LA CHASSE DU ROI
Nous ayons laissé la comtesse de Gastelmelhor déterminée à implorer les secours de la reine mère, ppur faire révoquer Texil de Simon de Vasconcellos et Tordre qui forçait dona Inès de Cadaval à prendre Gastelmelhor pour époux. Bien qu'elle eût pour coutume de se rendre tous les soirs au couvent de la Mère de Dieu, résidence habituelle de Louise de Guzman, elle ne put mettre son dessein à exécution le jour môme. Elle aimait tendrement ses deux fils. L'idée de voir dom Louis se couvrir de honte Tavait frappée au cœur d'un coup si violent, qu'une fièvre ardente la saisit.
Tant que dura la nuit, la veuve de Jean de Souza demeura en proie à de poignantes pensées. Cette entrevue avec la reine, qui lui était apparue comme une chance de salut, l'efl'rayait maintenant. Dona Louise avait, pourson fils atné, un si profond amour 1 son ignorance des déportements de ce pauvre prince était si entière I Elle allait donc, elle, Ximena, l'amie et la confidente de sa souveraine, changer brusquement son repos en souffrance, et remplir d'amertume les derniers jours de sa vie l
Cette idée redoublait sa fièvre. D'un autre côté, qui, sinon la reine, pouvait la protéger contre le roi? Ne trouvant aucun moyen de sortir de cette cruelle alternative, la comtesse sentait sa tête èe perdre et le délire s'emparer d'elle. Ses inquiétudes sur Simon, calmées un instant par Baitazar, qui était revenu à l'hôtel pour annoncer la mise en lieu sûr du jeune homme, se présentaient à son esprit, plus vives et plus tenaces durant ces heures d'angoisse. Le jour la trouva éveillée, souffrante et méditant encore.
Enfin sa fièvre se calma. Elle adressa au ciel une fervente prière et s'affermit dans sa résolution d'aller se jeter aux pieds de la reine, tout en se promettant de ménager
le cœur de cette malheureuse mère et d'épargner Alfonse autait que possible. ^
Quand vint l'heure où elle avait coutume de se rendre au couvent de la Mère de Dieu, elle se leva, et bien que faible encore, elle monta dans son carrosse avec doua Inès.
D'ordinaire, dona Ximena, en descendant de carrosse, était introduite sur-le-champ chez la reine ; mais, cette fois, les femmes de dona Louise lui refusèrent la porte. Cette dernière était depuis plus de deux heures en conférence avec deux de ses conseillers intimes et un messager du roi. La comtesse prit un siège dans le parloir qui précédait la chambre de la reine et attendit. Ce messager du roi n'était autre que Antoine Conti de Vintimille, qui avait rempli le blanc seing à lui remis par Alfonse et venait signifier à la veuve de Jean IV que le roi, majeur depuis plusieurs mois, entendait désormais régner par lui-môme et requérait que sa mère se démît solennellement de son autorité de régente pour lui confier le sceau et la couronne dans les formes voulues, en présence des grands de Portugal.
La reine, à la lecture du factthn de son fils, avait été surprise d'abord, puis ravie. Depuis longtemps elle soupirait après le moment qui devait la décharger du poids des affaires publiques et lui permettre de se consacrer à Dieu tout entière. Néanmoins, dans une circonstance si grave elle ne crut point devoir assumer sur elle seule la responsabilité de sa détermination, et envoya quérir son confesseur, doni Miguel de Mello de Terres, grand chantre de l'église cathédrale de Lisbonne, et le marquis de Saldanha, ses deux conseillers ordinaires.
Le marquis- de Saldanha, parent et ami du feu comte de Castelmelhor, était un vieillai'd austère et juste, mais dont l'intelligence, naturellement peu développée ou affaiblie par l'âge, n'était point à la hauteur de la tâche qu'allait lui imposer sa souveraine.
Dom Miguel de Mello, au contraire, était un prêtre aussi savant que sage, qui n'avait point été étranger à la résistance que Jpan de Souza avait faite autrefois contre l'ai-
M LES VÀIfVAKONS DD tlOI
liance anglaise, et dont la sagacité était souvent venue eu aide à Jean IV dans les crises difficiles qui suivirent sa rentrée au trône de ses pères. Saldanha aimait la reine au point de régler son opinion exclusivement sur sa volonté; dom Miguel aimait assez son pays pour s'exposer à mécontenter temporairement sa royale maîtresse, lorsqu'il croyait, en le faisant, servir Tintérét public.
Gonti exposa de nouveau, devant ces deux conseillers, le bon plaisir du roi, et donna lecture du factum. Saldanha fût tout de suite d'avis qu'il fallait obtempérer aux désirs d'Alphonse, lequel avait droit de prendre en main les rênes du gouvernement, aux termes des lois et constitua tions portugaises. Miguel de Mello combattit vivement cette opinion. Sans prétendre contredire les droits avérés d'Altonse, il conjura la reine de convoquer les États du royaume, afin d'aviser à ce qu'il était bon et convenable de faire dans cette circonstance décisive.
— S'il m'était permis d'exprimer mon opinion en pré* sence de Sa très-illustre Majesté, dit Conti, je ferais observer que cet avis, adopté, ne serait rien moins qu'un appel aux factions qui divisent le Pprtugal, et que dom Philippe d'Espagne lui-même ne donnerait pas un autre conseil.
— Seigneur Gonti, répondit sévèrement dom Miguel, il est des circonstances où le conseil d'un mortel ennemi vaut mieux que celui d*un ami déloyaL S'il y avait à la cour d'Alfonse VI un personnage de moins,— ce personnage, c'est vous, seigneur,— mon avis serait que la reine remît, dès ce soir, son autorité aux mains du roi son fils.
Contl appela sur sa lèvre un sourire insolent, et se prépara à répondre.
— Paix, seigneur, dit la reine.
Il y avait chez Louise de Guzman une dignité si vraie, si royale, que le favori baissa la tête aussitôt et garda le silence.
— Marquis de. Saldanha, et vous, Miguel de Itlello, reprit la reine, je vous remercie. Comme vos avis sont partagés et que j'ai en vous deux une égale confiance^ je me déciderai d'après ma propre inspiration.
Elle traversa la chambre d'un pas ferme et alla $*age« nouiller sur son prie-Dieu, où elle demeura quelques mi-^ nutes comme absorbée. Quand elle se leva^ sa résolution était prise, ^,
— Dom Miguel de Mello de Torre», dit^elle, nous voug ' donnons charge de convoquer pour demain, h Theure de midi, l'infant notre fils, les ministres d'Etat, titulaires, conseillers, gouverneurs de châteaux et villes, seigneurs de terres, gentilshommes, ecclésiastiques, chefs d'ordre et prévôts de la bourgeoisie qui se trouvent actuellement d|ins Lisbonne. Devant tous ces dignitaires rassemblés,, au lieu et place des états généraux du royaume, comme il est pres^ crit par les constitutions pour les cas d'urgence , nou^ énoncerons notre volonté.
Elle tendit sa main, que le marquis baisa' respectueuse^ ment. Dom Miguel s'inclina en croisant ses bras sur sa poi-* trine; tous sortirent, suivis de Contî. En traversant le parloir; le favori aperçut la comtesse et l'héritière de Cadaval.
*- Cest jour de bonheur ! pensa^t-iU Demain Alfopse sera le maître absolu du Portugal, et moi, je serai le mat« tre d'Alfonse : ce soir je m'empare de la femme qui ser* Tira de dernier échelon à ma fortune, et je me venge en môme temps de cet odieux Castehnelhor, qui menace de m'enlever la faveur du roi... C'est jour de bonheur,
11 remonta dans son carrosse, et reprit, ventre 4 terre, le chemin d'Alcantara.
Pour la comtesse, elle resta longtemps encore dans le parloir, espérant que la reine la ferait appeler. Mais dona Louise, absorbée par la grande résolution qu'elle venait de prendre, priait et méditait. Une de ses fenmies vint cepen-* dant dire à la comtesse que la reine ne la recevrait point ce soin •
Les deux dames regagnèrent leur carrosse; le couvre-feu* était sonné et nulle lumière ne brillait plus dans les rues. Au loin, par la ville, oç entendait un bruit étrange, inexplicable : c'était comme une fanfare de chasse, interrompue, puis reprise. Chaque fois que le cortège de Souza passait devant une des rues qui mènent au faubourg d*Mcaatara,
quelques notes éclataient brusquement. La rue passée, oi^ n'cfntendatt plus rien.
Pour ceux qui connaissaient les mœurs de la cour, c'était là un avant-coureur terrible et trop significatif. Mais les gens de Souza arrivaient, comme leur maîtresse, du château de Vasconcellos; ils écoutèrent avec distraction et ne se pressèrent pas. Ils étaient au nombre de doure, bien armés et montés, et croyaient n'avoir rien à craindre dans une ville paisible, à cette heure peu avancée de la nuit
Cependant le bruit approchait rapidement : on pouvait maintenant distinguer les pas des chevaux. Au détour d'une rue, les cavaliers de Souza virent soudain, à cent pas en avant, une douzaine d'hommes à cheval, courant au grand galop, en agitant des torches. En m^e temps, quelques bourgeois, rendus de fatigue et de frayeur, passèrent entre le carrosse et la muraille, en criant :
— Sauve qui peut!... la chasse du roi!
Ce cri n'était que trop célèbre. Le cortège de Souza comprit enfin le danger et voulut rebrousser chemin. 11 n'était plus temps. Les cavaliers," qui l'avaient aperçu, éteignirent aussitôt leurs torches en criant : Tayaut ! tayaut ! Au même instant une escouade de fermes, ou gens de pied de la patrouille, arriva de l'autre côté de la rue, et le carrosse se trouva environné de toutes parts.
Le premier choc des Fanfarons à cheval arrivant à toute bride mit le désordre dans la petite escorte; mais c'étaient tous de vieux et braves soldats, anciens compagnons d'armes du comte Jean ; ils se reformèrent promptement. Les deux laquais et le cocher, quittant ' leurs sièges, mirent pied à terre et tirèrent l'épée, afin de défendre la portière du carrosse. La mêlée était vive, sanglante, et menaçait de se prolonger, car l'obsèurité complète favorisait le* petit nombre; mais bientôt, des deux côtés de la rue, de bruyantes fanfares annoncèrent l'arrivée de nouveaux, assaillants. ,
La comtesse, toujours ferme et intrépide, avait mis la. tête à la portière.
-— Que signifie cette indignité, seigneurs? dit-elle.
— Tayaut! tayaut I répondit à quelque distance la voix aigre d'Alfonse VI.
— "^Vous ne savez pas à qui vous vous attaquez, reprit dona Ximena, je suis la comtesse de Càstelmelhor.
— Oh 1 oh 1 s*écria le roi, ce bambin de comte ne nous avait pas dit qu*il fût marié. C'est trahison I... Tayaut I tayaut I ^ .
Et le combat continua, animé par les cris excitants du roi et des chefs de la patrouille.
Plusieurs des^ champions de la comtesse étaient morts; les bras des autres commençaient à se lasser, lorsqu'un honune de taille presque gigantesque, et portant le costume des Fanfarons, du roi rompit leur ligne et, faisant sauter Tépée de Tun des laquais qui défendait encore le flanc du carrose, secoua violemment la portière et rouvrit. Il avança la tête à l'intérieur.
Dona Inès se rejeta en arrière avec horreur. La comtesse elle-même ne put s'empêcher de trembler.
— Laquelle de vous est la fiancée de Simon de Vasconcellos? demanda le nouveau venu.
— Prétendriez-vous enlever l'héritière de Cadaval? s'écria la comtesse.
•— Pourquoi pas? prononça froidement le Fanfaron du roi.
Dona Ximena se souvint d'avoir entendu cette voix et ce mot quelque part; mais dans ce moment de trouble et de terreur, elle n'essaya pas de rassembler ses souvenirs, et se mit en avant, pour faire à. sa pupille un rempart de son corps.
— Pourquoi pas, répéta Baltazar, s'il n'y a que ce moyen de la sauver?... Hâtons-nous, senora; le temps presse, et je ne puis sauver que la fiancée de Simon de Vasconcellos.
— Qui ôtes-vous?
— Vous ne savez pas mon nom, car je vous ai envoyé un billet qui contenait un avis, et cet avis, vous l'avez méprisé^ puisque vous voilà... Au nom de votre fils, hâtez-vous !
La victoire était enfin restée aux chasseurs nocturnes^ et l'autre portière fut brusquement ouverte*
lOa IB8 FANFARONS DU EOI
7- Où est notre très-cher Viutimille? disait Alfonse, Sonnez la mort, fanfares... C'est très-plaisant I
— Ma fille 1 ma pauvre enfant I s'écria la comtesse naitrée. Un bras puissant la repoussa de côté* Quand elle se retourna, Inès n'était plus dans la voiture*
Les torches avaient été de nouveau allumées. Il se faisait un assourdissant fracas de jurements, de cris, de fanfares et de gémissements. La comtesse se précipita à la portière de son carrosse, cherchant des ^em Inès de Cadaval. Voici .ce qu'elle vit,
A vingt pas d'elle» un homme de grande taille, dont elle ne put découvrir le visage, tenait dona Inès d'une main et une longue épée de l'autre. Il était entouré d'une foule compacte qui riait, trépignait et cherchait à lui arracher sa proie,
— Pitié 1 seigneurs, pitié! cria la comtesse défaillante; c'est InèSi c'est ma ûUe ; tuez cet honome qui m'a volé mon enfant I
Mais sa voix se perdait dans le tumulte,
Baltazar, nous avons dit déjà que c'était lui, repoussait tranquillement les efforts de ses camarades. Il prenait son temps, et guettait le moment où la foule allait s'éclaircir, La comtesse regardait avec un effroi mortel tous ces hommes qui, la face rougie par la lueur des torches, semblaient autant de démons conjurés contre la faible Inès; elle regardait toujours néanmoins et ne perdait pas tout espoir,
— Le roi, se disait-elle, le roi va venir.
— Belle dame, dit à ce moment Alfonse, qui s'impatientait à l'autre portière, ne nous montrerez-vous point votre charmant visage?
Il voulut prendre sa main»
— Arrière 1 s'écria dona Ximena retrouvant toute son, énergie. Qui es-tu pour toucher la main de la veuve de Jean de Souza?
— Seulement le fils de Jean lY, répondit Alfonse avec une ironique humilité.
— Le roil murmura la comtesse atterrée«
LES FANFARONS DU ROI lOS
— Laissez passer le gibier du roi 1 cria en ce moment la voix tonnante de Baltazar, qui bondit en avant.
Dona Ximena tourna la tête et ne vit plus Inès.
-^ Enlevée I dit-elle, et c'est vous, vous, le roil.., Ahl,.* maudit sois-tu !
Et, sa force Tabandonnant avec sa dernière espérance, elle tomba évanouie au fond de son carrosse.
Un grand tumulte se faisait à Fendroit où nous avons laissé Baltazar. Celui-ci, en efTet, voyant que la foule, loin de diminuer, augmentait sans cesse autour dé lui, prit son parti tout à coup, et poussa le cri qu'avait entendu la com-^ tesse.
En môme temps, brandissant sa lourde épée, il s*élança au plus fort de la foule, qu'il perça en ligne droite, comme un boulet de canon percerait les pousses jeunes et serrées d'un épais taillis.
De temps à autre, cbaque fois fiu'un homme essayait de lui faire obstacle, il répétait son cri : ' — Laissez passer le gibier du roi I
Et chaque fois son arme levée tombait, l'obstacle aussi.
Bientôt il se trouva dans une rue sombre et déserte. Il n'y avait plus personne devant lui, mais un homme le suivait encore.
— Attends-moi donc, attends^moi donc, mon brave! criait celui-ci. Les preux de U Arioste, mon divin compatriote, n'étaient que des enfants auprès de toi. Oh l la bonne comédie! et comme tu les malmenais^ mon excellent camarade!... Or çà, arrête un peu que je puisse souffler et rire à mon aise.
Baltazar faisait la sourde oreille et courait toujours,
— Arrête donc! reprenait l'autre; ne reconnais-tu point ton bon compagnon Ascanio Macarone, qui t'a promis vingt pistoles neuves et qui a grande bâte de te les compter?... Arrête donc ! • '
Baltazar ne^ s'arrêtait point. Ascanio commença à conèevolr des soupçons, car son bon compagnon ne courait point dans la direction d'Alcantara, mais bien dans celle de la ville basse. 11 redoubla d'efforts. Quelle que fût la vigueur
loi LES FANFARONS DU ROI
de Baltazar, son fardeau retardait sa course et l'Italien Teiit bientôt atteint.
-— As-iu perdu l'esprit, mon excellent camarade? dit-il ense plaçant devant lui de manière à lui barrer le passage; je crois que le combat de géants que tu viens de soutenir t'aura donné le transport. Tourne bride, coursier fougueux; nous avons une longue traite à faire avant d'arriver au palais.
— Vous allez au palais, vous ? demanda tranquillement Baltazar, qui déposa son fardeau sur un banc de pierre pour reprendre baleine.
. — Sans doute, avec toi, mon» brave, répondit le Padouan.
Inès avait perdu connaissance, mais la fraicbeur de la pierre où Baltazar l^avait déposée lui fit reprendre ses sens.
— Ma mère... Simon l sauvez-moi, murmura-t-elle.
— Tranquillisez-vous, sénora, dit Baltazar, vous êtes désormais sous ma garde, et je suis le plus fidèle serviteur des Vasconcellos.
— Merci I ob I merci I dit encore Inès, dont les yeux se refermèrent. ,
— Ce colosse est un trésor I pensa Macarone ; il frappe comme Hercule et ment presque aussi bien que moi... En route, mon brave, reprit-il tout baut.
— Seigneur Ascanio, répondit Baltazar, je ne suis pas le môme chemin que vous.
— Je prendrai celui que tu voudras, mon camarade... en route I
— Je prendrai, moi, celui que vous ne prendrez pas, seigneur Ascanio.
— Plaisantes-tu ? s'écria celui-ci, dont les soupçons revinrent.
— Je plaisante rarement, et jamais avec les gens de votre sorte. Vous venez d'entendre ce que j'ai dit à cette jeune dame ; c'est la vérité.
Ascanio regarda en dessous Baltazar et crût qu'il n'était point sur ses gardes. Faisant glisser subtilement son slylet jusque dans sa main, il visa et lança son aime droit au
cœur du twmpette. Par malheur pour Macarone^ ce deiv nier, malgré son air dludifférence, n'avait pas perdu un seul de ses mouvements, il fit un mouvement de côté ; le stylet alla s'enfoncer profondément dans les battants de chêne d'un portail voisin. Avant que l'Italien eût pu prendre la fuite, Baltazar lui appliqua sur le crâne un coup du plat de son épée, et le renversa, étourdi, sur le pavé.
Cela fait, il reprit sa course.
Le roi, cependant, était resté à l'endroit où nous l'avons laissé, auprès du carrosse de la comtesse. 11 avait avancé la tête à l'intérieur et reconnu que dona Ximena était seule. Quelques secondes après, Conti vint lui apprendre d'un air singulièrement Confus et affligé, que la plus jeune des deux dames s'était échappée. Sous cette apparence chagrine, le favori cachait une joie qu'il avait peine à contenir ; il croyait l'héritière de Cadaval en sa puissance. Par le fait, ses mesures avaient été parfaitement prises, et l'expédient du beau'cavalier de Padoue aurait dû réussir suivant toutes les prohabilités. Par malheur, on avait compté sans Baltazar.
. — Ami Vintimille, dit le roi en bâillant, je crois que tu ne sais plus m'amuser.
Tous les différents postes qu^on avait embusqués dans les carrefours des rues comme s'il se fût agi d'une véritable chasse en forêt, se trouvaient alors réunis à cette halte générale, et Conti put voir que cette marque publique de défaveur amenait un sourire sur presque toutes les lèvres* Il se consola en pensant à son duché de Cadaval. Inès, en ce moment, était sans doute en sûreté dans ses appartements, et le fidèle Ascanio lui chantait les louanges du puissant seigneur de Vintimille qui l'avait tirée de vive force des mains du roi, au péril de sa vie. Quand un pareil conte a-t-il manqué son effet sur le cœur d'une jeune fille? se disait le favori.
— Tu ne sais plus rien faire de bouffon, reprit le roi ; il y a un siècle que je ne t'ai entendu jurer par tes nobles ancêtres; c'était très-plaisant.
— Votre Majesté a le droit de railler son dévoué serviteur^
IM^ LIS FANFiHONS m Mi
dit Gontf, dévorant son dépit; Teut-^elle que noi^ poursuivions la chatte ?
Le Foi bâilla à ie démettre la mâchoire; c'était un terrible symptôme.
— Je veux dormir, dit-il. Tu es un bon serviteur, Conti; mais tu te fais ennuyeux. •• Ce bambin de comte a plus d'esprit dans son petit doigt que toi dans toute ta personne.
-^ Sire, voulut dire Conti«
— Tes nobles ancêtres n'ont pas été généreux envers toi sous ce rapport; Jean, ton frère, valait mieux que toi; mais il ne valait pas grand'chosef Va-t'en, et ne reviens plus, mon bon ami.
Conti 8*incllna profondément. Les courtisans, partagés entre Taversion qu'ils avaient pour le tavori, et la crainte que le roi n*eût oublié le lendemain matin ce moment d'humeur, lui ouvrirent passage avec un froid respect, ' «^ Demain, Alfonse régnera I se disait Conti avec rage, en prenant la route d'Alcantara» et il me chasse I.., J'ai travaillé pour un autre I
^ Bt maintenant, reprit le roi, qu'on m'amène ce bambin de comte, mort ou vifl Je le veuxl il m'amuse... A propos. Cette dame qui est là dans ce carrosse i^e peut être sa femme, puisqu'on me fit signer hier certain ordre.., C'est sa mère, seigneurs; il faut que la comtesse soit reconduite à l'hôtel de Souza avec tous les honneurs convenables, et qu'on lui fasse des excuses en notre nom royal.^. Ceci, à cause de ce bambin de comte qui pourrait peut-être se fâcher^M Notre litière, et en route l
PROUESSES DES BOURGEOIS DE LISBONNE, v
Dans la salle de Tbôtel de Souza, où déjà nous avons in* troduit le lecteur, le comte de Castelmelhor et Simon de Vatcoocellos étaient réuma- Simon avait attendu Baltazar
LÉS f ANFARONS M ROI lOY
tout le jour. Ne le voyant point revenir, et ne pouvant plus maîtriser son inquiétude, il s'était enveloppé dans soft manteau à la nuit tombante, et avait pris le chemin de Thôtel de sa mère. Lorsqu*il arriva, la comtesse était partie. Sur une table était le billet de Baltazar ouvert. Simon le lut.
Il attendit une heure, seul, en proie à l'agitation la plus vive. Au bout d'une heure la porte s'ouvrit; Castelmelhor entra.
11 était pâle, et son regard égaré accusait le désordre de sa pensée. A la vue de Simon, il recula comme frappé de la foudre.
— Vous ici? murmura4-il.
— Rejriettea-vous, dom Louis, dit Simon avec calme; ce n'est pas de moi que vous avez à craindre des reproches... Où iBst notre mère? où est Inès?
— Vous me le demandez? répondit Castelmelhor. On vient de me dire qu'Inès m'était enlevée, et je vous trouve
-- Enlevée! répéta Vasconcellos.
— Ce n*est donc pas vous!
— Mon frèrcy dit Simon, dont la voix trembla, vous avez voulu me faire bien du mal; Dieu veuille que ce mal ne tetombe pas sur la tôte de dona Inès t
— Qui vous fait supposer...
*— Ce billet écrit à ma mère lui conseille de se tenir sur ses gardes, de veiller sur Inès, et surtout de ne point quit^ ter l'hôtel... Ma mère est sortie. Vous-même, ne m'avez* vous pas dit tout à l'heure : Elle est enlevée ?
-*- C'est un faux rapport, sans doute; un homme que je nô connais pas, un de ces misérables qui portent la livrée nocturne d'Alfonse...
— Vous êtes bien sévère, dom Louis, interrompit VasconceHos.
En moine temps il toucha du doigt fétoile qui brillait sur la poitrine de son frère. Castelmelhor l*arracha vivement et la foula aux pieds. Simon secoua la tôte.
— Une autre fois, dit-il, vous l'ôterez avant d'entrer soud le toit de nos pères... Mais que vot» a dit cet hommet
i— Il m*a dit... mais c'était un mensonge 1 cet homme est mon ennemi ; il a levé hier son poignard contre moi.
— Ah I... &t Simon en regardant Castelmelhor en face : et ne leyart-il point le poignard contre vous parce que TOUS lui aviez volé son secret en prenant le nom de votre frère?
Dom Louis baissa les yeux sans répondre.
-r- Cet homme est votre ennemi, en effet, seigneur comte, reprit Vasconcellos, car il a trouvé infâme qu*un frère mît sous ses pieds le bonheur de son frère, afin de s'en faire un échelon pour monter Jusqu'à la fortune. Mais ce qu'il vous a dit est vrai; il ne sait point mentir.
— Alors, murmura Castelmelhor, Inès çst perdue. Vasconcellos demeura immobile près de la fenêtre, et
dom Louis continua d'arpenter la chambre à grands pas. Des heures se passèrent ainsi, et la nuit était déjà fort avancée lorsqu'un carrosse s'arrêta devant la porte de l'hôtel. Le cœur des deux jeunes gens, battit violemment. D'un mouvement instinctif et commun ils s'approchèrent Tun et l'autre, se prirent la main sans savoir et écoutèrent avec * anxiété.
Le carrosse entra dans la cour, et bientôt des pas se firent entendre^dans l'antichambre. La comtesse seule parut sur le seuil. *^
Elle était méconnaissable, ses yeux fixes et secs gardaient encore quelques traces de larmes ; sa physionomie exprimait le courroux le plus violent. Elle traversa la chambre d'un pas saccadé et saisit le bras de ses deux fils, qui n'osaient l'interroger.
— Dieu soit loué, dit-elle d'une voix entrecoupée, je vous trouve, je vous trouve tous deux I car tu es encore mon fils, Castelmelhor; je te pardonne^ eusses-tu traîné dans la fange le. nom de ton père, je te pardonne!... Je n'ai pas trop de deux enfants pour venger mon outrage. Oh 1 vous me vengerez, n'est-ce pas?
— NoTls vous vengerons l dirent ensemble les deux jumeaux de Souza.
— Parlez, ma mère, que vous a-t-on fait?
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— Ce qu'on m'a fait? ouil il faut que je vous le dise... Enfants, on a insulté votre mère en présence d'une foule de misérables ameutés; on a arrêté son carrosse, tué ou dispersé ses gentilshommes, enlevé sa pupille.
— r Inès ! s'écria Simon; c*est donc vrai?... Qui a fait cela, madame? qui a donc fait cela? '
— Mon nom que j'ai prononcé, le glorieux nom de votre père, enfants 1 n'a excité que la risée et le mépris...
— Mais dites-moi donc qui a fait cela?... rugissait Simon, dont la pâleur était effrayante.
— Tu me demandes qui a fait cela?... c'est Alfonse de Portugal I dit la comtesse avec un éclat de voix.
Elle se laissa tomber épuisée entre les bras de Castelmelhjor.
Au nom du roi, Simon se couvrit le visage de ses mains.
— Mon père I... murmura-t-il avec un accent déchirant. , Puis, la fureur l'emportant sur le souvenir de son serment, il s'élança vers la porte et sortit sans prononcer une parole.
La comtesse, à ce moment, regarda autour d'elle d'un air étonné, comme si elle se fût éveillée d'un profond sommeil.
— Où va Simon? demanda-t-elle d'une voix brève. Qu'aije dit? Que va-t-il faire? Puis se levant tout à coup : Je me souviens, j'ai parlé. Courez!... Oh l 'arrôtez-le, Côstelme- Ihor; il va tuer le roi!
Dom Louis essaya de la rassurer.
La comtesse regrettait amèrement déjà le mouvement de fiévreux délire q^ii l'avait portée à crier vengeance, vengeance contre le roi ; mais elle songea au caractère loyal et dévoué de son fils cadet et prit espoir.
— Ce n'est point par la violence que se doivent venger de semblables outrages, dit-^lle ; ma vengeance est prête et ne fera point tache à Técusson de Souza.
Lorsque Vasconcellos sortit de l'hôtel, sa tête était en
feu; il enfila au hasard une rue, courant comme^ un fu-
. rieux. Des paroles sans suite s'échappaient de sa bouche :
c'étaient tantôt des menaces contre le, roi, tantôt des plain-
110 LES FANFARONS DU nOI
tes sur le sort d'Inès* La ville était tranquille et déserte ; il était une heure du matin.
Il allait toujours, marchant droit devant soi, sans savoir, sans penser. Il arriva ainsi au bout du faubourg d'Alcantara et atteignit les dernières maisons de la ville. Gomme il passait devant la taverne de ^Miguel Osorio, la porte s'ouvrit brusquement et une foule nombreuse se précipita au dehors.
Simon s'arrêta et se pressa le ^6nt comme ou fait pour ressaisir un souvenir fugitif et rebelle.
^ Enfants, dit un de ceux qui sortaient, retournons chez nous, et pas de bruit
— C'est cela, c'est cela, appuyèrent des voix sans nombre.
— Fi I s'écrièrent quelques autres, plus hardis et plu» jeunes; n'avez-vous point de honte, maître Gaspard Orta Vaz, vous, le vénéré doyen des tanneurs de Lisbonne, proposer la retraite quand on est à moitié éhemin de l'enuetni?
Simon écoutait avidement ; son regard s'éclairait peu ft peu, il se souvenait.
11 se souvenait que, la veille, il avait remis ft Baltazar des billets qui portaient 'ordre aux chefs de quartier de convoquer les mécontents, en armes, à la taverne d'Alcdn-» tara; sa vengeance lui apparaissait prompte, sûre et terrible.
— Mes enfants, reprît le vieux Gaspard, je suis au!^ brave qu'un autre, à l'occasion; mais à quoi bon aller S6 briser la tête contre les murs d'Alcantara? Où est notre chef?
— Le voici I s'écria tout à coup Simon en s'élançant au milieu de la^ foule.
Nous prenons sur nous d'affirmer que la vue du chef, qui était comme un signal de bataille, fit sur les trois quart* et demi de ces excellents bourgeois une impression émî^ nemment désagréable ; mais les apprentis et ouvriers, jeunet et ardents, poussèrent un cri de joie. L'élan fut donné. Le* marchands, chefs et doyens de métiers, durent suivre l'impulsion en apparence générale. Le vieux Gaspard Orta Y^t lui-même, qui avait, depuis le premier janvier jusqu'à Id Saint-Sylvestre, cinq ducats à manger tou& les jours, rcK
LÈS FANFARONS DU ROI lit
dressa sa courte taille et mit sur l'épaule sa ballebaide rouill(5e d'une façon passablement militaire.
— A la grâce de Dieu ! murmura-t-il ; le moins que nous puissions attraper dans cette bagarre, c'est un bon rbumô de cerveau.
— En avant, dit Simon. ' La troupe se mit en marche.
— Te souviens-tu, Diego, dit un apprenti â un autre, dé ce grand gaillard de boucher qui, l'autre jour, à la taverne, voulait qu'on tuât le roi ?
— Je m'en souviens, Martin, répondit Diégô.
— L'idée n'était pas trop mauvaise. ,
— Moi, je la trouve bonne.
— N'avons-nous pas encore entendu, ce soir, les fanfares de cette chasse diabolique ?... ^
— Et les cris des victimes...
— Et les insultes des bourreaux!... Le roi est fou, Diego.
— Fou et méchant, Martin.
— Je suis d'avis qu'il faut tuer le roi.
— Moi aussi.
— Moi aussi , répétèrent ceux qui avaient entendu cette couversation.
Et cette résolution se propagea de rang en rang avec la rapidité de l'éclair.
Simon n'avait pas perdu une parole, son cœur tressaillit d'une joie cruelle ; il n'imposa point silence aux deux apprentis.
La troupe des insurgés arriva devant le palais d'Alcantara. Il n'y avait point de sentinelles aux portes, et l'on entendait à l'intérieur les cris joyeux de l'orgie. C'était fête au palais, comme toujours après les chasses royales.
Les bourgeois de Lisbonne entrèrent sans bruit.
— Où est la chambre du roi ? demanda Simon à voix basse. Le tapissier du palais s'avança et offrit de le guider.
Arrivé devant la porte, Simon se tourna vers la foule., et dit:
— À vous le favori et sa patrouille, mes maîtres ; à moi le roi I
— Seigneur Simon , répondit résolument un apprenti, n'espérez pas le sauver.
— Le sauver... moi I s'écria Simon dont ToBil brillait d*un éclat étrange.
— Sa tôte ou la tienne 1 dit la foule en chœur.
Vasconcellos disparut, et la porte retomba sur lui. Il traversa le corps de garde vide et l'antichambre également déserte : gentilshommes et soldats étaient à faire l'orgie. Il tira son épée et entra dans la chambre du roi.
Alfonse, fatigué, pris d'un ennui subit et inaccoutumé, avait quitté la salle du banquet; il dormait. Une lampe brûlait près de lui. Vasconcellos s'avança les sourcils froncés et l'épée à la main. Au mouvement qu'il fit, Alfonse s'éveilla.
— C'est toi, petit comte, dit-il en souriant. Je révais que j'étais un bon roi,., je voudrais être un bon roi, petit comte.
La colère de Vasconcellos tomba comme par enchantement, à la vue de ce malheureux enfant qui n'avait ni la vigueur ni l'intelligence d'un homme, et qui était son roL Il fut pris de pitié et de respect à la fois.
— Une épée 1 reprit Alfonse effrayé. Pourquoi cette épée, seigneur comte?...
— Je ne suis pas Castelmelhor, dit lentement Vasconcellos.
— Le roi I la tête du roi 1 criait la foule au dehors. Prompt comme la pensée, Vasconcellos se précipita vers
la porte qu'il ferma solidement.
— Que disent-ils? s'écria Alfonse avec terreur. Quelles sont ces voix?... Et tu n'es pas Castelmelhor I
— Je suis Simon de Vasconcellos, sire, que vous avez exilé sans motif, dont vous avez outragé la mère, dont vous avez ravi et peut-être déshonoré la fiancée.
— Mon Dieu 1 mon Dieu I murmura le pauvre enfant, • ai-je fait tbut cela?... Mais tu vas donc. me tuer, Vasconcelld^I...
-— Le roil la tôte du roi! criait la foule impatientée, qm commençait à heurter violemment la porte.
— Pitié! oh! pitié I balbutia Alfonse en se cachant sous ses couvertures.
, Vasconcellos leva les yeux au ciel, joignit les mains et prononça le nom de son père.
— Levez-vous, sire, dit-il; je vais mourir pour Votre Majesté.
AUbnse obéit et se leva, tremblant; Vasconcellos le conduisit vers la porte et se mit devant lui, Tépée nue à la main, prêt à soutenir le premier choc des assaillants.
La porte retentissait sans cesse des coups qu'on frappait au dehors, et commençait à s'ébranler. La foule trépignait d'impatience et 'de colère; le bruit augmentait à chaque instant. Tout à coup une clameur s*éleva.
— Le voilà ! disait-on, voilà notre Samson I il va briser la porte et tuer le roi.
Puis il se fit un silence, et un dernier coup, furieux, irrésistible, jeta la porte en dedans.
— Vive Baltazar 1 rugit la foule en se ruant à Tintérieur.
— A moi là moil cria Simon, auquel ce nom rendit quelque espoir.
En môme temps il fit face à la foule, couvrant toujours ie roi. Ce moment de péril suprême avait chauffé son enthousiasme jusqu'au délire ; il se sentait capable de combattre et de vaincre cette^ multitude. Les premiers qui voulurent l'attaquer tombèrent sous son épée, et leurs corps lui firent une sorte de retopart, derrière lequel il demeura inébranlable.
La foule s'arrêta étonnée.
— Tue 1 tue ! criaient les derniers rangs.
Mais ceux qui se trouvaient en avant ne se pressaient , point d'exécuter cet ordre. Cependant, honteux de ^q laisser arrêter par un seul homme, ils revinrent à la charge, et dix épées menacèrent à la fois la poitrine de Simon, qui, en un instant, fut couvert de blessures.
— A moi, Baltazar, à moil répéta l'héroïque jeuti^^ homme. /
L'assourdissant tumulte avait empêché le trompette d'entendre le premier appel de Vasconcellos.. Il s'était
H» W£S FÀNFAllONS DU ROJ
tranquillement assis dans un coip du corps da garde et laissait faire ses compagnons.
Mais cette fois il entendit, et refoulant la presse de droite et de gauche, il arriva à temps pour empêcher Simon de recevoir le coup mortel.
— • Arrière l dit-il.
Et joignant le geste à la parole, il repoussages bourgeois jusqu'au delà du seuil.
Ceux-ci étaient trop irrités pour abandonner leur proie, mais la force herculéenne et bien connue de Batazar les tint en respect,
— 11 nous avait promis la tôte du roi^ disaient-ils de ce ton que prennent les écoliers mutins vis-à-vis de leur maître,
— Et que voulez-vous » faire de la tôte du roi? dit Bdta* zar avec un gros rire; vous savez bien qu*il n'a point de cervelle l
Cette plaisanterie parfaitement appropriée à Tauditoire dérida le front des plus récalcitrants, et coumae personne n'avait sérieusement envie de-se mesurer avec Baltazar, on saisit avec empressement cette ojjcasion de parlementer.
— Au moins, dit Gaspard Orta Vaz, qui s'était tenu prudennnent à l'écçirt pendant le conflit, comme il convenait à un tanneur de son importance, au moins aurons-nous la tête du favori?
— Pas davantage, répondit Baltazar; je me sens ea veine de clémence et veux épargner ce pauvre diable de Conti, qui n'est plus à craindre, puisqu'un autre a la faveur du roi.
— Qu'aurons-nous donc?
' — En fait de têtes?.., ma foi, il y a cinq à six cents chevaliers du Firmament qui boivent et chantent dans la grande salle; si vous vous sentez de force, attaquez-leS; je vous les livre.
^ Les bourgeois hésitèrent.
— Cela ne vous sourit pas? reprit Baltazar; au fait, les Fanfarons du roi ont de longues épées et peuvent prendre l'alarme d'^^n instant à l'autre.,.
LES FANFARCWîS DU ROI 115
— Si nous nous en allions? insinua Thonnéte Gaspard Orta Vaz.
Baltazar, avait déchiré le mouchoir de Simon, et tout en parlant, il étanchait le sang de ses blessures, qui se trouvèrent être sans gravité,
Les bourgeois se consultèrent un instant, et un apprenti prit enfin la parole.
— Si nous nous en allons, à quoi aura servi notre révolte? demanda-t-il.
— C'est juste, dit Baltazar, il faut vous trouver un résultat... Eh bien, vous emmènerez avec vous le seigneur Conti de Vintimille, et l'un de ses valets, le cavalier Ascanio Macarone dell' Acquamonda; je me charge de vous les trouver. Nous les mettrons à bord de ce vaisseau qui est en partance pour le Brésil... Êtes-vous contents?
— Vive Baltazar I cria la foule, pour paraître satisfaite; nous avons vaincu nos tyrans 1
Le roi et Vasconcellos restèrent seuls. Alfonse était blotti derrière son défenseur. Tant qu'avait duré Iç conflit, il n'avait osé ni bouger ni respirer. Quand le bruit des pas de la foule eut cessé de se faire entendre, il se redressa tout à coup et prit une pose de matamore.
— Voilà une rude affaire, dit-il, et nous les avons chaudement menés ! le conterai tout cela à Menesès et à Castro. C'est très-plaisant... *Quant à Tavarès, qui était cette nuit de service et qui a. délaissé son poste, je le ferai pendre, et si tu veux, jeune homme, je te donnerai sa place.
— Et c'est là notre roi ! pensa Vasconcellos avec douleur, .^ Tu ne dis rien, reprit le roi; je crois que tu n'as pas
autant d'esprit que ce bambin de comte, ton frère... Va, mon amii va quérir mes gentilshommes... A propos, ^u t'eg bravement défendu, mais je crois que sans moi ces rustres t'auraient fait un fort mauvais parti. Qu'en dis-tu?... Pas de réponse !••• Décidément tu n'^auras pas la place de Ta^ varès.
— Sire, prononça lentement Vasconcellos, j'ai une requête à mettre aux pieds de Votre Majesté.
— Quelle requête?
— Il est une jeune fille que j'aime et qui m'a donné sa foi...
— C'est joli î interrompit le roi.
Simon rougit d'indignation.
— Sire, reprit-il, cette jeune fille me fut enlevée cette nuit.
; — Par qui?
— • J'espérais que Votre Majesté allait me l'apprendre. Le roi regarda un instant Vasconcellos en face. Il n'avait garde de comprendre. Au bout d'une seconde, il tourna le dos en éclatant de rire.
— Voilà un pauvre diable, s'écria-t-il, que l'amour a rendu fou... C'est très-plaisant.
— Au nom de tout ce que vous avez de cher et de sacré en ce monde, sire, reprit encore Simon, répondez-moi : N'avez-vous pas fait enlever cette nuit Inès de Cadaval?
— Du tout I dit vivement Alfoose, c'est la fiancée de ce bambin de comte, et je ne voudrais pas le chagriner quand il s'agirait d'un taureau d'Espagne I
Simon restait perdu dans ses réflexions. Il ne savait que croife. Qui donc avait enlevé Inès? et où la retrouver? Alfonse s'approcha de lui :
— Mon ami, dit-il, tu m'ennuies; va quérir mes gentilshommes.
Vasconcellos s'inclina respectueusement et sortit. Sur le seuil, il entendit Alfonse murmurer en se frottant les mains :
— Ces manants vont me débarrasser de Conti; je leur pardonne en faveur de ce bon office.
Baltazar tint sa promesse. Il conduisit les insurgés dans la partie du palais où Alfonse avait donné un logement à Conti. On s'empara du favori, mais on ne put trouver le beau cavalier de Padoue. La foule reprit le chemin de Lisbonne, portant en triomphe le malheureux prisonnier, qui devait se livrer, chemin faisant, à de tristes réflexions touchant la faveur des rois et l'instabilité des. choses humaines. II regrettait surtout son duché de Cadaval, et mau-
dissait ce peuple qui faisait avorter le plus beau projet qui eût germé jamais dans Ja cervelle d*un parvenu {{}.
Le vaisseau sur lequel on l'embarqua mit à la voile le soir môme.
Quant aux bourgeois de Lisbonne, ils racontèrent à leurs fenmies et à leurs enfants la terrible attaque du château d'Alcantara, où six cents chevaliers du Firmament tenaient garnison. Tout avait dû céder à leur courage; et s'ils avaient épargné la vie du roi, c'est que ce prince leur avait solennellement promis de se mieux comporter à l'avenir.