêtèrent à distance; le favori seul s'avança jusqu'au lit du souverain, et porta sa main à ses lèvres.
11 ne faut point s'attendre que nous nommions ici lôs représentants de cette belle noblesse portugaise du dix-septième èiècle, qui ne le cédait à la noblesse d'aucun pays. Tout ce qu'il y avait de grands seigneurs était pour ainsi dire exclu de la familiarité d'Alfonse VI. On ne voyait à sa cour ni Soto-Mayor, ni le chef de la maison de Castro, ni Vieyra da Syva, ni Mello, ni Soure, ni da Casta, ni Saint-Vincent.
Ses courtisans étaient des bourgeois annoblis ou des faux nobles, comme Conti, ou bien encore quelques petits hidalgos faméliques qu'avait attirés l'espoir d'une fortune facile.
Le cadet de Castro, celui de Menesès et une demi-douzaine d'autres auraient eu seuls le droit de figurer, comme gentilshommes, au lever du fils de Jean IV.
Alfonse sentait fort bien cela, car il avait des éclairs de sagacité dans sa folie, et son esprit extravagant n'était pas dépourvu de finesse. Aussi n'épargnait-il point les brocards à cette foule de seigneurs de contrebande, et il en était v venu, par habitude, à mépriser souverainement les titres de noblesse.
Conti, stdvant sa coutume, accapara tout d'abord le roi, et s'asseyant à son chevet, se prit à l'entretenir à voix basse.
Pendant ce temps, les coiu:tisans, qui flairaient la faveur naissante de Castelmelhor, l'accablaient de prévenances et d'offres de service.
Ce jour-là, Conti avait plus d'une chose à obtenir du roi. Un mot l'avait frappé surtout, dans ce que lui avait dit la teille Gasteknelhor ! « Ce que le roi a fait^ la reine peut le
défaire. » C'était Trai, et c'était terrible pour un homme dont la précaire puissance reposait tout entière sur la faveur d'Alfonse.
— Que ferons-nous aujourd'hui, ami ? demanda ce dernier.
— Nous ferons un roi, sire, répondit Conti en souriant.
— Un roi?... que veux-tu dire?
— Votre Majesté est majeure, et pourtant le sceau de TÉtat n'est point entre ses mains. Un autre porte, de fait, le sceptre et la couronne... Vos bons serviteurs, sire, s'affligent de cet état de choses.
Alfonse garda le silence et ébaucha un bâillement.
— Qui sait, continua le favori, ce qui peut résulter de tout ceci? La reine est rigide et n'approuve guère les nobles passe-temps de' Votre Majesté; le prince dom Pierre se fait homme; il a su se concilier l'amour du peuple.
—Seigneur de Vintimille, interrompit le roi avec une sorte de sévérité, nous aimons dom Pedro, notre frère, nous respectons dona Louise de Guzman, notre royale mère... Parlez d'autre chose, s'il vous plaît.
Conti poussa un soupir hypocrite.
— Soit faite la volonté de Votre Majesté, murmura-t-il. Quoi qu'il arrive, j'aurai du moinç rempli le devoir d'un fidèle serviteur, et je saurai mourir en combattant le mal que je n'aurai pu prévenir.
— Penses-tu donc qu'il y ait véritablement péril? dit le roi en se soulevant à demi.
— Je le crains, sire.
Alfonse se laissa retomber et ferma les yeux.
— Pas moi, dit-il, mais tu m'ennuies. Apporte une feuille de parchemin et mon sceau privé. Je signerai en blanc, lu feras ce que tu voudras; mais si la reine se plaint, tu seras pendu.
Conti leva sur le roi un regard étonné; c'était la première fois qu'Alfonse lui faisait, à lui, cette menace, si banale dans sa bouche à l'égard de tout autre.
— Tu seras pendu, répéta le roi... Mais que ferons-nous aujourd'hui?
— il est arrivé hier soir quatre taureaux d'Espagne, sire.
— Bravo! s'écria Alfonse en' frappant dans ses mains; Voilà pour la journée. Et ce soir?
— Il y a longtemps que Votre Majesté n'a mené sa grande chasse.
-— Bravo, encore, bravo!... Entendez-vous, seigneurs?... Ce soir, grande chasse dans ma royale forêt de Lisbonne, où les taillis sont de hautes et solides maisons de pierre, et le gibier de bons bourgeois et de charmantes bourgeoises... Mes habits, mes habits! ce sera une belle journée, mes maîtres... Conti, quoi qu'il advienne, tu ne seras pas pendu , nous te permettons de baiser notre main. Où est ce bambin de comte?
Castelmelhor s'avança vers le lit du roi.
— Nous te nommons, pour cette nuit, notre grand veneur, petit comte.
Un imperceptible sourire vint froncer à ces mots les lèvres de Conti.
— Par mes nobles ancêtres ! murmura-t-il, ce nouveau grand veneur ne s'attend guère à la béte qu'il forcera ce soir! S'il plaît à Votre Majesté, ajouta-t-il tout haut, le seigneur comte n'est pas chevalier du Firmament, et les règlements s'opposent...
— A cela ne tienne ! interrompit le roi. Sa réception aura lieu avant la chasse, et ce sera une joyeuse plaisanterie de plus.
Alfonse achevait de s'habiller. Conti sortit un instant et revint aussitôt, portant le sceau royal et une feuille de parchemin. Le roi signa et scella; il est douteux qu'il se souvînt de l'usage auquel son favori destinait ce blancseing : quatre taureaux d'Espagne, une dérisoire parodie des anciens us chevaleresques, et une équipée nocturne, c'était assez de joie pour lui faire perdre le peu de raison que la nature lui avait si parcimonieusement départi.
ASCANIO MACARONE DELL ACQUAHONDA.
Dom Simon de Vasconcellos, épuisé par les émotions du jour précédent, avait dormi d'un profond sommeil. Quand
78 LES FAHFiaOIlS DU ROI
il s*é?eill«, le soleil était levé déjà depuis longtemps. Il ouvrit les yeux et crut rêver encore.
Des poutres noires et sales se croisaient au-dessus de sa tête; il apercevait le ciel à travers une crevasse de la toiture. Autour de lui se montraient des objets non moins faits pour exciter la surprise d'un homme élevé» jusque-là au sein d*une magnificence presque princière ; une table de bois à peine dégrossi soutenait des pots de terre et les restes d'un grossier repas; à dix pas de lui, suspendu à un clou, se balançait un tabUer de cuir couvert do taches de sang, et de la besace duquel sortait la longue lame d'un coutelas.
— Oùsuis-jeîmurmuraleûlsdeSouzaensefrottantlesyeux.
— Vous êtes auprès d'un serviteur dévoué, seigneur, répondit la rude voix de Baltazar, qui se montra lui-même un instant après; et c'est plus que ne peut dire Sa Majesté dom Alfonse, dans son royal palais.
Simon tressaillit, et les brouillards du sommeil se dissipant tout à coup dans son cerveau^ lui rendirent le souve^ nir des événements de la veillp.
•^ Ce n'est donc point un rêve, dit-il avec amertume; et voilà la retraite que Gastelmelhor m'a laissée I
— Plût à Dieu qu'il n'eût pas fait pis, seigneur...
— Oui... doua Inès, n'est-ce pas? Ohl il faut que je la voie, queje sache...
— 'n-anquillisez-vous; vous aurez de ses nouvelles sans sortir d'ici. Hier soir, je suis retourné à l'hôtel et j'ai su que votre noble mère a renvoyé sans réponse ce brigand d'An-i tunez et sa suite«
Votre fiancée ne sait pas même jusqu'où votre frère a poussé la perfidie,
— Qu'elle ne le sache jamais I s'écria Simon; que per« sonne au monde ne le sache, entends-tu I
— Seigneur, répliqua Baltazar, quelqu'un l'a deviné... Dona Ximena de Souza sait qu'elle n'a plus qu'un fils.
— Dieu m'est témoin que j'aurais voulu lui épargner cette douleur, dit Vasconcellos; mais le temps s'écoule, Baltazar» et nul uq veille mr ma fiaocée; je vai^ sortir*
LES FANFARONS DU ROI Ti>
— Sous votre bon plaisir, vous allez rester, seigneur.
— Prétendrais-tu me retenir malgré moi?
— Pourquoi pas? prononça flegmatiquement Baltazar.
— C'est trop d*auda(îe aussi! s'écria Vasconcellos ; tu m'as servi, je le sais, je t'en remercie ; mais vouloir me retenir prisonnier...
— Prisonnier, interrompit Baltazar, c'est le mot. Seigneur, il faudra que vous me passiez votre épée au travers du corps, avant de franchir ce seuil I
— Ecoute, dit Simon impatienté, hier tu as usé de violence à mon égard, ton intention était bonne, mais aujour^^ d'huî..,
— Aujourd'hui encore, seigneur, mon intention est bonne, et si la violence est nécessaire, je serai forcé de remployer... Mais auparavant, j'essayerai de la prière.
Il croisa les bras sur sa poitrine et continua ;
— Ne vous ai-je pas dit, seigneur, que je vous aime à la fois comme un maître et comme un fils ? Pour mon maître, je puis mourir, pour mon fils, je dois penser et avoir de la prudence. Ne croyez-vous donc pas à mon dévouement, Vasconcellos ? , :
-^ J'y crois, répondit le jeune homme, cachant son émotion sous l'apparence de l'humeur ; ton dévouement est grand, mais il est tyrannique, et...
— Et je ne veux pas que les gens du ftiYori s'emparent de vous comme d'une proie facile I... Non, c*est vrai... Mais Vous-même, dom Simon, ôtes-vous donc en. cette vie si libre de tout devoir que vous ayez le droit de jouer ainsi votre liberté pour un vain caprice?... N'avez-vous pas juré la ruine du traître qui fait de notre roi un tyran ?
— Silence ! dit impérieusement Vasconcellos. Pas un mot sur le roil... Tu as raison, j'ai juré; ce souvenir que tu me rappelles est plus puissant que tes violences ou tes prières: je resterai. ,
— A la bonne heure!... mœ, je vais laisser là pour aujourd'hui mon tablier de boucher et reprendre mon ancien uniforme de trompette de la patrouille royale. Soyez tran-* quille, seigneur, s'il se machine quelque trahison nouvelle
sa LES FANFARONS DU ROI
contre vous ou dona Inès de Cadaval, je la découvrirai, et ce qu'un homme peut faire, je le ferai pour la déjouer.
Baltazar se disposa à sortir.
•— Que font les bourgeois de Lisbonne? demanda tout à coup Simon.
— Ils attendent vos ordres.
^ Peut-on compter sur eux?
— Jusqu'à un certain point.
— Sont-ils braves ?
— S'ils sont dix contre un, ils auront peur, mais ils frapperont.
Vasconcellos parut réfléchir.
— Je suis exilé, dit-il après un silence ; je veux obéir à la sentence du roi; mais j'ai fait un serment, et je veux aussi l'accomplir. Que les bourgeois de Lisbonne se tiennent prêts. Cette nuit, s'ils me secondent, ils seront délivrés de ce tyran subalterne qui les a si souvent abreuvés d'outrages; cette nuit, nous attaquerons cette garde honteuse qui déshonore et souille la demeure du souverain... Yeuxtu porter mes ordres aux chefs de quartier ?
— De grand cœur.
Simon tira ses tablettes et écrivit plusieurs billets qu'il remit à Baltazar.
— Et maintenant, seigneur, au revoir ! dit celui-ci ; je prévois que ma journée ne sera pas oisive, et je me bâte de la commencer.
A peine Baltazar, sortant de chez lui, mettait-il le pied dans la rue, qu'il aperçut de loin Ascanio Macaroae.
Celui-ci le vit également, et tous deux eurent à la fois la môme pensée.
— Voilà l'homme qu*il me faut, se dirent-ils. Baltazar cherchait en effet un valet du palais, un de ces
personnages habitués à tremper, pour eux ou leurs maîtres, dans toutes intrigues de haut et bas étage; car il avait besoin d'apprendre les nouvelles courantes, afin de connaître au juste les périls qui pouvaient menacer encore Vasconcellos et dona Inès. Macarone, de son côté, était en quête d'un honame en même temps robuste et intrépide, osant
tout, capable de tout exécuter : ils ne pouvaient mieux rencontrer l'un et Tautre.
Macarone continua de s'avancer d*un air indifférent, la tête au vent, la main sur la garde de son épée et le feutre sur l'oreille ; il fredonnait quelque refrain de ballet de maître. Jean-Baptiste Lulli, surintendant de la musique du roi de France, et semblait penser à toute autre chose qu'à aborder Baltazar.
Celui-ci lui donna en passant le salut qu'un militaire accorde à son camarade, et poursuivit son chemin.
— Par le violon de ce cher monsieur de Lulli, dont je chantais tout à l'heure une courante ! s'écria le Padouan, n'est-ce pas là mon bon compagnon le trompette Baltazar ?
— Lui-môme, seigneur Ascanio.
— En conscience, on pourrait ne te point reconnaître!... il y a si longtemps qu'on ne t'a vu !
— J'étais avant-hier sur la grande place, dit Baltazar, en montrant sur sa joue la blessure ' que lui avait faite l'épée du favori.
— Et c'est cette égratignure qui t'a fait garder la chambre depuis deux jours? Peste ! auriez-vous fait un héritage, seigneur dom Baltazar, que vous puissiez prendre ainsi du loisir?...
— Et que s'est-il passé pendant ce temps au palais? dit Baltazar, au lieu de répondre.
Le Padouan frappa sur son gousset plein de pièces d'or.
— IJien des choses, mon brave, bien des choses !... répondit-il.
— Contez-moi donc cela, seigneur Ascanio, reprit Baltazar.
— Mon ami, tu me donnes l'occasion de faire ce que nous autres gentilshonmies de la cour de France appelons un calembour... cela se compte et ne se conte pas, ajouta-t-il d'un ton précieux, en tirant une vingtaine de pistoles tie sa poéhe. M. de Balzac m'aurait envié celui-là.
— De l'or ! vous avez dû beaucoup travailler pour gagner tout cela.
— Penh l une misère l J'ai donné un coup d'épaule à
8t LES FANFAROI^a DU ROI
Yintimille, qui m*a mis à môme, en retour, de faire une figure convenable à ma nai^^sance... et toi^ tu as toujours le diable dans ta bourse, mon pauvre compagnon?
— J*ai cinq réaux, seigneur Ascanio,
•— J'ai su ce que c'était qu*un réal; je Tai oublié. Veuxtu gagner cinq quadruples?
•» Je n'ai jamais su ce que c'était qu'un quadi^uple, je l'apprendrai ; je veux bien.
^ Sans savoir ce qu'il te faut faire en échange?
— Combien font cinq quadruples? •
— Vingt pistbles, — ' Sans savoir.
«— Voilà qui est parler \ s'écria Macarone en riant.
Baltazar garda son imperturbable sérieux. Il était simple et ne connaissait point la ruse ; mais dans cette lutte de paroles, son sang-froid lui donnait un avantage évident sur l'Italien, bavard et étourdi. Depuis le commencement de l'entretien, il avait deviné qu'Ascanio avait en tête quel* que projet patibulaire et devant se rapporter à l'homme que son dévouement, à lui, voulait couvrir comme une impénétx*able égide.
Ascanio n'avait pas compté réussir aussi facilement ; il connaissait Baltazar et s'était souvent moqué de ce qu'il appelait des préjugés; néanmoins, il ne prit point de défiance. Profondément corrompu lui-même, il ne pouvait s'étonner de la corruption d'autrui. Seulement ce facile succès lui donna à réflécbilr, et il en conclut que Baltazar, moins dépourvu d'astuce qu'il n'en avait l'air, avait caché son jeu jusque-là. C'était un titre à son jestime.
— Touche là, reprit-il. Je voudrais te prendre au mot et te mener lés yeux bandés, comme dans les romans, aux lieux où tu devras agir; mais c'est impossible. Il faut que je te mette au fait. 11 y a de par le monde une jeune seno* rita qui a nom Inès de Cadaval... Ecoute bien.
Cette recommandation était complètement superflue.
— Elle est jolie, poursuivit Ascanio, plus jolie que Vénus sortant du sein des ondes, conmie eût dit le charmant au* teur de la Sylvie, un nourrisson des muses que j'ai fré-
LES FAIYFARONS DU R0| 13
quenté à Tbôtel de Soubise; elle est pure et candide... je ^•eux Tenlever,
— Tu veux l'enlever? répéta froidement Baltajar. L'Italien prit le bout de sa moustache entre Tindex et le
pouce^ et le tordit en souriant d'un air de supr^n^e impertinence,
— Mon brave, dit-U, je te paye, ne me tutoie paç.,. Oui, Je veux l'enlever.
— Ah !... fit Baltazar, et c'est moi qui...
— Comme tu dis... Cela te convient-il ?
— Pourquoi pas?,..
En prononçant ce mot favori avec son calme habituel, Baltazar releva son regard sur Ascanio. Il faut croire qu'il 7 avait dans ce regard quelque chose qui ne plut pas au beau cavalier de Padoue, car il fit un pas en arrière et prit un air soupçonneux.
— Veux-tu des arrhes? demanda-t-iK
— Sans doute; mais je veux aussi une explication, Il ne faut rien dire ou tout dire, seigneur Ascanio : il n'y a pas de milieu. Vous avez commencé, finissez,
— Tu n'espères pas, je pense, que je te dise le nom?., •
— Si fait : on aime à savoir pour qui l'on travaille.
— Je l'ignore moi-môme.
— Alors, seigneur Ascanio, je vais au palais de ce pas trouver Louis de Souza, comte de Castelmelhor, et lui dire que certain Padouan, valet de Conti, projette d'enlever la femme que ce môme Conti lui a promise hier au bosquet d'Apollon. •
— Comment I balbutia Macarone au comble de la surprise, tu sais cela?...
— Ne pensez-vous pas que Conti, pour se disculper, fera pendre le Padouan dont je parle, et que le pauvre Baltazar recevra plus de cinq quadruples pour sa récompense?
— Je t'en donnerai dix. '
Baltazar retint une exclamation de mépris qui se pressait sur sa lèvre, et dit avec simplicité :
— Vous avez, seigneitr Ascanio, des arguments sans réplique... Où se fera le coup?
— C'était pour marchander, pensa ritaJien, en respirant comme un homme soulagé tout à coup d*un grand poids. Le lieu est incertain, ajouta-t-il tout haut, mais c'est pour cett^ nuit, pendant la chasse royale.
— Ahl il y a chasse royale? prononça lentement Baltàzar; fou que je suis d'avoir pensé un instant que Conti serait assez audacieux pour s'attaquer à si noble sang! Le nom de la victime, cet or que tu répands à pleines mains me disent assez... Je sais ce que je voulais savoir, seigneur Ascanio : nous travaillerons ce soir pour le roi.
Le visage du Padouan prit une expression équivoque, tandis qu'il répondait :
— Tu as été bien longtemps à deviner cela, mon brave.
— Qu'importe! si j'ai fipi par le deviner?... A ce soir, seigneur; vous pouvez compter sur moi.
Baltazar tourna le dos et vqulut se retirer, pensant qu'il n'aurait qu'un mot à dire à la comtesse pour prévenir le mal ; mais le Padouan lui saisit le bras :
— Halte-là, s'il vous plaît! dit-il; tu sais trop bien où trouver Castelmelhor, pour que je te quitte d'une semelle . aujourd'hui.
11 appliqua un sifflet à sa lèvre et souffla de toute sa force. Aux deux extrémités de la rue parurent presque aussitôt des fanfarons du roi.
— Ce n'est pas à ton intention, mon brave, que j'avais pris ces précautions, continua-t-il ; j^ttendais ici un jeune gentilbonune que les espions de Conti ont suivi hier jusque dans, cette rue, et que je suis chargé d'arrêter... C'est Simon de Vasconcellos, celui qui insulta Conti... tu sais?
— Je sais... Mais prétendrais-tu me retenir prisoniiier?
— Quelque chose d'approchant, jusqu'à ce soir. Baltazar eut un instant l'idée de résister, mais le souvenir de Simon l'arrêta.
— Je succomberais sous le nombre, se dit-il, et je succomberais sans le sauver...
— Ne crains rien, reprit Ascanio, nous te ferons une agréable captivité. Tu auras pour prison la cantine des
chevaliers du Firmament, et si cela peut t'ôtre agréable, je t'enverrai ta femme pour te désennuyer.
— Tout cela change Ja question, dit Baltazar d'un air d'insouciance. Une journée est bientôt passée, et le bon "vin a son prix. Je vous suis, seigneur Ascanio.
L'Italien ramena son captif au palais et tint sa promesse. Baltazar eut de bon vin et on lui envoya sa femme. On ne peut songer à tout, et le beau cavalier de Padoue oublia de défendre à cette dernière la sortie du palais. Aussi pritelle bientôt le chemin de Lisbonne, chargée des lettres de Vasconcelios pour les chefs de quartier et d'un billet de Baltazar pour la comtesse de Castelmelhor.
Le premier soin d'Ascanio, en arrivant au palais, fut de se faire annoncer chez Conti, qui ordonna qu'on l'introduisit sur-le-cTiamp.
— Votre Excellence, demanda le Padouan, a-t-elle fait sa part de besogne? Aurons-nous chasse royale ce soir?
— Ceci n'est pas une question, répondit le favori; quand il y a une extravagance à faire, Alfonse est-il jamais en retard?... Mais toi, as-tu réussi?
' — Au delà de mon espoir. J'ai trouvé un homme qui, lui tout seul, arracherait une proie défendue par dix combattanls et qui saurait la garder quand dix combattants essayeraient de la lui ravir.
— C'est un phénix que cet homme.
— Vous verrez le résultat. Au milieu du tumulte, dona Inès disparaîtra. L'homme qui l'aura enlevée ne sera point un ravisseur, mais un libérateur, qui l'amènera en sûreté sous la puissante protection de Votre Excellence, et...
— C'est merveilleusement combiné I s'écria Conti.
-^ Et le moins qu'elle puisse faire, continua le Padouan, dans sa reconnaissance pour son généreux sauveur...
— C'est de lui donner sa main.
— Alors, salut à vous, seigneur duc de Cadaval I s'écria emphatiquement le Padouan.
— J'en accepte l'augure, et tu n'auras pas à te repentir d'avoir prêté la main à ma fortune,
Ascanio se retira la joie au cœur, et se voyant déjà mal-
tre des richesses et dignités que la gratitude du favori ne pouvait manquer de faire pleuvoir sur lui.
Quand il fut sorti, Vintimille se prit à réfléchir, Voici quel fut le résultat de sa méditation,
— Cet aventurier de has étage, murmura-t-il, tranche de Tindispensahle!,.. Quand je serai duc de Cadaval, je rembarquerai pour le Brésil, à moins que je ne trouve rocca^ sion de lui donner un logement à vie dans les cellules du Limoeïro (!)•